L’Héritage Winchester - Tome 2 - Le Protocole Héritage
Chapitre 4 — Au-delà du bunker
La matinée avait repris un rythme presque ordinaire après la découverte de Saphyrra dans l’Impala. Dean n’était pas revenu longuement sur les raisons qui l’avaient poussée à dormir dans Baby. Il avait seulement insisté sur un point très concret : si elle décidait une autre nuit de ne pas retourner dormir dans sa chambre, elle devait prévenir l’un d’eux afin qu’ils ne se réveillent pas en la croyant disparue. Saphyrra avait accepté sans discuter et le sujet était retombé. Quelques heures plus tard, le bunker avait retrouvé cette tranquillité particulière qui s’installait entre deux affaires, lorsque personne ne courait dans les couloirs et qu’aucun téléphone ne sonnait pour annoncer un nouveau cadavre. Sam s’était installé à la grande table de la bibliothèque avec le faux rapport de Millfield, ses notes et plusieurs ouvrages ouverts autour de lui. Il cherchait encore à reconstruire proprement la méthode employée par le polymorphe, moins pour comprendre une créature désormais morte que pour laisser derrière lui un dossier cohérent si d’autres chasseurs tombaient un jour sur les mêmes meurtres. Saphyrra occupait une place quelques sièges plus loin. Pour la première fois depuis la veille, elle lisait réellement. Son attention restait parfois suspendue à un bruit provenant du couloir, mais elle revenait ensuite à son livre sans devoir reprendre plusieurs fois la même page.
Dean avait disparu depuis près d’une demi-heure après avoir annoncé qu’il allait enfin examiner la fuite dont Sam parlait depuis le matin. Lorsque son frère lui avait demandé s’il possédait seulement de quoi réparer correctement une canalisation, Dean lui avait répondu d’un geste suffisamment explicite pour mettre fin à la conversation avant de quitter la pièce. Il revint finalement sans outil, mais avec une petite trace sombre sur la manche, ce qui ne permit pas vraiment de savoir s’il avait réparé quoi que ce soit. Comme il le faisait depuis la veille lorsqu’il savait Saphyrra dans une pièce, il frappa deux fois du bout des doigts contre le montant avant d’entrer. Elle releva immédiatement les yeux. Une tension brève passa encore dans ses épaules lorsqu’il s’approcha, mais elle ne recula pas et son regard ne chercha ses mains qu’une fraction de seconde avant de revenir à son visage. Dean remarqua l’ensemble sans rien montrer. Il tira une chaise près de Sam et s’installa à l’envers dessus, les avant-bras croisés sur le dossier.
— « T’es obligé de continuer à disséquer cette affaire ? Le machin est mort. Mason aussi. »
Sam termina la ligne qu’il lisait avant de relever les yeux.
— « J’essaie surtout de comprendre comment il a fabriqué son faux mode opératoire. Si quelqu’un retombe sur ces rapports dans quelques années, j’aimerais éviter qu’il cherche une créature qui n’existe pas. »
Dean contempla les papiers étalés devant lui, manifestement convaincu que son frère possédait une capacité particulière à transformer n’importe quelle affaire terminée en plusieurs heures supplémentaires de travail.
— « D’accord, professeur. »
Sam ne releva même pas la remarque. Il connaissait suffisamment Dean pour voir qu’il n’était pas revenu dans la bibliothèque uniquement pour critiquer son classement.
— « Tu voulais quelque chose ? »
Dean ouvrit la bouche puis s’interrompit. Son regard passa brièvement vers Saphyrra, qui avait cessé de lire et observait maintenant les deux frères avec l’attention de quelqu’un qui savait reconnaître le moment où une conversation allait probablement la concerner. Il tapota une fois les doigts contre le dossier de sa chaise avant de reprendre.
— « On devrait peut-être sortir un peu. »
Sam fronça les sourcils.
— « Pour quoi faire ? »
Dean vit immédiatement Saphyrra relever légèrement la tête et précisa avant même qu’elle ait le temps de poser la question :
— « Pas une chasse. »
La précision suffit à modifier son expression. Dean poursuivit après une courte hésitation.
— « Je pensais à Jody. »
Le nom resta quelques secondes suspendu avant de provoquer chez Saphyrra un effort visible de mémoire. Elle connaissait encore très peu de personnes extérieures au bunker et certaines n’existaient pour elle que sous la forme de fragments mal classés.
