Kâel Lame-Solaire, Tome 1 : La naissance d'un Sin'dorei

Chapitre 6 : Le grand départ

5185 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 26/09/2026 13:41

Chapitre 6 : Le grand départ



— Grand frère ! Te voilà ! exulta Belana en le voyant franchir le seuil de la vaste demeure.


Elle abandonna ses jouets au milieu du salon pour se ruer vers lui. Kâel s’abaissa pour la prendre dans ses bras, la faisant tournoyer sous ses rires cristallins avant de la reposer délicatement au sol. En s’approchant, la fillette braqua aussitôt ses grands yeux bleus sur son visage, interceptant l’entaille encore fraîche qui lui barrait la pommette droite. Un souvenir cuisant du dernier entraînement au corps à corps avec son escouade.


— Tu es blessé ! s’écria-t-elle, à la fois inquiète et fascinée.

— Ce n’est rien. Une simple inattention pendant mon entraînement, répéta Kâel avec un sourire rassurant.

— C’est comme ta cicatrice à l’épaule ? Celle de la hache du troll ? demanda-t-elle dans un souffle, glissant sa petite main vers le col de sa tunique avec une admiration mal dissimulée.


Kâel laissa échapper un rire étouffé avant de lui ébouriffer doucement les cheveux.


— Exactement, mais celle-ci guérira bien plus vite, je te le promets.


Il promena un regard chaleureux sur la pièce. La demeure des Lame-Solaire, bien qu’en partie reconstruite après le passage ravageur de la Horde à la Flèche des Coursevent, n’avait rien perdu de sa grandeur. De longues tapisseries rouge carmin drapaient les murs de pierre claire, flanquées d’imposantes bibliothèques garnies de grimoires séculaires. Au sol, de somptueux tapis arborant l’emblème familial adoucissaient le pas. Par la porte vitrée donnant sur la cour arrière, le soleil couchant teintait de pourpre le jardin en fleurs, d’où montait le murmure apaisant d’une fontaine en marbre. Un sentiment de sérénité, trop longtemps oublié au Bastion, l’enveloppa.


— Qu’est-ce que tu as grandi ! Tu seras bientôt aussi grande que Minn'da, dit-il en l’observant.

— Oh, j'espère pouvoir encore lui tenir tête quelques années... déclara Elenna en émergeant de la cuisine, un sourire tendre aux lèvres.


Son regard s’adoucit à la vue de son fils, mais se figea aussitôt sur la coupure qui balafrait sa joue. Elle s’approcha rapidement, posant une main délicate sur son autre joue.


— Bonjour, dit-il doucement en savourant cette chaleur maternelle.

— Regarde-toi… Tu reviens à peine et tu portes déjà les marques du combat, murmura-t-elle avec une pointe de chagrin. Tu m’as manqué, mon fils.

— Toi aussi. Mais ne t’en fais pas, c’est le métier qui rentre.


Elenna poussa un léger soupir avant d’essayer de chasser son inquiétude.


— Quelles sont les nouvelles de la capitale ? 

— Les rumeurs disent vrai. Le roi Anasterian envisa ge sérieusement de retirer Quel’Thalas de l’Alliance de Lordaeron. Les tensions avec les humains s’enveniment. On leur reproche de ne pas avoir su protéger nos frontières pendant la dernière invasion.

— Mes contacts au Kirin Tor me le confirment, acquiesça sa mère en s’adossant contre le cadre de la porte. Bien que la Horde soit brisée, que les orcs soient traqués ou enfermés dans les camps d’internement, la méfiance s’est installée. Je ne sais pas si rompre notre alliance est une sage décision…

— Les humains peineraient à reconstruire leurs propres cités, ajouta Kâel. Plusieurs de leurs royaumes seraient au bord de l’implosion.


Elenna hocha la tête, pensive.


— Et ta nouvelle escouade ? demande Elenna pour réorienter la conversation.

— C'est justement la raison de ma visite Minn'da, nous partons dans trois jours, répondit-il en ajustant fièrement l’insigne des forestiers épinglé sur son torse. Le commandant Lor’themar veut que nous soyons opérationnels immédiatement au cas où la frontière deviendrait instable.

— Si tôt ? Ça ne fait qu’un mois que tu as été promu, s’inquiéta-t-elle.

— Tu vas déjà repartir ? s’écria Belana en s’agrippant à sa tunique. Tu m’avais promis qu’on jouerait ensemble cette fois !

