Le Chêne et le Loup
Chers lecteurs,
Voici une histoire qui n'est pas née d'un coup. Elle a grandi avec moi, tranquillement, pendant dix ans.
C'est mon tout premier récit.
L'heroic fantasy a toujours été mon refuge. Une histoire qu'on se raconte le soir avant de s'endormir, qui part, revient, se corrige. Les personnages restent les mêmes. Ils grandissent avec leur autrice (et prennent leur temps, visiblement).
L'univers de The Witcher s'est imposé comme terrain de jeu. Solide, sombre, cohérent. D'autres références s'y sont glissées, pour l'épique comme pour l'émotion. Je vous laisse les découvrir.
Cependant, il a bien fallu meubler le vide laissé par The Witcher 3. Quelle claque ! Je n'avais plus aucun point d'intérêt à découvrir... Eh oui, même sur les îles Skellige !
Alors j'ai créé les miens.
Le Chêne et le Loup est né de tout ça. Une fanfiction qui n'en est pas vraiment une. Des années à y penser, à la réécrire, à ne jamais vraiment la lâcher.
Aujourd'hui, je vous invite à faire ce voyage avec moi.
Bonne lecture, et merci d'être là pour cette aventure. ❤️
Petite note : J'ai retiré les premiers chapitres afin de les remplacer par leur version définitive. Ils ont été entièrement relus, corrigés et réécrits pour offrir une meilleure expérience de lecture. Merci à tous ceux qui avaient déjà commencé cette aventure, et bonne découverte (ou redécouverte) du Chêne et du Loup. 🌳🐺
Nuit
La forêt n'était pas de celles qu'il connaissait.
Les arbres montaient trop haut. Leurs troncs pâles et lisses rappelaient la cendre. Au-dessus, les branches se rejoignaient en une voûte où la lumière ne passait plus que par éclats d'émeraude.
L'air sentait l'humus, la résine.
Et quelque chose d'autre.
Plus ancien.
Le sol, sous la mousse, absorbait le bruit des sabots.
Pourtant, la forêt ne dormait pas.
Quelque chose courait dans les feuillages, hors de sa vue. Des branches frémissaient, des insectes bourdonnaient, un cri inconnu s'éleva au loin avant de retomber dans le couvert des arbres. Ici, la vie suivait son cours sans se soucier de celui qui la traversait.
Mais sous cette vie ordinaire, quelque chose d'autre respirait.
Plus lent.
Plus vieux.
Assez ancien pour ne voir dans les hommes qu'un passage.
Et pourtant, un cavalier avançait sous ces arbres.
Au premier regard, son allure avait quelque chose de familier : deux épées dans le dos, une armure de cuir usée, un médaillon à tête de loup. La posture d'un homme qui avait l'habitude des routes et de ce qu'elles cachaient.
Mais à mesure qu'il approchait, ça ne collait plus.
Il était trop fin.
Trop élancé.
Bâti pour l'esquive plus que pour l'impact, pour la vitesse plus que pour la force brute. Une silhouette qu'on sous-estime facilement.
Jusqu'à ce qu'elle bouge.
Il tira sur les rênes. Le cheval s'immobilisa, encolure basse, soufflant dans l'air froid. Sa main remonta le long de la selle, tâtonna sous le rabat d'une fonte. Trouva le parchemin. Froissé, plié en quatre. D'un geste net, presque d'une seule main, il le déplia.
Un croquis plus qu'une carte. Quelques lignes au charbon, deux croix, un cours d'eau approximatif.
Il repoussa sa capuche pour mieux le lire.
Des cheveux bruns apparurent. Courts... enfin, courts au départ. Suffisamment négligés pour partir dans tous les sens. Une tignasse sombre qui faisait ce qu'elle voulait, faute qu'on s'en occupe.
Il se retourna pour vérifier le chemin.
Son visage se dévoila.
Des pommettes hautes. Une peau hâlée, celle de quelqu'un qui vivait davantage dehors qu'entre quatre murs. Ses sourcils sombres, naturellement marqués, semblaient toujours légèrement froncés.
Même au repos, ils lui donnaient un air blasé, .comme si plus rien ne pouvait encore le surprendre.
Sa mâchoire était nette sans être dure. Une bouche plus pleine venait en adoucir les lignes.
Des traits presque félins, avant même que la Transformation décide de s'en amuser. Une douceur qui ne laissait rien deviner du métier qu'il exerçait.
