L’Héritage Winchester - Tome 2 - Le Protocole Héritage
Chapitre 3 — Ce qui ne change pas
Le bunker était déjà réveillé depuis un moment lorsque Saphyrra ouvrit les yeux. La lumière ne traversait pas sa chambre comme elle l’aurait fait dans une maison ordinaire ; derrière les murs épais de béton, rien ne permettait vraiment de distinguer le matin de la nuit, et ce furent les bruits du bunker qui finirent par lui indiquer que Sam et Dean étaient levés. Une porte se referma quelque part dans le couloir, de la vaisselle s’entrechoqua dans la cuisine, puis le bourdonnement constant de la ventilation redevint perceptible entre deux mouvements. Elle resta allongée plusieurs minutes, les yeux fixés sur le plafond, attentive à son propre corps avant même de penser à se lever. L’arrière de son crâne lui faisait encore mal là où le polymorphe l’avait frappée, mais la douleur avait perdu l’intensité de la veille pour devenir une pulsation sourde qui augmentait surtout lorsqu’elle tournait trop vite la tête. Son ventre tirait également lorsqu’elle inspirait profondément ou changeait brusquement de position, souvenir plus diffus du coup reçu dans le sous-sol. La fatigue laissée par son pouvoir avait diminué après la nourriture avalée sur la route et le sommeil, sans disparaître complètement. Rien ne semblait pourtant suffisamment grave pour l’empêcher de bouger. Elle se redressa lentement, attendit de voir si la pièce tournait, puis posa les pieds au sol. Aucun vertige ne vint. Sa chambre était vide, sa porte toujours fermée, ses vêtements à l’endroit où elle les avait laissés. Elle finit par s’habiller et ouvrit la porte, mais avant de sortir son regard partit instinctivement vers la gauche puis vers la droite du couloir, vérifiant les deux directions avant qu’elle s’engage.
L’odeur du bacon la conduisit jusqu’à la cuisine. Sam se tenait près du plan de travail, une tasse de café dans une main, tandis que Dean venait de retirer une poêle du feu. Ils interrompirent leur conversation lorsqu’elle apparut dans l’encadrement, sans pour autant transformer son réveil en interrogatoire sur ce qui s’était produit la veille. Saphyrra remarqua presque immédiatement que Dean n’avait pas récupéré aussi facilement qu’il aurait probablement voulu le faire croire. Deux bandages propres entouraient ses poignets, remontant suffisamment haut pour cacher les marques les plus profondes laissées par les cordes, et ses doigts se refermaient moins naturellement autour du manche de la poêle. Lorsqu’il la déplaça vers le plan de travail, son épaule droite resta plus basse et son mouvement s’arrêta une fraction de seconde avant la fin, comme si certains gestes tiraient encore sur l’articulation. Une ecchymose sombre apparaissait également derrière son oreille, là où le polymorphe l’avait frappé. Sam avait visiblement réussi à traiter les blessures pendant la nuit, mais pas à empêcher Dean de se lever et de cuisiner quelques heures plus tard.
Sam lui adressa un signe de tête.
— « Salut. Comment va ta tête ? »
Saphyrra s’arrêta à quelques pas de la table et prit le temps d’évaluer réellement la réponse.
— « Elle fait encore mal. Moins qu’hier. »
Sam posa sa tasse.
— « Vertiges ? Vision bizarre ? Nausée ? »
Elle réfléchit avant de secouer la tête.
— « Non. »
— « Bien. Si ça change, tu me le dis. Pareil si ton ventre commence à faire plus mal au lieu de moins. »
Saphyrra acquiesça, mais son regard revint vers les poignets de Dean. Celui-ci suivit la direction de ses yeux, puis attrapa une spatule comme si l’état de ses mains ne méritait aucune attention particulière. Sam, qui connaissait trop bien cette stratégie, lui lança un regard avant de désigner la poêle.
— « Et toi, évite peut-être de porter tout ce qui pèse plus lourd qu’une fourchette pendant quelques heures. »
Dean leva les yeux.
— « C’est une poêle, Sam. J’ai survécu. »
— « Tu sentais à peine trois de tes doigts hier soir. »
— « Maintenant je les sens. Problème réglé. »
— « C’est pas comme ça que ça marche. »
Dean bougea les doigts devant lui avec une satisfaction provocatrice, même si le geste resta moins souple qu’il aurait voulu.