— Je ne pars pas ce soir, rassura Kâel en s’agenouillant à sa hauteur. Nous avons encore beaucoup de temps devant nous.

— Tu as intérêt ! Sinon je demande à Elorion de te transformer en crapaud !

— Grâce, pitié, pas un crapaud ! répliqua-t-il en feignant la terreur, déclenchant le rire de sa sœur.


Le néo-forestier se redressa.


— Je sais que tu es inquiète, mais ne t'en fais pas. Ils ne m'enverraient pas en mission si je n'en étais pas capable.

— Je le sais, Kâel. C'est juste que le temps est passé si vite... Je me souviens encore du petit elfe que j'ai accompagné au bastion des forestiers il y a 10 ans. Promets-moi juste que tu feras attention à toi...

— Je te le promets. Tu sais où est d'Ann'da ? Et Elorion ?

— Ils discutent dans le jardin, tu peux les rejoindre, le dîner sera bientôt prêt, conclut-elle en se dirigeant vers la cuisine.


D’un geste fluide de la main, Elenna sollicita la magie arcanique. Aussitôt, assiettes et couverts s’élevèrent du grand buffet pour aller se dresser harmonieusement sur la table en bois du salon.


Pendant ce temps, Kâel franchit la porte vitrée pour rejoindre les siens à l’extérieur. Le crépuscule teintait le ciel de nuances dorées et pourpres, et le doux clapotis de la fontaine en marbre apportait une agréable fraîcheur. Aegnor et Elorion interrompirent leur conversation à son approche.


En apercevant son fils, le regard d’Aegnor glissa brièvement sur l’insigne des forestiers accroché à sa tunique, puis sur la mince entaille qui lui barrait la joue. Son visage resta impassible, mais son sourire d’accueil manqua légèrement de spontanéité.


— Te voilà enfin, Kâel, déclara Aegnor d’un ton posé et cérémonieux. La route n’a pas été trop longue ?

— Non, Ann’da. Tout s’est bien passé, répondit Kâel en s’avançant.


Aegnor lui posa une main sur l’épaule et lui adressa un hochement de tête, mais Kâel crut percevoir un détachement poli qui contrastait avec l’enthousiasme habituel de sa mère.


— C’est une bonne chose, reprit Aegnor en détournant le sujet avec aisance. Ton frère me faisait part des dernières nouvelles chez les magistères.


Elorion profita du fait que leur père se tourna vers la maison pour s’approcher de Kâel. Un sourire aux lèvres, l’aîné murmura une courte formule magique et effleura la joue de son frère. Une sensation de fraîcheur apaisa instantanément la coupure. Elorion lui adressa ensuite un clin d'œil complice.


Les retrouvailles familiales se poursuivirent autour du dîner. Ces moments étaient devenus rares depuis que Kâel avait rejoint les rangs des forestiers, les permissions de quitter le Bastion étant strictement régulées. La soirée fut rythmée par les récits des uns et des autres sous le regard émerveillé de la petite Belana.


Au fil du repas, la discussion dériva naturellement vers la politique du royaume, notamment sur la volonté croissante du roi Anasterian de distancer Quel’Thalas de l’Alliance, mais aussi sur l’internement des orcs survivants dans des camps dans les royaumes humains. Si Aegnor et Elorion nourrissaient une rancœur tenace envers les orcs et jugeaient leur élimination préférable, Kâel et Elenna se montraient plus nuancés. Sa mère pensait que certains orcs pouvaient être capables de raison, tandis que Kâel avait appris à canaliser son amertume pour la concentrer sur la menace trolle, bien plus immédiate à ses yeux.


Au terme d’une soirée dense en échanges, la fatigue finit par rattraper le jeune forestier. Il salua les siens et gagna son ancienne chambre. En se glissant dans son lit d’enfance, Kâel n’eut même pas le temps de songer à sa première véritable mission qui débutait dans quelques jours. L’épuisement le plia immédiatement au sommeil.


Le lendemain, Kâel fut tiré du sommeil à l’aube par des secousses frénétiques. Belana, n’ayant aucunement l’intention d’oublier la promesse de la veille, lui chuchotait des ordres inintelligibles à quelques millimètres de l’oreille.


— Laisse-moi au moins cinq minutes pour me réveiller… bougonna-t-il en passant une main lourde sur son visage.


