Kâel Lame-Solaire, Tome 1 : La naissance d'un Sin'dorei

Chapitre 10 : Le feu et la cendre

5409 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 10/10/2026 11:56

Chapitre 10 : Le Feu et la Cendre



An 612 du Calendrier du Roi. 20 ans après l’ouverture de la Porte des Ténèbres.


Deux années s’étaient écoulées depuis le retour de l’escouade à Lune-d’Argent. Deux ans d’une attente fiévreuse, rythmée par les rumeurs sombres qui traversaient les frontières du sud. Tandis que Quel’Thalas demeurait figée dans sa beauté éternelle, le monde extérieur s’effritait.


Depuis la rupture avec l’Alliance, les hauts-elfes s'étaient repliés derrière leurs sanctuaires et la barrière sacrée de Ban’Dinoriel. Mais la magie des runes ne pouvait empêcher les échos du chaos d'infiltrer la capitale. Les rapports des messagers confirmaient que Gilnéas et Stromgarde, d’autres royaumes humains, avaient à leur tour claqué la porte de l’Alliance. Quant aux orcs, les registres des éclaireurs notaient leur soudaine disparition. Menés par un nouveau chef, un ancien esclave, ils avaient capturé les navires des ports humains pour fuir vers l'ouest, par-delà la Grande Mer, mus par le désir de ressusciter leur Horde.


Puis, le silence de Lordaeron s'était brisé.


Ce n’était plus une guerre d'acier et de bannières qui dévorait les royaumes voisins, mais un mal insidieux. Une peste. Née dans les céréales et les plaines agricoles, elle avait d'abord vidé les villages avant de dresser les morts contre les vivants. Dans les relais de patrouille et jusqu'au palais de Lune-d'Argent, les messagers épuisés ne portaient plus qu'un seul nom sur leurs lèvres : Le Fléau. Deux ans plus tôt, au gîte de Quel’Lithien, Kel’Thuzad n’était pour Kâel et les siens qu’une ombre chuchotée avec mépris. Il s'incarnait désormais dans la réalité fanatique du Culte des Damnés.


Les dépêches du sud avaient bien annoncé la mort du mage banni, exécuté par le prince Arthas Menethil lui-même. Un triomphe de la Lumière célébré en hâte. Mais les récits suivants peignaient un portrait bien plus troublant du jeune paladin. On racontait à demi-mot la folie de l’Épuration de Stratholme, cette cité purgée par son propre prince qui préférait massacrer ses sujets contaminés plutôt que de laisser la contagion s'étendre. Aux dernières nouvelles, Arthas s'était lancé dans une croisade aveugle vers les glaces du Norfendre, traquant les ombres jusqu'au bout du monde.


Par précaution, Quel’Thalas avait verrouillé ses accès. Les magistères entretenaient Ban’Dinoriel à plein régime, tandis que la Générale Sylvanas et Lor’themar multipliaient les patrouilles aux frontières. Rattachés à l’Enclave des Pérégrins, Kâel et ses compagnons arpentaient depuis plusieurs mois les sentiers escarpés bordant la Passe Thalassienne, suspendus entre la quiétude dorée de leur patrie et l’angoisse sourde du dehors. Jusqu'alors, les Quel’dorei s'estimaient intouchables, préservés des horreurs qui frappaient les hommes.


Mais depuis quelques jours, les éclaireurs envoyés vers le sud ne revenaient plus.


L’aube se levait sur Quel’Thalas lorsque Kâel ouvrit les yeux. L’air saturé de sève et de rosée apportait une illusion de calme. Adossée au cadre de la fenêtre ouverte, son arc à portée de main, Elyria observait les bois. Le ciel était teinté d’une couleur qu’ont les matins de printemps, chaude, réconfortante.

— Tu ronfles, chuchota-t-elle sans se tourner.

— Tu dois faire erreur, c’était Ronae, répondit Kâel en étirant ses bras engourdis.

— Elle a dormi dehors ! pouffa Elyria en lui jetant un regard complice.


