Brian Westhouse backstory
15 décembre 1933
Village de Darchen - Tibet
Trois jours de train pour atteindre Kathgodam à 100km de la frontière tibétaine. Ce village d’environ mille âmes étant le terminus de la ligne ferroviaire, Brian dut continuer son voyage à dos de yack. Accompagné d’un guide, il remonta pendant vingt jours vers le nord-est, traversant bourgades, plaines et régions montagneuses. Le plus dur fut de franchir l’Himalaya et ses magnifiques sommets culminants à plus de 6000 mètres d’altitude. La progression dans le froid et la neige fut longue et difficile et, par plusieurs fois, Brian était proche de demander à son guide de faire demi-tour. Pourtant au fond de lui, une force inexplicable le poussait à continuer d’avancer vers le monastère tibétain. Les bouses de yack constituaient un excellent combustible pour faire du feu et, avec le lait des femelles de ces bêtes, les habitants de l’Himalaya fabriquaient du thé au beurre. Brian trouvait cette boisson infecte, mais au moins, elle lui permettait de garder son corps au chaud. Au bout de deux semaines de voyage, ils franchirent la frontière et arrivèrent au Tibet. Pendant encore cinq jours, ils traversèrent d’immenses plaines recouvertes de neiges, qui s’étendaient à perte de vue, pour enfin parvenir à la destination que Brian visait : Darchen. Petit village où les quelque mille âmes habitaient de modestes maisons de pierres décorées de nombreuses banderoles multicolores tibétaines. Leurs murs épais protégeaient la population des hivers, très rigoureux dans cette région.
Ce matin, Brian contemplait la pointe du mont Kailash et ses neiges éternelles qui brillaient sous un éclatant soleil. Le monastère de Dirapuk se trouvait derrière celui-ci, à seulement quelques jours de marches. Le journaliste était si proche de son but et pourtant, celui-ci restait inaccessible.
« Pas moyen de dénicher quelqu’un qui accepte de m’emmener là-haut ! » pensa-t-il avec frustration.
Tous les locaux à qui ils avaient parlé lui avaient déconseillé de s’y rendre par lui-même. « L’hiver approche et personne ne monte ou ne descend au monastère avant le printemps », avaient-ils tous répété. La route était trop dangereuse selon eux et nombreux sont ceux qui, par le passé avaient péri sous une avalanche ou dans une tempête. Brian se mordait les lèvres, ne sachant que faire. Si Manny était là-haut, combien de temps l’attendrait-il ? Et s’il ne se rendait au monastère qu’au printemps, il ne pourrait être de retour à Barcelone à temps, comme Ramon le lui avait demandé. Brian contempla le ciel bleu : depuis qu’il était arrivé, le temps était au beau fixe et il n’y avait pas de vent. Certes les nuits étaient fraîches, mais les locaux avaient suffisamment de couvertures épaisses et de bouses de yack en réserve pour se chauffer correctement. Déterminé, Brian fit demi-tour et retourna dans la maison de pèlerins où il était hébergé avec quelques autres personnes. Il prit un stock de bouses de yack séchées et plusieurs silex. Puis il rassembla ses affaires et ce qu'on lui avait donné à son arrivée : une veste et une couverture, toutes deux très épaisses, fabriquées grâce à la laine de yack, une casserole en argile et divers aliments.
Avec confiance, il sortit de la maison de pèlerins et se dirigea vers le mont Kailash. Plusieurs locaux, qui étaient en train de chanter des mantras religieux, s’arrêtèrent et le fixèrent avec inquiétude. Lorsqu’ils virent le journaliste quitter le village ainsi équipé, plusieurs d’entre eux coururent vers lui en le sommant de ne pas partir. Mais Brian fit non de la tête et ils comprirent qu’il ne changerait pas d’avis. L’un d’entre eux retira le pendentif qu’il avait autour du cou et le mit dans la main de Brian. Il lui dit avec des larmes au fond des yeux : « zhēn zhǔ bǎo yòu » (que Dieu te protège). Le journaliste s’arrêta un instant et regarda le pendentif qui représentait le bouddha assis en tailleur. Il remercia celui qui lui avait donné et reprit son chemin. Les locaux se tournèrent vers le mont Kailash et prièrent la montagne d’avoir pitié de lui.
***
12 décembre 1933
Proche du mont Kailash - Tibet
Brian trouva un recoin au pied d’une falaise, à l’abri du vent, et y alluma un feu à l’aide de ses silex et des bouses de yack séchées. Il remplit sa casserole de neige, la fit fondre sur le foyer, puis y ajouta de la farine d’orge. En mangeant cette bouillie, il regarda le ciel avec inquiétude. Cela faisait deux jours qu’il était parti de Darchen et le beau temps l’avait accompagné jusqu’à hier soir. Mais ce matin, le journaliste fut réveillé par un vent glacé et de sombres nuages s’étaient amassés. En face, le mont Kailash ressemblait désormais à un sinistre gardien, surveillant les moindres faits et gestes des pèlerins qui osaient traverser son territoire. Un frisson parcourut le dos de Brian lorsqu’il songea aux avertissements des habitants de Darchen. Il chassa ses pensées négatives en buvant son thé au beurre de yack. Toujours aussi infecte, mais sa chaleur lui donnait du baume au cœur.
Après avoir remballé ses affaires, il reprit sa route, affrontant le vent qui fouettait son visage sans relâche. À peine était-il reparti que la neige se mit à tomber puis un brouillard dense apparut, rendant sa progression de plus en plus difficile. Les épaisses couches de ses vêtements devenaient moins efficaces pour le protéger du froid et bientôt il ne ressentit plus ses lèvres ni ses pieds et ses mains. Chaque pas se transformait en un supplice, comme si son corps était un bloc de plomb. Lorsque la montagne triompha de lui, il tomba à terre et roula derrière une congère. Il ne réussit pas à se relever malgré sa volonté de fer et la neige commença à le recouvrir. Tandis que le froid le pénétrait, comme une mâchoire impitoyable, il posa une main contre sa poitrine et sentit le pendentif qu’on lui avait remis à son départ de Darchen. Il s’en voulut de ne pas avoir les habitants et ses pensées dérivèrent vers la chaleur de Barcelone.
« Désolé Ramon, j’ai échoué… » murmura-t-il, certain à présent qu'il allait mourir.
À ce moment-là, une grande silhouette vigoureuse sortit du brouillard et s'approcha de lui.
— Manny… Cha… Chavez ! balbutia le journaliste entre ses lèvres gelées.
— Ton heure n’est pas encore venue, Brian Westhouse. L’Équilibre a besoin de toi.
Le journaliste tendit une main vers lui puis il perdit connaissance.