La fillette acquiesça d’un hochement enthousiaste et fila hors de la chambre en sautillant. Malgré ce réveil brutal, Kâel ne put s’empêcher de sourire. La complicité qu’il partageait avec sa sœur lui était précieuse. Après avoir rapidement salué les siens et avalé un morceau, il rejoignit Belana dans la cour arrière. Elle l’attendait déjà, le dos bien droit et les mains cachées derrière elle.


— Alors, à quoi joue-t-on ce matin ? demanda Kâel en retroussant ses manches.

— Je ne joue pas, répliqua-t-elle avec une gravité hilarante.

— Comment ça ? Pourquoi m’avoir tiré du lit si tôt, alors ?

— En garde ! cria-t-elle en brandissant l’objet qu’elle dissimulait jusque-là.


Kâel reconnut aussitôt l’arme. C’était la sienne. Une vieille épée d’entraînement en frêne qu’il avait chérie pendant son enfance et remisée ici après son entrée comme aspirant chez les forestiers. Sans lui laisser le temps de se perdre dans ses souvenirs, Belana se rua sur lui, fendant l’air de coups aussi désordonnés qu’inefficients.


— Eh ! Je n’ai même pas d’arme, c’est de la triche ! s’exclama Kâel en esquissant un léger pas de côté.


Elle marqua une brève pause, réfléchit une demi-seconde, puis tenta une estocade précipitée.


— Tant pis ! Prends-ça !


D’un geste fluide, Kâel saisit son poignet et la fit pivoter sur elle-même comme s’il l’entraînait dans une danse. Déséquilibrée, Belana lâcha l’arme. Kâel attrapa le manche au vol et lui asséna un petit coup de pied sur le derrière. La fillette fit trois pas emportés par son élan avant de se retourner, le visage empourpré.


— Qui t'a appris à te battre ainsi ? demanda-t-il en soupesant la lame de bois usée par des années d’exercice. On ne provoque pas en duel un adversaire désarmé.

— Personne... j'ai appris toute seule ! Ann'da et Minn'da refusent de me montrer quoi que ce soit, et Elorion a toujours le nez plongé dans ses grimoires.


Un pincement serra la gorge de Kâel.


— Et où as-tu déniché ça ?

— Dans ton coffre, répondit-elle en levant vers lui de grands yeux anxieux. Tu es fâché ?

— Non. Elle me rappelle juste beaucoup de souvenirs. Je jouais avec quand j’avais ton âge.

— Je sais ! Minn’da me l’a dit quand je la lui ai montrée. Elle m’a dit que tu étais devenu très fort, et que tu protégeais tout le royaume maintenant. Moi aussi je veux devenir comme toi et avoir plein de cicatrices !


Kâel dissimula un sourire ému derrière son revers de manche.


— Vraiment ? Ce n’est pas un chemin facile, tu sais… Mais je peux t’aider.

— C’est vrai ?!

— Je te promets de t’entraîner chaque fois que je reviendrai. En échange, tu dois me promettre d’être sage et d’écouter nos parents. D’accord ?

— C’est promis ! exulta-t-elle en sautillant.

— Très bien. Alors concentre-toi. Reçois ta première leçon !


Kâel se mit en garde à mains nues et lui relança doucement l’épée en bois pour qu’elle la rattrape. Il baissa son centre de gravité, prêt à observer sa posture, et prit une grande inspiration…


Toc.


L’épée vint percuter de plein fouet le front de Belana, qui n’avait pas esquissé le moindre geste pour la saisir. La lame retomba lourdement dans l’herbe sous le regard médusé de Kâel. La fillette porta la main à son front, les yeux soudain remplis de larmes.


Kâel se plaqua une paume sur le visage en poussant un long soupir.


— On part de très loin… se murmura-t-il à voix basse.


Ils passèrent néanmoins toute la matinée dans la cour, baignée d’un soleil radieux. Malgré son manque évident de coordination, Belana compensait par une détermination remarquable. Kâel corrigea sa garde, son ancrage au sol et son jeu de jambes. Sa petite sœur s’exécutait sans broncher, écoutant le moindre de ses conseils comme une parole sacrée.


Après un repas rapide, Kâel profita de l’après-midi pour se promener dans la Flèche des Coursevent, Belana trottinant dans ses pas. Il salua quelques voisins qu’il n’avait pas vu depuis des mois. L’atmosphère du village était paisible, presque immuable, mais un étrange sentiment le gagna. Il ne se sentait plus tout à fait chez lui ici. Le Bastion des forestiers et sa discipline lui manquait déjà. Il se surprit à songer à Elyria, se demandant quelle mauvaise plaisanterie elle était en train de préparer pour son retour.