— « Jody », répéta-t-elle.
Sam referma partiellement le dossier devant lui et se tourna davantage vers elle.
— « Tu te souviens d’elle ? »
Saphyrra baissa les yeux vers la table, cherchant bien plus loin que les derniers jours. Elle retrouva d’abord des lumières trop fortes, des uniformes, des voix étrangères après une fuite dont elle n’avait alors presque rien compris, puis une femme qui s’était placée suffisamment près pour être entendue sans essayer de la toucher.
— « Police. Quand je suis sortie. »
Sam acquiesça.
— « Oui. C’est elle qui nous a appelés. »
D’autres morceaux du souvenir remontèrent lentement. Saphyrra fronça légèrement les sourcils avant d’ajouter :
— « Elle criait pas. »
Dean eut un petit souffle amusé.
— « Ouais. Jody peut te faire comprendre que t’as fait une connerie sans monter la voix. C’est presque pire. »
Sam lui lança un bref regard, mais Saphyrra semblait surtout occupée à remettre un visage sur ce souvenir ancien. Dean se redressa légèrement sur sa chaise. Il n’avait aucune envie de transformer la proposition en grand projet ni de lui donner l’impression qu’ils avaient déjà décidé ce qui serait bon pour elle.
— « On pensait qu’on pourrait aller la voir. Juste passer deux jours là-bas. »
Saphyrra regarda Sam puis Dean, cherchant immédiatement l’objectif derrière le déplacement.
— « Pourquoi ? »
Dean eut un mouvement de bouche qui annonçait probablement une mauvaise plaisanterie.
— « Parce que t’as vu assez de nous pour quelque temps. »
L’expression de Saphyrra changea à peine, mais Sam intervint aussitôt.
— « Il veut dire que ça pourrait être bien de voir quelqu’un d’autre que nous. Quelqu’un que tu connais déjà et en qui on a confiance. »
Saphyrra observa de nouveau Dean, comme pour vérifier que sa première phrase ne signifiait pas qu’ils voulaient l’éloigner. Il comprit le regard.
— « Je te vire pas du bunker. C’était une blague pourrie. »
Elle sembla accepter la correction.
— « Pour une chasse ? »
— « Non », répondirent Sam et Dean presque ensemble.
Dean désigna son frère du pouce.
— « Voilà. Même lui a compris. Pas de cadavre, pas de faux badge, pas de monstre dans une cave. »
Sam eut un léger sourire.
— « Tu peux pas vraiment garantir la dernière partie. »
Dean tourna lentement la tête vers lui.
— « J’essaie de rendre l’idée attirante, Sammy. »
Saphyrra baissa les yeux vers son livre. Elle n’avait jamais vraiment envisagé de quitter le bunker pour une raison qui ne soit ni nécessaire ni dangereuse. Même les déplacements les plus ordinaires conservaient encore une fonction précise : acheter quelque chose, rejoindre une affaire, revenir. Passer deux jours dans la maison de quelqu’un simplement parce qu’ils en avaient envie appartenait à une catégorie qu’elle comprenait mal.
— « Juste voir Jody ? »
Sam acquiesça.
— « Juste voir Jody. Si elle est disponible. »
Elle réfléchit encore puis posa une question qui fit immédiatement disparaître le peu d’ironie restant sur le visage de Dean.
— « Et après on revient ici ? »
Il répondit sans hésiter.
— « Ouais. On revient au bunker. »
La certitude dans sa voix sembla suffire. Saphyrra resta néanmoins silencieuse plusieurs secondes avant de dire :
— « D’accord. »
Dean ne se leva pas tout de suite.
— « Tu sais que t’es pas obligée de dire oui, hein ? »
Elle fronça légèrement les sourcils.
— « Je peux dire non ? »
— « Évidemment », répondit Sam.
Dean acquiesça.
— « Jody va pas envoyer la police te chercher si tu refuses son canapé. »
Cette fois, Saphyrra réfléchit réellement à la proposition plutôt qu’à ce qu’ils attendaient d’elle. Elle regarda son livre, la bibliothèque puis les deux frères.
— « Alors oui. Je veux voir. »
Dean considéra la réponse suffisante et sortit son téléphone.
— « D’accord. Maintenant faut vérifier qu’elle a pas mieux à faire que supporter trois Winchester pendant deux jours. »
Sam releva un sourcil.
