Le Chêne et le Loup

Chapitre 4 : Chrysalide et Tempête

2048 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 18/07/2026 18:05

Petite note : J'ai retiré les premiers chapitres afin de les remplacer par leur version définitive. Ils ont été entièrement relus, corrigés et réécrits pour offrir une meilleure expérience de lecture. Merci à tous ceux qui avaient déjà commencé cette aventure, et bonne découverte (ou redécouverte) du Chêne et du Loup. 🌳🐺



Chrysalide

 

Deux jours à errer dans Tirënnog comme une pièce dans le mauvais jeu.

Les elfes lui fournissaient le gîte et le couvert avec une courtoisie impeccable et distante. Il mangeait bien. Il dormait mal. Il interrogeait les gardes aux portes chaque matin :


— Geralt est-il arrivé ?

— Non. Pas encore.


Toujours pas…

La mission attendait. La Maison du Loup attendait. Des enfants quelque part attendaient une réponse que lui et Geralt étaient censés rapporter ensemble, et lui, que faisait-il ? Il errait dans une cité elfique en regardant un arbre.


Il avait essayé de ne pas y penser. De se concentrer sur la mission, sur les informations à collecter, sur l’irritation très concrète d’être planté là sans son mentor.

Et Chêne avait déserté ses rêves.

Disparue.

À la place, autre chose. Un appel sourd, constant, qui lui vrillait les tempes et revenait chaque fois qu’il croyait l’avoir ignoré.

Comme un moustique.

Précisément ! Comme un foutu moustique : il chassait la sensation, elle revenait, il la chassait encore et encore.

La nuit, c’était pire. La tension entre ses omoplates, la brûlure dans les paumes, le tiraillement en direction du sanctuaire.

Agaçant.

La troisième nuit, il n’essaya pas de résister.

La clairière était étonnamment déserte sous la lune.

Bastien traversa la mousse en silence, ses bottes amorties par l’épaisseur du sol vivant, et s’arrêta au pied du tronc. De près, l’écorce avait une translucidité douce, comme de l’ambre, comme si la lumière stockée en elle depuis des siècles cherchait encore à s’en échapper. Son médaillon vibrait doucement contre sa poitrine.


L'écorce semblait si fine qu'elle laissait voir, par transparence, l'intérieur même de l'Arbre, comme lorsqu'on place une main devant une lampe et qu'on en voit l'intérieur se dessiner.

La nuit rendait le phénomène plus saisissant encore. Les veines lumineuses parcouraient lentement le bois, se divisaient, se rejoignaient jusque dans les premières branches comme une sève de lumière.

Les milliers de braises dérivaient lentement dans le bois vivant.

Puis son regard s'arrêta.

Au milieu des courants de lumière, quelque chose ne suivait pas le mouvement.

Une forme.

Plus sombre que le reste.

Elle n'était plus cette impression fugace aperçue en plein jour. La transparence de l'écorce la révélait bien davantage. Il distinguait une masse. Des contours. Presque une silhouette.

Immobile.

Alors que les braises continuaient leur lente dérive autour d'elle.

Il leva les mains. Elles tremblaient légèrement. Elles s'arrêtèrent à mi-chemin.

Il savait qu'il ne devait pas aller plus loin.

Mais l'envie de s'approcher était plus forte que lui.

Il posa les paumes contre l'écorce.

Le bois ne résista pas.

Ce ne fut ni une sensation de dureté, ni de mollesse : quelque chose sans équivalent, comme enfoncer les mains dans de l’eau qui aurait oublié d’être liquide.

La matière translucide céda, l’absorba jusqu’aux avant-bras, et la panique frappa Bastien comme un poing en plein sternum.

Il tira. Réflexe pur. Ses mains ne revinrent pas.

Il allait crier…

C’est là qu’il sentit.

Quelque chose qui effleura ses doigts de l’intérieur. Léger. Froid. Présent.

Une main.

Il cessa de respirer.

Sans réfléchir, ses doigts se refermèrent sur elle.

Son autre main tâtonna dans la matière translucide. À l'aveugle. Cherchant le bras, une épaule... n'importe quoi.