Les yeux, verts, fendus comme ceux d'un chat, accrochaient la lumière d'une façon qui n'appartenait pas tout à fait aux humains.
Il attirait les regards. Il ne s'en rendait pas compte, ou s'en moquait. Les deux revenaient au même.
Son corps portait encore peu de cicatrices. Mais si l'on se rapprochait de lui, ce qu'on déconseillait à toute personne avisée de faire par surprise, on apercevait une marque en arc de cercle encore rosée qui lui barrait le menton, et une autre sur la joue.
Mais ne vous y trompez pas. Sous ses airs désinvoltes demeurait un sorceleur. Ceux qui avaient pris sa jeunesse pour de la faiblesse n'avaient généralement pas eu l'occasion de renouveler leur erreur.
Bastien.
Sorceleur de l'École du Loup. Vingt-cinq ans, plus ou moins. L'âge où on pense encore que survivre suffit à prouver qu'on a raison.
Il n'était pas là par hasard.
Les sorceleurs s'éteignaient. École après école. Peu avaient gardé les secrets de la Transmutation intacts, et ceux qui les possédaient encore les gardaient jalousement.
Les membres de l'École du Loup se comptaient désormais sur les doigts d'une main. Le dernier arrivé, Bastien les avait rejoints par un détour du destin sur lequel nous reviendrons bientôt.
Geralt, Eskel, Lambert. Tous transformés du temps où Kaer Morhen comptait encore ses propres alchimistes, ceux qui savaient doser le poison sans tuer l'enfant qui le buvait. Ou du moins en garder certains vivants. Puis les paysans étaient venus, avec leurs mages, une nuit, des décennies plus tôt. Les maîtres avaient péri avec le reste.
Vesemir avait survécu. Mais il n'avait jamais été de ceux qui préparaient les fioles. Un instructeur d'épée, pas un alchimiste. Il leur avait laissé en héritage tout ce qu'il avait pu sauver : quelques notes prises au fil des années, des bribes de ce qu'il avait vu faire sans jamais tout à fait comprendre. Des fragments de recettes. Des annotations dont personne ne saisissait plus vraiment le contexte. Des décennies de savoir réduites à un puzzle dont la moitié des pièces manquait.
Depuis des années, Eskel essayait de reconstituer ce puzzle. Pas par nostalgie. Parce que sans ce savoir, l'École du Loup était condamnée à disparaître avec les derniers sorceleurs encore en vie.
Des avancées avaient été faites, mais les résultats étaient maigres. Et le breuvage restait instable.
Plus d'une fois, Lambert avait proposé de « tester quand même, sur des gosses », ce qui suffisait généralement à convaincre tout le monde du contraire.
Chaque hiver, à son retour à Kaer Morhen, Eskel persévérait dans la préparation des herbes. Encore. Et encore. Comme si la formule allait finir par céder à force d'entêtement. Sa saison sur la Voie était dictée par sa détermination. Il revenait, les fontes remplies d'herbes et de formules glanées par-ci par-là.
Certaines pistes prometteuses menaient à des impasses. D'autres se révélaient tout simplement trop dangereuses pour être poursuivies.
Geralt avait fini par cesser de lui demander où ça en était.
Au hasard de ses chevauchées, il avait entendu parler d'un peuple : les elfes d'Elydorn. Certains les nommaient elfes sylvains, réputés pour être proches de la nature. De vivre presque en osmose avec elle.
Leur magie ne ressemblait à rien de ce que les mages de chez eux connaissaient. Non pas qu'elle soit plus puissante. Simplement différente. Plus proche de la terre, disait-on, comme si elle poussait avec les racines plutôt qu'elle ne se lançait comme un sort.
Peut-être n'était-ce que des légendes.
Peut-être pas...
Alors lui et Bastien avaient décidé de partir pour en avoir le cœur net. Le voyage serait long et périlleux, mais à situation désespérée, mesure désespérée.
Le peu de capitaines qui acceptaient la traversée exigeaient le prix fort, payé d'avance.
Les morts réglaient rarement leurs dettes...
Non sans mal, ils avaient fini par atteindre l'autre rive.
Ils s'étaient séparés.
Un sorceleur seul couvrait plus de terrain. La Voie ne les avait jamais vraiment habitués à autre chose.
Le point de ralliement : Tirënnog.
La principale cité elfique d'Elydorn, dont même les plus anciennes cartes semblaient hésiter à révéler l'emplacement.
