Une rose abandonnée
CHAPITRE 4 | À découvert
Bella
J'avais choisi l'endroit avec le soin qu'on met à choisir un champ de bataille.
C'était une clairière haute, sur le flanc est d'une colline pelée que les bûcherons avaient rasée des années plus tôt et que la forêt n'avait pas encore tout à fait reprise.
De jeunes sapins y montaient par endroits, épars, trop maigres pour cacher quoi que ce soit. Le reste n'était qu'herbe rase, souches grises et cailloux, out autour, sur trois côtés, le terrain descendait à découvert, si bien que je voyais venir n'importe qui à plus d'un kilomètre. Dans le dos, la lisière des grands arbres : ma sortie. Si Carlisle arrivait accompagné, si une seule autre silhouette se détachait sur la pente, j'aurais le temps de disparaître avant qu'aucun d'eux ne m'atteigne.
Je m'étais postée là avant l'aube. Linton dormait contre moi, calé dans le repli de mon manteau, sa joue tiède contre ma clavicule, et je le sentais respirer à ce rythme lent qui n'était qu'à lui. Je n'avais pas voulu le laisser ailleurs. Je ne le laissais jamais ailleurs.
J'avais transmis le rendez-vous deux nuits plus tôt, à ma façon. J'étais redescendue jusqu'aux abords de la grande maison de verre, sans m'approcher assez pour qu'on me cerne, et je m'étais arrêtée à la limite de ce que des oreilles comme les nôtres pouvaient saisir. Je n'avais pas eu besoin d'élever la voix. J'avais simplement parlé, dans le noir, à la forêt vide, sachant qu'ils m'entendraient comme si j'avais été au milieu de leur salon.
« La colline rasée, à l'est, au-dessus du vieux chemin forestier. Dans deux jours, à l'aube. Carlisle seul. »
Puis j'étais partie sans attendre, avant qu'aucun d'eux ait pu sortir, avant qu'Alice, qui ne me voyait pas mais qui devinait tant de choses, ait pu deviner par où je m'en allais. C'était puéril, peut-être. Ils auraient pu me suivre, me traquer, m'encercler. Mais ils ne l'avaient pas fait. Je l'avais parié, et j'avais gagné : ces gens-là ne chassaient pas. C'était toute la différence entre eux et ce que j'avais fui.
Le ciel pâlissait à présent au-dessus des montagnes, un gris laiteux qui ne deviendrait jamais tout à fait du jour. Pas de soleil. Tant mieux. Le soleil aurait fait briller ma peau, et je n'avais pas envie qu'on me voie scintiller comme une chose précieuse.
Je n'étais pas une chose précieuse. J'étais une combinaison sombre fermée jusqu'au cou, des gants, des yeux qu'aucune chasse ne suffisait plus à éteindre, et un enfant impossible serré contre une poitrine refaite par le venin.
Il arriva à l'heure dite.
Je le vis de loin, une silhouette claire qui montait le vieux chemin d'un pas régulier, ni trop lent ni trop pressé, les mains visibles, écartées du corps. Il avait compris, lui aussi, comment on approche quelqu'un qui a peur. Je le regardai gravir toute la pente sans bouger, sans baisser ma garde, scrutant la forêt derrière lui, les flancs de la colline, le ciel même, cherchant la trahison qui ne vint pas. Il était seul. Vraiment seul.
À cinquante mètres, il s'arrêta, comme s'il sentait la limite que je n'avais pas tracée, et il attendit que je lui fasse signe d'avancer.
« Vous pouvez venir », dis-je. « Pas plus près que dix pas. »
Il hocha la tête et reprit sa marche, lente, et s'immobilisa à la distance que j'avais dite, à dix pas, les mains toujours ouvertes. De près, dans cette lumière sans ombre, je vis ce que la pénombre du salon m'avait caché l'autre nuit : il était fatigué. Il avait beaucoup vécu, et beaucoup perdu, il en portait le poids avec une dignité qui, malgré moi, serra quelque chose dans ma poitrine.
