Une courbure de l'espace-temps (saison 1)
Repères chronologiques : cette scène s'insère comme une scène coupée de The Umbrella Academy, saison 1, épisode 9, autour de 18:00 (au moment où Diego passe prendre des affaires à sa chambre à 16:30, puis après que Klaus ait dit à Cinq qu'il était addict à l'apocalypse).
TW : évocation des conditions de la mort d'Harold Jenkins, dans la série.
Soundtrack suggérée : Agnes Obel - The Curse ; Smith Westerns - All Die Young.
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Dimanche 1er avril 2019, 11:02
Propre comme un sous-neuf, embaumant le benjoin, Klaus nous a finalement laissées seules, Granny et moi, un peu avant 10h. Il est retourné à Hargreeves Mansion, et j'ai emmené Granny au marché aux tissus de Warden, à un bloc de distance. Une dernière fois, même si nous n'y avons rien acheté.
Si la fin du monde est vraiment pour aujourd'hui, je voulais qu'elle emporte au fond de sa rétine usée les couleurs et textures qui ont tissé toute sa vie de couturière. Le désordre organisé de cette halle de briques anciennes et de ferronneries art déco aux arabesques patinées. La lumière, au travers de la verrière haute, au travers de laquelle la lumière se pare de tâches colorées.
Comme toutes les fois où je l'y ai accompagnée depuis l'enfance, j'ai erré dans les travées sans autre but que de profiter de l'atmosphère, entre les étals débordant de soies, de laines, de cotons roulés, empilés, suspendus. J'ai passé mes doigts le long des bobines de gallons, sur les étagères aux accents de vieux bois ciré. Dans ce contexte, les couleurs ne m'ont jamais déplu. C'est peut-être pour cette raison que je les tolère dans l'extravagance de Klaus, même si je ne les aime pas sur moi.
Je n'ai pas su enlacer ou embrasser Granny, quand je l'ai laissée à l'appartement. J'ai disparu, comme je le fais toujours. Mes au-revoir comme mes marques d'affection, je les prodigue autrement que le reste du monde, et en ce petit matin, j'ai agi avec mon coeur, malgré mon inaptitude à l'affection. Et malgré tout, je le regrette. Parce qu'aujourd'hui - à moins d'une surprise cosmique - l'apocalypse s'en vient. Parce qu'aujourd'hui, j'ignore si nous verrons le jour se coucher sur The City.
À présent, le petit radio-réveil de Diego égrène les minutes, sur sa table de chevet, et je le fixe sans vraiment réussir à penser, dans cette chambre où je ne passerai sans doute plus de nuit. Je n'ai trouvé personne, en revenant à Hargreeves Mansion, en dehors de Luther qui veille toujours au chevet d'Allison. Mes yeux errent sans but sur les murs silencieux, un moment encore. Je crois que j'attends juste qu'il soit l'heure d'aller travailler.
Est-ce que c'est ce que je vais faire de ce dernier jour avant la fin du monde ? Aller travailler, vraiment ? Je sais déjà que oui. Peut-être que c'est ma façon à moi d'affronter quoi que ce soit : de continuer. Obstinément. Et depuis ce matin, paradoxalement, je n'ai plus peur. Plus peur du tout.
Soudain, des voix se font entendre quelque part au bout du couloir, dans le Grand Escalier, et me tirent de ma contemplation des cibles de fléchettes. Des pas pressés, un froissement de harnais de cuir, et Diego finit par faire irruption, sursautant presque de me voir immobile, en tailleur sur son lit.
"Rin", lâche-t-il tout en commençant à rassembler les couteaux et pierres à aiguiser qu'il a laissés trainer ici toute la semaine, et que je n'ai pas touchés.
"Tu étais là depuis ce matin ?"
Je prends une ample inspiration, et je soupire.
"Je suis allée dire au revoir à ma grand-mère. Si l'apocalypse est pour ce soir, je voulais-"
"Contre-ordre. L'apocalypse est enrayée".
Il essuie une de ses lames et la replace dans l'un des étuis intégrés à son harnais : bien rangée, comme s'il n'avait pas l'intention de s'en servir avant un moment. Et moi je papillonne soudain des yeux, médusée.
"Quoi ? Qu'est-ce que tu viens de dire ? L'apocalypse est..."
"Enrayée. Avortée. Finito. L'oeil de verre trouvé par Cinq a retrouvé son orbite, et son propriétaire était déjà neutralisé par plus d'objets perforants que tout ce dont j'ai toujours rêvé".
