Le Chêne et le Loup

Chapitre 2 : Rayures et Cimes

2480 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 02/07/2026 16:33



Petit chantier en cours ! Comme beaucoup de premiers chapitres, ceux-ci avaient besoin d'un bon coup de polish. Plutôt que de laisser cohabiter plusieurs versions, j'ai préféré repartir sur une base propre avec la version finale. Merci pour votre compréhension, et bienvenue dans Le Chêne et le Loup. 🌳🐺




Rayures



Chaque nuit, le décor changeait : une forêt de cristal, un désert d'eau immobile peuplé de saules pleureurs, une plaine de baobabs plus grands les uns que les autres qui s'élançaient dans la savane, une mangrove suspendue dans le ciel, un bosquet d'érables à l'automne perpétuel.

Mais ce qui ne changeait pas, c'était Chêne. Toujours au rendez-vous. Silhouette de sève et de lumière pâle, balançant ses jambes dans le vide ou jouant à disparaître entre des arbres qui n'existaient pas vraiment.

Les premières nuits, ils parlèrent peu.

Bastien posait des questions. Essayait de comprendre pourquoi il revenait inlassablement sous les traits d'un chat.

Chêne répondait parfois. D'autres fois, elle s'interrompait au milieu d'une phrase pour suivre le vol d'un insecte, écouter le bruissement d'un arbre ou observer quelque chose que lui ne voyait pas.

Puis ça recommençait la nuit suivante.

Et encore la suivante.

Au fil des rêves, la méfiance céda doucement la place à quelque chose de plus simple. Ils avaient fini par s'apprivoiser sans vraiment s'en rendre compte.

Les mots étaient venus naturellement.

Souvent, c'était Bastien qui parlait.

Il racontait Novigrad et ses ruelles. Oxenfurt et ses étudiants. Les forêts noires du royaume de Kaedwen.

Elle écoutait.

Et quand c'était son tour, elle lui rendait la pareille : ses forêts à elle, la clairière des Anciens, les rivières qui chantent, ses mémoires anciennes.

Souvent, elle lui réclamait des histoires. Les vraies. Pas les versions arrangées qu'on raconte aux enfants.

Une nuit, il lui raconta sa rencontre avec une genaude aquatique.

Comment il l'avait traquée trois jours dans des marais fétides, les bottes remplies d'eau saumâtre depuis le premier soir. Mais dès qu'il s'approchait, la créature disparaissait dans la vase.

Comment il avait fini par l'attirer avec des restes de poisson franchement pas du jour et s'était retrouvé à patauger dans un mètre d'eau froide à essayer de planter une épée dans quelque chose qui ne voulait pas rester en place.

— Et j'ai gagné ! J'ai senti le poisson pendant des semaines après, mais j'ai gagné ! proclama-t-il avec la dignité d'un chat qui vient de rater sa chaise et fait semblant que c'était intentionnel.

Chêne le regarda.

Puis elle éclata de rire.

Pas ce rire végétal qui appartenait à la forêt entière, pas celui qui faisait vibrer les feuilles et frissonner l'air. Celui-là lui était propre. Rien qu'à elle. Plus franc. Plus entier. Il semblait monter du plus profond d'elle-même et se répandait dans tout le décor immatériel. Les herbes autour d'elle ondulèrent. Quelque part dans les branches invisibles, les oiseaux se turent.

— Un chat... dans l'eau... dit-elle entre deux éclats.

— C'était une mission parfaitement honorable.

— Un chat ! Dans l'eau ! Qui sent le poisson !

— J'avais mes raisons.

Elle riait encore, les mains sur le ventre, la tête rejetée en arrière. Il y avait dans ce rire quelque chose de tellement inattendu, de tellement vivant... qu'il resta là à la regarder sans chercher à reprendre le dessus.

Quand elle se calma enfin, elle essuya une larme de sève au coin de ses yeux.

— Continue, dit-elle.

— Je viens de te dire que j'avais gagné.