Bastien passa une journée entière à chevaucher sous ces arbres qui ne ressemblaient à rien de connu.
Des bruits qu'il n'avait jamais entendus. À certains moments, les herbes bougeaient sans qu'aucune présence visible ne se révèle. Au-dessus de lui, dans les branches, des murmures semblaient accompagner son passage.
Était-ce vraiment des voix, ou le vent qui jouait avec son imagination ?
Ce sentiment d'être observé ne le quitta pas de la journée.
Pas d'hostilité, pourtant. Juste... une présence. Comme un regard posé sur sa nuque.
Il se surprit à se retourner plus d'une fois, sans jamais rien détecter de plus que ce que la forêt avait à offrir.
Quand le crépuscule envahit peu à peu la forêt, les arbres s'écartèrent sur des ruines.
Un temple, ou ce qu'il en subsistait.
Une fontaine au bassin fendu, envahi d'herbes folles. Des colonnes rongées de mousse. Un pan de mur encore debout. Des marches qui ne menaient plus nulle part.
Il regarda le ciel qui virait au violet.
Puis mit pied à terre. Il débarrassa le cheval de sa selle, la posa contre une colonne. Ramassa du petit bois, sec malgré la mousse. Le feu prit du premier coup, presque trop facilement pour une forêt pareille.
Un morceau de poisson séché, mastiqué sans grand appétit. Il faudrait autre chose demain. Du gibier, peut-être, si la forêt daignait lui en montrer.
Il planta une épée dans la terre, à portée de main immédiate. Détacha l'autre de son dos, la posa contre son flanc.
Il s'allongea, la nuque contre la selle, et ferma les yeux.
Cette nuit-là serait différente de toutes celles qu'il avait vécues jusqu'à présent.
Quand il rouvrit les yeux, quelque chose avait changé.
Il semblait s'être réveillé. Mais le monde n'était pas tout à fait le même que la veille.
Les ruines avaient retrouvé leur place dans le temps.
Le temple se dressait de nouveau. Les colonnes étaient intactes. Les marches menaient quelque part. Le lieu vivait.
La fontaine murmurait. Les bassins étaient pleins. Les elfes de pierre, longilignes, tenaient chacun une vasque d'où l'eau s'écoulait sans fin.
Leur posture semblait changer selon l'angle où il les regardait. Un bras plus haut, un visage tourné autrement, comme si la pierre respirait entre deux clignements d'yeux.
Il aurait juré en voir un bouger.
Le bruit de l'eau chantait distinctement à ses oreilles. Il aurait pu placer chaque goutte, là où elle tombait. Étrange.
Derrière, une structure semblait se fondre dans la forêt. Plus de ruines, cette fois. Des colonnes intactes, des pierres jointes sans une fissure, comme si le temps n'était jamais passé par là.
Il voulut se lever pour l'observer de plus près. De loin, il lui avait semblé que la figure centrale venait de lui adresser un clin d'œil.
Il voulut se redresser, et s'arrêta net.
Le sol était beaucoup trop proche. Il venait pourtant de se mettre debout. Enfin... il en avait l'impression.
Non.
À quatre pattes. Pourquoi était-il à quatre pattes ?
Puis la réponse lui apparut avec une évidence désarmante.
Il avait des pattes.
Logique, donc.
Il les observa. Brunes, le pelage court et dense, luisant sous les reflets mouvants de l'eau.
Il fit sortir ses griffes. Elles lui répondirent en un instant.
Pratique.
Il sentit un mouvement d'agacement derrière lui. Quelque chose bougea sans qu'il l'ait demandé.
Une queue. Sa queue. De la même couleur que ses pattes, à ceci près qu'un toupet blanc se dégageait à son extrémité. Un peu plus étoffée qu'on ne s'y attendrait, comme si même ici, elle refusait la discipline de sa tignasse humaine.
Bastien tourna la tête pour la regarder. Puis davantage. Puis encore un peu.
La queue continua de remuer sans lui accorder la moindre importance.
Étrangement, cela lui sembla parfaitement normal.
Des odeurs lui chatouillèrent soudain les narines.
De la pierre humide.
De la poussière.
Du cuir.
Et du poisson.
Quelqu'un avait mangé du poisson récemment.
Cette information lui parut immédiatement beaucoup plus importante que sa queue.
J'ai mangé du poisson...
Un miaulement rauque sortit de sa gorge à la place du juron qu'il cherchait. Il baissa le nez sur son pelage sombre et comprit, avec une irritation très peu onirique, que son rêve avait ses propres idées sur ce qu'il était devenu.
