Kâel Lame-Solaire, Tome 1 : La naissance d'un Sin'dorei
Chapitre 5 : Retour à la réalité
Kâel fut réveillé par un tiraillement dans son épaule gauche. Dans la grande pièce aux murs sobres, où des lits de camp avaient été dressés la veille, la plupart des combattants dormaient encore profondément. Au centre, le foyer n’était plus qu’un amas de cendres tièdes. Grimaçant de douleur, le jeune haut-elfe vérifia son bandage. La coupure infligée par la hachette était encore fraîche, mais restait heureusement superficielle. Une balafre qui tirait au moindre mouvement, sans toutefois toucher le muscle en profondeur ni entraver ses capacités. Il se leva sans bruit, boucla son paquetage et quitta le dortoir.
En descendant l’escalier en colimaçon typique des bâtisses elfiques, l’air frais de la matinée vint le caresser. Par-dessus la balustrade, il contempla la cour de l’Enclave des Pérégrins, encore baignée par la rosée. Le camp s’éveillait déjà. Des forestiers ajustaient leurs armures, tandis que d’autres déplaçaient d’imposantes caisses de ravitaillement.
Mais alors qu’il achevait sa descente, Kâel surprit des regards braqués sur lui. Dès qu’il croisait l’un d’eux, l’elfe visé détournait promptement les yeux, faisant mine d’être absorbé par sa tâche. Arrivé au rez-de-chaussée, le manège recommença. Personne ne prononçait un mot, mais la curiosité était palpable. Incertain d’y lire du respect ou du reproche, Kâel ravala sa gêne et se dirigea vers une petite fontaine pour se rafraîchir.
Maelisandra s’y trouvait déjà, échangeant quelques mots avec un autre forestier. Elle portait d’épais bandages à la jambe et à l’épaule, mais son visage avait retrouvé des couleurs. En apercevant l’aspirant, elle prit congé de son interlocuteur et s’avança en boitant. Kâel venait de s’asperger le visage d’eau claire lorsqu’elle s’assit sur le rebord de pierre.
— Bonjour Kâel. Bien dormi ? lança-t-elle innocemment.
— Mieux que vous, j'imagine... Comment vont vos blessures ?
— Les soigneurs assurent qu'il n'y aurait pas de séquelles. Mais il me faudra quelques semaines de repos le temps de me remettre… et de reconstituer mon escouade.
— Je suis soulagé d’apprendre que vous pourrez reprendre le service, répondit-il avant de boire une gorgée. Je suis désolé pour ce qui est arrivé hier… Si j’avais agi plus tôt au lieu d’hésiter, votre coéquipier serait peut-être encore…
— Tu en as bien assez fait, le coupa-t-elle fermement. Crois-moi, les survivants m’ont raconté. Sans ton initiative, je pleurerais d’autres camarades ce matin. Le courage est la première des vertus chez un forestier.
— Je ne sais pas si c’était du courage ou de la folie, murmura Kâel en baissant les yeux. J’ai mis tout le monde en danger sur un coup de tête. La situation me rappelait trop de mauvais souvenirs…
Maelisandra posa une main bienveillante sur son épaule.
— Nous vouons notre vie à la protection du royaume. Ceux qui sont tombés hier le savaient, et tu dois l’intégrer toi aussi. Sauver Quel’Thalas exige parfois d’ultimes sacrifices.
Kâel balaya son amertume et reprit son calme.
— C'est vrai. J'aimerais simplement que Balan partage votre avis...
— J’ai eu une explication assez… animée avec lui un peu plus tôt, avoua-t-elle avec un demi-sourire. Cette tête de mule ne jure que par le règlement, mais j’ai su lui rafraîchir les idées. Tu as sauvé la moitié de mon groupe, Kâel, et nous t’en sommes profondément reconnaissants.
— Je... je ne savais pas. Cela explique les regards depuis mon réveil.
— Évidemment ! Tout le monde sait désormais que tu as vaincu un féticheur troll à toi seul. Ce n’est pas un exploit ordinaire, et Balan ne pourra pas le nier. Tu es doué, Kâel. Si la décision me revenait, tu serais promu sur-le-champ.
— Mais Sylvanas et Lor’themar auront le dernier mot, conclut-il avec pragmatisme. Quoi qu’il arrive, je suis heureux d’avoir pu vous aider. J’assumerai mes actes.
Velesh les interrompit alors, arrivant d’un pas pressé.
— Kâel, te voilà ! Le capitaine rassemble les troupes à l’entrée, nous rentrons à Lune-d’Argent. Maelisandra, le capitaine vous invite également à nous rejoindre.
