Le Chêne et le Loup
Petite note : J'ai retiré les premiers chapitres afin de les remplacer par leur version définitive. Ils ont été entièrement relus, corrigés et réécrits pour offrir une meilleure expérience de lecture. Merci à tous ceux qui avaient déjà commencé cette aventure, et bonne découverte (ou redécouverte) du Chêne et du Loup. 🌳🐺
Leçon
Le premier jour il ne comprit pas vraiment ce qui se passait.
On l'avait installé dans une chambre : grande, lumineuse, du bois vivant partout comme partout ailleurs dans ce palais. On lui avait apporté du linge propre. Il avait dû batailler pour garder sa tenue de voyage, mais l'argument d'une elfe de compagnie sur l'odeur et la crasse avait fini par le faire capituler. Bain. Nourriture. Et puis plus rien.
On l'avait laissé là.
Dehors le palais bourdonnait. Des pas dans les couloirs, des voix étouffées, des portes qui s'ouvraient et se fermaient. Une effervescence sourde qui ne le concernait pas, ou plutôt qui le concernait entièrement mais sans lui demander son avis. Il avait déclenché quelque chose d'immense et personne ne prenait le temps de lui expliquer quoi.
Il s'endormit tôt. Ce n'était pas dans ses habitudes.
Le deuxième jour il commença à errer.
Pas ouvertement. Il n'était pas du genre à errer : les sorceleurs n'erraient pas, ils patrouillaient, ils exploraient. Toujours certains d'être là où ils devaient être.
Il se promenait donc. Avec des raisons parfaitement valables et entièrement inventées.
Par hasard, ses promenades le menaient souvent du même côté du palais.
Les elfes qui croisaient son chemin l'observaient différemment depuis la veille. Plus de curiosité scientifique, quelque chose de plus complexe. Il avait touché leur arbre. Il en avait sorti leur reine. Dans le catalogue des choses qu'un humain n'était pas censé faire, ça occupait probablement les premières places.
Il s'arrêtait parfois devant certaines portes. Pas longtemps. Juste le temps de voir si quelqu'un entrait ou sortait. De poser une question détournée à un serviteur qui passait.
— Elle va mieux ?
— Sa Majesté se repose, répondait-on invariablement avec une politesse impeccable qui ne disait rien.
Il repartait. Revenait. Repartait encore.
Un chat devant une porte fermée.
Le troisième jour, Elric, l'intendant de la Maison Aen Tír, celui qui l'avait conduit à travers la foule ce soir-là, le trouva dans un couloir.
Elric était plus petit que la plupart des elfes. Les siècles semblaient avoir légèrement voûté sa silhouette et dégagé son front, laissant ses cheveux noirs, soigneusement peignés vers l'arrière, se mêler d'argent aux tempes. Son visage demeurait fin, presque austère, sans la moindre dureté.
Il portait une tunique de lin clair, rehaussée de broderies discrètes au col et aux poignets. Rien d'ostentatoire, mais tout respirait l'ordre et la mesure.
Les mains croisées dans le dos, il se tenait parfaitement immobile. Son regard, lui, ne cherchait jamais vraiment celui de son interlocuteur. Il glissait légèrement de côté, se posait sur une épaule, une fenêtre ou un objet de la pièce, comme si soutenir les yeux de quelqu'un relevait d'une familiarité qu'il s'interdisait. On aurait pu le croire distrait. Il ne l'était jamais.
Il observa le jeune sorceleur un moment sans rien dire, avec ce regard particulier des gens qui voient exactement ce qui se passe et qui ont décidé de ne pas le commenter.
— Sa Majesté se repose, dit-il enfin.
— Je sais.
— Elle a besoin de calme.
— Certainement.
— Vous êtes passé devant ses appartements quatre fois ce matin.
Bastien ne répondit pas. Ce qui était, selon lui, une réponse parfaitement suffisante.
Il hocha la tête, de ce hochement particulier qui signifiait qu'il avait enregistré l'information et qu'il n'en ferait rien pour l'instant, puis repartit dans le couloir.
