Le Royaume des Rats

Chapitre 68 : Frappe du Malheur

7212 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 23/11/2022 19:42

Bernhardt Reitherman n’avait pas l’habitude d’aller dans le Quartier de la Balance. Adopté par un chirurgien du Quartier du Marteau marié à une prêtresse de Rhya, le jeune Skaven gris clair était plutôt mal à l’aise. D’un côté, il trouvait toutes ces maisons immenses impressionnantes. Conscient qu’il ne pourrait jamais gagner en une vie l’argent nécessaire pour habiter l’une ou l’autre d’entre elles, il n’en éprouvait cependant pas la moindre envie, satisfait de ses modestes appartements au temple de Verena.

 

En outre, ce faste, ces décorations raffinées, cette débauche de richesses le mettaient mal à l’aise. Ou alors, c’était la présence des gardes qui allaient et venaient ? Même s’il avait eu la chance de recevoir une éducation soignée, même s’il n’avait jamais connu la misère matérielle, ses parents lui avaient enseigné la valeur de l’argent.

 

Tous ces investissements, toutes ces dépenses juste pour montrer qu’on est plus riche que le voisin, alors qu’il y a tant de gens à la rue qui pourraient sortir de la misère si ces bourgeois donnaient ne serait-ce qu’une infime partie de leur fortune… quel gâchis !

 

Et le pire était cependant à venir. En effet, pour la première fois de sa vie, il allait devoir accéder à l’endroit le plus grand, le plus imposant, le plus inaccessible de tous : le domaine de la famille Steiner.

 

Son cœur battait la chamade rien qu’à y penser. Là encore, il penchait alternativement entre l’excitation et la peur. Il n’y était jamais allé, et beaucoup d’histoires circulaient autour du lieu de résidence des gens qui avaient fondé et commandaient Vereinbarung. Il avait eu l’occasion de voir de loin l’un ou l’autre des membres de cette extraordinaire famille. Il faisait partie de la génération des Libérés, ce qui signifiait que le maître mage avait personnellement participé à sa libération d’un terrier de l’Empire Souterrain. Comme tous les Skavens de son âge, il se sentait redevable auprès du Skaven Blanc, parfaitement conscient d’avoir échappé à une vie fort peu enviable. Il n’avait jamais eu l’occasion d’échanger plus de quelques mots maladroits avec les deux grands frères de la grande archiviste. Il se repassait pour la neuvième fois la scène à venir, le moment où il allait aborder l’un ou l’autre des deux hommes-rats.

 

Car je ne pourrai sans doute pas la voir sans leur accord !

 

À l’approche de la grille qui fermait la route vers le domaine Steiner, il s’arrêta. Son cœur se serra davantage. Il leva à la hauteur de son nez le bouquet de tournesols agrémenté de petites décorations, le vérifia, glissa une enveloppe entre les tiges, et se décida à franchir les derniers yards qui le séparaient des terres privées de la famille princière. Au fur et à mesure qu’il se rapprochait, il entendait une voix claire donner des instructions. Quand il se retrouva devant les barreaux, il distingua l’aîné de la fratrie, Kristofferson, en train de parler aux gardes du portail.

 

-         Et donc, j’insiste : soyez plus que vigilants ! Le moindre comportement suspect dans l’enceinte de ces murs devra être immédiatement reporté auprès du Prince, de sa fille ou de moi-même, et personne d’autre ! Nous avons retrouvé la personne qui a tenté d’assassiner la Grande Archiviste, ça ne fait pas de lui l’unique coupable !

 

C’est alors que Kristofferson remarqua le bibliothécaire.

 

-         Ce sera tout. Rompez !

 

Les gardes retournèrent à leur poste. Le Skaven brun se plaça face à Bernhardt, tout en restant de l’autre côté de la barrière.

 

-         Bonjour, Messire… Messire qui, au juste ?

-         Je suis Bernhardt Reitherman, Monseigneur. C’est moi qui gère la bibliothèque du temple de Verena, où travaille la Grande Archiviste.

-         Ah, oui ! Je vous reconnais, vous êtes venu nous voir au cimetière.

-         Oh, vous vous souvenez de moi ? Merci, Monseigneur.

-         Oui, je ne vous ai pas vu seulement au cimetière, vous avez aussi échangé quelques mots avec ma sœur, au temple de Shallya. Je suis plutôt surpris de vous voir ici ?