"Harold Jenkins ? C'était bien lui ? Le soupirant de Viktor ?"
Diego chasse cette pensée d'un retroussement de narines.
"Un psychopathe, crois-moi, et j'en ai vu. Viktor a manifestement pu s'échapper, il reviendra peut-être ici".
Je prends un moment pour intégrer ce que Diego me dit, mon esprit incapable de digérer que la terreur qui me noue la gorge depuis des jours n'aurait soudain plus lieu d'être. C'est ainsi ? Vraiment, c'est terminé ? Cinq et ses équations avaient raison : il suffisait d'éliminer ce maillon de la chaîne causale, pour que l'apocalypse ne se produise plus ?
"Alors..."
J'en cherche mes mots.
"C'est tout ? Je vais juste... descendre prendre un café, aller bosser, et nous reprenons tous nos vies là où nous les avons laissées ?"
D'un coup, j'ai l'impression qu'un grand vide vient de remplacer le néant de la Fin. Parce que je n'avais plus envisagé de poursuite à ma vie, depuis une semaine. Parce que je dois me réhabituer abruptement à la perspective de vivre encore des années. Vraiment, fréquenter les Hargreeves pourrait me faire perdre la boule, et je passe une main épuisée sur mon front tandis que Diego range son chiffon à lustrer ses lames.
"En ce qui me concerne : absolument. J'ai assez donné. Je vais passer dire au revoir à Maman, puis ciao la compagnie".
Il se baisse et refait ses lacets.
"J'ai des affaires personnelles à régler".
Je sais qu'il mettait même en doute la parole de Cinq. Qu'il n'était pas complètement convaincu d'être en train de lutter contre une menace réelle. Et à présent, il s'apprête à retourner à ses activités de vigilante : à continuer de passer ce harnais pour protéger les gens modestes de la cambriole, parce que c'est tout ce qu'il pense savoir faire. Parce qu'il ne sait pas respirer sans rechercher l'acte de bravoure, ainsi dressé par son père. Anonyme. Et absent.
"Diego, est-ce que tu..."
Je me lève, je tente de faire un pas vers lui, mais il est déjà en train de lever les voiles.
"Tu ne vas pas les revoir ? Tes frères et soeurs ? Tout va recommencer comme avant entre vous aussi ?"
Il attrape un sac dans lequel il avait laissé un rasoir et d'autres affaires de toilette.
"À chaque fois que je les croise, un morceau de ma vie supplémentaire se fait décaniller, et ce n'est pas une image".
Son regard brun vibre : ce n'est pas une image. Mais il ajoute déjà plus bas :
"J'ai mieux à faire dans cette ville que de regarder cette famille vriller"
Mes épaules sont un peu basses, et je reformule ce qui compte en réalité vraiment à mes yeux.
"Est-ce que tu garderas contact avec Klaus ?"
Je devrais rester en dehors de ça, mais je l'ai vu revenir paradoxalement à la vie, cette semaine, malgré tout ce qui lui est arrivé - malgré tout ce qui nous est arrivé - et ce pour une raison limpide à mes yeux aujourd'hui : Klaus a besoin de cette famille, aussi dysfonctionnelle soit-elle. Il aime ses frères et soeurs, et Diego particulièrement.
Son pas s'arrête un quart de seconde sur le palier du couloir, entre deux affiches montrant comment frapper un ennemi au plexus solaire. Il plisse les yeux, il me regarde, et avant de disparaître pour de bon pour trouver Grace où qu'elle soit, il lâche en me ramenant à la réalité des relations entre les Hargreeves en dépit de mes espoirs :
"J-je n'sais pas".
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11:21
Dans mon assiette, trône une tartine de pain grillé, dont l'odeur se mêle à celle du café dans le 'Salon des Enfants'. Est-ce pour les nouvelles portées par Diego, j'ai un peu faim, et je ressens le besoin de grignoter quelque chose avant de partir pour la quincaillerie.
Je me sens presque ivre de possibilités, maintenant que l'imminence de l'apocalypse s'éloigne, et je me sens ébranlée. Ai-je vraiment envie de reprendre ma vie d'avant ? De quoi souhaiterais-je vraiment que l'avenir soit fait, puisqu'il semble y en avoir un ? J'avais sous-estimé l'impact que pouvait avoir cette réouverture des possibles. Mais soudain, un chuintement familier interrompt mon train de pensée.