Le quatrième jour les elfes commencèrent à s'intéresser à lui.
Pas à sa façon d'errer dans les couloirs, à autre chose. Deux d'entre eux l'attendaient après le petit déjeuner avec cette courtoisie toute elfique dont Bastien commençait à se méfier.
— Nous aimerions vous observer, dit le plus âgé. Si vous le permettez.
— M'observer.
— Vos Signes. Votre connexion avec… certaines énergies. Nous avons remarqué des choses inhabituelles.
Bastien haussa un sourcil.
— Et moi, qu'est-ce que j'y gagne ?
Les deux elfes échangèrent un regard.
Le plus âgé s'inclina légèrement.
Il était grand, comme tous les siens, mais d'une minceur presque excessive. Ses longs cheveux blancs, soigneusement noués dans son dos, laissaient voir un visage aux traits fins que les siècles avaient marqué sans jamais l'alourdir. De fines rides couraient au coin de ses yeux, non celles de la fatigue, mais de quelqu'un qui avait passé sa vie à plisser les paupières devant des manuscrits ou des phénomènes incompréhensibles.
Sa robe, d'un vert profond brodé de fils d'argent, ne portait ni bijoux ostentatoires ni symbole de pouvoir. Seul un pendentif de cristal brut reposait contre sa poitrine, traversé par un filet de lumière qui semblait vivre à son rythme.
Son regard gris s'attarda sur Bastien avec une curiosité tranquille. Pas celle d'un juge. Celle d'un homme qui venait de voir une théorie vieille de plusieurs siècles voler en éclats et qui s'en réjouissait presque.
— Permettez-moi de me présenter. Mustravelin, mage en chef de la Maison Aen Tír.
— Bastien. Sorceleur de la Maison du Loup.
— Ah ! Toute la cité n'a que votre nom à la bouche. Bastien le sorceleur de la Maison du Loup...
Il répéta lentement les derniers mots avec une délectation presque enfantine, comme un étranger qui découvre une nouvelle langue et en savoure chaque son.
— Voilà plusieurs jours que j'espérais vous rencontrer.
Il inclina légèrement la tête.
— Si je ne m'abuse, le Gwynbleidd est bien l'un des vôtres ?
Bastien détourna les yeux vers le couloir ouest, sans répondre.
— On dit sa venue imminente. Est-ce exact ?
Il croisa les bras.
Après trois jours passés à errer dans le palais comme un invité dont personne ne savait vraiment quoi faire, il trouvait soudain étonnant que quelqu'un s'intéresse à lui.
Il préféra ne pas répondre.
— Que me voulez-vous ?
Mustravelin ne sembla pas le moins du monde contrarié par son silence.
— Vous souhaitez des réponses.
— Oui.
— Voilà une requête raisonnable.
— Vous allez répondre ?
— Dans une certaine mesure.
— Quelle mesure ?
— Celle que je suis autorisé à donner.
Bastien soupira.
— C'est une réponse de mage ou une réponse d'elfe ?
Mustravelin réfléchit quelques secondes.
— Les deux.
Le sorceleur leva les yeux au ciel.
— Accordez-nous cette journée. Les sorceleurs sont déjà une énigme pour nous. Celui qui a pu toucher l'Arbre-Monde sans être rejeté, puis en ramener notre reine, mérite bien que nous cherchions à comprendre comment il s'y est pris.
Il inclina légèrement la tête.
— En échange, je répondrai à toutes les questions auxquelles je suis autorisé à répondre.
Bastien pensa à Geralt qui n'était toujours pas arrivé.
Pensa à la porte fermée au bout du couloir ouest.
Puis hocha la tête.
— Très bien.
Ce fut la décision la plus mauvaise de sa journée.
Les elfes ne travaillaient pas comme lui. Ils n'avaient ni gestes codifiés ni objectif apparent. Ils observaient, notaient, échangeaient quelques mots dans leur langue, puis recommençaient exactement la même expérience en ne modifiant qu'un détail infime.