Puis la voix arriva.
— Tiens. Un chat.
Elle venait de partout. De nulle part. Portait en elle le craquement du bois en hiver, la fraîcheur de la pluie d'été. Ses oreilles se plaquèrent contre son crâne.
Soudain, le sol se souleva.
Des racines percèrent la terre, montèrent, s'enroulèrent les unes aux autres, plus vite qu'aucune plante n'aurait dû grandir.
Une forme prenait corps.
Haute.
Élancée.
Féminine.
Elle se déploya comme des sarments de vigne cherchant la lumière. Ses bras et ses jambes semblaient s'étirer un peu trop loin. Ses doigts aussi. Rien de difforme. Juste assez pour troubler le regard.
Sa peau rappelait une écorce claire, parcourue de fines veines d'or où semblait circuler une sève lumineuse.
Son visage avait quelque chose des elfes sans leur ressembler vraiment. Des yeux immenses, d'un vert émeraude cerclé d'or pur, où dansaient de minuscules éclats pareils à la lumière traversant les premières feuilles du printemps. Ils le regardaient avec curiosité.
Là où une femme aurait porté des cheveux, une cascade de feuilles auburn glissait jusqu'au creux de ses reins. Certaines avaient pris le roux de l'automne, d'autres brillaient d'or, d'autres encore viraient au rouge profond. Aucune ne demeurait tout à fait immobile. Un frémissement les parcourait sans qu'aucun vent ne souffle.
Bastien n'arrivait pas à savoir ce qu'il avait devant lui. Une femme qui ressemblait à un arbre ? Ou un arbre qui avait pris la forme d'une femme ?
Une seule certitude.
Ancienne.
Très ancienne.
— Qui es-tu ? feula-t-il.
Dans ce monde, sa pensée se traduisait en mots. Étrange confort.
La femme-arbre inclina la tête. Ses yeux immenses le regardèrent un long moment.
— Je suis Chêne.
Un bruissement de feuilles. Un rire léger, presque imperceptible.
Et plus rien.
Il se réveilla.
Le ciel entre les branches. Les ruines, à nouveau des ruines. Colonnes rongées de mousse, marches qui ne menaient nulle part.
Il resta un instant sans bouger, cherchant la fontaine des yeux. Rien. Juste la pierre fissurée, telle qu'il l'avait trouvée la veille.
Sa cape entortillée autour de lui, l'épée toujours plantée à portée de main, exactement à la même place.
Il baissa les yeux vers ses mains.
Ses mains !
Il les retourna lentement : paume, dos, paume. Les doigts qui répondaient normalement. Pas de griffes...
La peau : humaine, les cicatrices aux bons endroits.
Quel drôle de rêve.
Il secoua la tête, se leva, sella son cheval et reprit la route.
Lisière
La deuxième journée fut comme la précédente, à cela près que son rêve ne cessait de lui revenir par fragments. D'habitude, il oubliait vite ses rêves. Celui-ci avait décidé de se rappeler à lui continuellement.
Il eut même l'impression d'apercevoir, lors de sa chasse, au milieu d'une glycine sauvage, la créature de son rêve. Son inattention permit à sa proie, une sorte de lapin, de sentir sa présence et de filer sans demander à finir en brochette.
Il jura... il mangerait léger ce soir encore.
Puis le crépuscule, et le même rituel. Poisson séché sans goût, pain trop sec, feu vacillant, la selle trop dure et le murmure des arbres qui le suivait depuis le début.
Il ne se sentait pas à l'aise dans ce bois.
Pourtant, il n'eut pas de mal à s'endormir.
Étrangement, il ne fut pas tant étonné lorsqu'il se retrouva à nouveau sous la forme d'un chat.
Bordel, j'en étais sûr...
Est-ce qu'il s'était fait avoir par une Bruxe ? Non, ça n'y ressemblait pas. Un Spectre du Midi, peut-être. Ou quelque chose qu'il n'avait pas encore dans son bestiaire.
Et puis lui vinrent les paroles de son maître : "Ne reste jamais trop longtemps près d'un site sacré."
Merde... Le temple...
Il se promit de ne pas en parler à Geralt. Il voyait déjà son air dépité. Ce regard qui lui répétait : "Tu ne m'écouteras donc jamais..."
Il chassa le vieux sorceleur de ses pensées et regarda autour de lui.