Kâel récupéra à la hâte ses dernières affaires dans le dortoir. À l’entrée du camp, le reste du groupe était déjà rassemblé. Balan se tenait devant cinq faucons-dragons. Ces bêtes majestueuses, hybrides d’aigles géants et de reptiles, arboraient un plumage chatoyant allant du carmin au saphir, des cornes effilées et des yeux d’un jaune perçant. Redoutables prédateurs autant que montures de valeur, elles piaffaient d’impatience.
Balan jeta à Kâel un regard neutre, ce qui tenait presque du miracle, tandis que Nurlan, les bras croisés, le fusillait du regard. À côté d’eux, Elyria trépignait d’excitation. Une fois les derniers retardataires arrivés, le capitaine prit la parole.
— Nous rentrons à dos de faucon-dragon pour gagner du temps. Le Général Coursevent rendra son verdict avant la fin de la journée. De plus, les blessés de l’escouade de Maelisandra doivent être pris en charge par la capitale sans délai.
Un couinement suraigu s’échappa d’Elyria, aussitôt réprimé. Balan secoua la tête.
— Nous sommes dix pour cinq montures. Vous voyagerez donc deux par deux. Les bêtes suivront ma trajectoire, vous n’avez qu’à vous tenir prêts. Nurlan, avec moi. Les autres, en selle !
Kâel et Elyria s’avancèrent vers une créature au plumage ocre. L’aspirant serra les dents en hissant son paquetage, son épaule le lançant sous l’effort. Au signal de Balan, les cinq faucons-dragons s’élancèrent d’un même bond, déployant leurs larges ailes dans un battement puissant avant de se caler en formation en V.
Le paysage s’ouvrit rapidement sous leurs pieds. À l’est, le soleil embrasait les reliefs marquant la frontière avec Zul’Aman et ce qu’il restait de l’empire troll de la tribu Amani. À l’ouest se dressait le majestueux Thas’Alah, un arbre antique infusé de l’énergie du Puits de Soleil et s’élançant bien au-dessus de la canopée, dont la légende voulait qu’une branche ait servi à façonner Thas’Dorah, l’arc mythique de la famille Coursevent. Au nord se découpaient déjà les flèches dorées de Lune-d’Argent, et plus loin encore, l’île de Quel’Danas et le mythique Puits de Soleil.
— C'est magnifique ! cria Elyria, agrippée aux rênes.
— Tu n'as pas besoin de hurler, je suis juste devant toi et je t'entends très bien, la taquina Kâel.
— Désolée, je m’emporte un petit peu…
— Mais tu as raison, c’est splendide, admit-il.
Mais à la pensée qu’il s’agissait peut-être de son premier et dernier vol sous les couleurs des forestiers, un nœud lui serra la gorge.
— Au fait, bravo pour hier, reprit la jeune Quel’dorei après un court silence. Tu as été impressionnant.
— Vraiment ?
— Même si c’est moi qui t’ai couvert et probablement sauvé la mise quand tu as chargé en hurlant comme un sourd ! Mais il fallait du courage pour foncer ainsi.
— Mon corps a agi tout seul… La dernière fois que j’ai attendu sans rien faire, Lirath et tant d’autres sont morts sous mes yeux. Je refuse de revivre ça. Et peu importe ce que dit Nurlan.
— Oublie cet idiot ! Il avait juste peur de chiffonner son beau bandeau, railla-t-elle en mimant le geste.
Kâel ne put s'empêcher de rire. Le voyage s’acheva finalement dans une joute verbale familière où chacun comptait ses exploits, adoucissant la tension du retour.
Dès leur atterrissage près du Bastion des forestiers, les montures furent confiées aux oiseleurs. Des prêtres de la Lumière accueillirent aussitôt Maelisandra et ses hommes. Parmi eux se tenait Dame Liadrin en personne, célèbre autant pour sa dévotion à la Lumière que pour son courage au combat lors des récents affrontements contre les trolls Amani aux côtés de Lor’themar.
Une fois l’escouade blessée prise en charge, Balan se tourna vers les aspirants :
— Félicitations à tous. Malgré quelques écarts, la mission est une réussite. Le camp troll est détruit et nos compagnons sont saufs. Je vais présenter mon rapport au seigneur Lor’themar et au Général Coursevent. Rompez. Vous serez convoqués plus tard dans la journée pour les résultats.
Ils saluèrent leur capitaine respectueusement, puis ils se séparèrent et regagnèrent leurs quartiers. La joute complice entre Kâel et Elyria reprit aussitôt, jusqu’à ce que la jeune elfe prenne résolument les devants.
