Une courbure de l'espace-temps (saison 1)
Repères chronologiques : cette scène s'insère comme une scène coupée de The Umbrella Academy, saison 1, épisode 10, autour de 25:48 (avant que Luther demande où est Cinq, au Bowling).
TW : attaque par des tireurs d'élite, fusillade.
Soundtrack suggérée : Bay City Rollers - Saturday Night.
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Dimanche 1er avril 2019, 20h56
J'ai été prendre l'air, après avoir parlé à Allison, dans les toilettes du Super Star Lanes. J'ai fait le tour du pâté d'immeubles, sous la pluie, et j'ai trouvé un petit coffee shop de quartier servant une décoction moins infâme que celle du bowling. J'en avais besoin, viscéralement : peut-être parce que - comme Cinq le pense - la caféine stimule nos pouvoirs, et nous permet de nous sentir réactifs, et prêts. Pour quoi que ce soit.
J'ai trouvé Klaus avec une petite mine, lorsque je suis revenue. Un peu à l'écart, sur l'un des tabourets du bar à pop-corns, non loin de la piste où les autres sont en train de continuer à faire semblant de jouer, à l'exception de Luther, qui est allé téléphoner au théâtre Icarus pour savoir si le concert de Viktor était maintenu. J'essaye de comprendre ce qu'il s'est passé en mon absence, tout en faisant tourner le gobelet en carton entre mes doigts.
"Bien évidemment, ça n'a pas marché".
Avec un geste de sa main 'Goodbye', Klaus mime la trajectoire de la boule de bowling qu'il a lancée à Ben un peu plus tôt. Sans que son frère ait pu la rattraper.
"Elle a frôlé les cheveux gominés de Cinq. Et Ben s'est juste..."
Il soupire.
"Il s'est juste dissipé sous le coup".
Des acclamations s'élèvent, de la piste de bowling d'à côté. Je pense que si ma mère avait une fois - une seule fois - organisé mon anniversaire dans un bowling, je me serais rendue invisible jusqu'au moment de rendre les chaussures bien cirées. Je plains le jeune Kenny qui célèbre le sien ici, avec des cousins qu'il n'a même pas l'air de beaucoup apprécier, sa mère le traitant comme un poussin, qui plus est. Des conditions peu idéales pour que Klaus parvienne à se concentrer sur la matérialisation de son fantôme de frère, c'est un fait.
"Pourtant, vous étiez de nouveau arrivés à la matérialiser, à la maison. C'est ce que tu m'as dit".
Près de nous, je perçois l'énergie de Ben, qui acquiesce, et Klaus confirme.
"Oui. Quand le plafond s'effondrait, dans l'escalier... Ben, c'est Ben qui a tiré Diego. C'est lui qui lui a sauvé les miches et lui a évité de finir en pancake. Pas moi".
Il me peine de constater qu'il ne s'accorde aucun crédit pour ce haut fait, qu'il s'est même senti comme un imposteur, lorsque Diego l'a remercié, alors qu'il devrait ressentir tout l'inverse. C'est bien lui, par son pouvoir et sa volonté - inconsciente ou pas - qui a matérialisé Ben. La première fois, j'ai probablement joué un rôle dans la mandale qu'il lui a mise, et je ne le referai plus : ce dont Klaus a besoin, c'est d'y parvenir par lui-même et surtout pas d'un énième sentiment d'imposture. Oui, c'est bien lui qui a rendu tangible l'énergie spectrale de son frère, et personne d'autre.
"C'était une synergie, Klaus. Vous avez sauvé Diego ensemble".
Je le pense sincèrement, mais il hausse déjà les épaules, dans le tissu usé de sa veste militaire sans manches, que Granny avait qualifiée d'insulte stylistique.
"J'avais besoin que ça marche de nouveau, face aux autres, Rinny. Pour qu'ils me croient. Allison roulait déjà des yeux, alors que j'avais juste suggéré que je pouvais peut-être être utile. Là, je passe encore pour un canard boiteux en mal de considération, désespéré d'attirer l'attention".
Tandis qu'Allison lance la boule sur la piste, je repense à la façon dont elle a parlé de lui dans les toilettes, et je comprends. Je comprends ce que Klaus ressent, à chaque fois que sa fratrie le traite de cette façon. Je sais qu'il fait tout, actuellement, pour tenter de se réhabiliter à leurs yeux, et il me fait sincèrement mal de voir que l'apocalypse passera peut-être sur nous sans qu'il y soit parvenu.