Elle s’éclipsa la première. Quand Kâel la rejoignit dans la cour, les rayons du matin découpaient déjà des arabesques d’or sur la pierre blanche de l’Enclave. Le clapotis de la rivière voisine se mêlait au chant matinal des oiseaux.


Solanna, le visage déjà fermé, ajustait les sangles de son plastron.


— Vous traînez. On part dans une heure, lança-t-elle sans lever la tête.

— Quel plaisir de te voir également, Solanna, répondit Elyria avec un sourire.

— Si vous vouliez me faire plaisir, vous seriez déjà en train de préparer vos affaires.


Delios émergea du réfectoire, croquant dans un croûton de pain sec tout en lançant les restes d’un lapin à Ronae. Le lynx attrapa le morceau au vol dans un claquement de mâchoires.


— Chi on doit churveiller le chud, ch’espère qu’on verra au moins un visage humain vivant aujourd’hui, marmonna-t-il la bouche pleine.


Tina’Thiel le frôla en le doublant. Elle soupira longuement en roulant des yeux.


— Cesse de gémir, grogna-t-elle. Tant que cette pourriture reste de leur côté, la journée me va très bien.

— Oh tu verras, rejeta Delios avec un sourire en coin. Quand les humains auront quasiment tous disparu, ils reviendront gratter à nos portes.


Kâel esquissa un sourire nerveux en ajustant les fourreaux de ses épées. Tout semblait normal, presque rassurant. Randril traversa la cour d’un pas ferme, son casque sous le bras.


— Direction le sud, annonça le capitaine. Pas de nouvelles des patrouilles avancées. On boucle le secteur avant de rentrer d’ici deux jours.


Il s’éloigna aussitôt vers les écuries.


— Tu crois qu’il se repose parfois ? murmura Kâel à Elyria.

— Randril ? Non. Il dort debout, entre deux ordres, répondit-elle en souriant.


Soudain, une lumière vive et violacée jaillit au centre de la cour. L’air vibra, saturé d’énergie arcanique. La lueur violacée crépita, libérant un mage qui s’effondra sur les pavés, le souffle court, la robe maculée de suie. Ses yeux écarquillés traduisaient une peur viscérale.


— La… la Passe Thalassienne ! Ils… ils sont là !


Solanna s’approcha la première, posant une main ferme sur son épaule.


— Qui est là ? Que se passe-t-il ?

— Les morts ! Par milliers… Le Fléau rassemble ses forces au pied des murs !


Un silence glacial figea la cour. Le messager se releva en tremblant, s’efforçant d’ajuster son souffle.


— Lor’themar fait route depuis la capitale avec les troupes. L’ordre est immédiat. Toutes les escouades en garnison à l’Enclave des Pérégrins doivent immédiatement se porter sur la Passe. Quel’Thalas est attaquée.


Kâel sentit un froid vide lui tordre la poitrine. Le Fléau, ici.


Randril réapparut aussitôt, son regard durci par la gravité du moment.


— Solanna, rassemble le matériel lourd. Delios, Kâel, aux provisions. Elyria et Tina’Thiel, vérifiez l’équipement et préparez les montures. On part immédiatement.


L’aube se levait sur Quel’Thalas. Et avec elle, la guerre.


Une marée bleue filait désormais vers le sud. Des centaines de faucons pérégrins s’élancaient sur les routes pavées, leurs longues pattes martelant le sol d’un rythme régulier. Leurs plumes, aux reflets colorés, vibraient sous les impacts. Les reflets du soleil jouaient sur les armures et les lames, formant une traînée éclatante au cœur de la forêt. Chaque arbre semblait encore chanter sous la rosée, chaque ruisseau miroiter d’une paix millénaire. Tout paraissait immuable et pourtant, l’air vibrait d’une tension nouvelle.


— Ils se heurteront à une muraille, affirma Randril en tête de rang, le bouclier calé dans le dos. Ban’Dinoriel tire sa puissance du Puits de Soleil. Ces monstruosités ne tiendront pas face à notre magie, et nous tiendrons les portes en attendant le régiment de la capitale.