— Tu sais quoi ? Je te défie. Aujourd'hui.
— Encore un défi ? Je te rappelle que le verdict de Lor’themar et de la Générale doit tomber dans la journée.
— Et alors ? On a bien le droit de se dégourdir un peu les jambes en attendant, non ? À moins que ton épaule ne te serve d'excuse ? Ne me dis pas que tu te dégonfles pour une simple égratignure ! se moqua-t-elle avec un sourire provocateur et menaçant.
Kâel la fixa, piqué au vif. Il connaissait Elyria par cœur. S’il déclinait sous prétexte de cette plaie sans gravité, elle ne manquerait pas de le railler pendant des semaines en lui rappelant qu’il s’était défilé derrière un bandage. Sa propre fierté et le plaisir de ne jamais lui céder le dernier mot prirent instantanément le dessus.
— Une égratignure ? Il en faudra beaucoup plus que ça pour me battre, répliqua-t-il, un brin de défi dans la voix. J’accepte. Qu’est-ce que tu me réserves cette fois ?
Elle prit quelques secondes pour réfléchir, le regard fixé vers le ciel, l’air profondément concentrée.
— Je te propose un défi en trois épreuves. Celui qui en remporte deux gagne, et le perdant devra dire haut et fort à l’autre qu’il est bien le meilleur combattant de nous deux, puis poser un genou à terre devant son champion ! dit-elle, des étoiles plein les yeux.
— Quoi ?! Tu es sûre que tu ne vas pas un peu loin, là ? s'offusqua-t-il en levant les mains.
— Pas du tout ! C'est absolument nécessaire pour prouver notre valeur.
— Bien... soupira-t-il. À quelles épreuves est-ce que tu penses ?
— Voici le programme : un concours de tir à l’arc, une course d’obstacles et, pour finir en beauté, un duel dans l’arène.
— Un concours de tir à l'arc ? Autant dire que tu te donnes la victoire sur un plateau. Je veux un rééquilibrage des chances !
— Très bien. Toutes tes flèches qui toucheront la cible seront comptabilisées, tandis que les miennes ne le seront que si je touche la partie exacte du corps que tu m’auras désignée à l’avance. En revanche, je veux pouvoir utiliser mon arc pendant le duel.
Le Quel'dorei passa une main réfléchie sur la fine barbe brune qui traçait les lignes de son menton, pesant le pour et le contre.
— Marché conclu. On se retrouve devant le parcours d'obstacles dans une heure, déclara-t-il en serrant fermement la main de sa future adversaire.
— Parfait ! Prépare-toi bien, c'est aujourd'hui que tu vas reconnaître ma supériorité, mon cher ! rétorqua t-elle d'un ton faussement hautain.
— Parle pour toi.
Les deux amis échangèrent un regard électrique, chargé d’une rivalité fraternelle, puis prirent la direction de leurs logements respectifs.
Kâel poussa la porte de sa chambre en soupirant. Dans le calme de la pièce, il ôta son armure et détacha soigneusement son bandage à l’épaule gauche. La plaie causée par l’attaque du troll la veille était encore vive, mais incapable d’entamer sa fierté. Rien qui ne justifiait de s’avouer vaincu face à Elyria. Il étala une pommade apaisante, replaça une bande propre en la serrant juste assez pour maintenir le muscle sans trop engourdir son bras, puis rangea son équipement dans son coffre personnel. Un peu d’exercice lui permettrait de tromper la terrible attente des résultats. Se mesurer à Elyria avait également toujours été un exercice exigeant, mais cette émulation mutuelle lui avait régulièrement permis de repousser ses limites.
Une demi-heure plus tard, lorsqu’il rejoignit la cour, Elyria l’attendait déjà. Elle effectuait quelques étirements avec une souplesse déconcertante.
— Prêt à ramasser tes dents ? lui demanda la jeune elfe avec un clin d'œil.
— On verra ça sur la ligne d’arrivée, rétorqua Kâel avec un sourire en coin.
Le parcours d’obstacles s’étendait le long des remparts sud. C’était une succession de poutres en surplomb, de filets de cordage, de haies en bois massif et de tranchées basses où il fallait ramper dans la terre. Pour corser l’épreuve, la ligne droite finale exigeait de porter un sac de sable de vingt kilogrammes sur cinquante mètres.