— « Un, deux, trois, quatre, cinq. Miracle de la médecine moderne. »
Sam lui répondit par une expression fatiguée qui indiquait qu’ils avaient probablement déjà eu cette conversation avant le réveil de Saphyrra. Elle allait avancer vers sa chaise lorsque Dean se retourna vers elle avec la poêle encore dans une main. Le mouvement était parfaitement normal, plus lent même qu’il ne l’aurait été d’habitude à cause de son épaule, mais son visage entra brusquement dans son champ de vision et son corps réagit avant qu’elle ait le temps de reconnaître ce qu’elle voyait. Sa chaussure glissa sur le sol tandis qu’elle reculait d’un demi-pas. Pendant une fraction de seconde, la cuisine disparut derrière la ferme, et l’homme qui venait de se retourner n’avait plus les poignets bandés ni une poêle entre les mains : il avançait vers le pick-up avec une marque rouge à la tempe et une histoire parfaitement crédible à propos de Mason.
Dean s’arrêta aussitôt. Le mouvement de Saphyrra aurait été suffisamment petit pour passer inaperçu auprès de quelqu’un qui la connaissait moins bien, mais il l’avait vu. Elle aussi comprit immédiatement ce qu’elle venait de faire et croisa son regard avant de détourner les yeux vers la table.
— « Désolée. »
Dean posa la poêle sans s’approcher.
— « Pourquoi ? »
Elle ne trouva rien à répondre. Elle savait que c’était lui. Il n’existait aucun doute conscient. Dans le sous-sol, elle avait touché son esprit et retrouvé derrière les souvenirs cette présence qu’elle connaissait déjà, cette manière particulière dont la peur, la colère, l’inquiétude et son besoin de protéger s’organisaient. Le polymorphe avait pu copier des images, des gestes et des mots ; il n’avait pas reproduit cela. Pourtant, lorsque Dean s’était retourné trop vite, cette certitude était arrivée une seconde après la peur. Sa tête savait. Son corps, lui, avait d’abord vu l’homme de la ferme. Dean attendit suffisamment longtemps pour comprendre qu’elle ne possédait pas de réponse, puis tira simplement une chaise avec son pied afin de ne pas avoir à tendre le bras près d’elle.
— « Assieds-toi avant que les œufs deviennent froids. »
Il ne lui demanda pas d’expliquer son mouvement, ne tenta pas de s’approcher pour vérifier qu’elle allait bien et ne lui rappela pas qu’il était le véritable Dean. Saphyrra s’installa à table tandis que Sam posa une assiette devant elle et que Dean retourna près du plan de travail. Le petit-déjeuner reprit avec une normalité légèrement forcée qui devint progressivement réelle. Sam lui demanda une seule fois si manger augmentait la douleur de son ventre ; lorsqu’elle répondit que non, il abandonna le sujet. Dean lui fit glisser le plat de bacon sans commentaire et Saphyrra mangea avec l’appétit que les deux frères avaient maintenant appris à anticiper, reprenant des œufs puis du bacon sans attendre qu’on lui propose une deuxième fois. Personne ne reparla du polymorphe. Sam évoqua une fuite qu’il avait remarquée dans un couloir secondaire et Dean annonça que les Hommes de Lettres avaient apparemment été capables de construire une forteresse protégée contre les démons sans réussir à inventer une plomberie correcte. Sam lui rappela qu’il n’était pas obligé de réparer lui-même une canalisation le lendemain d’une commotion légère, ce à quoi Dean répondit que s’il attendait que son frère devienne plombier, ils auraient le temps de transformer le bunker en piscine.
Saphyrra les écoutait davantage qu’elle ne participait, mais cette conversation sans importance lui convenait. Elle regardait Dean surtout lorsqu’il tournait le dos ou parlait avec Sam, parce que ces moments ne demandaient aucun effort. Les bandages autour de ses poignets, la raideur de son épaule, le froncement agacé qui apparaissait chaque fois que Sam lui demandait s’il avait mal appartenaient tous à l’homme qu’elle connaissait. Le problème apparaissait uniquement lorsque son visage venait vers elle trop vite ou lorsqu’un mouvement ressemblait assez à celui de la veille pour réveiller autre chose. La peur surgissait alors avant qu’elle puisse l’arrêter, brève mais nette, puis elle disparaissait lorsque la réalité reprenait sa place. Dean redevenait simplement Dean, avec ses poignets blessés, son bacon et sa mauvaise volonté à reconnaître qu’il avait passé une partie de la veille attaché à un pilier.