— Continue quand même.

Il continua.

À partir de cette nuit-là, les histoires devinrent une habitude.

Il lui parla des routes qui se ressemblent. Des auberges où l'on vous sert sans vous regarder. De Geralt et de ses « hmmm » qui pouvaient vouloir dire vingt choses différentes selon le moment, mais qu'il avait appris à distinguer. Du silence de Kaer Morhen en hiver, quand il n'y avait plus que le vent dans les pierres et l'écho de ses propres pas.

— Les gens ont peur de toi, dit-elle un moment, sans le regarder, les yeux perdus dans la canopée.

— Les gens ont peur de ce qu'ils ne comprennent pas.

— Et toi ?

Il réfléchit.

— Moi... je m'y suis habitué.

Ce n'était pas tout à fait vrai.

Mais c'était la réponse qu'il donnait depuis assez longtemps pour qu'elle sonne juste.

Elle inclina légèrement la tête. Comme si elle entendait les deux. Ce qu'il disait... et ce qu'il ne disait pas.

Elle l'écoutait. Vraiment.

Jusqu'au moment où une coccinelle entreprit de gravir un brin d'herbe.

Elle suivit sa progression avec le plus grand sérieux.

Bastien s'interrompit.

La regarda.

Puis reprit quand même.

Parce qu'il avait fini par comprendre que ces absences ne signifiaient pas qu'elle ne l'écoutait plus. Elle revenait toujours.

Et, au fond, c'était plus facile de dire certaines choses à quelqu'un qui ne jugeait pas, ne conseillait pas, mais était simplement là.

Et ça suffisait.

Certaines nuits, elle cueillait une branche dans le décor immatériel. Une simple branche souple couverte de feuilles, qu'elle balançait doucement devant lui.

Sans raison apparente.

Vraiment ?

Bastien tenait exactement trois secondes.

Puis quelque chose dans ses pattes décidait à sa place, et il bondissait : une détente parfaite, griffes dehors, toute la dignité du sorceleur envolée dans l'instant.

Elle riait.

Il retombait, lâchait la branche avec une nonchalance étudiée et s'asseyait comme si rien ne s'était passé, faisant mine de se lisser le pelage d'un coup de langue.

— Tu as des rayures, parfois, observa-t-elle.

— Non.

— Si. Là, sur le flanc. Quand la lumière change.

Il tordit le cou pour regarder.

Peut-être.

Peut-être pas.

Les rêves avaient leurs propres idées.

— Et alors ? Les chats ont le droit d'avoir des rayures.

Il se leva.

S'éloigna de trois pas avec une dignité parfaite.

S'arrêta.

La branche était encore là.

Elle se balançait doucement dans l'air.

Il n'en fit pas semblant plus longtemps.

Ses pupilles, devenues deux billes noires, se fixèrent dessus.

Puis il bondit.

Le rire de Chêne éclata. Cristallin cette fois. Différent de son bruissement habituel. Plus haut. Plus léger.

Celui d'une chose vraiment surprise d'être heureuse.

Puis, peu à peu, elle se mit à parler davantage d'elle.

Ou plutôt, elle faisait ressentir ses forêts.

Avec des mots, mais pas seulement.

Elle partageait avec lui des images, des sensations, des bribes d'une mémoire qui n'était plus tout à fait la sienne. Des choses anciennes. Des choses qui précédaient les hommes et leurs royaumes.

Elle lui montrait les arbres qui se souvenaient. Les rivières qui chantaient autrement selon les saisons. La façon dont la lumière tombait différemment à chaque heure du jour dans une clairière qu'elle semblait connaître sans pouvoir la nommer. L'odeur de la terre après la pluie. Pas n'importe quelle pluie. Celle qui arrive en fin d'été et qui sent la fin de quelque chose.

Les nuits passaient.

Sans qu'il sache exactement laquelle avait marqué le changement.

Il écoutait, les yeux mi-clos, les pattes repliées sous lui.