Elyria, qui s’était débarrassée de son haubert pour ne garder qu’une tunique ajustée, salua Kâel d’un signe de tête. Ils sollicitèrent un camarade de passage pour marquer le départ. Les deux concurrents se calèrent sur la ligne. Kâel inspira profondément. Même s’il adorait son amie, il refusait de lui offrir la satisfaction de l’humilier. Elle lui rappelait déjà bien assez souvent ses anciennes victoires. Cette seule pensée suffit à embraser sa motivation.
— Attention… Prêts… Partez ! cria le juge improvisé.
Elyria bondit comme une panthère. Son départ explosif lui valut d’emblée une longueur d’avance. Elle franchit les premières poutres et avala le filet de cordage avec une aisance déconcertante, défiant la gravité. Kâel donnait tout ce qu’il avait, mais son épaule le rappelait à l’ordre à chaque traction sur les cordes, lui arrachant une grimace qu’il ravalait aussitôt. Il compensa par la puissance de ses appuis au sol. Dans les tranchées et sous les haies basses, il grignota mètre par mètre son retard.
À l’amorce de l’ultime ligne droite, Elyria conservait une courte tête d’avance. Tous deux se jetèrent sur les lourds sacs de sable. La jeune Quel’dorei enlaça la toile brute, mais la charge encombrante brisa son élan, faisant fléchir ses appuis. Kâel, malgré la brûlure qui lui traversait l’épaule, cala le sac contre son flanc droit et développa une foulée puissante. Sa force athlétique fit la différence. Il dépassa Elyria à vingt mètres du terme et franchit la ligne en vainqueur sous les acclamations amusées de quelques spectateurs.
— Et une victoire... pour le champion de Quel'Thalas ! haleta-t-il, les mains appuyées sur les genoux pour retrouver son souffle.
— Tu as eu de la chance… ces maudits sacs pèsent une tonne, grommela-t-elle en traînant les pieds, la poitrine soulevée par l’effort.
— Plus qu’une victoire et tu t’agenouilleras devant moi, balança-t-il fièrement.
— N'y compte pas. Le tir à l’arc ne laisse aucune place au hasard. Suis-moi.
Ils se dirigèrent vers le stand de tir, abrité au pied des remparts. Une rangée de tables basses y présentait divers arcs d’exercice à la tension modérée, flanqués de carquois garnis de traits usés par la pratique. Cinquante mètres plus loin se dressaient des mannequins de paille renforcés de cuir. Après un court temps de récupération, les deux rivaux saisirent chacun cinq projectiles. Kâel ouvrit le bal.
— N'oublie pas : peu importe où tu touches, tant que la flèche s’enfonce, c’est validé. Ce ne devrait pas être trop sorcier ! railla-t-elle.
— Laisse-moi me concentrer, râla-t-il en ajustant sa prise.
Kâel n'était pas un archer d’exception, mais sa formation théorique était solide. Il se savait capable de loger ses cinq projectiles dans le buste des mannequins s’il domptait sa respiration. Il arma son arc. Le fait de maintenir le bras gauche tendu pour stabiliser l’arme fit immédiatement trembler ses muscles encore meurtris. Il serra les dents, fit abstraction de la douleur et décocha. Un claquement net retentit. Le premier trait se planta en plein thorax.
Inspirant lentement, il enchaîna les trois tirs suivants avec une régularité exemplaire. Les projectiles vinrent se regrouper au centre de la paille sous le regard surpris d’Elyria. Gonflé à bloc par la perspective d’une victoire définitive, Kâel encocha sa dernière flèche. Il tendit la corde, retint son souffle, mais au moment précis du lâcher, un élancement lui traversa l’épaule. Son bras trembla d’un millimètre. Le projectile fila trop à droite et vint se ficher dans le panneau de soutien dans un choc sourd.
Kâel lâcha un juron tandis qu’Elyria éclatait d’un rire triomphant.
— Quatre sur cinq ! C’est déjà un miracle pour un épéiste, se moqua-t-elle. À mon tour.
Elle s’avança vers le pas de tir avec une assurance sereine, alignant ses cinq flèches sur le rebord de la table. Elle saisit son arc, se cala de profil et arma son premier projectile d’un mouvement fluide.
— Je t’écoute. Et ne t’épargne pas sur les consignes ! dit-elle en lui jetant un regard joueur.
— Très bien… Bras droit ! ordonna-t-il.
La corde sanglota. Le projectile traversa l’air et s’enfonça exactement au milieu du bras droit du mannequin.
— Jambe gauche !