— « Deux jours ? »
Dean lui lança un regard comme si la réponse était évidente.
— « Sioux Falls, c’est pas au coin de la rue. Si on y va, on va pas faire dix heures de voiture pour boire un café et repartir. »
— « Tu ne bois même pas de café. »
Dean se leva.
— « Raison de plus. »
Il s’éloigna vers la salle des cartes pour appeler Jody, laissant Saphyrra contempler la nouvelle tâche que cette décision venait de créer. La dernière fois qu’elle avait préparé un sac pour quitter le bunker, il existait un objectif clair et une liste de choses dont elle pouvait comprendre l’utilité. Cette fois, il n’y avait ni enquête, ni motel, ni consigne de sécurité particulière. Elle resta quelques secondes devant son livre avant de se tourner vers Sam.
— « Deux jours… je dois prendre quoi ? »
Sam leva les yeux de ses notes et comprit immédiatement qu’elle cherchait une procédure.
— « Quelques vêtements, de quoi te laver et ce que tu veux avoir avec toi. »
Saphyrra attendit.
Sam eut un léger sourire.
— « C’est à peu près tout. »
Elle fronça les sourcils.
— « Pas matériel de chasse ? »
— « Non. »
— « Pas d’armes ? »
Sam jeta un coup d’œil vers l’endroit où Dean avait disparu.
— « Dean en prendra probablement assez pour équiper la moitié du Dakota du Sud, mais toi, non. »
Saphyrra regarda encore la table comme si préparer un sac sans matériel réellement utile constituait un problème plus compliqué que prévu.
— « Juste des vêtements. »
— « Et une brosse à dents », ajouta Sam. « Jody apprécierait probablement. »
Elle hocha la tête avant de quitter la bibliothèque, déjà concentrée sur cette nouvelle tâche.
Dean attendit que la tonalité disparaisse avant de porter le téléphone à son oreille. Jody répondit à la quatrième sonnerie.
— « Mills. »
Dean s’adossa au bord de la table.
— « Toujours aussi accueillante. »
Un bref silence lui confirma qu’elle venait de reconnaître sa voix.
— « Dean Winchester. Je me demandais combien de temps vous alliez tenir avant d’avoir besoin de quelque chose. »
Le coin de sa bouche se releva.
— « Hé, techniquement, cette fois j’appelle sans cadavre à identifier. »
— « Je suis impressionnée. Je devrais noter la date. »
— « Comment ça va, Jody ? »
— « Mieux depuis que personne ne m’appelle pour me dire que des morts se relèvent. Et vous ? »
Dean regarda machinalement vers le couloir menant à la bibliothèque.
— « On tient debout. »
— « Sam ? »
— « Toujours géant, toujours chiant. »
— « Donc il va bien. »
Dean eut un léger sourire.
— « Ouais. »
Jody attendit à peine une seconde avant de poser la question qui comptait davantage.
— « Et Saphyrra ? »
Le sourire disparut.
— « Elle va bien. »
— « Et tu comptais me dire un jour ce que vous aviez découvert sur elle ? »
Dean passa une main sur sa nuque.
— « J’ai été occupé. »
— « Dean. »
Il grimaça.
— « Ouais. Je sais. J’aurais dû appeler. »
Il resta silencieux quelques secondes avant de poursuivre.
— « Ce qu’elle disait était vrai. Pour papa et maman. Le laboratoire a utilisé leur ADN. »
Jody ne répondit pas.
Dean regarda la grande salle autour de lui.
— « Elle a grandi là-bas. Toute sa vie. Ils l’ont créée avec leur ADN et gardée enfermée jusqu’à sa fuite. »
Le mot suivant résista encore une fraction de seconde, moins parce qu’il doutait désormais que parce qu’il restait étrange de le dire à voix haute à quelqu’un qui n’avait pas vécu les dernières semaines avec eux.
— « Elle est vraiment notre sœur. »
Cette fois, le silence à l’autre bout dura plus longtemps.
— « Vous en êtes sûrs ? »
— « Autant qu’on peut l’être avec notre vie. Analyses, dossiers du laboratoire, tout concorde. »
Jody expira lentement.
— « Bon sang. »
Dean eut un souffle bref.
— « Ouais. Ça résume assez bien la découverte. »
— « Et elle vit avec vous ? »
— « Au bunker. Ouais. »
— « Comment ça se passe ? »
Dean hésita. Dire que tout allait bien aurait été faux. Dire que cela allait mal l’aurait été tout autant.
