Le sorceleur spécial
POV Geralt
Ça faisait deux semaines que l'anniversaire de Ciri était passé. Depuis, elle s'était mise en mode sérieux pendant les entraînements essoufflée, en sueur, parfois blessée, il fallait carrément l'obliger à s'arrêter et se reposer.
Triss et Vesemir passaient l'essentiel de leur temps dans le laboratoire de potions, à la cave. Je devais souvent descendre leur apporter à manger, sans quoi les deux auraient probablement fini par oublier de se nourrir. Quant à Eskel et Lambert, ils avaient décidé de reprendre la route l'hiver était fini, les contrats allaient recommencer à tomber.
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Flashback POV Geralt
Bras croisés, je regardais Lambert et Eskel finir de seller leurs chevaux. Je remarquai qu'Eskel avait changé de monture et demandai, curieux :
« Un nouveau cheval ? »
Eskel hocha la tête, resserrant la sangle de la selle :
« Ouais, je l'ai gagné à une partie de cartes. Je l'ai appelé Scorpion. »
Lambert, finissant de seller le sien, eut un petit rire :
« Scorpion ? Sérieux ? »
Eskel le regarda, amusé :
« Tu peux te moquer si tu veux, mais c'est pas moi qui ai appelé ma jument "Elena" en l'honneur de cette femme que tu passais voir après chaque contrat. »
Lambert haussa les épaules :
« C'est pas ma faute. La pauvre était souvent seule, son mari partait sur tous les champs de bataille possibles et imaginables, et moi, à ses yeux, j'étais un peu son preux chevalier. »
Je levai les yeux au ciel :
« C'est ça, Lambert. Et tu vas me faire croire qu'Eskel attire les femmes avec sa cicatrice, aussi ? »
Eskel me regarda :
« Aïe. Flèche perdue, celle-là. »
Lambert éclata de rire :
« Honnêtement, Geralt, t'es bien le seul à pouvoir jouer les moralisateurs avec nous. C'est vrai, t'as jamais touché à une femme mariée mais tu vas pas me faire croire que tu es un symbole de pureté, toi, le grand Geralt, défenseur de la gent féminine, l'épée des magiciennes. »
Je souris, amusé :
« C'est bon, Lambert. J'ai compris. T'es jaloux. »
Il rit :
« Bien sûr que je suis jaloux. »
Il s'avança, on se serra le bras, et il dit :
« Prends soin de toi. Et des gamins, Geralt. »
Je hochai la tête, fis de même avec Eskel, puis demandai :
« Vous voulez attendre que Ciri descende vous dire au revoir ? »
Lambert secoua la tête. Eskel, déjà en selle sur Scorpion, répondit :
« Non. De toute façon, on se reverra à l'hiver. En espérant retrouver Aiden debout, d'ici là. »
Lambert hocha la tête, les yeux tournés vers le château :
« Ouais. J'espère que le gamin s'en sortira, et que Merigold réussira sa potion. »
Je hochai la tête, sérieux :
« Oui. Je l'espère aussi. »
Sinon s'il fallait aller jusqu'à conclure un pacte avec un démon, je le ferais. Même en sachant que ce genre de choix finit toujours mal. Je n'arrive tout simplement pas à imaginer devoir creuser une tombe pour Aiden.
Lambert hocha la tête, monta en selle, et partit en levant la main :
« Allez, à plus, Loup Blanc. »
Eskel fit de même. Je répondis simplement :
« Bonne chance sur le Chemin. »
Fin du flashback
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POV Geralt
Je tournais la cuillère dans le bouillon de lapin, jetant un œil distrait autour de moi. La salle à manger était calme, comme d'habitude Ciri était repartie s'installer dans la chambre d'Aiden, Triss et Vesemir toujours enfermés dans leur laboratoire. Je soupirai.
C'est à ce moment qu'un portail s'ouvrit. Yen en sortit, le visage fermé, visiblement furieuse. Elle attrapa une bouteille de vin au hasard, s'en servit un verre, but une gorgée, et grimaça :
« Merde, c'est de la pisse... »
Elle continua quand même à boire.