Sans une seconde d’hésitation, Elyria arma et décocha dans un même geste harmonieux. La flèche frappa la jambe désignée. Kâel l’observa avec une pointe d’admiration involontaire. Chez elle, chaque posture était dénuée de fioritures, empreinte d’une grâce martiale absolue. Le tir à l’arc était pour elle une seconde nature. Se sentant menacé, il décida de durcir brutalement l’épreuve.
— La tête !
Le projectile vint ficher le cuir du crâne en son centre exact.
— Le cœur !
Le cœur était symbolisé par un cercle rouge de la taille d’une main. Dans un sifflement limpide, la flèche d’Elyria transperça la pastille colorée.
— Impossible qu'elle remette ça… se dit-il. Le cœur, encore !
Sans ciller, Elyria ajusta sa posture, relâcha ses doigts et laissa filer sa dernière flèche. Le projectile fendit l’air et vint se planter à quelques millimètres du premier, fendant la paille.
Elle exulta, posant son arc pour exécuter une danse de victoire autour de Kâel qui se prit la tête dans les mains.
— Le talent a parlé ! La victoire revient à Elyria, l'Archère Dorée !
— L'Archère Dorée ? Tu n’as pas trouvé plus pompeux ?
— Je t’interdis de critiquer mon titre ! répliqua-t-elle en faisant la moue.
— Qu’importe… Tu égalises, mais le duel dans l’arène décidera du vrai vainqueur. Et là, c’est mon domaine.
— On verra ça dans l’arène. En piste !
Ils gagnèrent l’arène de pratique, un cercle délimité par des palissades de bois écorchées par des années d’affrontements. Le sol était une terre ocre, sèche et piétinée. Pour éviter tout accident, ils revêtirent des armures de mailles légères et garnirent leurs membres de protections en cuir rembourré. Kâel opta pour son duo d’épées d’entraînement aux lames émoussées. Elyria conserva son arc garni de flèches à embout plat, complété par une dague de parade à sa ceinture.
Attirés par le spectacle, une douzaine d’aspirants et de gardes en pause vinrent se hucher sur les barrières, lançant des paris et des encouragements.
Kâel et Elyria s’avancèrent au centre du cercle, se toisant en silence durant quelques secondes qui semblèrent s’étirer à l’infini. Kâel sentait le sang battre dans ses temps, l’excitation du combat prenant le dessus sur l’appréhension du verdict qui l’attendait plus tard.
Soudain, Elyria rompit l’immobilité. Dans un bond arrière d’une légèreté féline, elle encocha un premier trait. Kâel s’élança pour réduire la distance. Le projectile partit comme un éclair. Kâel croisa ses deux lames devant lui. L’embout plat percuta le métal dans un cliquetis retentissant qui fit vibrer ses poignets. Sans ralentir, il poursuivit sa charge.
Sa rivale avait déjà réarmé. Alors qu’elle libérait son deuxième tir, Kâel se laissa glisser au sol sur le flanc droit, soulevant un nuage de poussière. La flèche lui frôla le visage avant d’aller percuter le bois de la palissade. Profitant de son inertie, le jeune haut-elfe se rétablit vivement sur ses pieds, désormais à portée de frappe.
Surprise par la rapidité de la manœuvre, Elyria renonça à son arc, le jetant au sol pour dégainer sa dague de parade. Kâel abattit sa lame droite dans un revers puissant. Contre toute attente, la jeune Quel’dorei bloqua l’assaut en déviant le coup d’un geste précis, utilisant l’angle pour absorber l’impact. Kâel enchaîna immédiatement avec une estocade du bras gauche, mais sa blessure brida sa vitesse. Elyria rentra le ventre, évitant la pointe qui ne fit que frôler le cuir de sa tunique. Elle riposta par un coup de pied circulaire dirigé vers ses genoux, que Kâel esquiva en sautant en arrière.
Des clameurs s’élevèrent de la foule. Les échanges s’intensifièrent. Kâel accentuait la pression au corps à corps, tirant parti de sa puissance pour déborder la garde d’Elyria. Mais l’elfe compensait par une mobilité extraordinaire, usant de feintes pour rendre chaque frappe inopérante. Le bras gauche de l’aspirant devenait toutefois de plus en plus lourd, la douleur irradiant désormais le long de son cou.
Réalisant que Kâel commençait à faiblir, Elyria tenta un coup d’éclat. Du bout de sa botte, elle balaya violemment le sol, projetant une poignée de terre sèche en plein visage de son adversaire. Aveuglé un instant, Kâel recula en se protégeant de ses avant-bras. Elyria en profita pour effectuer une roulade vers son arc, le récupéra et encocha une flèche en un éclair.
