L'éveil
Prenant une inspiration, je répétai dans ma tête que tout allait bien se passer, puis me lançai.
Je relatai absolument tout, depuis mon huitième anniversaire jusqu'à aujourd'hui, en passant par la transe que j'avais eu en 3ème et la fuite de chez moi. Je racontai aussi toutes les moqueries dont j'avais été l'objet. Je racontai les moments où j'avais douté de moi, ceux où j'avais cru être folle, et celui où j'avais enfin compris que c'était juste mon don en éveil. Je parlai de toutes les situations parfois gênantes et douloureuses dans lesquelles je m'étais fourrée à cause de ma particularité. Bref, je me livrai, déversant à travers mes paroles, tout ce qui me pesait depuis ma fuite. Au cours de mon récit, je résistai à plusieurs reprises à l'envie de pleurer. Ce n'était ni le lieu, ni le moment, et je n'avais pas envie de passer pour une demoiselle en détresse aux yeux du conseil. Tout en parlant, j'observai les réactions de mon auditoire.
La plupart des personnes étaient impassibles. Elles affichaient une expression neutre ou pas d'expression du tout, comme si elles ne m'écoutaient pas, ou que ce que je racontais ne leur faisait rien. Ou peut-être n'osaient-ils tout simplement pas réagir, afin de rester disciplinés. Ceux qui avaient le plus de réactions étaient Jane, Alec, deux autres hommes que je ne connaissais pas dont un qui ressemblait à Santiago, et bien sûr les trois dirigeants. Régulièrement, ils se redressaient légèrement, comme pour mieux écouter. Je dis ça en sachant pertinemment qu'ils n'avaient pas besoin de tendre l'oreille pour m'entendre clairement.
Je parlai pendant quinze bonnes minutes supplémentaires. Mon objectif : parler le plus possible en donnant le maximum d'informations pour que Aro ne me lise pas et ainsi ne nous mette pas lui et moi en danger. Au bout d'un moment, je fus à court de mots : j'avais tout dit. Je conclus donc :
- Voilà ! Vous savez tout.
Un grand silence tomba sur la salle. On pouvait entendre une mouche voler. Chacun des dirigeants affichait un air différent : Marcus s'ennuyait ferme, Caïus faisait les gros yeux et Aro... Son expression était indéchiffrable, à la fois intriguée, curieuse, déroutée et d'autres émotions que je n'identifiais pas. Il finit par rompre le silence d'un claquement de mains sec qui me fit sursauter.
- Mes amis, commença-t-il. Cette histoire est profondément touchante. Je vois que tu as déjà une vie bien remplie, Alma.
- C'est beaucoup en effet, souris-je.
- C'est beaucoup, mais tu t'en es sortie, acquiesça-t-il. À présent, il faut que j'éclaircisse un point qui me semble crucial. Ton don nous intrigue tous ici : je pense que tu l'as remarqué. Il est encore inconnu et surtout en sommeil. Si je le voyais de plus près, peut-être pourrais-je mieux anticiper ce qu'il donnera une fois totalement éveillé.
La réaction des deux autres dirigeants fut immédiate. Dans un mouvement bien trop rapide pour être suivi, ils se levèrent et se placèrent un devant et un derrière moi. Un instant, cela me rappela mon arrestation jusqu'à ce que Caïus s'exclame :
- Hors de question. C'est beaucoup trop dangereux.
Je faillis demander pourquoi avant de me rappeler subitement ce que m'avait dit Carlisle à propos de la fusion. Les deux avaient compris les intentions d'Aro. S'ils m'avaient encadrée, c'était uniquement pour protéger quelqu'un : leur chef ou moi ? Je ne saurais dire. Les deux peut-être.
- Reculez-vous ! tenta Aro. Je ne vais pas la blesser ou lui faire du mal.
- Tu pourrais, coupa Caïus. À elle comme à toi. Tu te rappelles du principe de la fusion énergétique, selon lequel si une énergie faible rencontre une forte, cela a des conséquences désastreuses ? Tu ne peux pas t'exposer à un tel danger. C'est beaucoup trop risqué.
- On ne sait même pas si ça va arriver, tempéra Aro. Calmez-vous ! Écartez-vous ! Je sais ce que je fais et vers où je me dirige.
- Non tu ne sais pas !
Encore une fois, le cri à l'unisson des deux dirigeants me fit sursauter. La panique se lisait dans chacune de leurs paroles. Je comprenais à présent que ce que m'avait dit Carlisle en cellule était beaucoup plus grave que ce que je ne pensais. Ce fut au tour de Marcus de parler :
- Pour le moment, son énergie est faible, oui. Car son don est en sommeil, tu l'as dit toi-même. Au fur et à mesure de son récit, j'ai compris qu'il était en fait à la limite de l'éveil. Il n'y a quasiment aucune chance qu'il n'y ait pas de fusion. Te rappelles-tu que nous avions compris que ce processus pouvait mener à la perte de l'âme du déclencheur ?