« Merci d'être venue », dit-il.
« Je ne suis pas venue pour vous. » Ma voix sortit plus dure que je ne le voulais. « Je suis venue pour lui. »
« Je sais. » Il ne s'en offusqua pas. « C'est une bonne raison. Peut-être la meilleure qui soit. »
Linton remua dans son sommeil, dérangé par les voix, mais ne s'éveilla pas. Je sentis Carlisle suivre le mouvement des yeux, et je vis sa main, le long de son corps, se contracter à peine, de cette envie de médecin qui veut toucher, mesurer, comprendre. Mais il ne fit pas un pas de plus. Alice et Jasper avaient dû transmettre mes instructions.
« Tu voulais me poser des questions », dit-il quand le silence eut assez duré.
Je posai ma question. Celle que je portais depuis trois mois, depuis la première fois que j'avais vu mon nouveau-né tendre la main vers un livre et tourner les pages.
« Qu'est-ce qu'il est ? »
Carlisle prit son temps. Il regarda Linton longuement, avec cette attention que je connaissais et qui, chaque fois, me ramenait à une autre attention, dans un autre lieu, sous une autre lumière. Puis il revint à moi.
« Je ne sais pas », dit-il.
« Vous avez trois cent cinquante ans. »
« J'ai trois cent cinquante ans, et je n'ai jamais rien vu, jamais rien lu, jamais entendu la moindre rumeur de ce que tu portes dans tes bras. »
Il dit cela sans détour, presque humblement.
« Un enfant qui respire et dont le cœur bat. Un enfant qui grandit. Un enfant né d'une femme qui était humaine quand elle l'a conçu et qui ne l'est plus. Chacune de ces choses, prise seule, est impossible selon tout ce que je sais de notre nature. Ensemble, elles sont… »
Il chercha le mot.
« Elles sont au-delà de l'impossible. Je n'ai pas de cadre, Bella. Je n'ai pas de mot. »
« Vous ne me croyez pas. »
« Je te crois entièrement. » Il y avait dans sa voix une fermeté soudaine qui me prit de court. « C'est précisément le problème. Je te crois, je le vois, j'entends battre son coeur d'ici, et tout ce que je croyais savoir me dit que cela ne peut pas être. Alors ce n'est pas toi que je mets en doute. C'est moi. C'est ce que j'ai passé trois siècles à tenir pour acquis. »
Ce n'était pas la réponse que j'attendais, et elle me déstabilisa plus qu'un refus. J'avais préparé mes défenses contre l'incrédulité, contre le soupçon, contre la voix qui me dirait ce n'est pas possible, qu'as-tu fait ?. Je n'avais rien préparé contre un homme qui se mettait lui-même en doute pour ne pas avoir à me mettre en doute, moi.
« Pourquoi grandit-il aussi vite ? » repris-je, et je m'en voulus d'entendre, sous ma propre voix, l'urgence que je m'étais juré de ne pas montrer. « Il a trois mois. Il a appris à marcher en une nuit, à lire en quelques jours, à parler trois langues. Est-ce que ça va s'arrêter ? Est-ce qu'un matin je vais me réveiller à côté d'un vieillard ? Est-ce qu'il va me dépasser, vieillir, mourir avant moi pendant que je reste figée à dix-sept ans pour l'éternité ? »
La question était sortie tout entière, avec tout ce qu'elle contenait de nuits de réflexion, et je l'entendis résonner dans l'air froid, nue. Je détestai m'être ainsi mise à découvert. Carlisle ne détourna pas les yeux.