Kâel se frotta vivement les yeux, rouvrit les paupières et vit la pointe dirigée sur lui à moins de cinq mètres. Trop tard pour esquiver. Le projectile le percuta de plein fouet à la cuisse gauche. L’impact, bien qu’amorti par le rembourrage, lui arracha un grognement et le fit boiter.
— Premier impact ! cria un spectateur.
Selon les règles, une touche à la jambe n’était pas éliminatoire. Elyria saisit une nouvelle flèche, prête à porter le coup de grâce.
Se sachant acculé, Kâel tenta le tout pour le tout. D’un geste désespéré de sa main droite, il jeta son épée directement dans les jambes d’Elyria. Surprise par ce lancer imprévu, la jeune elfe interrompit son tir pour sauter de côté et éviter l’arme qui percuta la terre. Ce répit minime était tout ce dont Kâel avait besoin. Ignorant la douleur de sa cuisse, il fondit sur elle et déclencha une charge du buste, percutant la jeune femme avec son épaule droite intacte.
L’impact fut brutal. Elyria perdit l’équilibre et s’écroula sur le sol, son arc lui échappant des mains. Kâel roula sur le côté, récupéra sa seconde épée restée au sol et se redressa d’un bond. Dans un même sursaut, Elyria exécuta un rétablissement arrière, dégainant à nouveau sa dague, le regard furieux et déterminé.
Les deux aspirants, hors de souffle, couverts de poussière et de sueur, se tapirent en position de combat, prêts à fondre l’un sur l’autre pour la passe finale.
— Arrêtez-vous, immédiatement !
Une voix forte, rauque et empreinte d’une autorité sans réplique s’éleva au-dessus des cris de la foule, figeant instantanément les deux combattants sur place.
Le Seigneur forestier, Lor’themar Theron, se tenait droit à quelques mètres d’eux, les bras croisés. Son regard sembla percer Kâel de part en part. Ses quelques mots suffirent non seulement à stopper net le duel, mais aussi à disperser en un clin d’œil la foule de curieux entassée le long des palissades. Les deux rivaux échangèrent un regard, cette fois teinté d’une nette appréhension.
— Vous deux, suivez-moi, ordonna le commandant d’un ton ferme avant de tourner les talons vers la grande tour du Bastion.
Sans demander leur reste, Kâel et Elyria abandonnèrent armes et protections sur le sable. Couverts de sueur et maculés de poussière, ils emboîtèrent rapidement le pas du Seigneur forestier, sachant pertinemment qu’il valait mieux ne pas faire attendre une telle autorité. Alors qu’ils franchissaient en silence le porche voûté de l’édifice et gravissaient les premières marches en colimaçon, Lor’themar rompit le silence.
— Vous battre en duel le jour même de la remise de vos résultats… C’est pour le moins culotté.
— Allons-nous être sanctionnés pour cela ? s’inquiéta Elyria.
— Nous cherchions simplement à tromper l’attente, Commandant, tenta d’expliquer Kâel à son tour.
Lor'themar laissa échapper un bref rire sombre avant de retrouver son flegme.
— Non, rassurez-vous. Je conçois que l’attente puisse peser sur les nerfs. Quoi qu’il en soit, le verdict est scellé. Le Général Coursevent vous attend dans son bureau pour l’annonce officielle, dit-il en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule alors qu’ils atteignaient le palier des dortoirs. Cela dit, vous feriez bien de vous débarbouiller. Je doute que Sylvanas apprécie l’odeur de la sueur dans son cabinet. Vous avez cinq minutes, pas une de plus. Je vous attends ici.
Les deux jeunes hauts-elfes filèrent dans leurs quartiers respectifs. En retirant sa tunique trempée, Kâel grimaça. Le tissu poisseux avait collé à sa plaie. L’effort violent du duel avait rouvert les chairs mal cicatricées de son épaule, teintant légèrement le bandage de sang frais et lui rappelant avec un vif picotement le combat contre les trolls. Réprimant un juron, il nettoya hâtivement la zone, appliqua un bandage propre et passa une tenue traditionnelle des Quel’dorei. Sa gorge se nouait à mesure que le temps filait.
En rejoignant le point de rendez-vous avant le temps imparti, il retrouva Lor’themar et Elyria sur le palier. La jeune femme avait détaché sa chevelure châtaigne qui tombait désormais en ondulations souples sur ses épaules, soulignant la délicatesse de son visage. Vêtue comme lui d’une noble tenue d’apparat, elle dégageait une élégance rare qui prit Kâel au dépourvu durant une fraction de seconde.
— Bien. Allons-y, trancha le Seigneur forestier.