Son moral est beaucoup retombé, ce soir, je le sens jusque dans sa posture. Sa sobriété y est sans doute aussi pour beaucoup, et - malgré tout - il n'envisage même pas de toucher à une seule goutte d'alcool, alors que les options sont nombreuses, ici, dans ce bowling miteux. Pour ceci non plus, il ne s'accordera aucun crédit à lui-même. Pourtant, c'est une prouesse considérable, à son échelle. Une prouesse encore fragile, mais qui fait s'agiter son pouvoir dans toute l'énergie spectrale autour de lui. J'échange un regard avec Ben : lui aussi l'a senti. Et il ignore pourquoi leur petite tentative n'a pas fonctionné, plus tôt.
"Votre moment viendra", lui dis-je, et il souffle un peu amèrement par le nez. Il ne conteste pas, cependant. Quand j'essaye de lui donner un peu de réassurance, il y prend ce qu'il peut.
"Je vendrais un de mes reins pour des tacos", murmure-t-il. "Ici les hot-dogs sont spongieux, et le pop-corn a le goût du vieux polystyrène".
Ce qui est inquiétant, c'est qu'il sache quel goût a le vieux polystyrène, mais Diego le hèle soudain depuis la piste, car c'est son tour de jouer. Continuer à scorer est notre sésame pour pouvoir rester : le patron nous a à l'oeil. Alors Klaus me laisse avec Ben, et s'en va attraper sa boule rose préférée.
Je reste un moment sans rien dire, à le regarder tenter de viser, alors que sa coordination main-oeil enverra presque fatalement son tir dans la gouttière. Et alors, après un moment, je dis à Ben, comme je me serais parlée à moi-même :
"Pour le moment, il n'y arrive que quand l'adrénaline est élevée, hein ?"
Ben acquiesce en silence. C'est toujours sous le coup de l'une ou l'autre émotion que s'installent les évolutions de nos pouvoirs, et l'inconscient de Klaus semble particulièrement sensible aux situations d'urgence et de danger. Je me demande si son vécu du Vietnam a quelque chose à voir là-dedans. Il parvient à toucher une quille, une seule, qui vacille mais ne tombe pas, alors qu'à l'anniversaire de Kenny, toute la famille acclame une égalisation des scores.
Luther revient, d'un pas affirmé, et Ben se tend pour tenter de savoir ce qui sera décidé. Nous échangeons un nouveau regard, car il semble que le concert de Viktor ait bel et bien lieu. Si tel est le cas, nous allons devoir agir vite. Et sans jeu de mots, bien accorder nos violons.
"Bon, alors, c'est quoi le plan ?"
Luther fixe un instant Diego, qui vient de lâcher cette question.
"Et bien, je crois que..."
Se redressant pour avoir l'air un peu plus massif encore, il prend un air solennel.
"On devrait aller au Théâtre Icarus".
"C'est un lieu, ça. Pas un plan".
Fondamentalement ? Diego a raison. Mais même si Luther n'a objectivement encore rien d'intelligent à livrer, lui, fait du mauvais esprit et n'a absolument pas l'intention de l'aider à trouver une façon pertinente d'intervenir. Il le laisse juste s'embourber et échouer - en y prenant possiblement un plaisir malsain de Numéro Deux - ce qui me semble particulièrement improductif et dangereux dans la situation présente. Ces querelles me fatiguent, et pour tout dire je...
*Rat-a-tat-a-tat-a-tat.*
C'est un réflexe primaire, celui de sursauter lorsqu'on entend la première détonation d'une salve de tirs. Ce qui l'est moins, c'est la réaction subséquente : celle de se baisser et de se mettre à couvert ou non, celle qui montre à quel point on a déjà eu à gérer ou pas ce genre de situations. Il faut moins d'une seconde à l'ensemble des Hargreeves pour se trouver au bas de la table haute en bout de piste, et encore moins à Ben pour disparaître là où il sait aller. Partout autour, la famille de Kenny, les employés de Super Star Lanes, les bowlers affolés, tous courent dans tous les sens, sans vraiment savoir où aller.
Quoi ?
*Rat-a-tat-a-tat-a-tat.*
Mon propre sang ne fait qu'un tour - au bar je suis la plus exposée - et je vais au plus efficace dans mon cas. Intangible, invisible, je n'ai même pas de mouvement réflexe pour me protéger tant les balles sont rapides. Sans doute, plus d'une demi-douzaine serait déjà passée à travers moi. Alors seulement, je tourne les yeux vers les masses mouvantes qui sont entrées dans la souplesse de pas soigneusement étouffés. Silencieux comme des chats, précis comme des lasers : des tireurs d'élite en masques à gaz, dont les yeux rouges brillent d'une aura surréaliste, dans ce vieux bowling miteux.