Je m'approchai, essuyant mes mains sur un torchon :
« C'est rare de te voir aussi énervée. Encore plus rare de te voir boire du mauvais vin sans faire de commentaire. »
Elle eut un rire sec :
« Ouais. J'étais avec mes chers amis les mages, à assister à une de leurs réunions où ils décident de la vie des gens comme s'ils déplaçaient des pions sur un plateau, sans le moindre remords. »
Je m'assis en face d'elle, bras croisés :
« C'est pas un peu ce que tu faisais, toi, avec moi, pendant tes petites affaires ? »
Elle sourit, piquée, mais garda son ton sarcastique :
« Oh, bien sûr. Sauf qu'avec toi, je te disais clairement que t'étais mon pion. Et je me souviens pas t'avoir entendu te plaindre, vu ce que je te payais en retour. »
Elle but encore :
« Bref, passons. Ce qui m'énerve, c'est que deux camps sont en train de se former chez les mages : ceux qui défendent les royaumes du Nord, et ceux qui penchent pour Nilfgaard. »
Je demandai :
« Je suppose que ça ne fait pas l'unanimité. »
Elle secoua la tête :
« Non. Il y a plus de partisans pour le Nord, en ce moment ce que Calanthe a fait, à sa mort, a pas mal retourné l'opinion en sa faveur. Mais côté Nilfgaard, les deux têtes du mouvement, c'est Vilgefortz et Fringilla, et rien que leur nom pèse lourd. Le pire, c'est qu'il n'y a plus personne pour représenter Skellige ce qui aurait pu faire pencher la balance d'un côté clair. Sac-à-Souris a été déclaré mort, son corps n'a jamais été retrouvé dans les décombres de Cintra, et aucun druide n'accepte de parler aux mages depuis. Bref, en résumé : c'est de la merde. Et de la merde noire, en plus. »
Je hochai la tête :
« Entendre la fameuse Yen dire "merde" deux fois dans la même phrase, ça confirme que c'est vraiment grave. »
Elle sourit, sarcastique :
« Tu sais, Geralt, ceux qui répètent les mots des autres en les analysant à l'excès, c'est en général les fous ou les simples d'esprit. T'es lequel des deux ? »
Je haussai les épaules. On allait sans doute continuer sur ce ton, mais Triss arriva en courant, les cheveux en bataille, des cernes sous les yeux, un grand sourire aux lèvres :
« Geralt ! La potion est prête ! »
Je me levai aussitôt, la suivant sans attendre, Yen sur mes talons. Je demandai, pressé :
« Triss, quel pourcentage de chances de réussite ? »
Elle répondit, encore essoufflée :
« Honnêtement ? Quatre-vingt-dix-neuf pour cent. Je garde toujours ce un pour cent d'incertitude, parce que tout peut arriver mais avec Vesemir, je suis vraiment confiante. »
En arrivant dans le laboratoire, je trouvai Vesemir assis, se frottant les yeux, les traits tirés lui aussi. En me voyant, il attrapa une fiole et me la tendit :
« On l'a fait, Geralt. »
Je regardai la potion. Contrairement à celle de l'Épreuve des Herbes classique, verte, celle-ci était d'un bleu limpide, presque comme de l'eau de source mais rien qu'en la tenant, je sentais le froid remonter dans ma main. Je demandai :
« Expliquez-moi. »
Yen, bras croisés derrière moi, intervint :
« Ouais, il a raison je sens que cette potion est chargée de magie pure. Ça confirme l'hypothèse de l'ancienne magie. Vas-y, Triss. »
Triss hocha la tête, visiblement soulagée de pouvoir enfin partager son travail :
« En fait, c'est assez simple à comprendre. L'Épreuve des Herbes classique, c'est un peu comme jeter un apprenti sorceleur dans une arène pour affronter un léchen avec une simple épée en acier. Le but n'est pas de le tuer le but, c'est qu'il survive. Sauf qu'un léchen, même pour un sorceleur bien entraîné, ça reste extrêmement dangereux. Résultat : seuls les meilleurs s'en sortent. »
Elle reprit la fiole entre ses mains :
« Là, c'est l'inverse. L'adversaire, c'est un simple noyeur et l'apprenti est armé d'une épée en argent, en armure de maître. Autant dire que c'est presque acquis d'avance. »
Elle continua, plus doucement :
« Le seul vrai souci, c'est que cette potion est extrêmement froide. Et quand je dis froide, je veux dire que si un humain normal en avalait ne serait-ce qu'une seule goutte, toute sa bouche, tout son estomac, geleraient instantanément. Une seule goutte suffirait. »
Je ne comprenais pas. Alors Aiden allait mourir ? Il restait humain, malgré tout.