Ils grimpèrent les dernières volées de marches menant au sommet de la tour, jusqu’au sanctuaire du Général Sylvanas Coursevent. Kâel remplit ses poumons d’une grande bouffée d’air frais pour calmer le battement désordonné de son cœur au moment où Lor’themar poussait les lourdes portes en chêne massif.
Le cabinet général en imposait par sa grandeur. Des fresques somptueuses retraçant les guerres contre les trolls Amani couvraient les murs aux côtés de portraits solennels des anciens dirigeants de l’ordre. Kâel reconnut immédiatement le visage de Lireesa Coursevent, la mère de Sylvanas, qu’il avait aperçue dans son enfance lorsque la Horde avait ravagé les terres au sud de Quel’Thalas. Divers mannequins d’exposition présentaient les armures historiques du Bastion, dont la célèbre tenue de mailles bleutée du Général en exercice.
Les autres aspirants de leur escouade se tenaient déjà là, impeccablement alignés, les mains croisées dans le dos, face à la haute estrade où tronait le bureau de Sylvanas. Installée dans un imposant fauteuil de velours bleu nuit, le Général Coursevent observait l’assemblée. Ses grands yeux brillaient d’une lueur perçante, et un mince sourire d’anticipation étira ses lèvres à l’entrée des retardataires. À sa gauche se tenait le Capitaine Balan, le visage crispé et les mâchoires serrées.
Kâel, Elyria et Lor’themar s’inclinèrent profondément, le poing droit plaqué sur le cœur et le bras gauche replié dans le dos selon le salut militaire des Quel’dorei.
— Ah. Lor'themar. Nous n’attendions plus que vous, déclara Sylvanas d’une voix suave. Prenez place, nous allons commencer.
Les deux aspirants s’intégrèrent silencieusement à la rangée d’aspirants tandis que Lor’themar rejoignait le siège vacant aux côtés du Général. Sylvanas balaya l’alignement d’un long regard circulaire, laissant le silence peser dans la pièce jusqu’à ce que la tension en devienne presque physique. Kâel sentait la sueur froide couler le long de sa nuque.
— Votre capitaine m’a transmis un rapport circonstancié sur les événements survenus lors de votre mission, commença Sylvanas, sa voix résonnant avec une clarté cristalline dans la haute pièce. Nous avons longuement délibéré pour déterminer si chacun d’entre vous possédait l’étoffe nécessaire pour porter le titre de forestier. Je sais que plusieurs d’entre vous ont consenti d’immenses sacrifices depuis leur entrée au Bastion. Cependant, l’ordre ne cherche pas simplement de bons combattants. Nous incarnons le bouclier et la lame de Quel’Thalas. Nous n’avons aucun droit à l’erreur. Chaque membre doit être capable de faire face à l’imprévu pour préserver la paix de notre royaume.
Elle marqua une pause, posant une main légère sur un parchemin scellé.
— Je vais à présent vous faire part de vos affectations définitives. Écoutez attentivement, je ne me répéterai pas.
Kâel déglutit difficilement. À sa droite, il percevait la rigidité de ses camarades, tous suspendus aux lèvres du Général. Sylvanas déroula le document et commença la lecture d’un ton monocorde.
— Velesh. Reçu. Affecté à l'unité du capitaine Ma'Danas. Amaclya. Reçue. Affectée à l'unité du capitaine Maelisandra.
Un éclair de fierté traversa Kâel en apprenant la promotion de Maelisandra au rang de capitaine, ainsi que le ralliement d’Amaclya sous ses ordres. Mais il n’eut pas le temps de s’y attarder.
— Nurlan. Reçu. Affecté à l'unité du capitaine Rahilan.
Nurlan sourcilla brusquement, le visage enflammé par la déception. Il ouvrit la bouche pour protester, mais le regard incandescent que lui décocha Lor’themar le cloua sur place, le faisant se raviser dans un serrement de dents contrarié. Sylvanas reprit, impassible.
— Elyria. Reçue. Affectée à l'unité du capitaine Randril. Kâel... Reçu. Affecté également à l’unité du capitaine Randril.
Kâel et Elyria se tournèrent l’un vers l’autre, sous le coup de la stupeur. Non seulement ils franchissaient ensemble le seuil de l’ordre, mais ils se retrouvaient intégrés à la même unité opérationnelle. Un large sourire illumina le visage de la jeune elfe tandis que Kâel peinait encore à intégrer la nouvelle.
C’est alors que Nurlan brisa le décor en faisant un pas hors du rang, s’agenouillant vivement.