« Je ne sais pas », dit-il encore, et chaque fois ces trois mots me coûtaient un peu plus, parce que chaque fois ils refermaient une porte. « Mais je peux te dire ce que la raison me souffle, si tu veux bien entendre une hypothèse plutôt qu'une certitude. Une croissance pareille ne peut pas se maintenir à ce rythme. Rien de vivant ne le pourrait, il aurait déjà l'âge d'un homme. Si je devais parier, et ce n'est qu'un pari, Bella, ne le prends pas pour autre chose, je dirais qu'il ralentit. Que ce qui te paraît vertigineux aujourd'hui s'apaisera, comme une fièvre retombe. Mais je n'en sais rien. Je te le donne pour ce que ça vaut, c'est-à-dire pas grand-chose. »
C'était peu. C'était presque rien. Et pourtant, dans le désert où je vivais depuis trois mois, ce maigre filet d'eau : il ralentira, peut-être, me fit l'effet d'une chose immense, je dus serrer les dents pour qu'il ne le voie pas.
Je sentis alors revenir cette sensation que j'avais cru laisser l'autre nuit, et qui me retrouvait ici, au milieu d'une colline ouverte aux quatre vents. La sensation d'être acculée. Non plus le dos à un mur, non plus le dos à un arbre, il n'y avait rien, autour de moi, que de l'herbe et du ciel, mais acculée tout de même, par l'évidence qui se refermait : il n'y avait pas de réponse. Pas chez lui. Pas chez le plus savant de tous. J'étais venue chercher des réponses pour mon fils, et je repartirais avec mes mains vides et la confirmation que ces mains-là étaient les seules au monde à le porter.
On peut être acculée par un manque comme par une menace. Je l'appris ce matin-là. Le vide aussi vous coince contre une paroi.
Et le pire, c'est qu'il le savait. Je le voyais sur son visage : il aurait donné cher pour avoir une réponse à me tendre, n'importe laquelle, de n'en avoir aucune lui faisait presque aussi mal qu'à moi. Deux ignorances, face à face, sur une colline pelée. Il n'y avait pas plus seuls au monde que nous deux, à cet instant.
« Suis-je autoriser à te demander la génèse de tout ça… » demanda-t-il doucement.
La génèse. Il avait choisi le mot le plus doux qu'il pouvait. Je sus quand même de quoi il parlait, et tout en moi se ferma d'un coup, comme une main qui se referme sur une braise.
Je ne lui dirais pas tout. Cela, c'était décidé depuis longtemps. Il y avait des choses que je ne dirais à personne, jamais, des choses qui n'avaient pas de mots dans aucune des langues que je connaissais et que mon fils connaissait, des choses qui vivaient sous ma combinaison, sur la peau que personne ne reverrait. Mais je pouvais lui donner des morceaux. Les bords. Le contour de la chose, sans la chose elle-même.
« On m'a enlevée », dis-je.
Le mot tomba entre nous, simple, et c'était déjà plus que je n'avais dit à quiconque depuis le début.
« Un mois après votre départ. On m'a enlevée chez mon père, dans la cuisine, une nuit. Je n'ai pas vu qui. Une ombre contre le mur, et puis le noir, je me suis réveillée enchaînée sur un sol froid. »
Je m'entendais parler d'une voix égale, lointaine, avec la voix de quelqu'un qui récite les faits d'une autre. C'était la seule façon.
« On m'a gardée des mois. Je ne sais pas combien exactement. Le temps n'avait plus de forme, là-bas. Et pendant tout ce temps, on s'est occupé de moi avec beaucoup de soin. »
Carlisle ne dit rien. Mais je vis, sur son visage, l'effort qu'il faisait pour rester immobile, pour ne pas laisser passer l'horreur qui montait en lui, et je lui sus gré de cet effort. Je détestais les gens qui hurlent d'horreur à votre place. Il se taisait. Il encaissait. C'était une forme de respect.
« De soin...», répéta-t-il, très bas, et ce n'était pas une question, c'était une douleur.
« Il y avait une femme. »
Je ne sais pas pourquoi je commençai par elle. Peut-être parce que c'était la seule que je pouvais nommer sans que tout le reste vienne avec. Les autres, les voix graves, les mains, celui dont le souffle dans mon cou me faisait encore me réveiller en sursaut alors que je ne dormais plus, ceux-là, je ne pouvais pas les approcher, même en pensée, même de loin. Mais elle. Elle, je pouvais.