Triss vit la question se dessiner sur nos visages et sourit :
« Je m'en doutais, que vous alliez tous les deux penser ça. Pour répondre : c'est justement pour ça que je dis que cette potion est exclusive à Aiden. Son corps entier est déjà habitué à ce froid. Pour lui, ce sera comme boire de l'eau tiède. »
Je hochai la tête, mais un doute persistait :
« Il y a un truc que je comprends pas. Si son corps est déjà habitué à cette concentration de froid, de magie pourquoi il ne se réveille pas ? »
Triss regarda Yen. Yen répondit, réfléchissant à voix haute :
« Parce que son corps a été renforcé naturellement, oui mais trop brutalement. Trop d'un coup. Imagine qu'on te mette un coup de poing énorme en plein ventre, assez fort pour t'évanouir. Ça peut te renforcer, sur le long terme. Mais combien de temps tu restes inconscient après ça ? Ça dépend uniquement de quand le corps décide de redémarrer. C'est exactement ce qui se passe avec Aiden. »
Je hochai la tête, l'estomac un peu noué :
« Et ces propriétés, alors ? Ces capacités qu'il aura ? »
Vesemir, derrière Triss, prit la parole :
« D'abord, sache que la recette de base n'a pas vraiment changé seulement quelques ingrédients, plus la fleur d'Aiden. Il aura donc globalement les mêmes qualités qu'un sorceleur classique, avec quelques exceptions notables. »
Triss enchaîna :
« Tu le sais déjà, Geralt : vous, les sorceleurs, vous êtes limités aux Signes, parce que la transformation bloque presque tout le reste du potentiel magique. Pour Aiden, ce sera l'inverse. Il aura les Signes, comme n'importe quel sorceleur Igni, par exemple, entre autres mais en plus, il pourra continuer à faire de la vraie magie surtout tout ce qui touche à l'eau. D'après nos recherches, à Yen et moi, son affinité pour la glace et l'eau est... on n'a jamais rien vu d'aussi élevé. »
Je jetai un œil à Yen pour confirmation. Elle hocha la tête :
« Elle a raison. J'ai jamais vu un tel talent naturel pour la magie de l'eau. »
Triss sortit alors une souris congelée, morte, qu'elle tenait dans le creux de sa main :
« Pendant nos essais sur un rat, on a remarqué un truc particulier. L'ancienne magie cherche toujours à s'améliorer, à s'adapter. Même mort depuis quelques secondes, le rat continuait d'essayer de vivre, de s'adapter, grâce à cette magie. »
Elle regarda Yen, un peu excitée par sa propre théorie :
« Du coup, on a une hypothèse. Notre magie actuelle, celle qu'on utilise tous... »
Yen termina sa phrase, un sourire en coin :
« ... c'est une version adaptée de l'ancienne magie. Elle s'est adaptée à son environnement, et en s'adaptant, elle s'est dégradée parce qu'elle n'arrivait plus à faire les deux à la fois : s'améliorer ET s'adapter. Elle a sacrifié l'amélioration pour survivre. »
Triss hocha la tête :
« Oui, pour l'instant, ça reste une hypothèse. » Elle me regarda droit dans les yeux : « Mais en gros, ça veut dire que dans le corps d'Aiden, une fois qu'il aura bu cette potion, ces deux propriétés resteront actives en permanence amélioration continue, et adaptation. L'amélioration sera lente, très lente. Avec Vesemir, on a fait quelques calculs, ça reste hypothétique, mais en gros : chaque année, il gagnerait environ 0,5% de force en plus par rapport à un sorceleur qui vient tout juste de terminer ses mutations. Toi, tu le sais, un sorceleur peut encore progresser un peu grâce aux mutations rouges, bleues ou vertes tirées de monstres mais c'est tout, ça s'arrête là. Lui... »
Je terminai sa phrase, un peu sonné :
« Lui, il continuera à progresser. Dans cent ans. Et après ça aussi. »
Un instant, l'idée me traversa sans prévenir : dans un siècle, je serai mort depuis longtemps, et lui sera encore là, toujours plus fort. Je chassai la pensée.
Elle hocha la tête, sérieuse :
« Oui. Aiden deviendra extrêmement puissant, avec le temps. Mais c'est pas le plus important. »
Elle regarda Vesemir, qui prit le relais, grave :
« Quand on a examiné le rat vu que la formule reste globalement celle de l'Épreuve des Herbes classique normalement, il aurait dû perdre toute capacité à se reproduire, comme n'importe quel sorceleur. Sauf que... »
Triss finit la phrase, les yeux fixés sur moi :
« Comme on te l'a expliqué, l'ancienne magie cherche toujours à s'adapter et à réparer ce qui peut l'être. On a constaté qu'elle était justement en train de corriger ce problème de fertilité. En clair : Aiden deviendra, d'ici quelques années, le premier sorceleur fertile de toute l'histoire. »
Je restai silencieux un moment. Il y avait des années que j'avais fait le deuil de ça, pour moi-même sans même y repenser vraiment. C'était peut-être pour ça que j'appréciais autant être avec ces enfants. Ça me faisait devenir...
Bref. Ne pas penser à ça.