Si lui était de nouveau revenu sous une forme féline, la forêt, en revanche, semblait bien différente.
Il progressa prudemment. Comme si quelqu'un avait changé le décor pendant la nuit sans prendre la peine de le prévenir. Plus dense. Plus ancienne. Plus sauvage.
Des singes hurlaient quelque part dans la canopée, invisibles. Au fur et à mesure qu’il avançait la végétation s’épaississait, les lianes s’enroulant le long de troncs dont la circonférence défiait toute mesure humaine.
Il se sentait minuscule dans ce dédale de bois et d’obscurité.
À quelques détails anatomiques près, les sensations lui étaient étrangement familières. Pas si différentes de celles qu'il connaissait déjà en tant que sorceleur. La fourrure, la queue et les oreilles perchées au sommet de son crâne lui demandaient encore un peu d'adaptation.
Il se figea. Se tapit dans les herbes hautes, fondant son pelage sombre dans les ombres qu'elles projetaient. Ses pupilles se dilatèrent, son souffle se fit imperceptible.
Elle était là.
Silhouette de sève à la lisière du décor, balançant ses jambes dans le vide, avec cette nonchalance de celle qui sait qu'on viendra à elle. Sereine, comme si elle attendait quelque chose.
Lui ?
Peut-être qu'elle l'avait attendu... Il ne comptait pas lui poser la question.
Par contre, il était bien décidé à ne pas se laisser berner chaque nuit.
Il resta tapi dans les herbes à l'observer. L'extrémité de sa queue allant de gauche à droite sans qu'il ne puisse rien y faire.
— Le petit chat est revenu, observa-t-elle sans tourner son regard.
Malgré lui, ses poils se dressèrent en vague tout le long de son épine dorsale. Pris comme un enfant la main dans le pot de confiture.
— Que me veux-tu ! feula-t-il.
Toujours sans se retourner, elle lui répondit, le ton détaché, presque amusé :
— Ne serait-ce pas à moi de te poser la question ?
Soudain, elle bascula.
D'un mouvement souple, trop souple, inhumainement souple. Comme une jeune branche que l'on plie sans jamais la rompre. Son dos s'arqua lentement, jusqu'à l'amener la tête en bas. Ses cheveux retombèrent en une cascade de feuilles et de mèches qui se confondirent avec les lianes alentour.
Elle planta alors ses yeux verts et dorés dans les siens.
— Tu es venu me chercher... non ?
À l'envers, elle paraissait encore plus végétale.
Il bondit en arrière. Son dos s'arqua malgré lui. Tous les poils de son échine se hérissèrent. Il feula à nouveau, plus fort cette fois, les griffes dehors par réflexe. Un grondement sourd vibra au fond de sa gorge.
— Je n'ai pas demandé à être là ! Je veux juste traverser cette foutue forêt sans me retrouver toutes les nuits transformé en un vulgaire matou ! cracha-t-il.
Le grondement mourut dans sa gorge. Son dos se décrispa peu à peu. Les poils de son échine retombèrent.
— Un chat... n'importe quoi. Je suis un loup, moi... Pas un chat.
Il prit cette moue boudeuse propre aux félins. Les yeux plissés, fuyant son regard. Les oreilles couchées, dessinant une ligne d'horizon de chaque côté de son crâne.
— Il n'y a pas de loup par ici, répondit-elle simplement.
Elle sourit, et ce sourire sur ce visage à l'envers avait quelque chose d'inquiétant et de délicieux à la fois.
— Moi je vois un chat... un joliiiii petiiit chat !
Elle rit. Et toute la forêt frissonna avec elle : les feuilles, les lianes, l'air lui-même.
Puissante.
Bastien se tenait sur ses gardes. Si elle attaquait, il n'aurait que ses griffes, dérisoires contre une créature pareille. Mieux valait la fuite que l'affrontement.
Tel un phasme qui se déplie, ses mains se posèrent au sol et ses jambes se dénouèrent de la branche. Elle se déroula lentement jusqu'au sol, avant de se retrouver assise en tailleur dans les herbes hautes.
Elle fredonnait.
Oh le joli chat...
Il était stupéfait.
Les réactions de cette créature étaient terriblement enfantines. Et pourtant quelque chose dans chacun de ses gestes, dans chaque inflexion de sa voix, suggérait une profondeur que la surface ne laissait pas deviner.
Il s'assit à son tour. À bonne distance. Sa queue s'enroula sagement autour de lui.