Solanna, à sa droite, serrait le manche de sa masse, le visage impassible. À sa gauche, Tina’Thiel inspectait régulièrement les alentours, le regard perçant, prête à bondir avec ses dagues. Derrière eux, Elyria chevauchait, la mâchoire serrée, le visage tendu vers le sud. Delios ajustait la garde de sa lance, veillant sur Ronae qui bondissait au rythme des foulées.


Quelques heures plus tard, la forêt cessa de chanter.


Une première strie de fumée noire s’éleva au-dessus des cimes, puis deux, puis dix. Le vent chaud du sud n’apportait plus le parfum des pins, mais une puanteur âcre de cendre, de chair brûlée et de sang rassis. Bientôt, le tumulte métallique des armes couvrit le bruit du vent.


Quand l’escouade atteignit le surplomb rocheux, la vision leur coupa le souffle. Deux ans plus tôt, Kâel avait été émerveillé par la majesté de la Passe Thalassienne. Il n’en restait qu’une fortification éventrée par les flammes.


— Par le Puits de Soleil, souffla Elyria.


La Passe, jadis éclatante de blancheur, semblait saignée. Les remparts luisaient d’un éclat malade, noircis par la poussière et le feu. Sur les murs, archers et mages tiraient sans relâche, leurs silhouettes découpées par le flash des incantations. En contrebas, au-delà des portes, grouillait la mort. Des milliers de formes décharnées se pressaient contre les murs. Des squelettes aux mâchoires béantes, des corps décomposés portant encore les haillons des paysans de Lordaeron, des goules traînant leurs membres tordus, et d’immenses abominations de chair assemblée dont chaque pas faisait vibrer la terre. L’odeur était insoutenable : un mélange de sang coagulé, de bile et de charogne en décomposition.


Un mugissement inhumain montait de cette foule de cadavres, mêlé aux détonations des catapultes du Fléau. Des blocs de matière nécrotique suintant d’une lueur verdâtre s’écrasaient contre les murs dans des explosions d’acide qui rongeait la roche.


Randril tira sur les rênes de son faucon-pérégrin.


— En position ! On renforce la ligne est !


À mesure qu’ils approchaient, le vacarme devint assourdissant. Le sifflement continu des traits d’acier, le chant grave des incantations et le martèlement des catapultes se mêlaient aux cris des gargouilles. Bêtes de pierre et d’os, les créatures volantes du Fléau fondaient depuis les nuages. Sur les remparts, les archers enchaînaient les volées, les doigts en sang, la corde de leurs arcs marquant leur peau. Plus loin, les mages assaillaient la marée de chair pourrie à coups d’orbes incandescents. Mais la marée macabre crevait l’horizon, inépuisable.


Quand l’escouade sauta à terre au pied des murailles, les secousses des impacts féroces firent trembler leurs jambes. Les bottes de Kâel s’enfoncèrent dans une poussière tiède, saturée d’éclats de pierre et de cendre. Au-dessus d’eux, le ciel n’était plus qu’un voile suffocant, déchiré par la suie et les traînées verdâtres des projectiles nécrotiques.


— Elyria, Delios, ralentissez leur avancée. Les autres, en couverture des archers et des mages ! ordonna Randril en dégainant.


Les forestiers montèrent les marches quatre à quatre. Une ombre massive les surplomba soudain dans une rafale de vent fétide. Une gargouille traversa la fumée et pulvérisa le parapet. Un mage hurlant fut happé dans le vide par de puissantes serres de roche.


Sans perdre de temps, Delios se saisit d’un arc et s’embusqua avec Elyria derrière les créneaux, leurs arcs pliés sous la tension. Kâel sentait son cœur battre à tout rompre d’un mélange d’effroi et d’adrénaline. L’un des monstres volants plongea dans un cri déchirant. Kâel bondit en avant. Ses épées fendirent l’air dans un sifflement métallique, frappant la créature en plein vol. Les deux lames croisées tranchèrent une aile dans un jaillissement de sang noir. La gargouille s’écrasa plus loin contre la muraille, désarticulée. Un second monstre fondait déjà sur eux. Elyria décocha une flèche dans l’aile. La bête tituba avant de tomber à quelques mètres de là. Solanna l’acheva d’un lourd coup de masse, faisant exploser le crâne de la créature à l’impact.