De retour à la demeure familiale au soleil couchant, Belana, épuisée par ses efforts, ne tarda pas à sombrer dans le sommeil après avoir fait jurer une fois de plus à son frère de tenir sa promesse.


Alors qu’il s’apprêtait à rejoindre ses parents dans le salon, Kâel entendit des voix s’élever. S’arrêtant dans l’ombre du couloir, il tendit l’oreille.


— Je te le répète Elenna, Belana ne suivra pas cette voie ! s’emportait Aegnor. Nous devons l’envoyer à Dalaran étudier la magie arcanique.

— Par le Puits de Soleil, Aegnor, elle a le droit de choisir ! répliqua sa mère d’un ton cinglant. Pourquoi lui refuser ce qu’on nous a accordé à son âge ?

— Parce qu'elle vaut mieux que ça ! cracha le père, la voix altérée par une crispation douloureuse. Les Lame-Solaire sont une maison de haut rang. Que diront les Magistères et la cour si nos deux derniers nés se détournent de l’art des arcanes ? Voir Kâel, ravalé au rang de mercenaire et franchir cette porte avec de nouvelles balafres sur le corps à chaque retour me suffit déjà.


Ces mots frappèrent Kâel comme un coup en plein poitrine. Pour Aegnor, sa vocation, ses sacrifices et son sang versé pour la défense de Quel’Thalas n’étaient qu’une tache sur le blason familial, une honte qu’il étalait malgré lui aux yeux de la haute société de Lune-d’Argent.


— Je me moque éperdument des aristocrates et de leur mondanités, rétorqua Elenna d’une voix inébranlable. Nos enfants traceront leur propre route. Si Belana veut suivre les pas de son frère, je ne m’y opposerai pas. Elorion, qu’en penses-tu ?


Kâel serra les poings dans l’obscurité du couloir, la surprise et la colère lui nouant la gorge.


— Je ne sais pas Minn'da, intervint l’aîné d’un ton mesuré. Je les ai observés ce matin dans le jardin. Belana n’a clairement pas la fibre d’une combattante pour l’instant, mais son potentiel magique est indéniable. Cela dit… imposer la magie à quelqu’un qui n’en veut pas ne mène à rien. Nous en avons eu la preuve avec Kâel.


Estimant que le moment était venu de briser la tension, Kâel fit un pas dans la pièce, le visage fermé. 


— On parle de moi ? lança-t-il d’un ton faussement détaché.


Elorion se tourna vers lui avec un sourire en coin.


— Je disais justement à nos parents que je m’étais vite rendu compte que tu étais fait pour les forestiers, malgré mes tentatives désespérées pour te faire lire mes traités de magie.

— Et je me rappelle encore l’ennui mortel que me procuraient tes livres, répliqua Kâel en s’efforçant de masquer l’amertume qui le rongeait.


Aegnor, le visage sombre, se leva brutalement.


— Nous reprendrons cette discussion plus tard, grommela-t-il avant de quitter rapidement la pièce.


Kâel le regarda disparaître dans le couloir, le cœur lourd et la mâchoire crispée.


— Il se fait tard Minn’da, dit-il en se tournant vers sa mère. Je devrais me mettre en route pour Lune-d’Argent, nous partons après-demain.

— Ne sois pas ridicule, mon grand, intervint Elenna en adoucissant son visage. Reste dormir ici. Je t’ouvrirai un portail directement vers le Bastion demain matin, tu gagneras de précieux kilomètres.

— Je te remercie, acquiesça-t-il d’une voix sans timbre.


Lorsqu’il se glissa sous ses draps, le sommeil tarda longuement à le trouver. Le plafond sculpté au-dessus de sa tête semblait peser de tout son poids. Kâel ne ressentait plus que le choc du rejet. Aux yeux de son père, sa vie de forestier ne serait qu’une déchéance qu’il refusait de voir se répéter avec Belana.


Le réveil fut tout aussi abrupt, alors que le soleil perçait à peine la cime des arbres. Kâel rassembla silencieusement ses affaires puis gagna la cour arrière pour y attendre sa mère. Le jardin offrait une vue panoramique sur le village en contrebas. Les premiers habitants s' éveillaient, les marchands dressaient leurs étals sur la place centrale et quelques voyageurs s’ébranlaient déjà, leur sac bien ajusté sur les épaules.