- Nous sommes vampires, pas humains...
- Ça ne changera sans doute rien, coupa Caïus.
Je commençai sérieusement à paniquer. Aro n'avait pas l'air de vouloir changer d'avis, et même en sortant les meilleurs arguments, ses compères n'arrivaient pas à le dissuader d'en savoir plus sur moi.
- Il faudrait au moins attendre que son don s'éveille, proposa Caïus, qui ne lâchait pas l'affaire.
J'en étais bien contente. Il était hors de question que je cause la perte d'une âme.
- Ça aussi c'est risqué, contra Aro. On ne sait pas comment ça va se passer. Peut-être que cela représentera un réel danger pour nous ou même pour toute la communauté immortelle.
- Ça reste moins risqué qu'une fusion ! tenta une dernière fois Caïus.
L'inquiétude était cette fois-ci non seulement perceptible dans sa voix mais aussi dans ses mouvements. Il faisait les cent pas devant moi sans lâcher son supérieur des yeux.
- Sinon, on pourrait essayer de trouver un compromis, proposa Marcus. Tu fais ce que tu veux, mais au moindre signe anormal, tu te retires immédiatement. On ne sait pas si c'est tout de suite ou s'il faut du temps, mais tu t'arrêtes au moindre signe bizarre.
- J'allais l proposer, souligna Carlisle. Selon moi, c'est la meilleure idée pour assurer la sécurité de tout le monde. On vous encadre et on intervient s'il le faut.
- Ça me rassurerait déjà un peu plus que te voir foncer la tête la première sans réfléchir Aro, termina Caïus. Selon moi, c'est ça ou rien, la meilleure solution.
J'avais l’impression d'être de retour au lycée, quand avec des amies, on préparait des plans pour faire des choses interdites sans se faire repérer : piquer un bout de pain ou prendre l'ascenseur par exemple. Bien sûr, il n'y avait pas d'enjeux réels. Là, une âme était menacée. Ce fut alors que Caïus me colla la pression :
- Alma, comme tu es concernée par la situation, je vais faire quelque chose que je n'ai pas l'habitude de faire. Qu'en penses-tu ? Tu connais nos points de vue, Carlisle t'a expliqué la fusion, à toi de choisir.
Sa question me laissa pantoise, et je ne fus pas la seule. Edward et Alice eurent un « Hein ? » surpris.
- Ne réagissez pas comme ça, c'est normal, intervint Carlisle. Pourquoi l'avis d'Alma n'a-t-il pas été écouté plus tôt ?
Je venais d'être placée face au plus gros dilemme de ma vie. Une partie de moi voulait préserver l'âme d'Aro et la mienne. Une autre brûlait d'envie de savoir ce que cachait mon pouvoir, et comment il se manifesterait. Je voulais aussi connaître les impacts qu'il aurait sur moi, ce qu'il impliquerait comme responsabilités, etc. J'allais céder, quand l'autre partie de moi prit le dessus. Marcus avait évoqué que la fusion serait inévitable. Et Carlisle ainsi que Caïus avaient encore évoqué les impacts de la fusion. En cellule, Carlisle avait parlé de la douleur du processus, de la perte du don ou de l'âme du déclencheur. La peur manifestée par les deux autres dirigeants indiquait clairement qu'il y avait d'autres risques.
Je me rappelai alors le compromis et les mesures proposés par Marcus et Carlisle. Si la situation était correctement gérée, les risques étaient sans doute moindres. J'eus alors la forte intuition qu'il fallait que j'accepte d'être passée au crible par Aro. Alors, j'inspirai et dis d'une voix claire :
- Si des mesures de précaution sont prises pour empêcher que la fusion ait lieu, ou au moins pour qu'elle se passe dans les meilleures conditions, je ne vois pas pourquoi je devrais refuser. Et puis, j'ai également envie de savoir ce que mon don cache. Alors, j'accepte !
Esmé amorça les applaudissements. Bientôt les autres la rejoignirent, seulement du côté Cullen. Puis, petit à petit, le reste des présents s'ajouta. Je rougis et fis éclater de rire plusieurs personnes. Aro leva les mains pour réclamer le silence :
- Qu'il en soit ainsi ! déclara-t-il.
Caïus, Marcus et Carlisle m'entourèrent alors et Aro s'avança vers moi pour compléter le cercle minuscule. Il me tendit la main, je fis pareil. Nos paumes se plaquèrent l'une contre l'autre... et tout partit en vrille.