Au sol, la marée de morts progressait encore, et un bélier de fer noir s’abbatait désormais sur la première grille de la Passe Thalassienne, à coups réguliers. Chaque impact faisait vibrer la muraille toute entière.


Les minutes s’étiraient. Chaque fois qu’une gargouille tombait, une autre surgissait. Les remparts devinrent bientôt un repaire de cadavres de créatures volantes, mêlés aux corps des elfes tombés au combat. Le ciel devint un théâtre de feu et de pierres, de silhouettes ailées, d’éclairs d’énergie, de flèches et de boulets noirs tirés par les catapultes.


La chaleur devint rapidement étouffante. Kâel, haletant, sentait chaque battement de son cœur marteler ses tempes. La sueur lui collait à la peau. Il esquiva habilement d’un pas de côté les serres d’une gargouille avant de la trancher en deux d’un coup d’épée ascendant, puis jeta un bref coup d'œil autour de lui. L’escouade tenait. Leurs gestes, leurs cris et leurs souffles se mêlaient dans un ballet parfait. Randril para une griffe nécrosée avec son bouclier avant de trancher net la patte de la gargouille. Tina’Thiel surgit derrière, dagues aux poings, et acheva une autre créature qui tentait d’attaquer le capitaine. Solanna balaya deux gargouilles d’un grand coup circulaire et Delios se saisit habilement de sa lance pour achever une créature plaquée au sol par Ronae avant de reprendre son arc. Leur coordination était parfaite. Et Kâel, dans ce chaos, sentait la justesse de chaque geste, comme si tout leur entraînement les avait menés à cet instant. Malgré le vacarme, malgré la tension, ils formaient une seule lame.


La nuit tomba sans apporter le moindre répit. Sous un ciel zébré d’éclairs arcaniques, les gargouilles continuaient de tourner comme des vautours. Le bélier ne s’arrêtait jamais. Kâel taillait, parait, tranchait, les bras engourdis par les vibrations des chocs, la lame maculés de sang noir et d’os pulvérisés.


— Relais ! déclencha enfin une voix rauque depuis la tour centrale. Deuxième ligne, aux remparts !


Des renforts venus des garnisons de Solcouronne et Brume-d’Or s’engouffrèrent sur les coursives. L’escouade de Kâel put enfin passer en arrière-garde, les bras lourds et la peau noircie de sang et de poussière. Ils s’installèrent à l’abri d’un parapet, près d’un chariot de flèches et de vivres. Kâel s’assit dans la poussière, le dos contre la pierre tiède. Il retira son casque et ses gantelets. Ses mains tremblaient encore. Elyria s’adossa à côté de lui, haletante, ses doigts sales triturant la corde son arc.


Delios contemple le ciel rougeoyant d’un air goguenard.


— Et bien, je pensais que ces morts seraient plus coriaces ! finit-il par dire d’un ton assuré. Ils s’échinent devant nos portes depuis ce matin !

— Ne parle pas trop vite, répondit Solanna en essuyant sa masse. Les morts n’ont pas besoin de repos, eux.

— Alors nous allons les épuiser jusqu’à ce qu’ils tombent tout seuls, grogna Tina’Thiel.


Des sourires nerveux se dessinèrent sur les visages des forestiers, ce qui brisa un peu la tension accumulée sur les murs. Randril, qui se trouvait à quelques pas, discutait brièvement avec un autre capitaine. Quand il revint vers eux, son visage était fermé, mais ses yeux trahissaient une fatigue que Kâel n’avait jamais vue auparavant.


— Repos. Nous remontons au premier rayon de soleil. Pour le moment, Ban’Dinoriel tient et les grilles restent scellées. Économisez vos forces.