Kâel leva les yeux vers les dernières étoiles qui s’effaçaient dans l’azur naissant. Il s’imagina un instant ce qu’aurait été sa vie s’il n’avait pas rejoint les forestiers. Une existence paisible, rangée, loin des tumultes de la capitale, dans une petite demeure bourrée de rires d’enfants. Non. Les raisons qui l’avaient poussé vers cette voie étaient toujours intactes : il voulait protéger Quel’Thalas, sillonner le monde et affronter les périls là où ils se présentaient.


Elenna le rejoignit quelques minutes plus tard, refermant doucement la porte de la cour pour ne pas réveiller la maison. Elle s’approcha de son fils, toujours absorbé par sa contemplation du ciel, et posa une main affectueuse sur son épaule.


— Comment vas-tu ? demanda-t-elle de sa voix douce.

— J'ai connu de meilleurs jours, avoua-t-il sans détourner le regard. Est-ce que j’ai mal agi avec Belana ?

— Pas du tout ! Je ne l’avais pas vue aussi épanouie depuis des semaines. Ta présence l’inspire, elle ne parle que de toi. Tu l’aurais vue avant ton arrivée, une vraie petite furie… assura-t-elle dans un sourire. Je suis sûre que ton père ne pensait pas le quart de ce qu’il a dit. Il est… particulièrement sous tension en ce moment.


Kâel tourna enfin le visage vers sa mère, emmitouflée dans un manteau bordé de fourrure pour parer la fraîcheur matinale.


— Je te le répète, nous sommes très fiers de toi, reprit-elle avant qu’il ne puisse protester. Et Belana aura le droit de choisir son propre destin, tout comme nous avons quitté Lune-d’Argent pour nous installer ici bien avant votre naissance, et tout comme tu as choisi d’embrasser la cause des forestiers. Alors retourne au Bastion et bats-toi pour tes convictions.


Touché par cette marque de soutien inconditionnel, Kâel la serra chaleureusement dans ses bras.


— Merci, murmura-t-il.

— Tu es prêt ? Je vais t'ouvrir un passage vers les abords de la garnison.


Il hocha la tête et fit quelques pas en arrière. Elenra laissa glisser la fourrure de ses épaules et s'avança au centre de la cour. Les yeux clos, elle entama une incantation. Une série de formules en thalassien s'échappa de ses lèvres tandis qu'une lueur arcanique violette se condensait autour de ses paumes. Sous ses mouvements fluides, la magie tissa progressivement un anneau d'énergie pure, presque palpable. Elenna rouvrit les yeux et, d'une poussée ferme des deux mains, projeta cette puissance vers l'avant. Le portail se déploya au centre du cercle, révélant la silhouette monumentale des portes du Bastion. 


— Le passage est stable, annonça-t-elle sans rompre sa concentration. Bon courage.

— Tu embrasseras Belana pour moi. A bientôt.

— Fais attention à toi, Kâel.


Kâel franchit le seuil arcanique. L'espace d'une seconde, il fut transporté à travers un éther crépitant de fumées violettes, projeté à une vitesse vertigineuse. L'instant suivant, ses bottes foulaient l'herbe rase, à une centaine de mètres des hautes murailles de la garnison. Il se retourna pour apercevoir la cour familiale de l'autre côté du voile magique. Sa mère lui adressa un dernier signe de la main avant de relâcher son sort. La déchirure spatiale se résorba doucement jusqu'à disparaître. Le forestier inspira une grande bouffée d'air frais et emboîta le pas vers l'entrée principale. 


Comme le rassemblement de son escouade n'était prévu que le lendemain matin, Kâel profita de cette journée de répit pour prendre possession de ses nouveaux quartiers dans la caserne des forestiers. Il avait quitté le dortoir des aspirants qu'il occupait depuis son arrivée, non sans une pointe de nostalgie. Bien plus spacieux et confortable, ce nouveau logement lui permit d'ordonner minutieusement son équipement, d'entretenir la lame de ses épées et d'accorder à son corps le repos nécessaire avant le grand départ.