*Crac !*
Cette fois, ce n'est pas mon propre déplacement qu'accompagne le déchirement de l'air : je sais déjà qui vient d'arriver à la longue tablée, avant même de relever les yeux. Des chaussettes hautes bien tirées, des gestes toujours aussi nerveux, une mine paradoxalement satisfaite et déroutée. J'arque un sourcil. Cinq vient d'apparaître en tenant dans ses bras le demi-mannequin chauve qu'il trimballe partout et l'installe présentement sur l'une des chaises en bois.
*Crac !* Il se téléporte à la machine à café et prend deux tasses qu'il remplit sans plus de formalités. Crac ! Sa main saisit le sucrier sur l'étagère du milieu. Crac ! Il revient à son mannequin, qu'il sert avec une forme de délicate attention. Il sucre son café à elle, mais pas le sien. Puis il s’assoit, et daigne enfin me regarder.
"Tu es au courant, pour la mort de Jenkins", me dit-il sans s'encombrer de salutations matinales, ce qui ne me choque même plus, venant de lui. Le matin, le soir, sont des concepts qui ne valent que pour les gens voyant le temps de manière linéaire, et il n'est pas de ceux-là. J'inspire.
"Diego m'a raconté".
Je mords dans mon sandwich, observant la façon dont il lisse la tunique à pois de sa protégée de résine. Ou de plâtre, je ne sais pas. Et je demande, prudemment :
"Cinq. Qui l'a tué ?"
La mort d'un homme n'est jamais une bonne nouvelle, et je n'aime pas la bribe de soulagement coupable qui agrippe ma poitrine à chaque fois que je songe que l'apocalypse est consécutivement enrayée. Cinq fronce imperceptiblement les yeux, parce que la question que je pose le taraude, lui aussi.
"Je ne sais pas", dit-il un peu sombrement. "Rien ne nous a permis de remonter une piste, dans sa bicoque vintage. Manifestement quelqu'un qui lui en voulait de façon létale, et qui avait une passion pour le tiroir à couverts et à ustensiles tranchants. Mais qui ? Je ne sais pas, et c'est ça qui m'inquiète. Que quelqu'un l'ait 'terminé', alors que la Commission essayait de le protéger".
Je ne veux pas imaginer sa fin. Je n'ai pas le flegme entraîné des anciens membres de l'Umbrella Academy, face aux dénouements sanglants. Je cligne simplement des yeux, et Cinq ajoute :
"Il n'était pas prévu que quelqu'un d'autre que moi veuille le tuer".
J'avoue me sentir un peu mal à l'aise autour de ces considérations assassines, mais le résultat est bel et bien celui que Cinq espérait, peu importe l'identité de l'assassin, alors je mâche en tentant de ne pas m'affoler.
"Peut-être qu'il a été tué par quelqu'un qui voulait aussi empêcher l'apocalypse ? Parce que tu as ce que tu voulais : maintenant elle n'aura plus lieu".
En prononçant ces mots, l'euphorie d'avoir le droit de continuer à vivre me saisit de nouveau, plus fort encore, au point que la machine à café crache un trait de vapeur, et que le grille-pain s'emballe. Mais le visage de Cinq, lui, reste impassible. Sérieux. Presque fermé, alors je fronce légèrement mes sourcils.
"Pourquoi... pourquoi tu n'es pas plus content que ça ?"
Je ne comprends pas cette mine, ces tics nerveux qui le parcourent, la façon dont il regarde son mannequin comme si - elle - le comprenait et pas moi.
"Delores", lui dit-il. "Je sais que tu n'aimes pas mes équations. Mais est-ce que tu crois qu'on lui explique ce qui arriverait si on tuait le moucheron... ~juste après~ qu’il ait tapé dans l’œil du cheval ?"
J'arque un sourcil.
"Quoi ?"
Cinq pose sa main sur l'épaule du mannequin qu'il vient de nommer 'Delores', et se relève lentement pour mieux se pencher vers moi.
"Je reformule. Jenkins était l'allumette, j'avais parié que de la briser empêcherait la bombe d'exploser. Mais que se passerait-il, Rin... Que se passerait-il si l'allumette se trouvait brisée APRÈS avoir incendié la mèche de la bombe ?"