Personne ne broncha. Tous savaient que la vraie épreuve n’avait pas encore commencé.


Ce cauchemar dura deux jours. Deux jours où le Fléau se brisa contre les murailles sous une pluie de feu sans jamais faiblir, sans jamais reculer. Les cadavres s’entassaient au pied des murs en une montagne informe, mais la marée ne diminuait pas. Au crépuscule du troisième jour, l’escouade occupait à nouveau les postes hauts.


— À droite, Kâel ! prévint Randril.


Il pivota juste à temps pour frapper avec précision une gargouille lui fonçant dessus. Ses lames tranchèrent les ailes du monstre d’un seul mouvement. La créature s’écrasa contre le parapet, répandant du sang noirâtre. Autour de lui, les forestiers décochaient sans interruption, les cordes de leurs arcs gémissant sous la tension. Les mages, le teint livide, se tenaient derrière eux, les doigts brûlés par l’excès d’énergie, envoyant éclairs et gerbes de feu vers les rangs du Fléau. Ils se battaient à nouveau depuis plusieurs heures, dans un combat sans fin.


Une nouvelle volée de projectiles noirs frappa les remparts. Mais cette fois, la déflagration fit vibrer toute la Passe. Un cri collectif s’éleva des mages restés en contrebas.


— Le flux s’effondre ! La barrière magique devient vulnérable ! hurla un mage depuis le pied des remparts.

— Renforcez là, vite ! cria un autre depuis une tour.


Malgré le tumulte, Kâel le sentit lui aussi. Le flot de magie qui alimentait la Passe Thalassienne s'effritait, comme aspiré vers un point lointain, ou plutôt comme si le flux arcanique ne parvenait plus jusqu’ici. 


Une nouvelle volée frappa de nouveau les remparts, sur le pan ouest. Le mur ondula sous l’impact puis se fissura dans un craquement sinistre. Un dernier tir creusa finalement le mur. Les pierres volèrent sous l’explosion, et l’onde de choc souffla des dizaines de hauts-elfes dans le vide.


— C’est impossible… dit Solanna, le regard dans le vide.

— Brèche ! hurla un officier. La muraille ouest est ouverte !


Un rugissement colossal s'éleva de la plaine. La horde d'abominations, de squelettes et de goules ruisselantes se jeta sur les décombres fumants, marchant sur les corps de leurs propres rangs pour escalader les ruines. Au centre, le bélier redoubla de violence contre la première herse.


— Avec moi ! Solanna, Kâel, en première ligne, les autres, couvrez les mages !


Ils obéirent tous sans discuter, courant vers la section ouest de la Passe. Mais alors qu’ils franchissaient la partie située au-dessus des grilles, un coup de bélier puissant fit céder la première dans un fracas épouvantable. Les vibrations du choc firent vaciller les forestiers sur le mur. Les morts-vivants se ruèrent immédiatement à l’assaut de la seconde herse et le bélier progressa lentement.


— Ils ne devraient pas pouvoir avancer autant ! Qu’est-ce qu’il se passe ?! hurla Elyria.

— Ban’Dinoriel a été affaibli, quelque chose a interféré avec le flux, répliqua Kâel en essayant de retrouver l’équilibre.


En contrebas, près de la brèche, le choc des lignes fut d’une violence inouïe. Les soldats elfiques luttaient pour contenir le flot de cadavres qui s’agrippaient aux armures, mordant, griffant, arrachant la chair. Un forestier glissa sur les dalles poisseuses et fut englouti sous une grappe de goules avant de disparaître dans un hurlement atroce. La bile monta aux lèvres de Kâel mais il ravala sa nausée, resserrant sa prise sur ses poignées. Son escouade atteignit finalement la partie ouest et se positionna immédiatement en protection des mages, qui tentaient en vain de stabiliser Ban’Dinoriel.