Le lendemain matin, dès l'aube, Kâel se dirigea vers le réfectoire pour le rassemblement décrété par son capitaine. Il poussa les lourdes portes en bois sculpté et pénétra dans la vaste nef flanquée de longues tables de banquet. Du plafond voûté pendaient de somptueux étendards aux couleurs de Quel'Thalas. Au fond de la salle trônait un pupitre réservé aux assemblées solennelles de l'état-major. Scrutant la pièce, Kâel repéra rapidement trois figures attablées sur la gauche. Il reconnut d'abord Randril, son capitaine d'escouade. Cet elfe athlétique aux cheveux châtains coupés court arborait une fine barbe et un regard pétillant qui lui donnaient une allure chaleureuse. Le plus âgé du groupe s'était toujours montré bienveillant envers Kâel et Elyria, les deux dernières recrues.


À ses côtés se tenait Solanna, une combattante au tempérament d’acier. Sa stature imposante, ses cheveux blonds platine tirés en un chignon strict et la fine cicatrice balafrant sa joue gauche lui donnaient un air sévère. Ses traits durs semblaient figés dans une sévérité permanente, mais Kâel éprouvait un profond respect pour sa rigueur et sa bravoure inébranlable.


Enfin, adossée au mur adjacent, une elfe plus petite arborait un sourire en coin trahissant une assurance frôlant l’arrogance. Les cheveux bruns coupés au carré, Tina’Thiel était aussi habile et vive qu’elle pouvait se montrer narquoise. Elle fut la première à remarquer l’arrivée de Kâel.


— Tiens, voilà notre nouveau prodige, lança-t-elle en le désignant du menton.


Randril se retourna et se leva aussitôt pour accueillir le jeune forestier d’une poignée de main vigoureuse.


— Ah, Kâel ! Bon retour parmi nous ! Tu as pu te reposer hier ?

— Bonjour à tous. Oui, merci Capitaine, tout va très bien.

— Allons, je t'ai déjà dit de m'appeler par mon prénom ! Viens donc t’asseoir.


Kâel prit place face à Randril et Solanna, qui lui adressa un simple hochement de tête. Tina’Thiel posa une botte sur le banc à côté de lui pour mieux le toiser. Le groupe échangea quelques banalités. Intégré depuis un mois, Kâel se sentait désormais à sa place au sein de cette unité rodée par un entraînement intensif, au cours duquel Randril lui avait prodigué d’excellents conseils pour parfaire ses qualités d’escrime.


La porte s’ouvrit de nouveau sur Elyria et Delios. Ce dernier, à la silhouette élancée et au visage fin encadré par une chevelure blonde impeccablement coiffée, affichait son enthousiasme habituel.


— Désolé pour le retard les amis ! s’exclama Delios en se grattant la nuque. Je devais nourrir Ronae et Elyria m’a donné un coup de main.

— Veuillez nous excuser, ajouta Elyria en s’installant.


Tina'Thiel laissa échapper un soupir exaspéré.


— La prochaine fois, c'est avec tes restes que je nourrirai ton animal, Delios, gronda Solanna en reposant sa chope.

— Et je suis certain qu'elle n'y goûtera que très peu ! répliqua Delios en s’asseyant près d’elle avec un clin d’œil. Tu sais bien que les Lynx Preste-Patte sont des créatures raffinées. Et puis je te manquerais trop.


Solanna laissa poindre un rictus amusé tandis qu’Elyria prenait place aux côtés de Kâel.


— Maintenant que l’escouade est au complet, passons aux choses sérieuses, déclara Randril en étalant une carte du royaume et un ordre de mission scellé sur la table. Notre déploiement va durer plusieurs mois. C’est l’occasion idéale pour parfaire notre cohésion. L’état-major nous envoie au sud, à la Passe Thalassienne, aux limites du royaume de Lordaeron. Nous y renforcerons les garnisons frontalières et effectuerons des patrouilles de reconnaissance. Le Général Coursevent ne souhaite prendre aucun risque au vu des tensions politiques actuelles. Des questions ?



— Rien à signaler du côté des trolls Amani dans cette zone ? s’informa Delios en faisant tourner un couteau entre ses doigts. On n'a toujours pas retrouvé Zul’Jin, leur chef.

— Rien d’anormal pour l’instant, ils se terrent dans leur capitale, mais la vigilance reste de mise, répondit Randril. Cependant, nos ordres ont été révisés. Nous avons une tâche supplémentaire avant de rejoindre la frontière.


Il marqua une courte pause pour capter l’attention de son auditoire.