Après le repas, Dean partit au garage avec un seau, plusieurs chiffons et la ferme intention, selon ses propres mots, de « réparer ce que les routes du Kansas avaient fait subir à Baby ». Sam avait essayé de lui faire remarquer que nettoyer une voiture n’entrait pas exactement dans la catégorie du repos, mais Dean avait seulement levé une main bandée dans sa direction avant de quitter la cuisine. Sam retourna donc à la bibliothèque avec le faux rapport, ses notes prises à Millfield et les quelques éléments récupérés après l’affaire, abandonnant temporairement l’idée de sauver son frère de sa propre obstination. Saphyrra choisit un livre qui n’avait rien à voir avec les monstres et s’installa quelques sièges plus loin, mais passa près de vingt minutes sur la même page. Les phrases défilaient sous ses yeux sans réellement rester dans son esprit, remplacées par des images qui revenaient sans ordre : la fenêtre du pick-up, Dean traversant la ferme vers elle, sa voix lorsqu’il lui avait demandé si elle avait mangé, puis cette même voix lorsqu’il lui avait ordonné de prendre l’arme. Elle se rappelait également le vrai Dean attaché derrière elle, ses poignets déjà ensanglantés lorsqu’elle s’était réveillée, puis ses efforts beaucoup plus violents lorsqu’elle s’était retrouvée avec le couteau sous la gorge. Les bandages vus le matin rendaient ces souvenirs plus difficiles à ranger parmi les choses terminées.
Les premières notes de musique qui traversèrent les murs du bunker finirent par interrompre cette lecture inutile. Le volume était assez fort pour atteindre la bibliothèque, mais Saphyrra reconnaissait maintenant suffisamment la musique de Dean pour ne plus la confondre avec une alarme ou un bruit dangereux. Elle identifiait même certaines répétitions : le retour de la batterie, les mêmes accords de guitare, la voix qui apparaissait après une introduction devenue prévisible. Lors de leur premier trajet, elle avait expliqué que les sons revenaient et qu’on pouvait les prévoir. Dean s’était moqué de sa manière de dire qu’elle aimait quelque chose, mais elle avait continué d’écouter. Saphyrra referma finalement son livre et suivit la musique dans les couloirs, sans avoir réellement décidé qu’elle voulait voir Dean. Elle voulait surtout retrouver ce bruit familier et vérifier si la présence qui l’accompagnait pouvait redevenir aussi simple qu’avant la ferme.
Plus elle approchait du garage, plus les basses vibraient dans les murs. Dean était visible depuis l’entrée, penché sur l’aile avant de l’Impala avec un chiffon dans sa main gauche. Son seau se trouvait à quelques pas, ainsi qu’une bouteille de produit posée sur l’établi. La carrosserie était déjà assez propre pour que Saphyrra ne voie pas ce qu’il essayait encore d’enlever. Ses bandages blancs ressortaient contre la peinture sombre chaque fois qu’il changeait de prise, et son épaule droite l’obligeait parfois à interrompre un geste pour utiliser l’autre bras. Rien de tout cela ne semblait suffire à le convaincre d’arrêter. Saphyrra posa un pied dans l’embrasure. À cet instant, Dean se redressa pour contourner la voiture, sans même regarder dans sa direction, et son corps se tendit de nouveau. Le garage disparut une fraction de seconde derrière l’image de la ferme. Son esprit savait que cet homme avait mal aux poignets parce qu’il avait essayé de se libérer pour l’aider ; son corps ne vit d’abord qu’un visage identique à celui qui l’avait attirée hors du pick-up.