« Une femme aux cheveux roux. »
Je sentis Carlisle se figer. Pas de surprise. De reconnaissance. Et cette reconnaissance, sur son visage, me confirma ce que je redoutais et espérais à la fois depuis que le nom avait remonté du fond de moi, l'autre nuit, accroupie dans leurs fougères.
« Elle aimait l'eau », dis-je.
Et avant que j'aie pu l'en empêcher, c'était là.
L'eau était noire et puante. Une vieille baignoire de fonte dans une pièce attenante, remplie d'une eau croupie où flottaient des choses que je ne voulais pas regarder. Elle m'y traînait par les cheveux quand l'envie lui prenait, et l'envie lui prenait souvent.
« Tu es tellement sale », disait-elle de sa belle voix claire, en me poussant à genoux contre le rebord glacé. « Tellement sale et répugnante. Regarde-toi. »
Elle posait sa main sur ma nuque, une main si froide, si dure, une main de statue, et elle enfonçait ma tête sous la surface. Je retenais mon souffle aussi longtemps que je le pouvais. Je comptais, dans le noir liquide, je comptais les secondes comme si les compter pouvait me donner prise sur elles. Puis mes poumons cédaient, ma bouche s'ouvrait malgré moi, et l'eau entrait, glacée, immonde, et le monde devenait une brûlure blanche. Au tout dernier instant, quand je sentais ma conscience se déliter, elle me ramenait à la surface. Pas par pitié. Pour recommencer. Elle attendait que je crache, que je tousse, que je reprenne assez de vie pour qu'on puisse me la reprendre, et elle replongeait.
Encore. Et encore.
Elle riait, parfois. Pas méchamment. C'était ça le pire. Elle riait comme on rit d'un jeu un peu bête mais agréable, et entre deux noyades elle me parlait de lui, de celui que je lui avais pris, de la façon dont il avait brûlé, et elle me disait que ce que je vivais n'était qu'un acompte, une toute petite avance sur ce qu'elle me devait.
Je revins à la colline. Au gris du ciel, à l'herbe rase, à Carlisle immobile à dix pas. Je ne savais pas combien de temps j'étais parti. Quelques secondes, peut-être. Pour ces souvenirs-là, le temps fonctionnait comme là-bas : il n'avait plus de forme.
Je m'aperçus que j'avais resserré mes bras autour de Linton au point de risquer de le réveiller. Je desserrai mon étreinte, doucement, un muscle après l'autre.
C'est pour ça que je n'aime plus l'eau, avais-je envie de répondre.
Carlisle ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, son calme avait changé de nature : il était devenu cette chose dure et froide que prennent les gens doux quand on leur a confirmé le pire.
« Victoria », répéta-t-il. « Tu en es sûre ? »
« On n'oublie pas un visage pareil. Et l'autre nuit, sous votre fenêtre, j'ai entendu Alice parler d'une femme aux cheveux roux qu'elle voyait dans ses visions. Alors j'ai su. J'avais déjà su, je crois, sans vouloir le savoir. »
« Sous notre fenêtre. » Une ombre de quelque chose passa sur son visage, pas de la colère, de la peine. L'idée que j'étais venue, que je m'étais cachée dans le noir pour les écouter, plutôt que de frapper à leur porte. « Tu nous écoutais. »
« Je vous surveillais. Ce n'est pas pareil. »
Il accepta la correction sans broncher.
« James était son compagnon », dit-il après un silence. « Le traqueur, dans la clairière. Celui que nous avons… arrêté, ce jour-là, pour te protéger. » Il choisissait toujours les mots les plus doux : arrêté, pour dire mis en pièces et brûlé. « Les nôtres, quand ils s'attachent, s'attachent pour des siècles. Une perte pareille ne s'efface pas. J'aurais dû y penser. Nous aurions tous dû y penser. Nous t'avons crue à l'abri parce que nous étions partis, et nous t'avons laissée seule au moment précis où tu étais le plus en danger. » Sa voix se brisa très légèrement sur le dernier mot. « C'est impardonnable. Je ne te demande pas de me pardonner. Je veux seulement que tu saches que je le sais. »
Je ne dis rien. Qu'aurais-je pu dire ? Qu'il avait raison ? Qu'ils m'avaient livrée à elle, sans le vouloir, en croyant me sauver ? Que pendant des mois, dans le noir, j'avais haï chacun d'eux d'un nom à la fois, et lui parmi les autres ? Ou bien la vérité plus laide encore : qu'apprendre, l'autre nuit, qu'ils ne savaient rien, qu'ils ne m'avaient pas abandonnée par calcul mais par aveuglement, avait été presque pire, parce que ça m'enlevait jusqu'au droit de les haïr proprement ?
