L'éveil
- Pardon ? demandai-je horrifiée. Comment est-ce possible ?
Je regrettais presque d'avoir posé la question tant la réponse m'inquiétait. Comment pouvais-je, par un moyen que je ne contrôlais et ne connaissais pas, atteindre l'âme d'une autre personne, que je ne connaissais pas non plus ? C'était incohérent, au point même d'en devenir perturbant.
- Laquelle des deux âmes est affectée ? finis-je afin de poser ce qui me semblait être la question la plus importante.
- On dit « fusion » depuis tout à l'heure, mais ce n'est pas vraiment une fusion, remarqua Rosalie.
- Et bien, ce n'est pas vraiment une fusion, mais quand on étudie le processus en détails, cela y fait quand même penser. C'est pour cela que l’on parle plutôt d'une « espèce de fusion », clarifia Edward.
- Et c'est tellement rare qu'à ma connaissance, seuls Aro, Caïus et Marcus en connaissent ses réels effets et fonctionnements. Je ne fais que répéter ce qu'ils m'ont dit, et je n'ai pas toutes les infos, expliqua Carlisle. Ce sont eux qui ont le plus de connaissances, eux qui pourraient répondre à toutes ces questions de la meilleure manière. Mais bon, je vais essayer de te répondre.
Nous nous assîmes pour écouter le médecin.
- Une personne possède une énergie élevée quand elle a une capacité spéciale très développée. À l'inverse, les gens ayant une énergie faible sont dotés de capacités en sommeil, voire n'ont pas de dons du tout. Si une personne, dans ce cas-là Aro ou Jane, utilise son don sur quelqu'un, en l'occurrence toi, Alma, ils perdent un peu d'énergie, qui est absorbée par cette personne. Ce processus est normal : tous les dons agissant sur les émotions, les illusions, les pensées, les sentiments, de façon directe sur une personne, fonctionnent de la même manière. Les dons concernant plusieurs personnes sans avoir d'effets directs sur elles fonctionnent d'une autre façon. En soit, ce n'est pas grave vu que c'est normal, sauf quand une énergie très forte frappe une énergie très faible. Si au cours de l'absorption habituelle, l'énergie est assez forte pour déclencher un don en sommeil, la faible va donc se servir pour nourrir sa capacité et l'éveiller totalement. Déjà, ce processus peut être douloureux dans certains cas pour les deux partis. Mais, autre chose, de plus grave encore, peut se produire. Si l'adversaire n'a plus assez de force, la personne en éveil puise directement au cœur de son âme. Elle prend autant d'énergie qu'elle en a besoin, même si elle doit vider totalement son adversaire de toute sa force vitale. Je ne sais pas si le fait d'être vampire, donc d'avoir d'emblée une énergie plus élevée que la normale, peut sauver l'âme du déclencheur, mais je l'espère.
Je pensai aux personnes évoquées par Carlisle dans son récit. J'avais beau ne pas les connaître et craindre leurs capacités comme la peste, j'avais de la peine pour eux. Inconsciemment, j'allais peut-être devoir priver l'un ou l'autre de son âme, de sa force vitale, de cette mystérieuse essence dont nous étions tous pourvus. Cela me fendillait le cœur, et je me sentais glisser lentement vers la déprime.
- Est-ce qu'il y a un moyen de l'empêcher ? Ou c'est le destin qui choisit ? demandai-je, au bord de la crise d'angoisse.
- C'est totalement incontrôlable, murmura Carlisle. Enfin, c'est ce que j'ai cru comprendre quand ils m'ont expliqué tous les trois le principe de cette « fusion » énergétique. Je vous ai rapporté mot à mot, en rajoutant des exemples, ce qu'Aro m'a dit quand nous en avons discuté, il y a de cela un peu plus de deux siècles.
- Vous avez vécu avec eux ? demandai-je intriguée.
- Oui, mais pas longtemps. Suffisamment pour en apprendre plus sur notre espèce, c'est tout. Une petite vingtaine d'années, pas plus.
- C'est suffisant, déclarai-je. Je vais péter les plombs là.
À présent, je pensai à toutes les personnes dont les Cullen m'avaient parlé. Même s'ils m'avaient avertie que les Volturi n'étaient pas le clan le plus sympa, m'imaginer priver un de leurs membres de son âme m'était tout de même insupportable.