Pourquoi ici ? Pourquoi maintenant ?
Malheureusement, je n'ai aucun doute à ce sujet. J'ai entendu de la bouche de Cinq évoquer la Commission, et les moyens que cette organisation est capable de déployer pour que 'ce qui doit arriver, arrive'. En l'occurrence, une force de frappe démesurée, destinée à empêcher une poignée d'honnêtes gens d'aller 'assister au concert' de Viktor Hargreeves.
*Rat-a-tat-a-tat-a-tat.*
J'ai dit à Cinq que s'ils étaient prêts à aller aussi loin pour s'assurer que l'Apocalypse ait bien lieu, alors c'était que nous étions réellement capables de l'empêcher. Alors face à ces balles, une seule chose me vient, fracassante : si ces tireurs d'élite sont ici, c'est que nous avons réellement une chance de nous en sortir vivants.
"Ils sont peut-être venus pour l'anniversaire du p'tit Kenny ?" // "Maybe they're here for Kenny's birthday!", crie Klaus en se cachant les oreilles, comme il le fait toujours quand les sons sont forts et soudains.
Luther rectifie, ne captant même pas qu'il s'agit d'une boutade. Mais déjà, Diego propulse l'un de ses couteaux sur l'un des assaillants, qui s'effondre sur les platines de la salle de bowling. Des lumières noires remplacent les néons blafards en un instant, tandis que s'élèvent les premières notes ectopiques du 'Saturday Night' des Bay City Rollers. Et la suite... n'est plus que chaos, sur fond sonore du haut des charts de 1973.
'S-A-T-U-R-D-A-Y night!'
Un autre couteau file. Et aussi stupide que ce soit, je me demande comment fera Diego pour les récupérer.
'S-A-T-U-R-D-A-Y night!'
Les tirs des mitraillettes criblent l'intégralité de la salle, au milieu des explosions de paquets de pop-corn et de machines à boules de gomme. Combien sont ces types ? Il me semble en venir toujours plus.
'S-A-T-U-R-D-A-Y night!'
Luther se bat en balançant les boules de bowling sur les tireurs, les unes après les autres. Je vois passer d'autres balles, un autre couteau, et l'intégralité d'un gâteau d'anniversaire.
'S-A-T-U-R-D-A-Y night!'
Je monte sur la table de bar. Après tout, moi je ne crains rien : ils ne me voient même pas et leurs balles passent simplement à travers moi.
'Gonna keep on dancing to the rock and roll, on Saturday night, Saturday night.'
L'énergie déployée par la propulsion de leurs balles aux canons de leurs mitraillettes est si forte qu'il ne me faut presque rien pour les détourner de leurs trajectoires. Une à la fois, de façon dérisoire. Mais en le faisant, je découvre qu'en même temps qu'il lance ses couteaux, c'est exactement ce que fait aussi Diego. Je le réalise à nos dépens, au moment où nous nous occupons du même tireur : nos deux actions entrant en contradiction, et la balle manquant de peu Allison.
'Dancin' to the rhythm, in our heart and soul, on Saturday night, Saturday night.'
En agissant sur l'énergie à l'intérieur de sa mécanique, j'arrive à enrayer l'arme de l'une de ces absurdes fourmis humaines pro-apocalypse. Je m'apprête à le faire sur la mitraillette d'un second, mais je vois l'un de ses collègues, approcher avec - en joue - le côté de la table où Klaus et Allison se sont barricadés.
'I-I-I-I just can't wait, I-I-I-I gotta date'.
*Crac !* En un battement de paupières, je suis derrière lui, mon cerveau faisant défiler à la vitesse de l'éclair les options qui se posent à moi. Je réalise qu'immatérielle, je pourrais aisément aller jusqu'à plonger mon poing dans sa poitrine et y serrer son foutu coeur jusqu'à l'infarctus. Que je pourrais peut-être bloquer les influx d'énergie électrique de son cerveau, et le faire s'écrouler là. Ma poitrine à moi se serre à cette idée, et j'ai peur de moi-même. Mais je n'ai pas le temps de tergiverser sur le monstre que je pourrais être. Pas le temps du tout. Il avance. Il avance, en joue, et même si j'enrayais son arme maintenant, il est à portée de coups.
'At the good ol' rock and roll folk show, I've gotta go, saturday night, saturday night!'