Pendant des heures, Bastien forma les mêmes Signes. Plus lentement. Puis moins fort. Puis plus longtemps. Puis en gardant exactement le même rythme. On lui faisait recommencer jusqu'à ce que le moindre mouvement paraisse identique au précédent.
Autour de lui, les apprentis passaient d'un instrument inconnu à un autre. Une sphère de verre. Un cercle serti de cristaux. Une plaque gravée de runes. Puis de nouveau la sphère. On l'observait sous tous les angles. On prenait des notes. Personne ne jugeait utile de lui expliquer ce qu'ils cherchaient.
Il commençait à comprendre une chose.
Les elfes avaient énormément de temps libre.
Il tint admirablement bien.
Presque trois heures.
Puis il perdit patience.
Lorsqu'on lui demanda, pour ce qui devait être la vingtième fois, de former un Aard... le Signe lui « échappa. »
Ce qui suivit fit sursauter tout le monde dans la pièce. Une déflagration d'énergie provoquée par le signe mal maîtrisé fusa et renversa une étagère entière de fioles soigneusement étiquetées, qui explosèrent dans un mélange de poudres et de liquides colorés.
Le silence retomba.
Les apprentis observèrent les dégâts.
Puis regardèrent Mustravelin.
Le vieux mage contempla un instant les restes de son laboratoire.
— Fascinant.
Bastien cligna des yeux.
— Vous venez de perdre plusieurs mois de travail.
— Oui.
— Et c'est votre réaction ?
— Ce résultat ne figurait pas dans mes hypothèses.
— Ça vous réjouit ?
— Beaucoup.
Personne ne sembla surpris. Les apprentis échangèrent un regard résigné avant de commencer, avec une efficacité toute elfique, à ramasser les débris.
Profitant de ne plus être le centre de l'attention et du calme retrouvé, Bastien croisa les bras.
— À vous.
Mustravelin releva les yeux.
— Pardon ?
— Vous avez promis.
Le vieux mage hocha doucement la tête.
— En effet.
Il attendit qu'un apprenti passe avec un balai avant de reprendre.
— Cela commence comme tous les mauvais contes, malheureusement... Il y a bien longtemps, Elydorn était gouverné par un autre souverain. Un roi tyrannique.
— Celui qui a enfermé votre reine ?
— Non. Celui qui voulait s'approprier le pouvoir de l'Arbre-Monde.
Notre Arbre n'est pas seulement le réceptacle de nos morts ou de nos racines. Il est tout ce qui fait notre monde. Notre magie. Notre mémoire. Notre avenir. Si nous l'appelons l'Arbre-Monde, ce n'est pas par orgueil mais parce que nos anciens croient qu'il est le siège même de la création. Ils racontent qu'avant lui cette terre n'était qu'une immensité stérile, froide et silencieuse, où rien ne poussait, où rien ne vivait. Puis une première racine s'est enfoncée dans la pierre. La magie s'est éveillée avec elle. Les forêts ont grandi, les rivières ont trouvé leur lit, les montagnes se sont couvertes de vie. Depuis, l'Arbre n'a jamais cessé de croître. Ses racines parcourent le monde bien au-delà d'Elydorn. Certains disent qu'elles relient les continents entre eux. D'autres qu'elles soutiennent le monde lui-même. Je l'ignore. Mais je sais une chose : partout où ses racines meurent... la magie s'éteint.
Le vieil elfe soupira.
— Le pouvoir est une chose curieuse, jeune homme. Plus on en possède, plus on est persuadé d'en manquer.
Bastien eut un léger sourire.
— Et l'Arbre se refusait au roi.
— L'Arbre ne répond qu'au sang de la Maison Aen Tír. Depuis des générations, ils étaient les seuls à pouvoir communier avec lui, entendre sa volonté ou seulement espérer être entendus en retour.
Bastien laissa le silence s'installer, le temps de rassembler les pièces.
— Alors il lui fallait votre reine... une descendante de la Maison Aen Tír.
Mustravelin inclina simplement la tête.
— Elle n'était qu'une bâtarde au sang mêlé... mais aussi la dernière de sa lignée.