- Ton excès de pitié et de compassion deviendra ton point faible, m'avait dit un jour mon père.
Là, j'avais envie de lui répondre :
- Je serais capable de tout faire pour sauver ma vie, mais jamais je ne volerais l'âme d'une personne. Ce n'est pas de la pitié, c'est une question de morale.
J'étais plongée dans mes pensées quand Carlisle me tapa sur l'épaule.
- Alma, reviens avec nous. C'est l'heure.
- Quoi, tout de suite ? m'affolai-je.
Je n'avais pas entièrement repris mes esprits. Quelqu'un déverrouilla notre porte. Quelqu'un ou plutôt, « quelqu'une ». Le visage de la femme ne m'était pas du tout familier : ce n'étais pas Chelsea. À quelques mètres d'elle, un homme nous regardait également. Grand dieu ce qu'ils se ressemblaient, même si la fille avait un air plus froid que son compagnon. Je faillis sursauter en m'apercevant qu'ils semblaient être encore plus jeunes que moi : treize ans, pas plus, même douze, en regardant un peu mieux. Dès que notre porte fut ouverte, les deux se mirent devant et derrière nous et la fille ordonna :
- Suivez-nous.
Nous obtempérâmes. Tandis que nous marchions, j'essayai de deviner leur identité et parvins à la conclusion que ce devait être eux, Jane et Alec, les jumeaux aux dons si dangereux qu'ils pouvaient tous nous vaincre à eux seuls. Je gardai donc les lèvres hermétiquement closes, histoire de ne pas sortir de bêtises. Nous prîmes un ascenseur qui nous conduisit dans un grand hall. Nos guides nous le firent traverser. Il fut suivi d'un deuxième puis d'un troisième que nous ne parcourûmes qu'à moitié. Nous franchîmes ensuite une porte banale, qui n'avait rien à voir avec les autres, pour débarquer dans ce qui me sembla être une anti-chambre. Une voix, à l'apparence désincarnée, me fit soudain sursauter :
- Enfin, ils sont là. Avancez !
Nous nous exécutâmes, pour entrer dans une salle toute ronde. À première vue, elle me rappela la salle de conférence du lycée, mais mon impression s'envola sitôt que je découvris la trentaine de personnes, toutes vampires, qui nous attendaient. Je me mis en tête de les compter mais y renonçai rapidement. En effet, mon attention fut obnubilée par une personne. Elle m'était inconnue, placée au centre du cercle formé par les autres immortels. Elle fixait intensément chaque membre de notre groupe. Lorsque son regard se posa sur moi, les signes habituels (vague de froid, note sourde, sensation d'oppression) se manifestèrent. Mais, je me rendis rapidement compte que quelque chose clochait : ils étaient plus forts que jamais. Je dus fournir de gros efforts pour sortir de ma torpeur et me reconcentrer. Avais-je été victime du don de quelqu'un ou le mien s'emballait-il ? Je n'aurai su le dire. Tout chez la personne devant moi m'intriguait, et son expression indiquait clairement que c'était pareil de son côté. Cet homme, pour mieux le décrire, avait-il ressenti la même chose ? Ceci expliquerait pourquoi son regard s'attardait sur moi. Lorsqu'il prit la parole, je sus que c'était lui qui nous avait parlé dans l'antichambre.
- C'est donc toi, Alma. Le nouveau membre du clan Cullen.
Ses yeux croisèrent les miens une nouvelle fois. Je luttai pour rester stoïque malgré mes ressentis plutôt forts et répondis :
- Oui c'est moi.
À mon grand soulagement, il se désintéressa de moi pour observer Carlisle, ce qui me permit de reprendre un peu mon souffle.
- Dis-moi, Carlisle. Tu n'en as pas assez de vous mettre, toi et ton clan, dans les situations les plus difficiles ? Nous avons laissé passer beaucoup de choses, beaucoup trop de choses, pendant bien trop longtemps. Mais il est temps que tu admettes que nos règles sont valables pour tout le monde.
Certains membres de l'assemblée s'agitèrent nerveusement. Je compris à ses paroles que cet homme devait être un des trois dirigeants, Marcus, Caïus ou Aro, mais je n'aurais su dire lequel. Seule une démonstration de sa capacité, si toutefois il en avait une, pourrait me permettre de l'identifier. Comme par hasard, j'obtins ma réponse dès la question suivante.
