Le sorceleur spécial
POV Aiden
Entendant les oiseaux s'envoler des arbres alentour, nous atteignîmes enfin le sommet d'une colline, nous offrant une vue magnifique sur Toussaint considéré comme l'un des pays ressemblant le plus à un conte de fées. Le soleil brillait de mille feux sur l'herbe qui ondulait au fil d'un vent doux.
Mais ce qui ressortait le plus était l'immense château surplombant le paysage, entouré, en contrebas, d'une ville tout aussi immense. Je dis : "Impressionnant." Claire resta plutôt impassible, presque renfermée, et dit : "Cet endroit me donne toujours envie de vomir. C'est si magnifique à l'extérieur, et si sale à l'intérieur."
Claquant la langue pour faire trotter Nocturne sur le chemin, je regardai la femme devant moi la connaissant un peu mieux après ce trajet et dis : "Je suppose que tu as des exemples ?"
Elle haussa les épaules et dit : "Les autres pays ne cachent pas qu'ils ont une part d'ombre, que ce soit les quartiers où dorment les pauvres, ou les endroits où les monstres pullulent. Mais ici..." Elle rit avec mépris et dit : "Ici, c'est comme peindre en doré un étron particulièrement sale."
Je levai les yeux au ciel, un léger sourire amusé malgré moi, et dis : "Un étron ? Sérieux ?" Elle rétorqua : "Comment veux-tu que je définisse ça autrement ? Ils cachent les quartiers pauvres en construisant des maisons magnifiques de l'extérieur, mais vides de meubles à l'intérieur. Les soi-disant villes aux alentours, comme Francollarts ou Cœur de Rose et le reste, ce n'est que des vignes à perte de vue, où les propriétaires se battent pour savoir qui a le plus grand terrain, comme s'ils comparaient leur stupide queue."
Je ne savais pas trop quoi répondre en entendant que des vignobles se comparaient à des attributs masculins... puis j'entendis un combat au loin. C'étaient des chevaliers affrontant une wyverne mais au vu des deux chevaliers projetés par un coup de queue de la bête, je regardai ma compagne, qui dit : "Ne t'inquiète pas pour moi, vas-y."
J'acquiesçai et poussai Nocturne à accélérer, fonçant vers le combat. J'arrivai à temps pour voir la wyverne dévorer la tête d'un des chevaliers avant de jouer avec son corps. Pendant ce temps, les deux chevaliers projetés plus tôt couraient vers elle pour l'attaquer par-derrière sauf que l'un d'eux frappa sa peau trop dure, brisant son épée, et les pointes acérées de la queue le transpercèrent. Le dernier chevalier esquiva de peu une attaque et frappa l'œil de la wyverne, qui lâcha le corps du chevalier mort. Perdant la vue d'un œil, elle fonça instinctivement sur le chevalier, qui ne put esquiver à temps.
Arrivant juste à temps, je fis déraper Nocturne en tirant sur les rênes et sautai de sa selle. J'utilisai ma magie de glace pour glisser juste devant le chevalier, puis la magie de température pour forcer une poussée d'adrénaline dans mon propre corps. Dégainant mon épée courte à ma taille, je la fis tourner rapidement et transperçai la mâchoire de la wyverne de bas en haut, forçant sa gueule à se refermer avec mon pied.
Me laissant glisser alors que mon pied et mon épée maintenaient la gueule de la wyverne fermée, je la sentis déraper sous moi, mais elle tenta de m'éjecter d'un coup de queue. Sans même regarder, j'enveloppai ma main de magie de glace, la transformant en une main de golem, et j'arrêtai sa queue à l'aveugle. Souriant, je plongeai mon regard dans les yeux de la bête, qui commençaient à se fermer, et dis : "Désolé, mais c'est l'heure de mourir." Puis, retirant mon épée courte de son museau, je la remplaçai par une épée de glace qui continuait à maintenir sa mâchoire fermée, et d'un tour d'épée, je lui tranchai proprement la tête d'un seul coup.
Le corps de la wyverne trembla légèrement au sol avant de cesser tout mouvement. Dissipant ma magie de glace, je descendis de sa carcasse et marchai vers le chevalier, désormais sans armure, qui tremblait encore face à la mort. Je dis : "C'était une wyverne royale, au vu de sa taille une belle bête, à en juger par son estomac. Trois chevaliers ne font pas le poids face à ce genre de monstre. Puis-je savoir ce qui vous a pris ?"
Le chevalier serra les dents pour calmer ses tremblements, puis, se relevant, dit : "Je m'en excuse, sorceleur, mais voyez-vous, ce monstre terrorisait les villageois des environs. En tant que chevalier au service de la duchesse, il est de mon devoir de protéger ses terres." Je le regardai, impassible, et dis : "Vous auriez dû laisser un professionnel s'en occuper," ajoutai-je en désignant du regard les deux corps de ses camarades.