Je gardai tout cela pour moi. Il y avait déjà bien assez de choses à découvert sur cette colline.
« Elle me cherche encore. », dis-je, parce qu'il fallait qu'il le sache, parce que c'était lui que j'avais choisi pour porter ce poids avec moi.
Je le vis accuser le coup, et derrière lui, mentalement, rassembler sa famille, mesurer la menace, calculer. C'était un homme qui, face au danger, redevenait solide. La fatigue avait quitté son visage. À la place, il y avait quelque chose que je n'avais pas vu chez lui jusque-là : la résolution.
« Que comptes-tu faire ? »
J'aurais voulu lui répondre mais la vérité, c'est que seule la fuite m'attendait. Je n'avais pas de plan, pas de défense si ce n'est courir plus vite.
« Attendre qu'elle se lasse » murmurrais-je, faute de meilleur plan.
« Laisse moi te proposer notre aide. C'est notre erreur. Laisse nous vous protéger maintenant. Toi et ton fils. Si tu es sa cible, elle reviendra sans cesse. »
Les mots entrèrent en moi comme une lame froide, sans douleur d'abord, juste cette sensation glacée qui précède la douleur. Je n'avais pas pensé à ça.
J'étais sa cible. Pas Linton. Moi. Uniquement moi.
J'avais pensé à le protéger de mille dangers : je n'avais pas pensé que le danger, c'était peut-être de se tenir trop près de moi.
« Il est plus en sécurité avec moi qu'ailleurs », dis-je, mais ma voix avait perdu de son assurance, et nous l'entendîmes tous les deux.
« Mais tu ne peux pas le protéger seul. »
Bien sûr, parce que le danger reviendrait toujours vers moi. Humaine, il m'avait souvent dit que j'étais un aimant à problème. C'était peut être ça mon don. Prendre le danger pour moi. Le problème, c'est qu'il y avait toujours des dommages collatéraux.
Et c'est à ce moment précis, comme si le monde avait voulu répondre me prouver la véracité de mes pensées, que le fil tira.
Pas le rappel discret des derniers jours. Pas l'effleurement du bord de la rivière. Un coup. Une traction brutale, venue de l'ouest, à travers tout mon corps, qui me fit pivoter d'un quart de tour vers la forêt avant même que j'aie compris que je bougeais. Mes jambes s'étaient tendues, prêtes à partir, à courir vers là-bas, vers ce point dont je ne savais rien et qui me voulait, et pendant une seconde, une seconde de pur vertige et d'horreur, je sentis mon propre corps cesser de m'appartenir.
Je serrai Linton contre moi de toutes mes forces. Il dormait toujours, mais quelque chose en lui dut percevoir l'orage, car il remua, et au contact de son petit corps qui se redressait la traction reflua, comme une vague qui se retire, me laissant tremblante au milieu de l'herbe, le souffle inutile haché.
Carlisle n'avait pas bougé, mais tout en lui s'était tendu.
Et soudain, debout sur cette colline, mon fils endormi contre ma poitrine, je vis la scène que je n'avais jamais voulu voir.
Je vis le fil me prendre, un jour, plus fort que cette fois, plus fort que je ne pourrais résister. Je vis mon corps partir vers l'ouest, vers ce qui m'appelait, mes bras s'ouvrir, et Linton tomber. Ou pire : Linton emporté avec moi, droit dans la gueule de la chose qui me tirait. Je vis ce qui arriverait à mon fils le jour où mon propre corps cesserait de m'obéir alors que je le tenais.