Le vieux mage garda le silence un long moment. Son regard glissa jusqu'aux branches qui traversaient le plafond, comme s'il cherchait ses mots dans les feuilles. Les siècles semblaient soudain peser un peu plus lourd sur ses épaules.
— Et ensuite ?
— Ce qui suivit appartient davantage à Sa Majesté qu'à moi. Ce n'est pas à moi de raconter cette histoire.
Il laissa passer quelques secondes avant de reprendre.
— Ce que je peux vous dire, c'est que le roi acheva le rituel. Il pensait soumettre l'Arbre à sa volonté, s'approprier ce qui n'avait jamais appartenu à personne. Mais certaines choses ne se possèdent pas.
Bastien suivit son raisonnement.
— Le rituel a échoué.
— Oui. Et le roi fut tué.
Il marqua une pause.
— Mais les forces en présence étaient déjà trop puissantes pour être arrêtées. L'Arbre se mourait.
— Alors... elle est entrée.
— Oui.
Bastien serra la mâchoire.
— Elle s'est sacrifiée pour le sauver...
Mustravelin demeura silencieux un long moment.
— Peut-être est-ce là que nos peuples se séparent. Nous disons qu'elle a rejoint les siens. Son corps nous a quittés. Son âme est revenue à l'Arbre.
Il leva les yeux vers l'immense Arbre-Monde dont les branches disparaissaient dans la lumière.
— Depuis ce jour, ils ne forment plus qu'un.
Bastien suivit son regard quelques instants.
Puis haussa simplement les épaules.
— Ouais...
Il se gratta distraitement la nuque.
— N'empêche qu'elle s'est sacrifiée.
Mustravelin ne répondit pas.
Il n'en voyait manifestement pas la nécessité.
Bastien, lui, considéra qu'ils étaient d'accord sur l'essentiel.
Il tourna les talons et quitta la pièce.
Le cinquième jour, Bastien se présenta devant la porte de la chambre royale.
Il trouvait qu'il avait été assez patient comme ça.
Légère
Il était donc debout devant les appartements royaux, les bras croisés, face à un elfe qui ne faisait plus son âge : cheveux noirs et gris, dos droit, regard qui signifiait clairement qu’il n’avait pas l’intention de bouger.
— Je comprends votre frustration, sorceleur… mais elle est encore faible. Elle doit se reposer dans le calme.
Bastien insista.
Mais sans trop de conviction. À quoi s’était-il attendu…
- Ça fait déjà cinq jours… À chaque fois vous me…
Une voix faible mais ferme se fit entendre derrière la porte.
— Elric ! Laissez-le entrer.
Le vieil elfe se retourna prestement. Dans un geste que Bastien interpréta comme de la résignation mal déguisée, il referma la porte derrière lui. On entendit la suite de la conversation à travers le bois.
— Majesté, vous n’êtes pas en état de recevoir de la compagnie. Je lui dirai de prendre audience quand…
La voix l’interrompit.
— Vous discutez mes ordres, Elric ?
— Non, Majesté.
— Alors laissez-le venir. Et vous tous, partez. Vous me fatiguez à me tourner autour comme des abeilles.
Bastien imagina la tête du fameux Elric. Ça le fit sourire.
Quand celui-ci lui ouvrit la porte, il fit mine de garder bonne figure, s’adressant à lui comme s’il lui faisait une faveur personnelle.
— C’est bon. Vous pouvez entrer. Mais soyez bref. Elle a besoin de repos.
Le sorceleur se retint de montrer qu’il avait gagné et entra dans la pièce.
Elric sortit la tête haute, quatre serviteurs à sa suite.
La chambre était grande. Du bois vivant partout, des nervures apparentes dans les murs comme si la pièce elle-même respirait. Des tentures de mousse et de soie sauvage filtraient la lumière du jour en une clarté dorée et verte. Des fleurs fraîches sur chaque surface, pas pour le décor, mais pour ramener quelque chose de vivant auprès d’elle.
Il s’arrêta sur le seuil.