— « Elle apprend. »
— « C’est vague. »
— « Parce que la liste est longue. Elle apprend à vivre ici, à sortir, à choisir des trucs sans nous demander la permission toutes les trente secondes… »
Il marqua une courte pause.
— « On l’a emmenée sur une chasse. »
Le silence à l’autre bout fut instantané.
Dean ferma les yeux.
— « Voilà. Je connais ce silence. »
— « Vous avez fait quoi ? »
— « C’était censé être simple. »
Il regretta la phrase presque avant de l’avoir terminée.
— « Dean Winchester, si tu me dis encore une fois “c’était censé être simple” pour m’expliquer comment vous avez emmené une femme qui a passé vingt-cinq ans enfermée dans un laboratoire sur une chasse, je viens jusqu’au Kansas moi-même. »
Dean leva une main comme si Jody pouvait le voir.
— « Techniquement, elle a vingt-cinq ans. »
— « Tu veux vraiment essayer cet argument ? »
Il réfléchit moins d’une seconde.
— « Non. Finalement, non. »
Sa voix perdit ensuite son ironie.
— « On avait nos raisons. Et elle voulait venir. Mais ça a mal tourné. Un polymorphe. Il a pris mon visage. Elle a pris un coup, moi aussi. Sam l’a descendu. »
L’agacement de Jody disparut immédiatement derrière une seule question.
— « Elle va bien ? »
Dean regarda vers le couloir.
— « Physiquement, oui. Quelques bleus. Elle est encore un peu secouée. »
— « Parce qu’un monstre avec ton visage l’a attaquée ? Quelle surprise. »
Dean leva les yeux au plafond.
— « Merci, Jody. »
— « Je fais ce que je peux. »
Un bref silence passa, puis sa voix redevint plus sérieuse.
— « C’est pour ça que tu appelles ? »
Dean se redressa légèrement.
— « En partie. Je me disais qu’elle aurait peut-être besoin de voir autre chose que le bunker et nos gueules. Elle se souvient de toi. »
— « Elle se souvient de moi ? »
— « Ouais. Apparemment, t’es “la police qui criait pas”. »
Jody eut un rire bref, surpris.
— « J’ai eu des descriptions moins flatteuses. »
— « On pensait passer deux jours, si ça te dérange pas. Pas pour une affaire. Juste… passer. Elle a dit qu’elle voulait venir. »
Dean ajouta volontairement le dernier détail. Jody ne lui demanda pas pourquoi il jugeait nécessaire de le préciser.
— « Alors venez. »
Une partie de la tension qu’il gardait dans les épaules disparut.
— « T’es sûre ? »
— « Dean, je vous ai déjà accueillis dans des circonstances bien pires. Et j’aimerais la revoir. »
Elle marqua une pause avant d’ajouter :
— « Par contre, la prochaine fois qu’un monstre avec ton visage l’assomme, j’aimerais être au courant avant que l’affaire soit déjà terminée depuis des jours. »
— « Oui, madame le shérif. »
— « Je suis sérieuse. »
— « Je sais. »
Ils convinrent de l’heure approximative de leur arrivée avant de raccrocher. Lorsqu’il revint dans la bibliothèque, Sam était seul et releva immédiatement les yeux.
— « Alors ? »
Dean remit son téléphone dans sa poche.
— « On peut y aller. Et je suis apparemment sous surveillance renforcée. »
Sam devina aussitôt.
— « Elle t’a engueulé pour la chasse ? »
Dean lui lança un regard.
— « Avec beaucoup d’enthousiasme. »
Un sourire satisfait apparut sur le visage de Sam.
— « Bien. Quelqu’un devait le faire. »
— « Je commence à regretter cette idée. »
Un bruit de pas dans le couloir les interrompit. Saphyrra réapparut avec un petit sac qu’elle posa près de la table.
— « C’est prêt. »
Dean regarda le sac, puis elle.
— « Déjà ? »
— « Sam a dit vêtements et brosse à dents. »
Sam se leva.
— « Tu as pris quelque chose pour dormir ? »
— « Oui. »
— « Deux jours de vêtements ? »
— « Oui. »
— « Brosse à cheveux ? »
Saphyrra resta immobile.
— « Non. »
Sam désigna le couloir du menton.