-         Ah… Oh, euh… vraiment ?

 

Le grand Skaven brun agita ses moustaches.

 

-         Vous n’avez pas à vous sentir gêné, Maître Reitherman.

-         Moi… ? Euh…

-         Jolies fleurs… C’est pour moi ?

-         Non ! Je veux dire… Oui ! Enfin…

 

Le Skaven ventripotent cacha nerveusement le bouquet dans son dos. Kristofferson s’autorisa un sourire.

 

-         Je vous fais marcher, Maître Reitherman. Je crois savoir à qui ces tournesols sont destinés. Je suis sûr qu’elle appréciera.

-         Ah… Vous… vous croyez ?

-         Levons les doutes, je vous prie : vous êtes venu les apporter à la Grande Archiviste ?

 

Le pauvre bibliothécaire, le pelage trempé de sueur aigre, fit oui de la tête, incapable d’articuler un mot de plus.

 

-         Vous êtes bien le seul du temple à être venu jusqu’ici, Maître Reitherman !

-         Ah… oh… Désolé.

-         Il n’y a pas de quoi, c’est très gentil de votre part. Donnez-les-moi, je vais les lui apporter. Dans son état, il vaut mieux que personne d’extérieur à la maison ne l’approche, vous comprenez ?

-         Parfaitement, Messire. Est-ce que… au moins… comment va-t-elle ?

-         Mieux que depuis que ça s’est déclaré. D’ici quelques semaines, elle devrait complètement s’en remettre, il n’y aura pas de séquelles.

-         Oh, j’en suis… ravi !

 

Kristofferson tendit la main. Bernhardt lui passa le bouquet d’une main tremblante. Le Skaven brun l’examina soigneusement sous tous les angles.

 

-         Vous m’excuserez cet excès de prudence, Maître Reitherman. Je n’ai aucune antipathie à votre égard en particulier, mais ces derniers jours, notre famille a essuyé plusieurs péripéties dont elle se serait bien passée.

-         Je vous en prie, Monseigneur, c’est normal.

-         Quoi qu’il en soit, à moins que je ne découvre que ces fleurs sont parfumées à la poudre de malepierre, je vous remercie en son nom.

-         De rien, Monseigneur.

 

Le bibliothécaire s’inclina en tremblant, et repartit sans un mot de plus, à pas pressés. Le grand Skaven brun haussa les épaules, et pivota vers le manoir. Au passage, il récupéra un vase sur une petite commode, dans lequel il plaça le bouquet.

 

Une minute plus tard, il était à la porte de la chambre de sa sœur. Il frappa.

 

-         Qu’est-ce que c’est ?

 

Kristofferson fit la grimace.

 

Oh, elle a l’air de mauvais poil !

 

Il comprit immédiatement qu’il ne s’était pas trompé quand il ouvrit la porte : la pièce toute entière baignait dans des effluves de frustration.

 

-         Comment ça va, sœurette ?

-         À ton avis ? Je commence à en avoir assez de devoir garder le lit, comme ça !

-         D’ici quelques jours, ça ira mieux, sois patiente.

-         Va dire ça aux complices de Mainsûre ! Je suis certaine qu’ils vont tenter de m’assassiner dans mon sommeil. Je me demande même pourquoi ils ne l’ont pas déjà fait ?

 

Ne leur donne pas d’idée, songea Kristofferson avec agacement.

 

-         Tiens, j’ai quelque chose qui pourrait te dérider.

-         Allons bon ! Quoi donc ?

 

L’aîné des Steiner sortit de derrière son dos le bouquet de tournesols. Elle ouvrit des yeux surpris, renifla, et son visage se renfrogna.

 

-         Qui a eu cette merveilleuse et délicate attention ?

-         Eh bien, il s’agit de…

-         Oh, et puis, je m’en fous ! Il devrait savoir que je déteste qu’on cueille des fleurs pour moi ! C’est du gâchis ! Vous devriez tous le savoir, bon sang ! Et toi, tu n’as rien dit ! Et tu continues à ne rien dire, en plus !

 

Kristofferson sentit son poil se hérisser d’agacement.

 

-         Hé, c’est quelqu’un qui essayait d’être amical et attentionné ! Ces mots, « amical » et « attentionné », ça te dit quelque chose, ou tu fais exprès de ne pas comprendre ?