— Bien... j'imagine que c'est à cause de toi que je suis là... Comment on arrête ça ?
Elle le fixa, la tête légèrement sur le côté.
— Arrêter quoi ?
— Tout ça ! Ce rêve, le chat... toi... Était-ce à cause du temple ? Ai-je dérangé ton repos ? Qu'attends-tu de moi, à la fin !
— Étranges questions pour un chat...
Elle avança sa main pour le toucher, mais il se déroba à son contact.
— Je ne suis pas un chat, répéta-t-il pour se justifier, ce qui était déjà une défaite en soi. Là, tu vois un chat, mais je n'en suis pas vraiment un... Je suis un homme. Dans le monde... réel. Quand je ne dors pas... enfin, tu comprends. Deux bras, deux jambes. Un homme !
Elle détourna son regard, qui se perdit dans l'immensité de la forêt.
Manifestement, elle ne comprenait pas.
Son visage prit une expression teintée de mélancolie, les yeux dans le vide, quelque part très loin.
— Le monde réel... ?
Elle répéta les mots lentement. Comme si elle les testait. Comme s'ils avaient une texture qu'elle n'arrivait pas tout à fait à saisir. Les mots moururent dans un souffle avant d'avoir vraiment existé.
Et quelque chose se passa.
Tout son être vacilla, fugace, presque imperceptible. Sa silhouette même sembla moins nette, comme une flamme dans le vent. Comme si l'idée seule d'un monde au-delà de celui-ci la rendait moins réelle.
Elle cligna des yeux.
Revint.
— Moi je vois un chat, dit-elle simplement.
Bastien soupira.
C'était peine perdue. Il faudrait vraiment qu'il se renseigne, quand il en aurait l'occasion, sur cette entité qui aimait transformer les voyageurs en chats pour le plaisir manifeste de les torturer.
Car cette fois, il en était certain : elle n'appartenait à rien de répertorié dans les bestiaires qu'il connaissait.
Il tenta une autre approche. Il se souvint de ses mots la nuit dernière.
— Donc tu t'appelles... Érable... non, Chêne ? C'est Chêne, ou le Chêne ?
Elle cessa de fredonner. Inclina la tête.
— Les arbres ont beaucoup de noms. Les hommes n'en retiennent qu'un.
Rien que le bruissement des feuilles.
— Chêne ira.
Et elle disparut.
*
Le chemin continuait. Les arbres, la lumière, tout changeait, mais le reste était devenu monotone.
Des jours à cheval à regarder défiler les troncs. Il parvint à pêcher quelques poissons. Croisa une sorte d'oiseau qui lui fit penser à une poule, l'intelligence en moins. Le plaisir de la traque en fut d'ailleurs quelque peu amoindri. Quand un animal venait de lui-même placer sa tête dans votre fourreau, on avait peine à l'achever. Il le laissa repartir, persuadé que la sélection naturelle ferait le reste.
Il recroisa cette espèce d'animal qu'il avait baptisée « rat-pin » : des pattes faites pour bondir, des oreilles toutes douces, une queue puissante et nue, et des incisives qui ne demandaient qu'à se défendre. Cette fois, la chasse tint ses promesses.
Sa chair, en revanche, se révéla trop nerveuse à son goût.
Un jour, il remarqua qu'il regardait le soleil décliner.
Pas avec inquiétude. Pas avec impatience non plus, du moins c'est ce qu'il se dit, en pressant malgré tout un peu le pas.
Un autre, il s'endormit avant même d'avoir fini de manger. Sans même avoir étrillé son cheval. Celui-ci le regarda d'un œil mauvais.
Les jours passaient les uns après les autres. La route. Les arbres. L'odeur de résine. Il aurait été incapable de dire à quel moment le soleil avait atteint son zénith.
Les nuits, en revanche, il s'en souvenait.
Toutes.
Dans leurs moindres détails. L'herbe sous ses pattes, bien trop réelle pour un simple rêve. Sa voix. Les décors qui changeaient, mais pas elle : toujours là, silhouette de sève et de lumière pâle, comme si elle avait tout le temps du monde.
Ce qu'elle avait, probablement.
Si cette histoire vous plaît, n'hésitez pas à me laisser un petit mot. Quelques lignes, un simple ❤️ ... ça fait toujours énormément plaisir et c'est la plus belle des motivations pour continuer cette aventure avec vous.
À très vite pour la suite ! 🌳🐺