— « Alors peut-être ça aussi. »
Elle récupéra immédiatement son sac et repartit. Dean suivit sa disparition du regard avant de se tourner vers Sam.
— « Tu vois ? Faudrait une liste. »
Sam éclata presque de rire.
— « Tu te moquais de mes listes hier. »
Dean se leva à son tour.
— « Je me moque de tes listes. C’est différent. »
Ils préparèrent leurs propres affaires pendant que Saphyrra terminait les siennes. Le contraste aurait été difficile à manquer. Sam pliait méthodiquement ses vêtements et vérifiait son nécessaire de toilette, tandis que Dean jetait le strict minimum dans un vieux sac avant d’ouvrir l’armurerie presque par réflexe. Lorsque Saphyrra revint, elle le trouva en train de glisser une arme dans un compartiment latéral.
— « Tu prends une arme. »
Dean ne nia pas.
— « Ouais. »
— « Sam a dit pas chasse. »
Dean referma son sac.
— « C’est pas une chasse. »
Elle resta devant lui, attendant manifestement la partie de l’explication qui manquait. Sam passa derrière eux.
— « Ce qu’il essaie de dire, c’est qu’on quitte rarement le bunker complètement désarmés. »
Saphyrra regarda de nouveau le sac de Dean.
— « Même chez Jody ? »
Dean haussa légèrement les épaules.
— « On a appris à nos dépens qu’un séjour tranquille et aucun risque, c’est pas toujours la même chose. »
Sam soupira.
— « Et après tu t’étonnes qu’elle pense que chaque sortie nécessite un plan d’évacuation. »
Dean ouvrit la bouche, puis sembla décider que son frère n’avait pas totalement tort. Saphyrra baissa les yeux vers son propre sac, beaucoup plus léger.
— « Je dois prendre quelque chose ? »
Dean secoua la tête.
— « Non. Toi, tu prends tes affaires normales. Nous, on garde nos mauvaises habitudes. »
Elle regarda encore le sac de Dean puis le sien et accepta la distinction sans chercher à ajouter une arme. Sam le remarqua. La dernière fois qu’elle avait préparé ses affaires pour quitter le bunker, elle avait cherché à comprendre précisément ce que Sam et Dean attendaient d’elle. Cette fois, elle pouvait voir leurs habitudes sans considérer automatiquement qu’elle devait les reproduire.
Ils quittèrent le bunker après avoir mangé rapidement. Dean vérifia une dernière fois les accès et les protections pendant que Sam descendait les sacs au garage. Saphyrra attendit près de l’Impala, observant les gestes familiers des deux frères sans ressentir cette fois la tension d’un départ en chasse. Aucun dossier n’était posé sur le siège avant. Sam n’avait pas de photographie de victime entre les mains et Dean n’avait pas cette concentration particulière qu’il prenait lorsqu’ils partaient vers quelque chose dont ils ne connaissaient pas encore la nature. Ils savaient exactement où ils allaient. Lorsqu’elle s’installa sur la banquette arrière, Saphyrra passa machinalement les doigts sur le cuir avant de boucler sa ceinture. Le geste ramena brièvement la nuit précédente, mais pas la peur. Baby était toujours la même.
Le moteur démarra avec son grondement profond habituel et Dean attendit que la porte du garage soit complètement ouverte avant de faire avancer la voiture. Quelques minutes plus tard, les murs du bunker avaient disparu derrière eux. Il laissa d’abord le silence accompagner la route puis alluma l’autoradio. Le volume resta raisonnable jusqu’au début d’un morceau qu’il aimait suffisamment pour tourner machinalement le bouton. Son regard passa presque aussitôt dans le rétroviseur. Saphyrra avait légèrement tourné la tête vers les enceintes, attentive, mais aucune tension n’était apparue dans ses épaules. Après quelques secondes, elle retourna simplement au paysage.
Sam avait vu aussi bien l’augmentation du volume que le regard dans le miroir.
— « Tu sais que le bouton fonctionne aussi dans l’autre sens ? »
Dean ne quitta pas la route des yeux.
— « Légende urbaine. »
— « Je suis sérieux. »
Dean augmenta encore très légèrement le son.
— « Moi aussi. »
Depuis l’arrière, Saphyrra inclina la tête en suivant la guitare.
— « C’est mieux que la première fois. »
Dean regarda immédiatement Sam avec l’expression satisfaite de quelqu’un qui venait d’obtenir la seule expertise dont il avait besoin.