 

La jeune fille glapit d’une voix stridente :

 

-         Je suis malade ! Merde !

 

Kristofferson en eut assez. Il éclata à son tour.

 

-         ÇA NE TE DONNE PAS LE DROIT DE M'ABOYER DESSUS !

 

La jeune fille pleurait maintenant de rage.

 

-         Mais c’est pas possible d’être aussi bornés ! Enfin ! Tous autant que vous êtes, vous voyez bien que je souffre le martyr !

 

D’un geste, Kristofferson arracha les tournesols du vase et balança le bouquet à la tête de Bianka. Puis il jeta le vase qui se brisa sur le mur du fond de la chambre. Quand il tourna la tête vers la fille-rate, ses yeux rougeoyaient de colère. Choquée par la violence du geste, Bianka cessa de crier, et resta bouche bée, arrivant péniblement à sangloter entre deux hoquets. Le Skaven brun murmura :

 

-         T’as qu’à continuer de chialer, tiens, tu pisseras moins au lit.

 

Puis il pivota sur ses talons et quitta la chambre, non sans claquer la porte. Le choc fut si violent qu’un cadre se décrocha du mur et se fracassa sur le plancher. Bianka resta seule avec ses larmes amères.

 

Kristofferson courut presque jusqu’aux écuries. Il tremblait encore de colère, et marmonnait sans s’en rendre compte des paroles bien peu flatteuses à propos de la grande archiviste. Le vent souffla violemment à sa figure. Il grogna quand il sentit une douleur à son œil droit. Irrité, il s’essuya vigoureusement avec sa manche.

 

Une fois le corps étranger dégagé, il pénétra dans le grand bâtiment où reposaient les chevaux de la famille et du personnel. Les bêtes avaient été nourries, alors que le milieu de la matinée approchait. En passant devant le box d’Okapia, Kristofferson s’arrêta.

 

La jument de Sigmund avait passé la tête par-dessus le portillon, et le regardait drôlement. Le Skaven brun la contempla plus attentivement, et avec méfiance. Il connaissait bien le caractère parfois vicieux de la meilleure amie du Skaven Noir. Comme toute personne entrée dans l’âge adulte en dehors de Sigmund et Bianka, il n’avait pas la sympathie d’Okapia. En outre, elle était très grande, et son corps à la fois élancé et musculeux était toujours prêt à ruer à toute force sur tout ce qui ne lui plaisait pas. Il n’avait jamais eu d’accident jusqu’alors, mais depuis que son frère l’avait reçue, elle lui avait adressé plusieurs « avertissements » quand il l’approchait de trop près.

 

Kristofferson crut percevoir néanmoins autre chose chez la jument. Une sorte d’inquiétude. L’œil d’Okapia était terni par la tristesse. Il murmura :

 

-         Je sens qu’il te manque. Ne t’en fais pas, il finira bien par sortir du trou. Et Bianka… Bianka pourra te consoler, quand elle sera débarrassée de cette saloperie.

 

Très doucement, il approcha la main de la tête de la jument, et caressa délicatement ses naseaux.

 

-         T’en fais pas, ma fille. On va…

 

Soudain, Okapia renâcla bruyamment et claqua des dents. Kristofferson retira précipitamment sa main. La jument recula vivement après avoir donné un coup de sabot dans la cloison. Effrayé, le jeune homme-rat glapit :

 

-         J’essayais d’être gentil ! Tu pourrais faire pareil, pour une fois !

 

Du fond du box, Okapia foudroya le Skaven brun du regard. Celui-ci grommela :

 

-         Espèce de garce !

 

Il continua son chemin jusqu’à l’emplacement réservé à son cheval.

 

Décidément, toutes les filles liées à Siggy ont décidé de me faire la gueule, aujourd’hui !

 

Le cheval blanc mangeait paisiblement de la paille répandue sur le sol.

 

-         Hé, Weissherz !

 

Le destrier releva la tête vers lui.

 

-         Allez, garçon, on va sortir un peu, ça ne me fera pas de mal.

 

Brosse à la main, il entreprit de panser Weissherz. Il prit tout son temps. Le caractère paisible de l’animal le détendit un peu. Une fois les sabots de l’étalon nettoyés, Kristofferson le sella, le saisit par la bride, et sortit dans le parc. Mais alors qu’il s’éloignait du manoir, son oreille pivota au son de la voix de sa mère.