Je me tasse un peu sur ma chaise. Je crois que je commence à en avoir marre des métaphores funestes. Marre de l'apocalypse, surtout si le principal facteur vient d'en être éliminé. Peut-être que je suis en train de développer le même scepticisme, et la même lassitude que Diego, parce que j'ai envie de retrouver ces foutus espoirs, et ce foutu optimisme que Klaus m'accusait récemment d'avoir perdus. Je ne sais même pas comment Cinq me les a fait oublier.
"Oui, bien sûr", dis-je un peu sarcastiquement, "peut-être même qu'il y a toute une boîte d'allumettes, allumées en chaîne par autant de moucherons. On peut toujours imaginer le pire, Cinq, mais pourquoi cette fois ?"
"Delores, je t'interdis de lui donner raison".
Je soupire. Vraiment, il n'a pas eu d'autre horizon que la fin du monde depuis trop longtemps, et semble ne pas pouvoir s'en détacher.
"Cinq", lui dis-je plus calmement, "tu te rends quand même compte que c'est un mannequin ?"
Avec une rapidité relevant presque encore de l'instantané, il me fixe de ses petits yeux bleus, comme s'ils allaient me transpercer. J'ai conscience que ma question est très directe, presque brusque, et que personne n'a certainement encore osé la lui poser en ces termes, depuis son arrivée. Mais c'est ainsi : il n'y a qu'à passer dix minutes avec Granny pour réaliser d'où me vient cette 'sincérité'.
Je ne saurais dire si son air est triste ou heureux, lorsqu'il regarde à nouveau 'Delores'. Et elle, le regarde fixement tout simplement parce qu'elle a été moulée comme ça, de la même façon qu'un horloge cassée donne l'heure correcte, deux fois dans la journée.
"Son nom est Delores", réaffirme-t-il, comme si ce patronyme avait le pouvoir de lui donner la vie qu'elle n'a pas.
Un affect ironique mais touchant, de la part de celui qui a lui-même refusé de recevoir un prénom de la part de sa mère, qui est elle-même un robot. Je bois un trait de café. Oui, vraiment, les Hargreeves me rendront dingue. C'est peut-être déjà le cas.
"Tu y es vraiment attaché".
C'est un fait. Je le vois comme je le vois lui, et la tendresse surprenante dont il fait preuve pour cet être inanimé. À la façon dont il plisse les yeux, je vois qu'il n'aime pas parler de ça. Mais surtout, qu'il y a plus. Nettement plus que l'entichement douteux d'un jeune vieillard pour un être synthétique. Il ne dit d'abord rien, il regarde dans son café, puis - par la forme de confiance qu'il a fini par m'accorder cette semaine - il finit par concéder :
"Delores m'a tout simplement sauvé".
Je penche la tête, attentive et consciente de la vraisemblable rareté des confidences qu'il s'apprête à faire.
"Je l'ai récupérée dans les décombres du grand magasin des Gimbel Brothers. Elle ne m'a jamais abandonné, et pourtant il s'est écoulé trente ans".
Ainsi, après l'apocalypse, ce mannequin est la seule présence humanoïde à laquelle Cinq ait eu accès. Je ne peux qu'imaginer ce que c'est. Je vois déjà la solitude et la souffrance de gens pourtant en apparence très 'entourés'. Je ne peux imaginer clairement ce que c'est que d'être seul, au sens le plus pur et terrible du terme : le dernier humain au milieu des décombres d'un monde effondré. Et Cinq glisse à nouveau sa main sur son épaule froide et rigide.
"Elle a toujours regardé d'un oeil critique la façon que j'avais de me perdre dans les bouquins de physique de la bibliothèque d'Argyle, ceux qui avaient été sauvés. Parce que j'y passais tout mon temps, à calculer, encore et encore. Mais elle savait pourquoi je le faisais. Elle désapprouve aussi la gnôle, mais elle m'a aussi toujours laissé picoler".
Je souris. Delores est bien la preuve que Cinq a une conscience, derrière son épaisse couche d'obsession.
"Tu l'aimes vraiment, n'est-ce pas ?"
C'est une question étrange, qui pourrait sembler vouloir le conforter dans sa folie, mais c'est ce que je sens, à la seule façon qu'il a de lisser le tissu troué par balles de son chemisier. Il me semble que cette conséquence de sa solitude est un prix à avoir payé, mais un prix beau et touchant, finalement, un signe de sa propre humanité. Je lui souris. Mais alors, contre toute attente, il me donne une réponse bien loin d'être celle que j'attendais.
"Oui, et je l'ai fait exprès".