Et, sans qu'il s'en rende compte, il se retrouvait chaque nuit un peu plus près d'elle.

Pas d'un coup.

Progressivement.

Comme ça se passe avec les chats.

Quelques centimètres.

Puis quelques autres.

Jusqu'à ce que son flanc frôle ses racines.

Une nuit, il s'installa contre elles.

La suivante, il s'y adossa comme si cela avait toujours été sa place.

Puis, un soir, alors qu'elle parlait sans interrompre le fil de son histoire, quelque chose en lui décida à sa place. Il grimpa sur ses genoux avec la simplicité désarmante d'un chat convaincu d'être exactement là où il devait être.

Il eut un instant de flottement.

Qu'est-ce que je fais... ?

Elle baissa les yeux vers lui.

Ne dit rien.

Ses doigts glissèrent distraitement entre ses oreilles avant de reprendre leur immobilité.

Comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.

Il aurait dû descendre.

Il ne le fit pas.

Les vibrations de sa voix traversaient tout son petit corps. Ce n'était pas une chaleur. Pas vraiment. Plutôt une présence. Paisible. Ancienne. Comme le tronc d'un arbre encore tiède longtemps après avoir emmagasiné la lumière du jour.

Il ferma les yeux.

Elle parlait encore lorsqu'il s'endormait.





Cimes


Ce fut un matin presque comme les autres.

Bastien avait poussé sa monture jusqu'à une crête dégagée, espérant enfin apercevoir Tirënnog.

La forêt l'avait accompagné des jours durant. Une voûte de feuillage presque ininterrompue, où le ciel n'apparaissait qu'en fragments. Puis, sans qu'il comprenne vraiment à quel moment, les arbres avaient commencé à s'écarter. La lumière devint plus franche. Quelques pas encore... et la forêt s'ouvrit devant lui comme un rideau.

Le souffle lui manqua.

Son cheval s'immobilisa de lui-même.

En contrebas, Tirënnog s'étendait au cœur d'une immense clairière. La cité s'élevait en terrasses de grès ocre. De larges esplanades, reliées par des escaliers, des arches et de longs ponts suspendus, accueillaient palais, jardins et hautes tours qui semblaient avoir trouvé leur place depuis toujours.

Ici, rien n'avait été arraché à la forêt. Les bâtiments contournaient les troncs, épousaient les racines, laissaient les branches traverser leurs cours et leurs toits. La ville semblait avoir grandi avec les arbres, au rythme de leur croissance.

Même d'ici, le sorceleur devinait des places baignées de soleil, des bassins où l'eau scintillait entre les arbres, des passerelles disparaissant sous le feuillage. La cité respirait.

Chaleureuse.

Vivante.

Ancienne.

Puis son regard monta.

Et tout le reste disparut.

L'Arbre-Monde.

Il dépassait tout. Les palais. Les tours. Les murs. Son tronc était si vaste qu'il aurait pu abriter un village entier. Son écorce claire captait la lumière du soleil et la renvoyait sur la cité, baignant les façades d'une clarté douce où glissaient les ombres de ses branches. Celles-ci semblaient porter le ciel.

Ce n'était plus Tirënnog qui entourait l'Arbre.

C'était l'Arbre qui portait Tirënnog.

Bastien resta immobile quelques instants, incapable de détourner les yeux.

Puis il finit par faire demi-tour afin de reprendre sa route.

Il installa son bivouac tôt. Mangea sans goût. Le feu crépitait, petit et dérisoire sous la voûte immense de la forêt. Il regardait les braises sans les voir, la mâchoire serrée sur quelque chose qu'il n'aurait pas su nommer. Demain matin il y serait.

La quête, la cité, les elfes et leurs réponses. Tout ce pour quoi il avait traversé les mers. Il aurait dû être satisfait. Il ne l'était pas.

Il finit par chasser ce trouble et attendit le sommeil.