 

-         Kit ? Ça va ?

 

Il soupira d’agacement, davantage énervé à l’idée de devoir se justifier.

 

-         Oui, Mère.

 

Il se retourna vers Heike, qui marchait vers lui. Son cœur sous pression se serra davantage. La pauvre mère-rate avait l’air épuisée. Ses traits étaient tirés, son pelage habituellement entretenu avec soin partait en épis, et ses moustaches vibraient nerveusement.

 

-         Je pars faire un tour, j’ai besoin de respirer un peu !

 

Sa mère sentit immédiatement ses effluves de rage.

 

-         Je t’ai entendu crier, mon chéri. Que se passe-t-il ? Pourquoi es-tu dans cet état ?

-         À cause de Bianka.

-         Quoi, Bianka ?

-         On s’est trompé de diagnostic, je le crains fort. Ou alors, il faudrait qu’au temple de Shallya, on rajoute un symptôme à la variole verte : « cette maladie attaque le cerveau et transforme les gens qui la contractent en gros cons » !

-         En gros… Oh, Kit, tu crois vraiment que c’est le moment ? Ta sœur est à bout !

-         Comme nous tous ! rétorqua le Skaven brun. La différence, c’est que je ne me défoule pas sur tout le…

 

Quelque chose dans un coin du champ de vision attira l’attention de Kristofferson. Il fit pivoter sa tête, et son visage se contracta en une grimace surprise.

 

-         Qu’est-ce que c’est que ça, encore ?

 

La mère et le fils se dirigèrent ensemble vers le portail d’entrée, Kristofferson tenait toujours son cheval. Dans la rue, une trentaine de personnes étaient rassemblées, Humains et Skavens. Lorsqu’il arriva à leur hauteur, Kristofferson demanda :

 

-         Eh bien, gentilshommes, mesdames, que venez-vous faire ici ?

 

Tous appartenaient à des catégories sociales très différentes. Certains étaient richement habillés, d’autres portaient des vêtements rapiécés. Mais si leurs origines différaient, un unique sentiment les animait : une peur terrible, mêlée à un profond chagrin. Comme Heike, ils avaient l’air épuisés, et le désespoir était écrit en toutes lettres sur le visage de chacun d’entre eux.

 

Une Humaine âgée avança. Un grand Humain qui partageait ses traits et un Skaven plutôt costaud l’escortaient, tous deux armés de gourdins.

 

-         Monseigneur, ma Dame, je m’appelle Abigail Hohenstaufen. J’ai été envoyée par le bourgmestre d’Oberweiler. Nous avons voyagé plusieurs jours afin de venir vous trouver.

 

Heike fit un geste à l’attention des gardes.

 

-         Nous n’allons pas les laisser sur le pas de la porte s’ils ont fait tant de chemin. Ouvrez-leur.

-         Vous êtes sûre, ma Dame ?

 

Le regard de la femme-rate se durcit.

 

-         Ce ne sont que des citoyens qui ont besoin d’être écoutés. Allez, laissez-les entrer !

 

Les gardes obéirent. Abigail s’avança.

 

-         Soyez remerciée, ma Dame. Le malheur a frappé notre province.

 

Elle posa une main sur l’épaule du Skaven à son côté. Celui-ci, malgré son assurance forcée, semblait prêt à pleurer.

 

-         Voici mon fils adoptif, Eckhart. J’ai eu l’immense bonheur de l’accueillir dans ma famille il y a quelques années. J’ai perdu mon mari peu de temps après, heureusement les autres villageois m’ont bien aidée, et j’ai pu élever Eckhart. Il est rapidement devenu le frère idéal pour mon autre enfant, Achim. Il s’est marié l’an passé, et lui et sa femme, qui est restée à la maison, ont fait de moi une grand-mère l’été dernier. Hélas, leur petit garçon a disparu, ainsi que d’autres enfants de la dernière Récolte, ou nés de Skavens issus de Récoltes plus anciennes. Je suis partie avec mes deux fils. Chaque nuit, nous nous sommes arrêtés à un village, et nous avons demandé aux gens s’ils avaient vécu une telle horreur. Chaque fois que quelqu’un a répondu « oui », nous l’avons invité à venir avec nous. Vous avez devant vous tous des parents à qui un fils, une fille, ou plusieurs, ont été enlevés, toujours dans les mêmes conditions : en pleine nuit, dans le plus grand silence. Nous sommes venus vous supplier de faire quelque chose.