Elle était allongée sur un lit immense qui la faisait paraître plus petite et plus vulnérable qu’il ne l’aurait imaginée. Son interminable chevelure reposait à son côté comme un tapis de feuilles en automne : auburn, changeant selon l’angle de la lumière, d’un roux profond à quelque chose qui touchait presque à l’or. Elle débordait du lit, serpentait sur le sol.
Son visage était d’une pâleur inquiétante. Pas la pâleur froide d’une morte, quelque chose de plus subtil, de plus fragile. Comme une bougie qu’on a failli laisser s’éteindre et qui tient encore, à peine. Des cernes profonds creusaient son regard. Le poids de cent ans qui se réveillent en même temps, dans un corps qui avait failli oublier comment faire.
Elle n’avait rien d’une jeune fille. De fines rides au coin des yeux rappelaient discrètement sa part humaine. Quelques taches de rousseur parsemaient encore sa peau claire. Ses cheveux auburn encadraient des traits fins, un nez droit, des pommettes hautes et des lèvres naturellement douces. Ses oreilles légèrement effilées rappelaient son sang elfique.
Elle n’était pas une beauté éclatante.
Elle était de celles qu’on ne peut s’empêcher de regarder une deuxième fois.
Quelque chose dans sa poitrine fit une chose qu’il n’aurait pas su nommer et qu’il n’aimait pas du tout. Son cœur, ce muscle qu’on lui avait appris à contrôler, à ralentir, à mettre au service de l’efficacité, s’emballa d’un coup, sans lui demander la permission.
Son cœur n’aurait pas dû faire ça. Il le savait.
Il s’approcha.
Il commençait à regretter d’être venu. Sa présence n’avait pas sa place ici, dans l’intimité d’une reine, dans cette lumière dorée et ce silence feutré. Elric avait raison.
Mais elle ne lui laissa pas le temps de changer d’avis.
Elle tourna les yeux vers lui. Ce vert profond traversé d’éclats d’or… Il les connaissait. Pas ces yeux-là exactement, mais leur couleur, leur profondeur. Quelque chose qui venait de très loin et qui l’avait guidé chaque nuit. Sa tête se tourna légèrement vers lui.
— Bonjour, dit-elle simplement.
Bastien, pris de court, fit une espèce de salut improvisé, le bras en équerre contre la poitrine, l’autre derrière le dos. Il s’inclina.
— Bonjour heu… votre royale majesté… royale… de la maison… Tir… Non… Merde !
Elle éclata de rire.
Ce rire.
Il lui fit dresser tous les poils dans un frisson qui remonta le long de son échine. Ce rire... il le connaissait.
Chêne.
La certitude s’abattit sur lui comme une évidence. Totale. Immédiate. Sans appel. C’était elle. Ça avait toujours été elle. Il en avait désormais la certitude.
Elle fit une légère grimace, le signe d’un mal de tête encore installé, ou de la fatigue que lui procura ce rire. Puis, lentement, contrôlant son geste pour éviter de réveiller la migraine latente, elle tourna complètement la tête vers lui.
— Elisabeth, dit-elle. Tu peux m’appeler Elisabeth. En me libérant tu as gagné ce droit.
Un sourire. Une pause.
— Et nous nous connaissons déjà… petit chat.
Il ne répondit pas tout de suite. Quelque chose dans sa gorge avait décidé de ne pas coopérer.
— Dans ce monde je me nomme Bastien.
— Je sais. Elle le regarda avec ces yeux qu’il connaissait sans les avoir jamais vus. C’est un joli prénom.
Elle tenta de se redresser. Une grimace traversa son visage, vive, brève, aussitôt contrôlée. Bastien fit un geste instinctif pour la retenir, ses mains à quelques centimètres d’elle, sans savoir exactement quoi faire de ce geste.
— Coupe-moi les cheveux.
Il la regarda.
— Pardon ?
— Coupe-moi les cheveux. Je n’en peux plus de les voir et ils me gênent dans mes mouvements. J’ai demandé à une de mes femmes de compagnie de le faire mais Elric s’y est fermement opposé.