— Général Coursevent, c’est impossible ! s’indigna-t-il, l’amertume déformant ses traits. Comment puis-je être relégué au même rang que cet insensé qui a bafoué mes ordres hier et mis notre escouade en péril ? Je ne comprends pas ! Pourquoi ne m’accorde-t-on pas le commandement ? J’ai pourtant…
— Je n’ai pas pour habitude de devoir justifier mes décisions, le coupa sèchement Sylvanas, son ton s’abaissant d’un octave menaçant. Et je vous conseille de peser vos mots. Après étude du rapport de Balan, nous avons estimé que l’initiative prise dans le camp troll ne relevait pas de la faute lourde, mais d’une audace calculée qui a permis la réussite de la mission et le sauvetage de trois forestiers. Un futur commandant doit savoir reconnaître la valeur du risque utile. Vous devriez le savoir.
— Mais... Je... balbutia l’aspirant, déstabilisé.
— Si ce verdict vous déplaît, poursuivit le Général avec un calme venimeux, je peux sans peine annuler votre promotion et vous inviter à représenter votre candidature lors de la session de l’année prochaine.
Un silence de mort s’abattit sur le cabinet. Nurlan blêmit, baissa les yeux et ravala son orgueil.
— Non. Veuillez pardonner mon emportement, murmura-t-il en réintégrant le rang.
— Parfait. Mes félicitations à vous tous. Vous êtes désormais des forestiers de Quel’Thalas. Mais gardez à l’esprit que ce n’est que le commencement. Dès aujourd’hui, vos exigences envers vous-mêmes devront doubler. Vous serez en première ligne à la moindre menace sur nos frontières. Soyez dignes du sang versé par vos aînés. Lor’themar, donnez-leur leurs directives.
Le Seigneur forestier se leva, saisissant un coffret de bois sombre.
— En sortant d’ici, vous vous rendrez immédiatement auprès de vos capitaines respectifs pour leur remettre vos ordres de transfert, expliqua-t-il en distribuant à chacun un parchemin scellé ainsi qu’une pièce de métal lourd. Vous disposerez ensuite de cinq jours de permission avant votre première mission d’aguerrissement. N’oubliez jamais que vos frères d’armes sont votre plus grande force. Vous devez être prêts à donner votre vie pour eux, car ils donneront la leur pour vous. Rompez.
Kâel recueillit son insigne avec une émotion poignante. Ciselé dans de l’acier argenté, le blason représentait un phénix doré déployant ses ailes au centre d’un cercle de lames croisées sur fond d’émail bleu. Une fierté immense lui embrasa le torse lorsqu’il le fixa sur sa veste de cérémonie.
Après un dernier salut protocolaire, les nouvelles recrues quittèrent le cabinet du Général. Dès qu’ils eurent dévalé les premiers escaliers pour se trouver hors de portée d’oreille des officiers, la joie éclata. Les jeunes elfes se congratulèrent chaleureusement dans une mêlée d’étreintes et de clameurs soulagées. Seul Nurlan s’éclipsa en silence, le visage assombri, murmurant de sombres promesses de réclamations auprès de son père.
Elyria se jeta au cou de Kâel avec une telle fougue qu’il en eut le souffle coupé, son épaule blessée lui envoyant un piquant rappel à l’ordre qu’il ignora sciemment.
— On a réussi, Kâel ! Je te l’avais dit ! s’exclama-t-elle en le libérant enfin, les yeux pétillants.
— Je dois avouer que j’ai cru que mon heure avait sonné, avoua-t-il en effleurant l’insigne sur sa poitrine. Quel soulagement…
— Tu l’as mérité, ne doute jamais de ça, répondit-elle avec une sincérité touchante avant de retrouver son sourire taquin. Bon, et notre défi ? Il me semble qu’on est à égalité.
— Disons que la décision est reportée, répliqua-t-il avec un clin d’œil. Nous allons avoir tout le temps de déterminer qui est le meilleur maintenant que nous sommes dans la même unité. Allons plutôt saluer notre nouveau capitaine.
— En route ! Je n’arrive toujours pas à y croire. Nous sommes des forestiers !
Tandis que les deux jeunes recrues traversaient les cours ensoleillées du Bastion, arborant fièrement le phénix d’or sur leur poitrine, ils ignoraient encore tout du drame qui se nouait bien plus au sud. Dans les brumes du royaume humain de Lordaeron, un archimage répondant au nom de Kel’Thuzad cédait aux murmures d’une puissance ténébreuse, posant la première pierre d’une société mystique connue sous le nom du Culte des Damnés.