— « Tu vois ? »
Sam s’enfonça dans son siège.
— « Je regrette qu’elle ait appris à donner son avis. »
Saphyrra détourna les yeux de la fenêtre.
— « Pourquoi ? »
Sam indiqua Dean d’un mouvement du menton.
— « Parce que maintenant, chaque fois où tu seras d’accord avec lui, il va s’en servir contre moi pendant les dix prochaines années. »
— « Minimum », confirma Dean.
Saphyrra réfléchit quelques secondes.
— « Alors je peux être d’accord avec Sam aussi. »
Dean leva les yeux vers le rétroviseur.
— « Hé, doucement. On vient juste de commencer ton éducation. »
Un bref sourire apparut sur le visage de Saphyrra avant qu’elle retourne à la fenêtre. Sam le vit et eut la prudence de ne rien dire.
Les kilomètres commencèrent à s’accumuler sans urgence. Rien ne leur demandait de surveiller une sortie particulière ou de préparer une couverture avant d’atteindre une ville. Sam finit par ranger son téléphone après avoir vérifié un itinéraire qu’il connaissait déjà, Dean conduisait d’une main détendue sur le volant et Saphyrra regardait défiler les champs, les stations-service, les maisons isolées et les petites villes. Son attention restait vive, mais elle ne posait plus une question à chaque nouveauté. Certains éléments du monde extérieur commençaient déjà à devenir familiers : les pompes à essence, les panneaux, les restaurants en bord de route, les camions qui les dépassaient. Lorsqu’ils s’arrêtèrent pour faire le plein, Dean revint de la boutique avec quelques boissons et de quoi manger pour le reste du trajet. Il posa le sac à l’arrière sans distribuer lui-même ce qu’il contenait. Saphyrra fouilla dedans et choisit ce qu’elle voulait avant de rendre le reste à Sam, geste suffisamment simple pour qu’aucun d’eux ne le commente.
Une bonne partie de la route suivante se passa au rythme de la musique et des disputes occasionnelles entre les deux frères. Sam affirma pendant plusieurs kilomètres que l’itinéraire qu’il proposait leur ferait gagner du temps ; Dean répondit que l’Impala n’avait pas survécu à cinquante ans de route pour recevoir des ordres d’un téléphone. L’appareil indiquait pourtant exactement la même direction qu’eux depuis le début de la discussion. Saphyrra les écouta suffisamment longtemps pour comprendre qu’aucun des deux n’était réellement en colère et finit par se pencher légèrement vers l’espace entre les sièges.
— « Chez Jody… c’est comme une maison dans les séries ? »
La question suffit à interrompre leur débat. Sam se retourna légèrement.
— « À peu près. »
Dean renifla.
— « Avec moins de salon parfaitement rangé et plus de fusils. »
Sam lui lança un regard.
— « Dean. »
— « Quoi ? Elle est shérif. C’est factuel. »
Saphyrra continua d’observer les maisons qui apparaissaient puis disparaissaient au bord de la route.
— « Il y a des voisins ? »
— « Oui », répondit Sam.
— « Ils savent pour les monstres ? »
— « Non. »
Son front se plissa presque aussitôt.
— « Alors Jody leur ment. »
La formulation fit échanger un regard rapide aux deux frères. Jusqu’ici, ils avaient surtout appris à Saphyrra à reconnaître les mensonges qui servaient à manipuler ou contrôler. Elle découvrait maintenant que les deux hommes qui lui demandaient de choisir et de poser des questions vivaient eux-mêmes dans un monde rempli de secrets.
— « Sur certaines choses, oui », répondit Sam.
Elle attendit.
— « Pourquoi ? »
Cette fois, Dean prit la parole, le regard fixé sur la route.
— « Parce que la plupart des gens vivent mieux sans savoir ce qui existe vraiment dehors. Et parce que si Jody commence à expliquer à toute la ville qu’elle chasse parfois des trucs qui devraient être morts depuis longtemps, elle va pas garder son badge très longtemps. »
Saphyrra resta silencieuse plusieurs secondes.
— « C’est autorisé de mentir pour protéger ? »
Les mains de Dean se resserrèrent imperceptiblement sur le volant. La question n’avait rien d’accusateur, mais elle touchait trop directement quelque chose qu’ils avaient eux-mêmes passé beaucoup de temps à démêler.