 

Personne n’eut besoin d’ajouter une parole. Heike reconnut alors, à l’arrière, deux personnes qu’elle connaissait bien. Elle se claqua la bouche à deux mains.

 

-         Shallya ait pitié !

 

Les larmes lui montèrent aux yeux quand son regard croisa celui de Gustavus et Erika Finston. Elle sursauta lorsqu’elle entendit derrière elle la voix de son père.

 

-         Par l’Épée de Verena, que signifie ce rassemblement ?

 

L’un des hommes-rats, plus désespéré que les autres avança, et cria presque :

 

-         Votre Altesse, ils ont volé nos enfants !

-         Il faut retrouver et punir les criminels ! enchaîna une femme-rate.

-         C’est comme ça que vous protégez les gens qui font vivre Vereinbarung ?

 

Peu à peu, les voix se firent de plus en plus vindicatives. Brutalement, la voix de Gustavus Finston s’éleva au-dessus des autres.

 

-         Ho, là ! Doucement ! On n’est pas là pour faire des r’proches à not’ souv’rain ! On est là pour lui d’mander une solution ! C’est not’ Prince, on lui doit l’respect !

 

Le Prince remercia silencieusement d’un regard le fermier. Heike murmura péniblement :

 

-         Erika, Gustavus… Si vous êtes venus avec Maîtresse Abigail, c’est que…

 

Erika bredouilla sous ses larmes :

 

-         Not’ p’tit Emil, il est plus là !

-         Faut absolument qu’on voye le Maîtr’ Mage ! gémit Gustavus.

 

Steiner avança vers le groupe, et se campa devant le couple de paysans.

 

-         Par la barbe de Taal, quelle misère. Mes amis, la nouvelle n’est donc pas parvenue jusqu’à vous ?

-         Quelle nouvelle, votr’ Grandeur ?

-         Eh bien… Mon fils – je veux dire le Maître Mage a été assassiné il y a quelques jours.

 

La paysanne resta paralysée d’effroi, tandis que son mari tomba à genoux.

 

-         Emil ! Non !

-         Comment faire sans lui ? Malheur, le malheur est sur nous autres !

 

Le Prince s’agenouilla près de Gustavus.

 

-         Attendez, Maître Finston ! Calmez-vous, s’il vous plaît. La situation est très grave, mais pas désespérée. Votre fils a de bonnes chances de survie !

 

Gustavus releva la tête, le visage noyé de larmes.

 

-         De… comment ?

-         Votre petit garçon est un Skaven Blanc. Pour les habitants de l’Empire Souterrain, il est sacré. Le chef de ces bandits va très probablement le prendre sous sa protection, ne serait-ce que pour éviter de se faire punir par son Dieu. S’il y a un Skaven Blanc parmi eux, il va vouloir le prendre comme disciple.

-         Mon… mon fils… un magicien noir ?

-         Réfléchissez, pour l’instant, il est trop petit pour ça ! Il va être gardé dans l’endroit le plus sûr de leur terrier, et quand nous le retrouverons, il ne devrait pas avoir été maltraité.

 

Eckhart Hohenstaufen fit un pas en avant. Tous les Skavens présents purent sentir sa colère.

 

-         C’est très triste, mais ça ne change rien pour nous autres ! Vous êtes le Prince, nous payons nos taxes, vous devez nous protéger !

 

Sa mère ne le retint pas, trop lasse pour l’empêcher d’offenser le Prince. Kristofferson ne réagit pas davantage, convaincu de la capacité de son grand-père à répliquer sans son aide. Il eut raison.

 

Le Prince leva les bras.

 

-         Allons, jeune homme ! Je comprends ce que vous ressentez.

-         Ah oui ? Un Skaven Sauvage vous a volé votre enfant ?

-         Oui ! répondit alors Heike d’un ton cinglant.

 

Eckhart resta muet de surprise. La femme-rate en profita pour continuer son explication d’une voix énergique.

 

-         Juste avant la fondation de ce Royaume, j’ai été enlevée par le Prophète Gris Vellux ! Mon père a mis tout en œuvre pour me sauver, il l’a fait, il le fera pour votre enfant, et tous ceux des autres ! Gardez confiance en lui, je vous le demande.