Le long de son autre avant-bras, quelque chose glissa. Une deuxième main. Aussi lente. Aussi inconsciente. Des doigts effleurèrent sa peau, remontèrent jusqu'à son poignet puis dérivèrent de nouveau, sans chercher à le saisir. Pas d'urgence. Pas d'intention. Juste la dérive de quelqu’un qui n’était pas tout à fait là.


Il tenta de la saisir à son tour.

La seconde main glissa et lui échappa tandis que le corps continuait de dériver.

Loin.

Trop loin.

Bastien plongea en avant.

Ses bras s’enfoncèrent jusqu’aux épaules dans la matière translucide. L’écorce se resserra autour de lui avec une souplesse dérangeante. Il renversa la tête pour ne pas être happé à son tour.

Sa main se crispa sur celle qu’il tenait encore.

Il tira.

Cette fois, le corps céda un peu et dériva lentement vers lui.

Assez.

Juste assez.

Bastien allongea l’autre bras. Ses doigts rencontrèrent un flanc, glissèrent jusqu’à une taille qu’il agrippa aussitôt.

Il referma son bras autour, s’assurant enfin d’une prise solide.

Puis planta ses bottes dans la mousse et bascula tout le poids de son corps en arrière.

L’Arbre-Monde gémit, un son profond et musical qui remonta depuis les racines jusqu’aux branches les plus hautes. La matière translucide s’étira comme une chrysalide refusant de s’ouvrir, puis céda dans un éclat silencieux.

Ils basculèrent ensemble dans la mousse. Bastien ne relâcha pas immédiatement sa prise. Le souffle court, il resta un instant allongé, les bras toujours refermés autour de ce qu’il venait de ramener avec lui.


Une respiration arriva d’abord, convulsive, un grand souffle comme un noyé crevant la surface. Des mains bougèrent vaguement contre son armure, cherchant un appui sans le trouver. Puis plus rien.

Bastien baissa les yeux.

Ce n’est qu’alors qu’il distingua réellement les traits de la silhouette qu’il venait d’arracher à l’Arbre-Monde. Les cheveux collés au visage, la peau pâle, les lèvres entrouvertes dans une respiration encore désordonnée.

Une femme.

Bastien se redressa lentement sans relâcher sa prise. Instinctivement, il maintint l’inconnue contre lui. Tandis qu’il reprenait son souffle, son regard s’attarda sur elle.


Elle était nue… Pas de vêtements, pas de protection, juste sa peau pâle glacée, et cette chevelure auburn d’une longueur impossible qui se répandait autour d’eux comme un voile.

Sans réfléchir, il détacha sa cape et l’en couvrit. Le geste fut plus rapide que sa pensée.

Bastien ne pouvait détacher son regard d’elle. Il ne sut pas combien de temps il la regarda ainsi. Assez longtemps pour que le choc initial se décante et laisse place à quelque chose d’autre : une stupeur différente, plus silencieuse.


Il n’avait pas de mots pour ce qu’il voyait. Pas les bons en tout cas.


Des mèches auburn étaient collées à son visage, dissimulant une partie de ses traits. Lorsqu’il les écarta doucement, il resta figé. Les traits étaient d’une harmonie troublante. Ni parfaits, ni irréels. Juste… impossibles à quitter des yeux.

Une étrange impression le traversa. Comme s’il avait déjà vu ce visage. Ou attendu de le voir depuis longtemps.

Ses yeux s’ouvrirent.


Un vert intense, émeraude, traversé de fines poussières d’or. Un cercle plus sombre bordait l’iris, comme pour contenir cette lumière et l’empêcher de s’échapper.

Ils trouvèrent les siens aussitôt. Avec une précision troublante, comme si même à moitié consciente, même revenue de si loin, quelque chose en elle savait exactement où les poser.


Sa bouche s’entrouvrit.

— Chat…


Un souffle. À peine un mot. Puis ses yeux se fermèrent, ses doigts relâchèrent l’armure, et elle glissa de nouveau dans l’inconscience, paisiblement, comme quelqu’un qui a fait ce qu’il avait à faire et pouvait enfin se reposer.

Bastien ne bougea pas. Son cœur tambourinait dans sa poitrine.