Je reste un instant interloquée, au-dessus de mon café. Les yeux rivés sur lui, puis sur Delores, comme si elle allait elle-même m'éclairer.
"Comment ça ?"
Cinq soupire, comme si ce qu'il s'apprêtait à dire allait rompre une forme de sortilège qu'il se serait lui-même envoyé. Comme s'il était à la fin de quelque chose. Et il la regarde, cette fois d'une façon plus détachée.
"Quand je me suis retrouvé seul, après vous avoir enterrés..."
Mes sourcils se pincent. À chaque fois, j'ai plus de mal à entendre ceci.
"... j'ai assez vite compris que j'allais dévisser".
Je ne dis rien, et je veux bien le croire, que Cinq ait réalisé quelle folie l'attendait au tournant des décombres fumants. Combien de temps peut tenir un esprit humain seul, dans ces conditions ? Est-ce que ceci se compte en jours, en mois, en années ? Seul, avec pour seul espoir de revenir en arrière une pile de livres de physique à moitié brûlés, et un pouvoir instable, ne garantissant aucun retour certain à son ancienne réalité ? Il s'appuie sur le dossier de sa chaise, me fixant presque calmement maintenant.
"Je suis allé délibérément la chercher aux Gimbel Brothers. Je l'ai trimballée partout, je n'ai jamais cessé de la regarder. Je savais. Je savais que j'allais finir par l'aimer. J'ai fait en sorte que ça arrive".
Il a presque l'air douloureux, en disant ça, mais à la fois satisfait.
"Parfois, tu sais, une folie manoeuvrable peut permettre de continuer à fonctionner".
J'ouvre les yeux, avec un peu de peine. C'est ainsi ? Plutôt que de sombrer dans la démence de l'éternelle solitude, Cinq a préféré se choisir une folie modérée, qu'il pouvait contrôler ? Elle est ce qui lui a permis de tenir, et de finalement revenir. Je crois que moi aussi je commence à aimer Delores.
"Je comprends", lui dis-je, parce que c'est absolument vrai. "Et je comprends que tu aies du mal à te détacher de la fin du monde, à présent qu'elle est finalement enrayée, parce que depuis tes treize ans, ça a été ton seul horizon, et ta seule raison d'être".
Il ne dit rien, et je sais à ce silence que j'ai un peu trop bien résumé la situation. Il inspire, hésite, puis marmonne :
"Klaus m'a traité de junkie de l'apocalypse tout à l'heure".
"Il a dit ça ?"
"Il m'a dit de lâcher prise. Je déteste relever de son champ d'expertise".
Je ris doucement. Au final, Cinq n'est vraiment pas si différent de Klaus, dans sa logique de survie. La différence est qu'il crée ses propres objets de dépendance, et qu'il le fait en donnant l'impression d'avoir passé trois doctorats.
"Vois le bon côté, ton sevrage peut commencer. Qu'est-ce qui te permettrait de ranger cette apocalypse au tiroir, et de te libérer l'esprit pour aller de l'avant ?"
Il réfléchit, sans faire semblant, puis boit une rasade de café.
"Avoir une solution de backup ultime au cas où on se ferait quand même surprendre. Si j'avais ça, alors peut-être que je pourrais penser à autre chose. Peut-être".
Un rire discret m'échappe. Ce n'est sûrement pas ce que Klaus espérait, mais ça ressemble tellement à Cinq. Il lui faut une sorte de ceinture de sécurité, pour pouvoir conduire en toute tranquillité.
"Quel genre de backup ?"
Il réfléchit, à voix haute.
"Si jamais le moucheron était vraiment mort après avoir heurté l'oeil du cheval... si jamais l'allumette avait été brisée après avoir incendié la mèche de la bombe... si nous étions par hasard dans cet entre-deux où les conséquences vont quand même arriver..."
Je lève les yeux au ciel, mais il termine.
"... Nous devrons nous échapper. Laisser derrière nous la désolation, pour chercher à tout réparer en amont.
Il ne dit rien pendant un instant, il me regarde, et soudainement, comme si mon visage venait de lui provoquer un eurêka, je vois les rouages de son cerveau se remettre à tourner. Il prend une grande inspiration, son nez levé comme à chaque fois qu'il a une brillante idée.
"Rin, à nous deux..."
Il pose sa tasse et pose ses mains à plat sur la table.
"Nous pouvons déplacer toute la famille. Conjuguer ton pouvoir et le mien... est le seul moyen de créer une courbure dans l'espace-temps assez massive pour ça".