 

Elle s’agenouilla à son tour près de Gustavus, et lui passa un bras réconfortant sur l’épaule, pour l’aider à se relever. Le fermier prit sa femme par la main.

 

-         Alors… quoi que c’est qu’on fait, votr’ Altesse ?

 

Le Prince embrassa du regard toute l’assemblée devant lui, et répondit d’une voix puissante :

 

-         Citoyens de Vereinbarung, je vais faire le nécessaire. Dans l’heure, j’envoie des ordres pour augmenter le nombre d’éclaireurs. Les Skavens Sauvages laissent forcément des traces près des lieux où ils se cachent, nous allons les pister. Dès demain, je prends les dispositions pour mobiliser notre armée. Nous retrouverons vos enfants, et nous exterminerons ces misérables lâches !

 

Il tapota le bras de Kristofferson.

 

-         Mon petit-fils ici présent va tous vous emmener à la Bénédiction d’Esméralda, c’est la meilleure auberge de la capitale. Vous y logerez en attendant de retrouver vos enfants. Ne vous souciez pas des questions matérielles, je paierai intégralement les frais de votre séjour, et vous n’aurez pas à les rembourser. Inutile de rajouter des complications à votre malheur déjà bien grand.

 

Quelques-uns des malheureux parvinrent à bredouiller de vagues remerciements. Le Prince murmura à l’oreille du Skaven brun :

 

-         Tu diras au patron de m’envoyer la facture.

-         Bien sûr, Opa.

-         Va, ne traîne pas.

 

Kristofferson se mit prestement en selle.

 

-         Suivez-moi !

 

Le cheval franchit la grille au pas, suivi par le cortège de citoyens. Gustavus et Erika consentirent péniblement à se joindre au mouvement. Quand le dernier villageois eut disparu au coin de la rue, Steiner s’autorisa à soupirer.

 

-         Les choses deviennent vraiment très graves.

-         Vous avez su redonner de l’espoir à ces pauvres gens. Vous êtes digne de votre titre, Père.

-         Je te remercie, ma fille, mais je dois aussi tout faire pour le rester ! J’en ai assez de voir mon royaume prendre l’eau de toutes parts. Il va falloir sévir !

 

Les deux Steiner retournèrent vers le manoir, sans avoir conscience d’être observés.

 

 

En effet, derrière un gros buisson, un petit garçon-rat éprouvait la peur de sa vie.

 

Gabriel était par terre, recroquevillé sur le gazon. Les bras nerveusement enroulés autour de sa tête, il ne pouvait plus bouger, ni parler, ni même penser de manière cohérente. Sa respiration était en soi une prouesse physique pratiquement insurmontable.

 

Une seule pensée tournait en rond à toute vitesse dans son cerveau :

 

Le Rat Cornu a exaucé mon vœu ! Les Dieux me puniront, c’est sûr !

 

Comme pour souligner la lourde menace divine, les cloches du temple de Verena se mirent à sonner.

 

Un voile rouge recouvrit le champ de vision du petit Skaven gris clair. Ses yeux papillotèrent, ses poils se hérissèrent jusqu’au dernier. Allongé sur le dos, il étendit les bras si violemment que ses petites griffes se plantèrent dans le sol. Sa gorge ne contenait plus la moindre goutte de salive. Il eut même l’impression d’avoir sué au point d’être complètement déshydraté. Ses dents se serrèrent jusqu’à la crampe de la mâchoire.

 

Il n’y a plus AUCUNE ISSUE !!!

 

*

 

Appuyé contre le rebord de la fenêtre de son cabinet, le Prince Steiner regardait pensivement l’extérieur. Il suivit du regard la commandante Renata, qui quittait le domaine. Il soupira, et articula à voix haute :

 

-         Encore une fois, les choses vont devoir se régler dans le sang.

 

Il pivota, et fit face à son intendant, Vladimir Bäsenhau. Celui-ci, installé dans un fauteuil, se frottait lentement le menton.

 

-         Où en sommes-nous concernant les attaques sur les villages, Bäsenhau ?

-         Cela va encore plus loin que nous le craignions, votre Majesté, j’en ai peur. Outre ces pauvres gens que vous avez installés chez les Minceruisseau, nous avons reçu d’autres plaintes d’autres bourgmestres qui nous ont annoncé des nouvelles similaires. Il y a pire, encore : certains villages parmi les plus petits ont été littéralement annexés !