Elle recula hors de son champ de vision et resta debout dans le couloir tandis que la musique continuait derrière le mur. Après quelques secondes, elle finit par se laisser glisser jusqu’au sol. De là, elle ne voyait plus Dean. Elle entendait seulement sa musique, le frottement du chiffon contre la carrosserie et parfois le bruit d’un objet qu’il déplaçait sur l’établi. Une fois, un juron étouffé lui parvint lorsque quelque chose tomba, suivi d’un commentaire adressé à l’objet plutôt qu’à une personne. Saphyrra ramena une jambe contre elle et resta ainsi, suffisamment près pour sentir les vibrations du garage sans avoir le visage de Dean devant les yeux. Elle ne voulait pas s’éloigner complètement. C’était justement ce qui rendait la situation difficile à comprendre : sa présence continuait de lui sembler rassurante tant qu’elle n’avait pas à le regarder trop brusquement.
Sam la découvrit là plusieurs minutes plus tard, deux dossiers sous le bras. Il ralentit lorsqu’il la vit assise contre le mur puis suivit le son de la musique jusqu’à la porte du garage. Depuis l’endroit où il se trouvait, il pouvait apercevoir Dean de dos, occupé à essayer de nettoyer une zone déjà impeccable de l’Impala avec l’application d’un homme qui refusait visiblement d’admettre que ses poignets lui faisaient mal. Sam revint vers Saphyrra et comprit rapidement qu’elle n’était pas assise là par intérêt pour le sol.
— « Tu t’es perdue ? »
Saphyrra secoua la tête.
— « Non. »
Sam regarda de nouveau la porte.
— « Tu veux entrer ? »
— « Non. »
Il acquiesça sans lui demander pourquoi, fit deux pas puis s’arrêta. Après une brève hésitation, il posa ses dossiers contre le mur et s’assit à côté d’elle, assez loin pour ne pas l’enfermer entre lui et l’entrée. Aucun des deux ne parla pendant un moment. Dean changea de morceau à l’intérieur sans savoir que son frère et Saphyrra se trouvaient dans le couloir, puis le bruit du chiffon reprit avec la même régularité. Saphyrra écouta encore quelques secondes avant de tourner légèrement la tête vers Sam.
— « Je sais que c’est Dean. »
Sam la regarda.
— « Okay. »
Elle fronça les sourcils devant cette réponse qui ne demandait rien et poursuivit d’elle-même.
— « Dans ma tête, je sais. Quand je suis entrée… c’était lui. Je peux reconnaître maintenant. »
— « Son esprit ? »
Elle acquiesça.
— « Pas seulement les souvenirs. Lui. »
Saphyrra regarda encore l’ouverture du garage avant de continuer.
— « Mais quand je le vois vite… parfois je vois l’autre avant. »
Sam suivit son regard vers la pièce voisine.
— « Le polymorphe ? »
— « Oui. Après je sais que c’est Dean. Mais d’abord… »
Elle posa une main contre sa poitrine.
— « Ça fait peur ici. Avant que je réfléchisse. »
Sam ne chercha pas une explication compliquée. Il avait suffisamment vécu de choses qu’il savait rationnellement terminées pour connaître la différence entre savoir qu’un danger n’existait plus et réussir à convaincre son corps de la même chose. Il regarda le sol devant eux, puis les vibrations discrètes que la musique faisait passer dans le mur contre lequel ils étaient assis.
— « Ça fait même pas vingt-quatre heures. »
Saphyrra tourna légèrement la tête.
— « Ça va partir ? »
Sam réfléchit réellement avant de répondre, refusant de lui promettre quelque chose dont il ne connaissait pas la durée.
— « Probablement. Je sais juste pas combien de temps ça prendra. »
Elle acquiesça puis regarda de nouveau vers le garage.
— « Je veux pas qu’il pense que j’ai peur de lui. »
— « Tu veux lui dire ? »
— « Pas maintenant. »
Sam ramena une jambe vers lui et posa un bras dessus.
— « Alors je lui dis rien. »
Saphyrra resta silencieuse. Elle semblait prête à ajouter quelque chose, mais finit par se raviser et Sam ne tenta pas de remplir le vide avec d’autres questions. Ils restèrent simplement là, assis contre le mur, jusqu’à ce qu’elle décide de se relever. Le morceau diffusé dans le garage touchait à sa fin et Dean avait commencé à marmonner quelque chose au sujet d’une rayure que Sam aurait été incapable de distinguer même avec une loupe.
— « Je retourne bibliothèque. »
Sam récupéra ses dossiers.