Le chevalier regarda tristement en se relevant complètement et dit : "Pensez-vous que nous voyons un sorceleur tous les jours ?" Puis il soupira, tristement : "Bernard et Louis étaient mes camarades depuis la session de recrutement des chevaliers. Bernard venait tout juste de devenir père je vais devoir annoncer la triste nouvelle à sa femme."
Se rappelant soudain quelque chose, il s'inclina et dit : "Excusez-moi, sorceleur. Je me nomme Guillaume de Launfal, chevalier au service de sa magnificence la duchesse Anna Henrietta." J'entendis, dans un murmure derrière moi, Claire, qui amenait Nocturne, dire : "Elle a toujours aimé les noms interminables." Je ne dis rien, ne me retournant même pas pour lui montrer que je l'avais entendue, et dis à Guillaume : "Excusez-moi, mais puis-je récolter les ingrédients sur la wyverne ? Ces ressources valent assez cher et sont précieuses pour les sorceleurs je considérerai cela comme ma récompense, si vous me le permettez."
Guillaume, surpris par ma politesse, dit rapidement : "Pas besoin de tant de politesse." Il regarda Claire derrière moi et, s'inclinant également, dit : "Je ne savais pas que vous étiez accompagné d'une dame aussi magnifique. Je vous prie de m'excuser, mais puis-je vous demander de rester ici le temps que j'aille chercher une garnison pour récupérer les corps de mes amis ?"
J'acquiesçai, et s'inclinant encore en me remerciant, il se mit à courir assez comiquement, car je crois qu'il s'était légèrement blessé à l'entrejambe, le faisant courir un peu comme un crabe. Le voyant récupérer un cheval caché derrière les buissons et s'éloigner, je marchai vers le cadavre de la wyverne royale et, dégainant ma dague, commençai à récupérer les ingrédients. J'entendis Claire s'approcher derrière moi et dire : "Tu vois ? C'est comme ça qu'on se présente devant une dame, sorceleur."
Sans me retourner, retirant le cerveau de la wyverne royale et l'enroulant dans du papier avant de le conserver avec ma glace, je dis : "Il ne dirait pas la même chose s'il t'entendait parler pas très 'dame' comme tu dis, ou tes ronflements la nuit." Elle toussa, gênée, et dit : "Tu ne dois pas avoir beaucoup de succès auprès des dames, sorceleur."
Me tournant vers elle avec un léger sourire, je dis : "Je n'en sais rien, mais je crois que j'attire les femmes à forte personnalité depuis mes quinze ans." Me retournant pour m'occuper de sa peau, elle sourit et dit : "Quinze ans ? Ne me dis pas que..." mais je coupai court à ses pensées et dis : "Non, je suis toujours vierge."
Un silence suivit, puis un petit reniflement amusé se fit entendre derrière moi, comme quelqu'un retenant son rire. Elle dit : "Pardon, pardon." Me tournant, je la vis de dos, la main sur le visage pour retenir son fou rire. Secouant la tête, je dis : "Gamine."
Trente minutes passèrent, et finissant de ranger les ingrédients dans les sacoches accrochées à Nocturne, j'entendis plusieurs bruits de sabots approcher. En me tournant, je vis un détachement de dix chevaliers arriver mais c'était surtout celui en tête qui attirait l'œil, son importance se reconnaissant autant à son regard qu'à son équipement.
Les chevaliers approchèrent, menés par celui que j'avais remarqué : chauve, une moustache impressionnante, donnant des ordres aux autres pour s'occuper des corps. Il s'approcha de nous, accompagné de Guillaume, et me tendit la main en disant je la serrai en retour : "Je me nomme Damien de la Tour, capitaine de la garde ducale au service de sa magnificence la duchesse Anna Henrietta. Enchanté de vous rencontrer, sorceleur, et merci encore pour votre aide — vous avez au moins sauvé un de mes chevaliers."
Mais je fus plus cru, abordant directement le problème : "Puisque vous en êtes responsable, Sire Damien, puis-je savoir pourquoi des recrues ont dû s'occuper d'une wyverne royale, alors qu'il faut au minimum des soldats d'élite pour en venir à bout et même pour un sorceleur ordinaire, une préparation minimale est nécessaire ?"
Nullement perturbé par ma façon directe de l'accuser ce qui me surprit, les gens dans sa position détestant en général être accusés aussi frontalement il dit calmement, les mains derrière le dos : "Vous avez tout à fait raison. Même si ces chevaliers sont partis sans prévenir la garnison, c'est ma responsabilité de surveiller les allées et venues de mes hommes." Il soupira et dit, tristement : "Je m'occuperai moi-même de leurs funérailles, avec leurs familles respectives."
J'éprouvais une certaine estime pour ce chevalier après tout, il semblait sincèrement affecté par le sort de ses hommes mais j'entendis Claire, derrière moi, bras croisés, dire sarcastiquement, un sourire aux lèvres : "Oh ? Donc le duché de la si incroyable Anna Henrietta est à ce point en déficit de chevaliers, que des recrues sont obligées de se sacrifier parce que la garde ne peut même pas se permettre un détachement pour une wyverne ?"