Ma main glisse le long de ma tasse, et reste inerte sur le bois de la table. À nous deux ?
"Je... Cinq, tu sais bien que..."
"Je sais, je sais que tu ne l'as jamais fait. Et je sais ce que tu penses du voyage dans le temps. Mais - Rin - face à l'apocalypse ? Est-ce que ce n'est pas la seule option à considérer ?"
Ma bouche demeure entrouverte, parce qu'il a raison. Je n'aurais plus rien à perdre, si tel était le cas. Comme Klaus quand il a repris cette mallette pour revenir du Vietnam, sans n'avoir plus rien à faire du temps et du lieu où elle l’emmènerait. En dernier recours... oui. Oui, je le ferai.
"À deux... avec une novice... est-ce que ça n'est pas encore plus risqué ?"
Je sens immédiatement que ma question touche juste, mais les yeux de Cinq brillent malgré tout.
"Tu as raison, à deux il y a encore plus de chances de se retrouver dispersés. Mais seul, je n'ai purement et simplement aucune chance de pouvoir nous emmener tous : le compromis doit primer".
J'en tremblerais presque, mais Cinq est décidé à me prouver que cette porte de sortie reste une possibilité.
"Tu te rappelles de la façon dont tu as décrit nos sauts quand nous nous sommes rencontrés : verrouiller, déclencher. Je verrouillerais la destination et nous déclencherions ensemble. Il faudrait par contre nous assurer que tout le monde soit en contact, comme au cabanon du lac quand nous avons bougé Allison et Diego".
Nous l'avons déjà fait. Seul le facteur temporel changerait lourdement. Et je soupire.
"Comment choisir la date d'arrivée ? C'est tellement imprévisible, tu l'as dit toi-même… surtout vers le passé".
Il pianote avec ses doigts sur son menton.
"Je ne pense pouvoir choisir la destination. Il me faudrait au moins une semaine pour calculer les paramètres. Mais au fond, la précision est-elle indispensable ? Il faut que ce soit dans le passé, pour pouvoir agir, et avant notre naissance, sinon un paradoxe se produira. Si elle est antérieure, la date importe peu. D'ailleurs, je pressens que l'espace-temps aura gardé une empreinte de la dernière époque dans laquelle j'ai existé, et qu'il tentera de me réinjecter dans ces eaux-là".
"C'était en quelle année ?"
"1963".
"Wow".
Les années soixante. Kennedy. Le premier homme sur la Lune. La lutte pour les droits civils. Le Vietnam, mon dieu, ~encore~. Woodstock. L'essor nucléaire, et ces foutus Beatles... Mes yeux se faisant éloquents.
"J'espère vraiment que l'apocalypse, c'est terminé".
Je ne crois pas qu'aucune époque de l'histoire du monde soit pire qu'une autre. Mais au moins, au temps présent, j'avais eu l'occasion de m'habituer.
"Bon. Pas de panique : après tout, ce n'est qu'un plan B. Pour te permettre de lâcher prise. On était d'accord, n'est-ce pas ?"
Il me regarde fixement, et j'ajoute avant qu'il puisse objecter :
"Tu continues trop à y penser. Trouve-moi autre chose, maintenant, quelque chose d'agréable pour t'occuper !"
Il secoue la tête.
"M'adonner à une heure de calcul stochastique quantique, et faire mon lit au carré ?"
Je soupire.
"Par pitié, Cinq !"
Il achève son café d'un coup, puis baisse ses épaules comme s'il cédait enfin.
"Boire quelques margaritas, même si Delores désapprouvera..."
Il la regarde, puis me regarde moi.
"Et lui rendre sa liberté, à l'endroit qui lui revient de droit".
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Notes :
J'ai voulu vous livrer ici mon avis sur ce qu'est Delores pour Cinq. Il me semble bien simpliste qu'il ait passivement perdu la raison, sous le coup de la solitude. Connaissant Cinq, il me semble très probable qu'il puisse l'avoir calculé.
J'avais en tout cas envie d'insérer ce chapitre ici, pour qu'on comprenne mieux le moment où Cinq va rapporter Delores au magasin, dans cet épisode.
Nous savons tous comment va se terminer cette saison, ce qui est à la fois plaisant et tragique, c'est de voir les choses inexorablement se dérouler. Nous savons ce qu'il adviendra de ce 'plan B'. Rin a intérêt à prendre goût aux sixties.
Tout commentaire fera ma journée ! ♡