— « Bonne idée. Le sol est pas franchement confortable. »
Ils repartirent ensemble sans entrer dans le garage. Dean ne sut jamais qu’ils avaient été là, même s’il demanda plus tard pourquoi les dossiers de Sam portaient une trace de poussière sur un coin. Le reste de l’après-midi se passa sans véritable événement, mais Dean remarqua ce que Saphyrra aurait préféré cacher. Lorsqu’il apparaissait brusquement dans une pièce, ses épaules se contractaient. Lorsqu’il arrivait derrière elle, son regard cherchait ses mains. Lorsqu’il tendait le bras près d’elle pour attraper quelque chose, elle se raidissait avant de réussir à se détendre. Il n’en parla pas. Il modifia simplement certaines habitudes, en partie parce que son propre corps l’obligeait déjà à ralentir. Avant d’entrer dans la bibliothèque, il frappa deux fois contre le montant de la porte avec les doigts de sa main valide. Lorsqu’il voulut récupérer un livre rangé derrière elle, il lui demanda de se décaler au lieu de tendre le bras au-dessus de son épaule. Quand il passa dans son dos avec une tasse, il annonça simplement « derrière toi » avant de bouger. Il ne souligna jamais ces changements et Saphyrra ne savait pas s’il avait conscience de les faire à chaque fois. Elle remarquait seulement qu’il lui laissait davantage d’espace sans pour autant disparaître.
En début de soirée, Saphyrra retourna dans sa chambre pour chercher une chemise propre. Elle était en train de la plier sur son lit lorsqu’on frappa deux fois contre la porte. Le geste ressemblait à ceux que Dean avait répétés tout l’après-midi, deux coups rapides suffisamment distincts pour prévenir de son arrivée avant même que sa voix ne suive.
— « Saphy ? »
Elle resta immobile une seconde.
— « Oui ? »
Il ne toucha pas à la poignée.
— « Je peux entrer ? »
La question la surprit suffisamment pour qu’elle regarde la porte.
— « Oui. »
Dean entra alors, mais resta près de l’encadrement. Il avait changé de chemise depuis le garage et les bandages de ses poignets avaient également été remplacés. Les nouvelles compresses étaient propres, même si une petite tache rosée apparaissait déjà sur celle de gauche. Son épaule semblait plus raide qu’au petit-déjeuner, conséquence assez prévisible de plusieurs heures passées à nettoyer l’Impala malgré les conseils de Sam. Saphyrra posa la chemise sur son lit et attendit. Dean glissa son pouce sous le bord d’un bandage, interrompit aussitôt le geste lorsqu’il tira sur la peau puis sembla chercher une manière de formuler quelque chose qu’il aurait préféré ne pas avoir à demander.
— « J’ai une question. »
Saphyrra attendit toujours.
Dean désigna vaguement son visage.
— « C’est ma tête qui pose problème ou moi ? »
Elle fronça les sourcils.
— « Ta tête ? »
— « Ma tronche. Depuis ce matin, chaque fois que j’arrive un peu vite, t’as l’air de chercher une sortie. »
Saphyrra baissa les yeux. Son premier réflexe fut de penser à la conversation dans le couloir du garage.
— « Sam t’a dit ? »
Dean répondit sans hésitation.
— « Sam m’a rien dit. J’ai des yeux. »
Elle releva aussitôt le regard vers lui. Dean s’appuya contre le chambranle, mais utilisa son épaule gauche et laissa toujours plusieurs mètres entre eux. Il ne semblait pas offensé, seulement contrarié d’avoir dû transformer quelque chose qu’il avait essayé d’ignorer toute la journée en véritable conversation.
— « J’essaie juste de savoir si je dois te laisser tranquille quelque temps. »
Saphyrra resta silencieuse avant de secouer légèrement la tête.
— « Je sais que c’est toi. »
Dean attendit la suite.
— « Mais parfois je vois l’autre avant. Juste un peu. Après je sais. »
Son visage se ferma, mais la colère qui traversa son regard ne lui était pas destinée.
— « Le type de la ferme. »
— « Oui. »
Dean hocha lentement la tête.
— « D’accord. »
Lorsqu’il ne posa aucune autre question, Saphyrra sembla presque surprise. Elle avait attendu une consigne, une solution ou au minimum quelque chose qu’elle serait censée faire pour empêcher la réaction de revenir.