Cette nuit-là, ils se trouvaient dans une plaine d'herbe argentée sous une lune trop proche. Assis sur une grande souche sortie de nulle part, le chat brun aux légères rayures s'agaçait. Sa queue fouettait l'air tandis que ses oreilles restaient obstinément tournées vers l'arrière. Depuis la lisière du décor, Chêne l'observa un moment sans s'approcher.

Puis elle se décida. Elle vint s'asseoir près de lui sur la souche, balançant ses jambes comme à son habitude. Elle posa ses paumes de chaque côté du tronc et se pencha vers lui pour lui faire une grimace.

— Tu ressembles à un chat qui a laissé échapper sa proie, dit-elle enfin.

Il ne répondit pas. La queue continua de fouetter.

— J'ai vu ta cité aujourd'hui.

Elle ne répondit pas.

Bastien regardait l'herbe argentée devant ses pattes.

— Et... l'Arbre.

Cette fois, le silence changea de texture.

Chêne ne bougea pas. Pourtant, quelque chose en elle se fit moins net. Ses contours vacillèrent légèrement, comme si le décor hésitait à la retenir. L'herbe autour de la souche bruissa sans qu'aucun vent ne la traverse.

Le même vacillement que la première fois qu'il avait parlé du monde réel.

Elle resta ainsi un long moment.

Puis revint.

Comme ça.

D'un simple battement de cils.

— Grand comment, l'arbre ?

Il ne répondit pas.

Un sourire se dessina sur le visage végétal de Chêne.

— Tu aimes grimper aux arbres, non ?

— Ne change pas de sujet, marmonna-t-il. Demain j'y serai et...

Mais déjà Chêne ne l'écoutait plus. Elle souriait en regardant sa main sur laquelle courait une fourmi rousse. Le chat brun tourna la tête vers elle. Sa queue avait cessé de fouetter. Les oreilles s'étaient redressées, légèrement.

Il regarda la plaine, puis la lune, puis ses pattes. Il ouvrit la bouche, la referma.

Finalement...

— On se reverra ? demanda-t-il.

Ce n'était pas dans ses habitudes de poser ce genre de question. Il le sut au moment où les mots sortirent. Trop tard.

Chêne inclina la tête. Ses doigts cessèrent de faire courir la fourmi, qui en profita pour reprendre ses activités. Son sourire ne bougea pas, mais ses yeux immenses le regardèrent différemment, une seconde, juste une, avant que la malice reprenne le dessus.

— Les chats retombent toujours sur leurs pattes, Chat.

Elle tendit la main vers lui, paume ouverte.

— Ne fais pas ça !

Il hésita. Bien sûr qu'il hésita. Elle garda la main tendue, faisant simplement onduler ses doigts pour l'inviter à s'y frotter.

— Ce n'est pas juste...

Comme tout chat apprivoisé, il ne résista pas. Il avança la tête et vint frotter son museau contre sa paume.

Les doigts de nacre se glissèrent entre ses oreilles et les grattèrent doucement. Il ronronnait.

Elle éclata de son rire cristallin en le voyant céder si facilement.



*



Comme chaque matin, le rêve se dissipa. Il se réveilla seul. Mais ce matin avait une saveur différente.

Il sella son cheval dans la grisaille et la brume.

Avant de quitter la lisière, il s'arrêta.

Longtemps.

Son regard glissa entre les troncs pâles, suivit les branches, chercha les ombres.

Comme si elle pouvait apparaître entre deux arbres.

Comme si elle avait seulement existé là.

La forêt ne lui rendit rien.

Pourquoi l'aurait-elle fait...

Il fit tourner sa monture vers Tirënnog et ne regarda plus en arrière.



 

Si cette histoire vous plaît, n'hésitez pas à me laisser un petit mot. Quelques lignes, un simple ❤️ ... ça fait toujours énormément plaisir et c'est la plus belle des motivations pour continuer cette aventure avec vous.

À très vite pour la suite ! 🌳🐺


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