Soudain, un grondement sourd, d’une gravité absolue, s’éleva de l’intérieur des terres, à l’ouest. C’était un cri déchirant, venu de la terre elle-même. Kâel tourna les yeux vers le cœur du royaume. Là-bas, au-delà des collines et des forêts se tenait Thas’alah. L’arbre monde des hauts-elfes, le cœur de Quel’Thalas. Sa lumière dorée vacilla, puis une déchirure verte, impie, jaillit de ses racines et lacéra le tronc jusqu’à la cime.


— Non… murmura Kâel, les yeux écarquillés.


Des éclairs d’énergie noire déchirèrent le tronc. Un feu verdâtre s’y propagea, vorace, étouffant la lueur dorée du géant pour la remplacer par une lumière putride. Les runes anciennes qui couvraient son tronc éclatèrent comme du verre. Puis le géant doré vacilla, occultant les derniers rayons du soleil avant de s’effondrer lentement dans un fracas titanesque. Le souffle de sa chute atteignit la Passe, soulevant poussière et cris d’horreur. Les Quel’dorei restèrent pétrifiés. Randril lui-même vacilla. Kâel sentit sa poitrine se tordre, comme si quelque chose en lui venait de se briser avec Thas’alah.


Mais le Fléau n’observait pas le désastre. Et, sous un nouveau coup de bélier, la deuxième grille céda dans un rugissement de métal. Randril hurla des ordres pour briser la torpeur des siens.


— Abandonnez les murs, on descend défendre le sol ! Tous avec moi !


Kâel fut l’un des derniers à quitter les remparts, le souffle court, abasourdi. En bas, le sol était jonché de cadavres. Des elfes, des goules, des squelettes décharnés… Ce n’était plus qu’un amas de boue et de sang. Randril donna ses ordres en pointant son épée.


— En formation, devant les grilles ! Tenez la ligne, quoi qu’il en coûte !


Les forestiers formèrent un arc protecteur autour de la dernière grille, leurs flèches sifflant par volées régulières. Les mages, postés derrière, lançaient désormais des sorts de givre pour ralentir la progression des morts. Mais rien ne semblait suffire. Le bélier continuait de frapper. Une première fissure apparut sur la dernière grille de protection de Quel’Thalas. Puis une autre. Les mages hurlaient leurs incantations, les archers continuaient de tirer malgré leurs doigts ensanglantés. Mais la troisième herse céda.


— La porte est détruite ! Cria un forestier.

— Tenez la position ! hurla Randril. Pour Quel’Thalas !


Les morts s’engouffrèrent à travers les débris tordus de la herse, poussés par une marée irrésistible qui écrasait ses propres rangs. Au centre du passage, là où la percée menaçait d’engloutir la ligne, l’escouade fit bloc. Randril repoussa une goule d’un coup de bouclier avant de lui trancher la tête d’un coup d’épée sec. Solanna frappait tout ce qui s’approchait, sa lourde masse écrasant crânes et côtes en une pluie d’éclats. Tina’Thiel glissait entre les lignes, rapide comme une ombre, plantant ses dagues dans les gorges et les jointures, puis disparaissant avant que les morts ne puissent riposter. Delios avait troqué l’arc pour sa lance et se battait comme un danseur discipliné au milieu du chaos. Lorsqu’un mort s’approchait trop, il libérait un couteau de sa ceinture d’un geste fluide, le projetant avec exactitude dans un œil ou une gorge. Ronae s’occupait du reste, la gueule sanguinolente, les griffes luisantes de sang noir. Elyria décochait flèche sur flèche, chaque tir trouvant sa cible. Kâel frappait sans répit, tranchant les membres et les torses, glissant entre les coups avec une précision quasi instinctive.