L'horreur de cette image me coupa les jambes. Je dus faire un pas pour ne pas tomber.
« Bella ? » Carlisle avait avancé d'un pas, instinctivement, et s'était arrêté net, se rappelant la règle. « Parle-moi. »
« Il y a quelque chose qui me tire. » Les mots sortirent enfin, arrachés. « Je ne sais pas ce que c'est. Je ne sais pas d'où ça vient. Ça vient de l'ouest, de la forêt, et ça me veut, et par moments c'est plus fort que moi. La plupart du temps c'est supportable. Mais des fois, comme à l'instant, j'ai l'impression que si je n'avais pas eu un point d'ancrage, je serais partie. J'aurais marché jusqu'à là-bas sans pouvoir m'arrêter. »
Je n'avais pas dit que le point d'ancrage, c'était Linton. Je ne le savais pas vraiment moi-même, pas avec des mots, pas comme une certitude. Mais une part de moi, plus vieille que les mots, l'avait toujours su : que c'était quand il était contre moi que la traction se taisait. Que mon fils, sans rien faire, me retenait au monde.
Et c'est précisément cette certitude obscure qui, en cet instant, se retourna contre moi pour me poignarder.
Parce que si Linton me retenait, si c'était son poids contre ma poitrine qui m'empêchait de partir, alors le jour où la traction serait trop forte, où elle l'emporterait sur lui, je tomberais en l'emmenant. Mon ancre deviendrait mon fardeau. Et lui, mon fils, l'enfant que je portais pour me sauver, je le porterais droit dans l'abîme.
« Carlisle. »
Je n'avais jamais prononcé son nom. Je l'entendis sortir de ma bouche, je le vis l'entendre, et je vis qu'il comprenait qu'il se passait quelque chose, parce qu'on ne donne pas le nom de quelqu'un pour rien, surtout quand on est moi.
« Près de vous, derrière vous tous. Nous serons à l'abri de Victoria ? »
Il hésita, sentant le sol se dérober sans savoir encore où il menait.
« Oui. Et je le pense. »
Je baissai les yeux sur mon fils. Sur son visage tranquille, sur ses cils longs, sur la peau mate qu'il tenait d'un homme dont je ne dirais jamais le nom, sur le petit cœur qui battait sous ma paume son rythme impossible. Je le regardai comme on regarde une chose pour la dernière fois, et c'était bien ça, et je le savais, et chaque seconde où je continuais de le tenir était une seconde volée à ce que je m'apprêtais à faire.
« Cette offre a-t-elle une condition ? »
Tout avait un prix dans cette vie.
« Non, bien sûr que non ! »
« Alors prenez-le. »
Le mot tomba sur la colline et le monde s'arrêta.
Carlisle ne bougea pas. Il me fixait, immobile, comme s'il craignait qu'un geste de trop ne brise la chose impossible qui venait de se produire.
« Bella… »
« Ne discutez pas. » Ma voix tremblait, et je la haïssais de trembler, et je serrai les dents pour la tenir. « Écoutez-moi, parce que je ne le dirai qu'une fois, et que chaque mot me coûte plus que vous ne pouvez l'imaginer. Victoria me cherche, moi. Tant qu'il est avec moi, il est sur sa route. Et il y a cette chose qui me tire, que je ne contrôle pas. Si elle me prend pendant que je le porte… » Je ne pus pas finir. Je n'avais pas besoin de finir. « Le seul endroit au monde où il échappe à la fois à elle et à moi, c'est loin de moi. »
« Tu n'es pas obligée de faire ça. » Carlisle avait la voix de quelqu'un qui plaide, c'était étrange, et terrible, de l'entendre plaider pour que je garde mon propre enfant. « Viens, toi aussi. Reste. Nous vous protégerons, toi et lui, ensemble. Tu n'as pas à t'en séparer pour le sauver. »
« Si. » Et c'était vrai, et c'était ce qui me brisait. « Parce que le danger, c'est moi. C'est ce qu'elle veut, c'est ce qui me tire, c'est tout ce que je traîne. Si je reste près de lui, je le garde près du danger. La seule façon de le mettre à l'abri, c'est de mettre à l'abri de moi. »
Je détachai mon manteau. Lentement. Mes mains ne tremblaient plus, maintenant ; elles étaient devenues très calmes, de ce calme effrayant des gestes qu'on n'a pas le droit de rater. Je sortis Linton du repli de tissu où il avait dormi contre mon cœur depuis le premier jour de sa vie, et le froid se précipita aussitôt à la place qu'il laissait, un froid qui n'avait rien à voir avec la température.