Quelque part derrière lui, la cité de Tirënnog s’éveillait : des voix, des lumières aux fenêtres des maisons-arbres, des pas sur les passerelles de lianes. Le gémissement de l’Arbre-Monde n’était pas passé inaperçu.

Il avait peut-être, songea-t-il, quelques secondes avant que ça devienne compliqué.

Il resserra les bras autour d’elle et attendit.




Tempête

Ce qui suivit resta dans la mémoire de Bastien comme un rêve mal assemblé.

La foule d’abord.

Elle avait surgi de partout, des passerelles, des maisons-arbres, des ruelles de bois poli. Pas en courant. Les elfes ne couraient pas. Ils arrivaient comme une marée, silencieux, inexorables, portant ce bourdonnement étrange qui n’était pas tout à fait de la musique et pas tout à fait des voix. Une seule note, tenue par des centaines de gorges à la fois. Comme un essaim qui reconnaît sa reine.

Parce que c’était ça.

Bastien n’avait pas encore compris ce qu’il avait fait. Pas vraiment. Il avait sorti quelqu’un d’un arbre, quelqu’un qui avait posé les mains sur les siennes dans le noir et dit "Chat" avant de perdre connaissance.

Il se doutait que ça avait un rapport avec ses rêves et Chêne mais c’était tout ce qu’il savait.

Ce que la foule savait, elle, c’était autre chose.

Des dizaines d’années d’attente. Un siècle de deuil. Et là, dans les bras d’un gamin, leur reine légitime respirait.

Les gardes s’avancèrent. Des mains se tendirent vers la femme.

Bastien recula d’un pas.

Ses bras se resserrèrent autour d’elle, de la cape, le tout plaqué contre lui, avant même qu’il ait eu le temps de décider quoi que ce soit. Pas de la bravoure. Pas de la réflexion. Quelque chose de bien plus primitif que ça. Un félin qui ne lâche pas sa proie.

Il leva les yeux sur les gardes. Ce qu'ils lurent dans son regard, les fit s'immobiliser.

Un mouvement plus loin. Un elfe, visiblement très ancien, fendit la foule. Vieux comme la cité elle-même, ou presque. Il s’approcha lentement, regarda sa reine, longuement, comme une prière qu’il n’espérait plus prononcer, puis leva les yeux sur ce jeune sorceleur boueux.

— Tu n’avais pas le droit.

— Je sais.

L’ancien hocha la tête une fois. Pas un pardon. Une prise d’acte. Et il lui fit signe de le suivre.

Bastien traversa Tirënnog comme dans un songe, la gardant tout contre lui, protégée par sa cape et l'étreinte de ses bras. La foule s’écartait et se refermait comme de l’eau derrière lui. Des mains se tendaient, pas pour prendre, juste pour effleurer. Des voix murmuraient dans une langue qu’il ne comprenait pas.

Il suivit l’ancien.


Plus haut, quelqu’un observait le sorceleur fendre la foule.

En retrait.

Immobile.

Les mains posées sur une rambarde de liane, il semblait étrangement étranger au tumulte qui agitait Tirënnog. La foule chantait. Lui demeurait immobile.

Grand. Sombre. Une tenue impeccable dans des tons noirs que la qualité du tissu rendait luxueuse sans ostentation. Des cheveux de jais retenus en un catogan strict, pas un fil qui dépassait, pas un geste superflu. Les traits nets et froids d’un sang elfique pur. Cette jeunesse éternelle qui aurait pu sembler un don si l’on ne regardait pas trop longtemps.

Ses yeux, eux, ne quittaient pas la femme que le sorceleur portait dans ses bras.

Leur reine. Sa reine.

Elisabeth Armann de la Maison Aen Tír.

Ses doigts se crispèrent lentement sur la rambarde.

Un simple humain.

Un étranger.

Réussissant là où lui avait échoué.

Il les suivit du regard jusqu’à ce que la foule les engloutisse.


Si cette histoire vous plaît, n'hésitez pas à me laisser un petit mot. Quelques lignes, un simple ❤️ ... ça fait toujours énormément plaisir et c'est la plus belle des motivations pour continuer cette aventure avec vous.

À très vite pour la suite ! 🌳🐺


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