Mais le flot ne tarissait pas. Un grondement plus lourd fit frémir la terre. Une puanteur de bile et de boyaux ouverts précéda les abominations. Ces masses de chair rapiécées, retenues par des chaînes rouillées et gonflées d'une magie impie, s'engouffrèrent sous le porche. À chaque pas, leurs silhouettes informes fendaient les rangs, balayant indistinctement haut-elfes et squelettes. L'une d'elles s'écrasa au centre du dispositif. Solanna tenta d'absorber le choc, mais la violence de l'impact la fit chanceler. Elyria décocha une rafale de flèches dans les tendons du colosse, le faisant fléchir. Dans la foulée, Delios et Tina’Thiel bondirent sur ses épaules pour enfoncer leurs fers dans son crâne, la faisant s'écrouler dans un fracas de graisse et de cartilage.


— Resserrez les rangs ! hurla Randril.


En vain. Le front thalassien était en train de plier sous la pression. Sans renforts de Lune-d’Argent, usés par trois jours d’assaut et moralement anéantis par la chute de Thas’alah, les Quel’dorei cédèrent du terrain. Soudain, les cors elfiques retentirent, et un signal lumineux fut tiré dans le ciel qui sombrait petit à petit dans la nuit. L’ordre du repli venait d’être signalé à l’arrière. Randril grogna de rage mais se résout à battre en retraite.


— On se replie ! Repli général !


Les forestiers amorcèrent leur retraite combattant désormais pour se dégager de la mêlée. Le sol était glissant et saturé d’os brisés. Kâel talonnait Randril quand une scène figea son sang.


Un jeune forestier venait de s’effondrer, la jambe piégée dans la mâchoire d’une goule. Le malheureux griffait la poussière, hurlant alors qu’il était entraîné vers la horde.


— Non ! cria Elyria.


Sans réfléchir, elle tira deux flèches successives pour se dégager un passage, jeta son arc, tira sa dague de sa ceinture et se jeta dans la mêlée.


— Elyria ! hurla Randril. Reviens !


Elle ne l’écouta pas. Elle plongea sous une griffe, planta sa dague dans une gorge noircie, esquiva un coup, puis Kâel vit sa silhouette fine disparaître entre les morts. Il resta figé une seconde, une panique glaciale lui serrant la gorge. Ses doigts tremblaient autour de la garde de ses épées, et un goût de fer lui remontait dans la bouche.


— Kâel, garde le rang, c’est un ordre ! hurla Randril d’une voix puissante mais inquiète.


La voix du capitaine s’éteignit. Tout autour, le monde s’effaçait : les cris, les ordres, les éclats de métal. Il n’y avait plus qu’une peur pure, presque animale. Il sentit ses muscles se tendre, et tout son être s’embraser d’une seule pensée. La protéger.


Puis à son tour, il bondit en avant. La fatigue, la douleur. Tout s’effondra d’un seul élan de rage. Les épées de Kâel sifflaient, décrivant de larges arcs meurtriers. Sa rage éclatait enfin, déchaînée. Il fendait la marée de morts à coups de taille et d’estoc, tranchant tout sur son passage. Il ne voyait plus les visages décharnés ni les chairs pourrissantes. Seule comptait Elyria, quelque part là-dedans, face à des dizaines d’ennemis. Les goules tombaient, mais d’autres prenaient aussitôt leur place. Son souffle haletant lui brûlait les poumons, et son cœur battait à rompre.


Et soudain, quelque chose céda.


Une chaleur torrentielle, familière et dangereuse, jaillit de ses entrailles. La magie affluait, grondant comme une bête retenue trop longtemps. Il sentit ses veines brûler et se tendre, comme si le feu lui-même se frayait un chemin dans son sang, jusqu’à la paume de ses mains serrées autour des gardes de ses épées. Ses lames se mirent à luire, d’abord faiblement, puis s’embrasèrent d’une intense flamme orangée, vive, presque aveuglante. Des langues de flammes couraient le long du métal, dévorant l’air autour de lui. Devant, les morts se mirent instinctivement à reculer.