— Nous formerons la garde d’honneur du prince Kael’Thas sur la première partie de son trajet vers le sud.


Elyria manqua de s’étouffer avec son eau tandis que Delios stoppait net son manège avec sa lame. Le regard de Kâel s’écarquilla.


— Le prince Kael’Thas en personne ? répéta Elyria, stupéfaite.

— Lui-même. Son Altesse doit se rendre à Lordaeron pour mener des négociations cruciales concernant nos relations diplomatiques avec l’Alliance. Sa garde personnelle assurera sa sécurité rapprochée, mais notre escouade ouvrira la marche jusqu’à la frontière.

— Voilà qui promet, commenta Solanna. Mais pourquoi ne se téléporte-t-il pas ? Il pourrait y être dans la journée.

— Le prince souhaite aller à la rencontre des Thalassiens pour recueillir leurs avis en chemin, donc il a opté pour la voie terrestre. 

— Et quand partons-nous ? demanda Tina’Thiel.

— Dans deux heures aux portes du Bastion, équipés et prêts à faire route. Rompez !


Alors que chacun regagnait ses appartements pour boucler ses sacoches, Elyria emboîta le pas de Kâel.


— Kâel ! Alors, cette halte dans ta famille ?

— Très bien, répondit Kâel, le visage encore un peu fermé.

— Tu as une drôle de mine pour quelqu’un dont les retrouvailles se sont bien passées…

— En fait... je crois que ma petite sœur veut devenir forestière. Elle souhaite que je l’entraîne, mais mon père s’y oppose fermement. Il veut l’envoyer étudier la magie à Dalaran.

— Tu sais, le rattrapa-t-elle en lui donnant un coup de coude amical, si elle a un frère comme toi pour lui montrer la voie, je ne me fais aucun soucis pour elle. Tu finiras par convaincre ton père. Allez, dépêche-toi, on a un prince à escorter !


Moins de deux heures plus tard, l’escouade se tenait au grand complet dans la cour d’honneur. C’est alors que les vantaux du Bastion s’ouvrirent dans un grincement majestueux pour laisser passer le prince Kael’Thas Haut-Soleil et sa suite.


Grand, drapé dans un manteau pourpre aux couleurs du Kirin Tor par-dessus une armure azur ciselée, le prince imposait le respect. Ses longs cheveux d’or encadraient des traits nobles et stricts, illuminés par le bleu étincelant de ses yeux, marque indélébile d’une pratique arcanique intense. Bien qu’il résidait le plus souvent à Dalaran où il siégeait au Conseil des Six. Sa présence sur ses terres natales suscitait toujours une vive émotion.


Les forestiers s’inclinèrent avec déférence à son passage. Kâel observa le prince saluer la Générale Sylvanas Coursevent. Malgré les rumeurs de divergences politiques quant à la place de la magie et à l’intégration d’un humain, Nathanos Marris, au sein du corps des forestiers, les deux dirigeants conservaient une courtoisie irréprochable devant les troupes.


On amena au prince un faucon-pérégrin d’exception à la robe tachetée de violet, qui piaffa d’impatience lorsque Kael’Thas se hissa en selle. La garde princière resserra le rang autour de lui, tandis que l’escouade de Randril prenait la tête du convoi.


Alors que le convoi s’ébranlait lentement en direction du sud, Kâel se permit un dernier regard en arrière, vers la cour du bastion. Son regard se posa alors sur la Générale Coursevent, qui observait elle aussi le départ des troupes, droite et silencieuse, les bras croisés derrière le dos. Sa cape d’un bleu profond voletait doucement au vent, contrastant avec l’éclat argenté de son armure légère. Une tension à peine perceptible se lisait dans ses traits, comme si elle anticipait une menace invisible, un avenir incertain que seuls les chefs les plus aguerris devinaient.


Kâel resta un instant figé. L’aura de Sylvanas était saisissante. Elle ne disait rien, et pourtant, tout en elle inspirait le respect et une étrange forme de crainte. Elle incarnait à la fois la beauté et la dureté de Quel'Thalas, un idéal inaccessible et pourtant si vivant. En la regardant, il sentit naître en lui une ambition nouvelle : un jour, peut-être, gagnerait-il assez de courage et de talent pour se tenir à ses côtés, non comme un novice, mais comme un égal.


Mais pour cela, il lui faudrait d’abord faire ses preuves.



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