-         Comment ça, « annexés » ?

 

L’intendant hocha la tête d’un air navré.

 

-         Parmi les missives de ce matin, j’en ai reçu une particulièrement accablante ; elle a été envoyée par Maître Wechsel, le bourgmestre d’Erlabrück. Erlabrück est une petite ville, encadrée par trois hameaux, chacun de ces hameaux ne comprennent pas plus d’une demi-douzaine de maisons. Eh bien, figurez-vous que les Skavens Sauvages se sont déchaînés, sur ces cibles. Ils ont enlevé les enfants Skavens, on a retrouvé les berceaux vides, mais dans les trois villages, tous les habitants qui n’étaient pas des enfants Skavens ont été massacrés sans distinction.

-         Tout le monde ?

-         Les parents Skavens, et tous les Humains, et tout ça au cours de la même nuit.

-         Par la Balance de Verena, quelle horreur !

-         La Commandante Renata est la meilleure pour mener nos troupes jusqu’à eux.

-         Sans doute, mais je suis très inquiet concernant Vaucanson. Il nous oblige à diviser nos forces, comme nous avons dû faire y a six mois !

-         Depuis que son porte-étendard est venu vous provoquer, il n’y a pas eu de signe de danger supplémentaire de ce côté-là.

-         Je pressens que les ennuis ne vont pas se faire attendre bien longtemps. J’ai envoyé des éclaireurs voir les alentours de Pourseille, ils devraient revenir sous peu. Quoi qu’il en soit, je refuse de prendre le risque d’éloigner toute notre armée d’un seul bloc.

-         Espérons que cela suffira pour contrer les Skavens Sauvages.

-         Renata ne va pas se contenter des soldats de métier. Elle va lancer une mobilisation pour enrôler temporairement tout volontaire en âge et en condition de se battre. Elle compte sur la motivation des familles frappées par ce fléau.

-         Hum… Sûr, quand Wally était petit, si on me l’avait enlevé, j’aurais tout fait pour le ramener chez moi, y compris prendre les armes moi-même !

-         Quand nous aurons une première estimation du nombre de volontaires, vous me transmettrez ces informations, et vous assurerez toute la logistique. Le Prince a parlé.

-         À vos ordres, votre Majesté.

 

Bäsenhau quitta son siège, s’inclina, et sortit du cabinet de travail. Le Prince sentit une migraine le tarauder cruellement. Il était l’heure de prendre un peu de repos. Il voulut cependant voir comment allaient les siens.

 

Il retrouva Heike et Isolde dans la chambre de Bianka. Kristofferson avait profité de son trajet jusqu’à la Bénédiction d’Esméralda pour faire une patrouille à cheval aux alentours, et Gabriel s’était réfugié dans son lit à peine le souper terminé. Il répéta aux filles ce que Bäsenhau lui avait appris, elles en furent épouvantées.

 

-         Alors, les Skavens Sauvages peuvent nous attaquer ici ? bredouilla Isolde, transie de peur.

-         Non, ma chérie, répondit sa mère, ils n’attaquent que les petits villages. Comme nous sommes une grande ville dans un endroit bien dégagé, s’ils viennent, on les verra arriver, et nous pourrons la défendre.

-         Gabriel m’a dit qu’ils avaient envahi plusieurs fois des grosses villes, chez les Humains ! Ils sortent par les égouts !

-         C’est vrai, ça aussi, mais nous avons quelque chose de plus que toutes ces grandes villes : nous sommes des Skavens. Nous pouvons les sentir. S’ils arrivent assez nombreux pour nous envahir, les soldats de notre armée détecteront toutes les mauvaises odeurs qu’ils émettent, ils ne pourront pas nous avoir par surprise, comme ils ont fait chez les Humains.

-         Est-ce qu’on a du nouveau sur l’endroit où est leur cachette ? marmonna Bianka.

-         Pas encore, mon ange. J’en ai plus qu’assez, d’attendre. J’ai déjà demandé à Renata de rassembler des troupes et recruter des volontaires. Ils se prépareront à partir dès qu’on aura un endroit où aller.

-         Combien de temps faudra-t-il encore attendre ? gémit la Skaven blonde.

-         Le temps qu’il faudra, répondit son grand-père. Quel dommage que Psody ne soit pas là… Il aurait pu nous aider à repérer où sont planqués ces Skavens Sauvages, par l’intermédiaire d’Emil.