— « Des fois », répondit-il. « Ça dépend de ce que tu caches, de pourquoi tu le fais et de ce que ça enlève à l’autre. »
Saphyrra regarda le dossier du siège devant elle, réfléchit puis releva les yeux.
— « Comment je sais si protéger est vrai ? »
Cette fois, aucun des deux frères ne répondit immédiatement.
Sam finit par se tourner légèrement vers elle.
— « Tu peux pas toujours le savoir tout de suite. Mais cacher quelque chose pour protéger quelqu’un, c’est pas la même chose que décider de toute sa vie à sa place. Jody cache l’existence des monstres. Elle ne dit pas à ses voisins qui ils doivent être, où ils doivent aller ou ce qu’ils ont le droit de choisir. »
Saphyrra resta attentive.
Dean reprit après quelques secondes.
— « Et si quelqu’un dit qu’il te protège mais qu’en échange il exige que tu lui obéisses sur tout, là, tu commences à te méfier. »
Elle regarda Dean dans le rétroviseur.
— « Même vous ? »
La question tomba sans agressivité.
Dean ne détourna pas les yeux de la route.
— « Même nous. »
Sam acquiesça lentement.
— « Surtout si on commence à décider à ta place sans te laisser poser de questions. »
Saphyrra resta silencieuse un long moment, retournant cette nouvelle règle dans son esprit. Elle n’avait rien de simple. Le laboratoire lui avait donné des règles absolues : obéir ou être punie. Avec Sam et Dean, presque tout semblait dépendre de la situation, de l’intention et de ce que chacun avait le droit de décider pour lui-même. Cela rendait le monde plus difficile à comprendre, mais aussi beaucoup moins étroit.
— « C’est compliqué », conclut-elle.
Dean eut un souffle bref.
— « Ouais. Bienvenue dans le monde. »
Aucun des deux frères ne chercha à aller plus loin. Ils n’avaient pas eux-mêmes de règle parfaite à lui donner, et Saphyrra semblait commencer à comprendre que certaines questions n’en possédaient pas.
À mesure qu’ils approchaient de Sioux Falls, les champs laissèrent progressivement place à davantage de bâtiments, d’intersections et de quartiers résidentiels. Saphyrra se redressa lorsqu’elle reconnut le nom de la ville sur un panneau. Contrairement à leur arrivée à Millfield, rien ne changea dans la posture de Sam ou Dean. Sam ne sortit aucun dossier. Dean ne se redressa pas avec cette vigilance particulière qu’il prenait lorsqu’ils approchaient d’un lieu de chasse. Ils ne cherchaient ni motel ni scène de crime. L’Impala continua simplement à travers les rues tandis que Saphyrra regardait les maisons, les voitures garées dans les allées, un homme promenant un chien et deux enfants qui roulaient à vélo sur un trottoir. Rien de ce qu’elle voyait n’avait d’importance particulière, et c’était précisément ce qui rendait l’ensemble étrange.
— « C’est ici ? » demanda-t-elle.
Sam se retourna légèrement.
— « Sioux Falls. Oui. »
Dean prit une rue plus calme.
— « Encore quelques minutes. »
Saphyrra se rapprocha légèrement de la vitre. Le nom de Jody réveillait maintenant d’autres fragments : une voiture de police, un bureau trop lumineux, des gens dont elle n’avait pas compris les questions, puis cette femme qui s’était tenue suffisamment près pour qu’elle puisse l’entendre mais assez loin pour ne pas la coincer. À l’époque, elle ne connaissait Sam et Dean que comme deux noms liés à ceux de John et Mary Winchester. Maintenant, elle revenait dans cette ville avec eux.
Dean ralentit à une intersection et jeta un coup d’œil dans le rétroviseur.
— « Toujours partante ? »
Saphyrra regarda d’abord les maisons qui défilaient, puis son visage dans le miroir. La réaction qui la saisissait encore parfois lorsqu’il apparaissait trop brusquement ne vint pas.
— « Oui. »
Dean hocha simplement la tête et reporta son attention sur la route. Pour la première fois depuis qu’elle avait quitté le laboratoire, Saphyrra allait quelque part sans avoir de danger à éviter, de créature à identifier ou de tâche précise à accomplir. Personne ne les attendait avec une affaire et rien ne devait être résolu avant leur retour.
Cette fois, ils avaient simplement quelque part où aller.