Poc! dans un bruit mat, je viens de rendre mon coude de nouveau tangible et - d'un coup à l'arrière de son inutile masque à gaz - de l'envoyer roupiller un moment contre le tabouret haut. Sans qu'il l'ait vu venir. Et sans doute, ni lui ni ses petits potes ne comprendront jamais pourquoi. Je me baisse, dans l'angle de la table adjacent à celui où Klaus est caché, revenant à la visibilité un instant pour lui faire signe que tout va bien de mon côté.
'Gonna rock it up, roll it up, do it all, have a ball, saturday night, saturday night!'
Une autre des boules de bowling lancées par Luther vole au-dessus de nos têtes, tandis que Klaus constate l'implacable contrainte stratégique qui va s'opposer à toute tentative de se sortir de là. Les tireurs ont soigneusement quadrillé tout accès à la sortie. Et de nouveau, Diego défie Luther, qui semble ne rien savoir faire d'autre que balancer des boulets de canon.
'S-A-T-U-R-D-A-Y night!'
Allison pointe du doigt les pistes, jusqu'à la fosse, par delà les quilles. Là où se nichent le système de requillage et un accès à l'allée technique. Sans même pouvoir parler, elle vient d'être une force de proposition plus grande que Luther, qui reprend toutefois l'idée à voix haute. Elle qui n'avait - objectivement - pas encore servi à grand-chose.
"Les pistes !", vocifère Luther. "Allez !"
Je crois que la machine à fumée vient de se déclencher. Ni une ni deux, chacun se lève dans les lumières noires où dansent les reflets colorés de la boule disco. S'élançant le long des pistes glissantes, entre les gouttières maudites par Klaus, au milieu des tirs pleuvant comme une grêle de métal.
'S-A-T-U-R-D-A-Y night!'
Nous courrons, nous courrons, Luther en tête, rapidement rattrapé par Diego. Allison, donnant tout ce qu'elle a malgré la fatigue résiduelle de sa récente opération. Et Klaus, qui se retourne de façon inconsidérée pour voir si je suis bien visible dans son sillage.
"T'es con, avance !", je lui crie au travers de la musique, en prenant le risque de rendre de nouveau ma partie supérieure tangible.
'S-A-T-U-R-D-A-Y night!'
Et il plonge, sans appréhension aucune quant au fait de se faire mal, droit dans les quilles du bout de la piste, où il marque le seul strike qu'il fera probablement de sa vie. A la fosse, je glisse à sa suite, mes ridicules chaussures de bowling en premier, droit dans l'espace étroit menant à l'allée technique. Je me demande comment Luther est passé. Et d'un coup, le bruit des balles se trouve quelque peu étouffé.
'S-A-T-U-R-D-A-Y night!'
Ben est là, au milieu des câbles et de la tuyauterie du backstage décrépit de Super Star Lanes, à nous regarder comme s'il avait attendu avec avidité que nous parvenions à cette échappée. Il a repéré la porte du couloir d'accès d'urgence, par laquelle nous nous exfiltrons. La musique s'estompe dans le lointain, à mesure que le couloir se déroule, jusqu'à l'issue de secours menant hors du bâtiment dans le claquement de nos pas.
'S-A-T-U-R-D-A-Y night!'
Soudain, l'air du soir nous mord, sous la Lune pleine et haute. Nous courrons, courrons dans nos plus beaux atours de bowling, abandonnant derrière nous nos chaussures, à l'exception de Diego.
Filant vers le théâtre Icarus.
Qui reste un lieu.
Et pas un plan.
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Notes :
C'est effectivement dans l'adversité que naissent et grandissent les pouvoirs de cette fine (ou pathétique ?) équipe, et Rin vient d'en faire de nouveau l'expérience, en réalisant au pied du mur qu'elle serait peut-être capable de faire des choses bien plus terribles que de disparaître. Et je pense qu'elle se rend compte qu'elle n'est pas si incapable que ça au "combat". Et que ce que nous devenons dépend réellement de nos choix.
Il m'a plu de mettre ce chapitre en musique, autant que l'est la scène de la série. Je recommande de lire cette partie en lançant la piste sur votre lecteur préféré... Cette fois, je n'ai pas lutté pour écrire cette scène d'action, et je pense que la bande-son a véritablement aidé !
Nous sommes à présent en route vers le Théâtre Icarus, où l'action s'achèvera pour cette saison... Avec un petit pincement au coeur à cette idée, mais aussi une grande joie !
Tout commentaire fera ma journée ! ♡