— « C’est tout ? »
Dean haussa un sourcil.
— « Quoi, tu voulais un interrogatoire ? »
Elle secoua la tête. Il souffla par le nez et jeta un regard vers le couloir avant de revenir vers elle.
— « Si ça te prend quelques jours, ça te prend quelques jours. Je vais survivre. »
Saphyrra pinça légèrement les lèvres.
— « Je veux pas avoir peur de toi. »
Dean soutint son regard sans réduire la distance qui les séparait.
— « Alors te force pas. Je suis pas exactement difficile à trouver dans ce bunker. »
Elle resta silencieuse et ses yeux descendirent malgré elle vers les bandages autour de ses poignets. Les marques qu’ils cachaient n’étaient pas directement visibles, mais elle se rappelait parfaitement le sang sur les cordes et la manière dont Dean avait tiré dessus lorsque le polymorphe l’avait frappée puis maintenue avec le couteau sous sa gorge. Elle leva de nouveau les yeux.
— « Tes poignets. »
Dean suivit son regard.
— « Quoi, mes poignets ? »
— « Tu as tiré sur les cordes quand il m’a frappée. Après aussi. Quand il avait le couteau. »
Dean ne répondit pas immédiatement. Il aurait pu nier la relation entre les deux choses, mais ils avaient tous les deux été dans ce sous-sol et Saphyrra avait vu suffisamment pour que ce soit inutile.
— « Ouais. J’avais pas exactement beaucoup d’autres options. »
— « Tu t’es fait mal. »
— « La corde m’a fait mal. Le polymorphe m’a attaché. Toi, t’étais plutôt occupée à essayer de pas te faire trancher la gorge. »
Saphyrra regarda encore le bandage.
— « Si j’étais pas venue… »
Dean coupa la phrase avant qu’elle ait le temps de construire le reste.
— « Non. »
Le mot fut direct mais pas dur. Saphyrra releva aussitôt les yeux.
— « Mason nous avait appelés. J’y serais allé quand même, je serais entré dans cette baraque quand même et cette saloperie aurait essayé de prendre ma tronche quand même. On va pas refaire toute la journée en inventant une version où tout devient ta faute. »
Elle resta immobile un moment, puis son attention passa du bandage à son visage.
— « J’ai fait mal aussi. Dans ta tête. »
Dean porta machinalement deux doigts à sa tempe, reconnaissant au moins cette partie.
— « Ouais. »
Il ne chercha pas à prétendre le contraire. La pression du lien n’avait rien eu d’agréable et il ne voyait aucun intérêt à lui mentir là-dessus.
— « J’aime toujours pas ça », poursuivit-il. « J’aimerai probablement jamais ça. Mais ça veut pas dire que j’ai peur de toi. »
— « Pourtant je peux recommencer. »
Dean resta un instant à la regarder.
— « Ouais. Tu peux. Mais je vais pas passer mon temps à attendre que ça arrive. »
Saphyrra fronça légèrement les sourcils.
— « Pourquoi ? »
Dean hésita juste assez pour chercher les mots les moins compliqués.
— « Parce qu’hier, t’avais un flingue braqué sur moi et t’as cherché une raison de pas tirer. Pour moi, ça compte. »
Elle resta silencieuse avant de poser la question suivante avec beaucoup plus de sérieux.
— « Tu me fais confiance ? »
Dean eut un léger mouvement du menton.
— « Assez pour être encore là. »
La réponse sembla lui demander davantage de réflexion que s’il avait simplement dit oui. Saphyrra regarda ses mains puis revint à son visage.
— « Deux fois… j’ai failli te tuer. »
— « Et deux fois je suis toujours là. »
Dean laissa passer un instant avant de reprendre, parce qu’il ne voulait pas que sa réponse ressemble à une permission d’ignorer ce que son pouvoir pouvait faire.
— « Ça veut pas dire qu’on fait comme si ton pouvoir pouvait jamais poser problème. Ça veut juste dire que je vais pas te traiter comme une bombe parce qu’il pourrait partir de travers. »
Saphyrra l’observa attentivement. Le concept semblait encore difficile à faire tenir avec ce qu’elle connaissait du laboratoire, où le danger potentiel suffisait à justifier l’enfermement, les attaches ou les procédures. Ici, Dean pouvait reconnaître qu’elle était capable de lui faire du mal tout en restant volontairement dans la même pièce qu’elle. Son regard revint aux bandages, puis à son visage.