Il s'éveilla dans mes bras tendus. Ses yeux bruns s'ouvrirent, cherchèrent les miens, et y lurent quelque chose qu'aucun enfant ne devrait avoir à lire sur le visage de sa mère.
« Maman ? »
« Écoute-moi, mon cœur. » Je m'agenouillai pour être à sa hauteur, le tenant à bout de bras, incapable de le ramener contre moi parce que si je le ramenais je ne pourrais plus jamais le lâcher. « Tu te souviens du médecin ? Carlisle. »
Il regarda Carlisle, puis revint à moi, et la peur monta sur son petit visage, cette peur que je lui avais juré de tenir loin de lui pour toujours.
« Tu vas rester avec lui un moment. Tu vas être en sécurité. Tu vas avoir une maison, des étagères pour tes livres, et des gens autour de toi qui te protégeront. »
« Et toi ? »
Je ne pus pas mentir. Pas pour ça. Pas pour la dernière chose.
« Moi, je dois m'occuper de quelque chose. Quelque chose de dangereux. Et je ne veux pas que tu sois près de moi quand je le ferai. »
« Non. » Il se débattit dans mes bras, et son petit corps était si fort, si chaud, si vivant. « Non, je veux pas. Je reste avec toi. Maman, je reste avec toi ! »
Chaque mot était un couteau, et je les pris tous, l'un après l'autre, parce que c'était la dernière chose que je pouvais faire pour lui : encaisser sa douleur pour qu'il survive à la mienne.
« Linton. » Je posai mon front contre le sien, une seconde, juste une seconde, et je respirai son odeur, la mousse, le froid et cette chose sucrée et chaude qui n'était qu'à lui, pour l'emporter avec moi là où j'allais. « Tu es ce que j'ai fait de mieux. Tu es la seule chose belle qui soit sortie de tout ce noir. Et c'est pour ça que je dois te mettre à l'abri. Tu comprends ? Un jour, tu comprendras. Tu comprends tout, toi. »
Puis je me relevai, et avant que mon corps ne se ravise, avant que mes bras ne se referment sur lui pour ne plus jamais le rendre, je le tendis à Carlisle.
Carlisle le prit avec une douceur infinie, comme on reçoit une chose sacrée, et au contact de cet enfant qu'il avait cru ne jamais pouvoir comprendre, je vis ses yeux dorés se voiler de larmes qui ne tomberaient jamais.
« Je te le jure, Bella. » Sa voix était à peine audible. « Sur ma propre existence. Il ne lui arrivera rien. Tant qu'il y aura un souffle dans cette famille, il ne lui arrivera rien. »
« Je sais. » Et c'était vrai. C'était la seule chose au monde dont j'étais sûre. « C'est pour ça que c'est vous. »
Linton tendait les bras vers moi par-dessus l'épaule de Carlisle, il pleurait, lui qui ne pleurait jamais, et son cri me suivit tandis que je reculais vers la lisière, un pas, puis un autre, sans jamais lui tourner le dos, gravant son visage dans ma mémoire.
« Carlisle. »
Il leva les yeux.