-         Il pourrait faire ça ? demanda Bianka.

-         Avec la permission de ses parents, Psody avait gardé une touffe de poils, pour pouvoir le retrouver au cas où il lui arriverait quelque chose. Enfin… N’y pensons plus.

-         Et si on demandait à Maître Brisingr de nous aider ? murmura Isolde.

-         Tu es bête ! cracha Bianka. C’est un sale traître ! Il nous mènerait vers un piège !

-         Ma chérie, je t’ai déjà expliqué cent fois que Brisingr Mainsûre ne peut pas être un traître ! intervint péniblement Heike.

-         Alors, pourquoi il est en prison ? Peut-être à cause des nombreuses preuves que j’ai trouvées ?

-         Peut-être que ce sont de fausses preuves, comme pour Romulus ? Tu ne crois pas que Romulus puisse être un traître, n’est-ce pas ? Alors pourquoi ce ne serait pas la même chose pour Brisingr ? Moi, en tout cas, je pense qu’il est innocent.

 

Heike sentit un effluve de colère s’élever au-dessus du lit de sa fille.

 

-         Oui, Mère, tu as peut-être raison. Il est innocent, tous les éléments sont faux, et tout le temple de Verena est rempli d’incapables ! Oui, ça doit être ça ! Et moi, alors, je suis une incapable, ou une vendue à la Main Pourpre ! Le monde entier est un traître, sauf sa magnificence, le grand Brisingr Mainsûre, bienfaiteur attitré de Vereinbarung !

-         Bianka, arrête ! ordonna le Prince. Nous avons compris, inutile d’en rajouter !

 

La Skaven blonde fit silence. La petite fille-rate murmura, larmes aux yeux :

 

-         Je suis pas un « traite » !

 

Heike s’agenouilla près de sa fille, et la serra dans ses bras.

 

-         Je le sais bien, mon petit cœur.

-         Mes enfants, je pense qu’il est temps pour tout le monde d’aller dormir. Nous allons avoir besoin de toutes nos ressources pour les prochains jours.

 

Heike prit Isolde dans ses bras, et quitta la chambre. Avant de sortir à son tour, le Prince s’adressa alors à la grande archiviste.

 

-         Je dirai à Kristofferson que tes mots ont filé plus vite que ton jugement. Mais je lui rappellerai aussi qu’un gentilhomme bien élevé ne donne pas à une dame un bouquet de cette façon.

 

Terrassée par la lassitude, Bianka choisit de rire nerveusement.

 

*

 

La folie grimpe sans cesse… et tu reçois tout ! Je t’en prie, pardonne à ta mère !

 

Assise à la fenêtre de sa chambre, Heike se massait gentiment le ventre. Comme toutes les femmes heureuses de porter un enfant, elle s’adressait régulièrement à son bébé à venir, par la parole ou par la pensée. Fille ou garçon, elle ne le savait pas encore, mais elle était prête à l’aimer autant que les cinq autres.

 

Isolde venait à peine de s’endormir. Dehors, le vent soufflait, et les sifflements qu’il produisait en passant par les divers interstices des volets et des fenêtres de la maison ressemblaient à des gémissements. Pendant quelques instants, la mère-rate eut l’impression d’être dans un lieu assailli par des fantômes.

 

Des fantômes… Ce n’était pas ce qui allait manquer, entre les Bretonniens, les Skavens Sauvages et la Main Pourpre. Vereinbarung devait faire face à trois adversaires simultanément, chacun plus vicieux que le précédent. Beaucoup de vies allaient probablement être interrompues brutalement.

 

Elle baissa les yeux, et remarqua que ses doigts ne touchaient plus sa peau, mais serraient nerveusement le bracelet qu’elle portait au poignet. C’était un bracelet en or, décoré avec des perles incrustées, elles-mêmes entourées de fines ciselures dans lequel l’orfèvre avait coulé du cuivre. Elle eut un petit sourire quand elle se souvint de cette nuit où Psody le lui avait offert. Ce bracelet de Lustrie était la preuve que leurs âmes avaient été définitivement liées à cet instant.

 

Elle ne put retenir ses larmes. Tout en massant de nouveau son ventre, elle murmura :

 

-         Ton père… Ton père me manque trop. Si seulement je pouvais le ramener !

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