Je la regardai en fronçant les sourcils, mais elle ne me regarda pas, fixant plutôt Damien, qui fronça lui aussi les sourcils face à cette posture provocante. Damien rétorqua, plus froid : "Chère demoiselle, vous n'avez rien à juger concernant la duchesse et ses choix."
Claire renifla et répliqua : "C'est facile à dire, alors que..." Mais je me plaçai devant elle, bloquant sa vue sur Damien. Elle se tut, rit froidement, puis se taisant à nouveau, je regardai Damien et dis : "Pardonnez-la, nous avons eu un long trajet. Mais ce qu'elle dit n'est pas forcément faux il se passe quelque chose ?"
Damien resta silencieux un instant, fixant par-dessus mon épaule Claire, qui continuait de le regarder avec provocation, puis, me regardant à nouveau, dit simplement : "Non, il ne se passe rien d'assez urgent pour que la duchesse en soit embarrassée. Sur ce, sorceleur, profitez bien de votre séjour à Toussaint. J'ai deux hommes à qui offrir des funérailles, et je vous conseille de tenir votre compagne à l'écart des ennuis ici, insulter la duchesse peut être puni."
Il se tourna et partit. Je pouvais voir qu'il mentait sur le fait qu'il ne se passait rien, ce qui me fit froncer les sourcils. Guillaume, resté silencieux, attendit que Damien rejoigne les autres chevaliers avant de nous regarder et dire : "Je ne devrais pas dire ça, mais vous m'avez sauvé la vie. Depuis quelques mois, des disparitions se multiplient. Au début, c'étaient des animaux, puis des villageois, et maintenant quelque chose attaque même les chevaliers. À vrai dire, une importante garnison, dirigée par Sire Palmerin de Launfal et Sire Milton de Peyrac-Peyran, parcourt Toussaint en ce moment ce qui nous laisse en sous-effectif. Mais ça fait déjà un mois qu'on n'a toujours rien trouvé, et les enlèvements continuent de plus en plus. Ça met la duchesse sous pression, et Toussaint devient une véritable poudrière."
Puis il s'inclina avant de partir rejoindre Damien et les autres, qui avaient fini de charger les corps dans un chariot. Les voyant s'éloigner, je me tournai vers Claire, dont les yeux brillaient comme si elle échafaudait déjà un plan. Fronçant les sourcils, je croisai les bras et dis : "Je ne sais pas pourquoi tu as cherché à provoquer ce Damien, mais je ne pense pas que tu sois idiote à ce point pour ne pas savoir qu'on ne provoque pas son propre dirigeant."
Elle sourit et dit : "Oh, on n'en fera pas tout un plat. Mais maintenant, on en sait plus qu'eux après tout, tout indique que ce sont les vampires qui enlèvent les villageois." Je rétorquai : "Peut-être, mais nous n'en avons pas encore la preuve." Elle rit et dit : "La preuve ? Mes paroles et ce qu'on a vu au village ne t'ont pas suffi ?"
Je fixai son regard et dis : "Non je te crois, mais je ne te fais pas confiance." Elle se tut, et je continuai : "Même si tu le caches, tu es liée de près à Toussaint, que tu veuilles le faire croire ou non. Au vu du ton familier que tu emploies en parlant de la duchesse, je suppose que tu es proche d'elle à quel degré, je ne sais pas, mais assez proche pour qu'une pointe d'hostilité perce malgré toi. Et en me souvenant de ce que tu m'as dit sur ton enfance avec ta sœur, ça prouve que tu as une famille. Donc, avec tous ces éléments, j'en conclus une chose : soit tu es la sœur biologique d'Anna Henrietta, soit ta sœur lui est liée de près ou de loin ce qui veut dire que ta vengeance ne concerne pas uniquement les vampires, mais elle aussi. Car tu m'as dit avoir été esclave, mais pour en arriver là, une enfant née à Toussaint n'aurait jamais pu se retrouver seule là-bas, donc..."
Je la regardai et dis : "Donc tu as été, soit exilée, soit punie pour quelque chose, soit kidnappée et tu es liée à la duchesse de près ou de loin, sachant en plus que Claire n'est pas ton vrai prénom. Alors, ai-je raison, Claire ? Ou est-ce que je me trompe ?"
Un silence suivit. Claire me fixa, un sourire se dessinant sur ses lèvres qui me glaça le dos une fraction de seconde car cette fois, ses yeux ne mentaient pas : un mélange de haine, de colère, de tristesse, et ce sourire, une promesse de vengeance à peine voilée. Elle dit : "Tu as raison, tu m'as démasquée, sorceleur. Honnêtement, je n'aurais jamais cru ça possible mais on dirait que ma haine envers Anna est bien plus forte que mon propre esprit."
Puis elle dit : "Je m'appelle..."