« Ne dites pas à Edward que vous m'avez vue. » Le nom me coûta, comme toujours, cette douleur précise à l'endroit où mon cœur ne battait plus. « Il me croit humaine, quelque part, en train de vivre ma vie. Laissez-le le croire. C'est la dernière chose que je vous demande. »
« Bella, un jour, il faudra qu'il… »
« Un jour. Pas aujourd'hui. Et pas par vous. » Je reculais toujours. « Si jamais ce jour vient, ce sera par moi. Si je suis encore là pour le dire. »
Il inclina la tête. Et parce que c'était Carlisle, je sus qu'il tiendrait parole, même contre les siens, même contre son fils, même contre ce que tout son cœur devait lui hurler de faire.
Je me retournai. Et je m'enfonçai sous les arbres en courant, le plus vite que je pus, plus vite que je n'avais jamais couru, pour mettre entre nous assez de distance pour ne plus entendre mon fils m'appeler.
Je ne m'arrêtai qu'à des kilomètres de là, quand le cri de Linton ne fut plus qu'un souvenir dans mes oreilles, ce qui ne le rendait pas plus supportable.
Je tombai à genoux dans la mousse, et je restai là, vide, les bras refermés sur l'absence de lui, sur ce vide tiède où il avait dormi chaque nuit depuis sa naissance.
Et alors, dans le silence, le fil revint.
Pas le rappel patient des derniers jours. Pas même le coup qui m'avait fait pivoter sur la colline. Quelque chose de plus profond, de plus total, comme si une digue avait cédé. La traction me prit aux tendons, à la plante des pieds, à ce centre de moi qui n'avait pas de nom, et elle me retourna vers l'ouest avec une autorité tranquille, une certitude, comme on rappelle à elle une chose qui s'était crue libre. Elle était plus forte qu'elle ne l'avait jamais été. Infiniment plus forte. Comme si, jusqu'à cette minute, il y avait eu entre l'appel et moi un rempart dont je n'avais jamais soupçonné l'existence, et que ce rempart venait de s'effondrer.
Je m'agrippai à la mousse. Je n'avais plus rien d'autre à quoi m'agripper.
Je ne comprenais pas. J'avais cru, sans me l'avouer, sans même me le formuler, qu'en me dépouillant de tout je serais plus légère, plus difficile à atteindre. Et c'était l'inverse qui se produisait. Seule, vidée, dénudée, j'étais plus à sa portée que je ne l'avais jamais été, et mon corps répondait à l'appel avec une docilité qui me souleva le cœur.
Je pensai à Linton, malgré moi. À son poids contre ma poitrine, toutes ces nuits, et à la façon dont, chaque fois, l'appel s'assourdissait quand il était là.
Un rapprochement se forma au bord de mon esprit, informe, glaçant et je le repoussai avant même qu'il prenne forme, de toutes mes forces, parce que le laisser monter aurait voulu dire que je venais peut-être de commettre, sur cette colline, l'exact contraire de ce que je croyais faire. Et ça, je ne pouvais pas. Pas après. Il fallait que j'aie eu raison. Il le fallait, ou je ne tiendrais pas debout.
Non. Je l'avais mis à l'abri. C'était la seule vérité que je pouvais me permettre, et je m'y accrochai comme je m'accrochais à la mousse. Loin de moi, loin de Victoria, loin de ce qui me tirait, mon fils était sauf.
Le reste, ce que je devenais, moi, seule dans cette forêt avec une chose qui resserrait sa prise à mesure que s'agrandissait la distance entre mon fils et moi, le reste n'avait plus d'importance.
Je me relevai. Mes jambes voulaient l'ouest. Je leur imposai le sud, un pas, puis un autre, contre la traction, contre tout mon corps, et chaque pas me coûtait à présent ce qu'il ne m'avait jamais coûté, parce qu'il n'y avait plus, calé contre mon cœur, le petit poids tiède qui rendait la marche possible.
Un manteau vide sur une poitrine vide, je m'enfonçai dans la forêt, seule pour la première fois depuis le premier jour de sa vie. Et derrière moi, à l'ouest, le fil se resserra, lentement, sûrement, comme une main qui se referme sur une chose dont elle sait, désormais, que plus rien ne la protège.