Elle leva les yeux au ciel avec l’énergie d’une femme qui en avait assez d’être ménagée.
— Apparemment, étant faite de magie, on ne peut toucher à ma chevelure sacrée… bla bla bla. Je me vois mal traverser les couloirs avec ça… désignant avec mepris la masse de ses cheveux, à bout de bras à longueur de temps. Coupe-les, s’il te plaît.
— Avec quoi ?
— Une de tes armes.
— Ils me les ont prises. Elles sont interdites dans le palais.
Elle le regarda avec ce sourire en coin qu’il commençait à reconnaître.
— Tu comptes me faire croire que tu ne caches pas une dague bien tranchante sur toi ?
Il soupira. Leva les yeux au ciel.
Et capitula.
De sa manche sortit une petite dague argentée : fine, discrète, et manifestement très bien affûtée.
— Comment on procède ?
— Prends cette étole, dit-elle en désignant un carré de soie posé sur un guéridon. Entoure mes cheveux avec au niveau de la nuque. Fais un nœud bien serré. Descends le nœud pour régler la longueur et… Couic.
Le sorceleur rit en saisissant le tissu. L’entrain de cette femme était communicatif, et parfaitement absurde, et il n’avait pas envie que ça s’arrête.
Il s’assit près d’elle sur le rebord du lit.
Lui passa l’étole sous les cheveux.
Ce faisant, il se retrouva plus proche d'elle qu'il ne l'avait prévu, son épaule à quelques centimètres de la sienne. Une odeur d'humus et de chèvrefeuille lui chatouilla les narines, lui rappelant celle de Chêne. Son odeur.
Son cœur, qui avait eu la décence de se calmer un moment, reprit sa course incontrôlée. Il serra l’étole un peu plus vite que nécessaire.
Il fit glisser le nœud sous ses omoplates. Une longueur qu’il jugea acceptable.
Saisit la dague. La glissa sous le nœud.
S’apprêta à couper d’un geste vif.
S’arrêta.
— Je ne prends aucun risque en faisant ça, hein… Ton vieux mage avait l’air de dire que…
— Il n’y a aucun risque. Enfin… je crois.
— Elisabeth.
C’était la première fois qu’il prononçait son prénom. Il ne s’en rendit compte qu’après.
Elle soupira.
— Très bien. Il y a bien un risque…
Une pause théâtrale.
— Je peux très bien me transformer en genaude.
Un silence.
Puis ils éclatèrent de rire tous les deux et, d'un geste précis, il trancha la chevelure au-dessus du nœud.
Ce faisant, il la libéra aussi du poids de sa signification.
Les longues mèches glissèrent sur les draps dans un bruissement soyeux.
Elisabeth passa avec délectation une main dans ses cheveux à nouveau libres. Son sourire disait tout.
Bastien brandit son trophée.
— Si ton Elric rentre maintenant il va faire une crise cardiaque. J’en fais quoi ?
— Là-bas il y a un panier. Mets-les dedans. Il pourra s’en tricoter une écharpe si ça lui chante.
Elle s’effondra à nouveau sur ses oreillers.
La tâche accomplie, le sorceleur se retourna vers elle. Elle avait posé la main sur son front, serrant ses tempes.
— Tu as l’air épuisée. Je vais faire appeler quelqu’un.
— Non ! dit-elle un peu trop fort. Elle rectifia son timbre.
- Non. Reste… s’il te plaît.
Elle se retourna sur le côté, tapotant de la main l’endroit où il s’était assis.
— Peux-tu rester avec moi le temps que je m’endorme ? Ta présence me fait du bien. Je ne sais pas comment expliquer…
Le sorceleur vint s’asseoir à nouveau auprès d’elle. Il posa sa main sur celle qu’elle avait laissée traîner sur les draps.
— Inutile de chercher à expliquer. Je sais.
Si cette histoire vous plaît, n'hésitez pas à me laisser un petit mot. Quelques lignes, un simple ❤️ ... ça fait toujours énormément plaisir et c'est la plus belle des motivations pour continuer cette aventure avec vous.
À très vite pour la suite ! 🌳🐺