- Je ne vais cependant pas te demander à toi directement de m'exposer la situation, mais plutôt à une personne qui saura me fournir plus de renseignements : Edward, Alice ? L'un ou l'une d'entre vous peut-il me montrer ?
L'homme, que j'avais finalement identifié comme étant Aro, sourit. Moi aussi j'étais contente, mais pour une autre raison : j'avais enfin réussi à trouver l'identité de plusieurs personnes sans qu'elles la disent à voix haute. Alice s'énerva, me ramenant à la réalité :
- J'ai plus de renseignements à fournir que toi.
Je m'aperçus qu'elle retenait Edwaed par le bras. Je voulus attraper celui d'Alice, elle m'esquiva.
- Alma, je m'en charge.
Elle me passa devant, me bouchant la vue. Tant mieux, car mes ressentis forts étaient presque devenus insupportables. Je me rendis compte alors que des informations me manquaient. Selon Alice, Aro était télépathe, comme Edward. Comment la sienne de télépathie fonctionnait exactement ? Je n'en savais rien.
- Mince, j'ai oublié de t'expliquer, râla Edward. Excuse-moi Alma.
- Pas grave, répondis-je. Je vais faire de mon mieux pour suivre.
- De quoi vous parlez ? m'interrompis Aro.
- Il y a une chose que j'ai oublié d'expliquer à Alma avant d'entrer ici, commença mon camarade de classe.
- Ce n’est pas important, coupai-je. Je vais m'y retrouver. Pour l'instant, tu ne m'as pas signalé d'erreurs dans mes réflexions : j'en conclus que mes intuitions sont bonnes.
- En effet, pour l'instant, elles sont bonnes.
- Donc voilà, conclus-je. Avec un peu de concentration, je vais suivre.
Le silence tomba sur la salle. Je me concentrai sur Alice et Aro, afin de capter l'information qu'il me manquait. La première tendit la main, paume vers le haut. Le deuxième s'en empara. « Premièrement, il n'arrive pas à lire à distance », me dis-je. Le contact se prolongea. Je me mis à compter dans ma tête. Trente secondes plus tard, les deux reculèrent et se lâchèrent la main. « Deuxièmement, ses lectures sont plus longues que celle d'Edward », poursuivis-je. En réfléchissant, je compris : « Troisièmement, il capte tout, pas à l'instant T, tout. » Cette dernière conclusion m'inquiéta.
- Oui, acquiesça Edward derrière moi.
Alice reprit sa place. Je pus contempler l'expression d'Aro : à la fois, étonnée et inquiète.
- Que se passe-t-il Aro ? s'affola un autre homme, sans doute aussi un dirigeant car il ressemblait à son compère.
- Alma, depuis quand as-tu tes ressentis ? demanda le télépathe en ignorant royalement la question.
- Depuis mes huit ans, répondis-je. C'est important ?
- Tu n'imagines pas à quel point, expliqua Alice. Les probabilités de ce dont on a parlé en cellule en sont d'autant plus élevées.
Génial. Ça recommençait. Aro se tourna ensuite vers son compagnon pour répondre à sa question. Il détailla ce qu'il avait vu : mon arrivée dans le clan Cullen, mon inconscience, mon réveil, les révélations que j'avais eu, et termina :
- Alice a découvert un don très puissant, encore inconnu, et surtout en sommeil chez Alma. C'est plus important que ce que j'imaginais.
Il s’adressa à Carlisle :
- Officiellement, cela pardonne largement ton infraction. Nous ne pouvons pas punir un clan ayant fait une telle découverte. Raconte-nous ton histoire, Alma. J'ai hâte de l'entendre.
L'autre dirigeant gronda : visiblement le verdict décidé par son supérieur le dérangeait.
- Mais... commença-t-il.
- Je suis d'accord Caïus, déclara un troisième homme, le dernier des dirigeants sans aucun doute Marcus, par déduction. Nous devons entendre cette histoire. Je n'ai jamais vu une énergie comme la sienne.
Le deuxième dirigeant soupira.
- Ça suffit, coupa Aro. On t'écoute Alma.