Kâel avançait, traçant dans la nuit des arcs de feu qui laissaient derrière eux des traînées incandescentes. Il fendait les rangs du Fléau comme une lame ardente fendrait la nuit. Les goules brûlaient sous ses coups, hurlant tandis que leurs chairs pourries éclataient en vapeur noire. Le feu vibrait dans ses oreilles, amplifié par le battement de son cœur. Il se rendait à peine compte qu’il criait lui aussi, dans un mélange de rage et de douleur. La brûlure devint plus vive. Ses avant-bras le brûlaient de l’intérieur, comme si le feu s’y logeait vraiment, rampant sous sa peau. Il pouvait sentir ses paumes se fendre sous l’intensité de la flamme. Il serra les dents, mais continua d’avancer, poussé par l’adrénaline.


Il la vit enfin. Elle était agenouillée près du forestier blessé, le bras gauche ensanglanté. Elle trancha la gorge de la goule qui tenait la jambe du blessé, puis le tira avec force vers elle avant de l’aider à se relever. Une goule plongea vers son flanc découvert.


Kâel, guidé par son instinct, bondit en avant. Il croisa ses lames flamboyantes et les abattit dans une explosion de flammes. Le souffle fit vaciller les morts alentour. La goule fut pulvérisée, consumée avant même de toucher le sol, et l’air vibra de chaleur, répandant une odeur de graisse brûlée. Haletante, Elyria leva les yeux et leurs regards s’agrippèrent, suspendus dans la furie du combat.


— Kâel… Qu’est-ce que…

— Suis-moi ! rugit-il en décapitant un zombie dont le cou crépita instantanément.


Mais le feu sur ses lames gagna en intensité. Ses mains brûlaient, sa vision se troubla. Il sentit la magie s’emballer, déborder, se nourrir de sa propre douleur. Celle-ci devenait insoutenable. Il vacilla, haletant. Les flammes léchaient les cadavres et les herbes mortes, éclairant la nuit d’un brasier surnaturel. Un feu pur, ancien, répondant à celui qui dévorait Thas’alah. Son feu à lui semblait répondre à celui du monde, comme s’ils étaient liés par une même agonie. Il frappa encore, calcinant les os et la chair, chancelant sous l’assaut de sa propre puissance.


Randril surgit à leurs côtés, repoussant l’assaillant suivant d’un coup de bouclier.


— Couvrez-les !


L’escouade réinvestit la brèche. La masse de Solanna écrasa les derniers crânes calcinés. Tina’Thiel se glissa à travers les corps pour soutenir Elyria et tirer le blessé en arrière. Delios couvrait leur retraite avec sa lance, balayant les morts-vivants. L’un d’eux réussit tout de même à lui entailler le torse avec ses griffes. Il étouffa un juron puis lança un couteau qui se logea dans l’orbite de la goule. La créature s’effondra d’un coup. Ronae plaqua une goule au sol avec force avant de lui arracher le visage avec ses crocs.


— On les tient ! cria Solanna. Reculez !

— Repliez-vous ! tonna Randril. Aux montures !


Kâel recula en titubant. Le feu s’éteignait lentement, laissant l’acier rougi à blanc. Ses bras tremblaient, épuisés, les muscles engourdis par la douleur et la fatigue. L’escouade se fraya un chemin jusqu’aux bases arrières des forces thalassiennes. Le jeune forestier qu’Elyria avait sauvé fut hissé sur le faucon pérégrin de Randril, et les autres enfourchèrent leurs montures. Kâel peina à se hisser sur la sienne. 


Il leva les yeux vers les murs fumants de la Passe une dernière fois.


— On se replie jusqu’à Tranquillien ! Tous vers Tranquillien ! aboya Randril en levant son bouclier.


Les hauts-elfes, épuisés, couverts de sang et de cendres, battirent ainsi en retraite à travers la nuit.


Le sud de Quel’Thalas venait de tomber aux mains du Fléau.












Hello ! Merci à toutes les personnes qui ont lu jusqu'ici et qui liront ce chapitre, j'espère qu'il vous a plu ! On rentre dans le vif du sujet de cette fanfic, et ça y est, le Fléau est aux portes de Quel'Thalas ! N'hésitez pas à me dire ce que vous pensez de l'histoire, des personnages... Cela me ferait très plaisir de lire vos retours !


À très vite pour la suite :)

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