— « Sam t’a déjà fait mal ? »
Dean eut un petit rire sans joie.
— « Oh ouais. »
Elle releva davantage la tête.
— « Et toi à Sam ? »
— « Aussi. »
— « Et vous restez ensemble. »
Dean eut un léger rictus.
— « Apparemment, j’arrive pas à m’en débarrasser. »
Saphyrra ne sourit pas. Elle attendait manifestement la véritable réponse, et Dean le comprit suffisamment vite pour laisser disparaître presque entièrement son rictus.
— « C’est mon frère, Saphy. Une erreur efface pas tout le reste. »
Un grondement suffisamment sonore pour remplir le silence interrompit la conversation. Saphyrra baissa immédiatement les yeux vers son ventre et posa une main dessus, surprise par le bruit autant que par la sensation qui l’accompagnait. Dean suivit le mouvement et la tension de la conversation se relâcha presque toute seule.
— « Il a fait du bruit. »
Dean laissa apparaître un sourire.
— « Ouais. C’est généralement ce que fait un estomac quand il veut déposer une plainte. »
Elle resta attentive quelques secondes.
— « Avant, il faisait pas ça. »
— « Alors il apprend des nouveaux trucs lui aussi. »
Le bruit revint, plus discret cette fois. Dean se redressa légèrement contre le chambranle et parut prendre une décision beaucoup plus simple que toutes celles dont ils venaient de parler.
— « T’as déjà mangé une pizza ? »
Saphyrra chercha le mot dans sa mémoire puis secoua la tête.
— « Non. »
Dean prit une expression faussement grave.
— « Tragique. »
Elle fronça les sourcils.
— « C’est mauvais ? »
— « Non. C’est exactement le problème qu’on va régler. »
Une quarantaine de minutes plus tard, le grondement de l’Impala annonça le retour de Dean avant même que l’odeur de fromage fondu et de sauce tomate atteigne la cuisine. Sam, installé devant son ordinateur, entendit d’abord le moteur puis la porte du garage. Lorsqu’il vit son frère entrer avec plusieurs cartons empilés sur les bras, son attention descendit immédiatement vers ses poignets. Dean portait la majorité du poids sur son avant-bras gauche et soutenait les cartons de la main droite sans réellement plier le poignet, preuve qu’il avait au moins retenu une partie de ce que Sam lui avait répété toute la journée. Il posa l’ensemble sur la table avec une satisfaction beaucoup trop visible pour quelqu’un qui venait simplement d’acheter à manger.
— « Pepperoni. Fromage. Et une avec poulet parce que Sammy aime prétendre qu’il fait des choix sains quand il mange une pizza. »
Sam leva les yeux de son ordinateur.
— « Il y a littéralement du fromage sur toute la surface. »
Dean commença à ouvrir les cartons.
— « Laisse-moi mes illusions. »
Saphyrra s’était déjà rapprochée. Elle observa le premier disque découpé en parts, la pâte dorée, la sauce rouge visible entre les morceaux de pepperoni et le fromage encore brillant sous la chaleur.
— « C’est ça ? »
Dean acquiesça.
— « Ça, c’est une pizza. »
Elle prit une part avec précaution et s’arrêta lorsque le fromage s’étira entre sa main et le reste.
— « Ça colle. »
Dean répondit avec le plus grand sérieux.
— « C’est une qualité. »
Saphyrra souffla sur la pointe avant de mordre. Comme à chaque nouvelle nourriture, elle mâcha plus lentement les premières secondes, séparant visiblement les goûts avant de décider ce qu’elle pensait de l’ensemble. Dean ne faisait aucun effort pour cacher qu’il attendait son verdict, tandis que Sam avait déjà recommencé à regarder son écran avec l’habitude de quelqu’un ayant assisté plusieurs fois à ce genre de découverte culinaire depuis l’arrivée de Saphyrra. Elle avala enfin et contempla la part dans sa main.
— « C’est efficace. »
Dean pointa aussitôt un doigt vers Sam.
— « Tu vois ? Validation scientifique. »
Sam secoua la tête.
— « Je pense pas que scientifique veuille dire ce que tu crois. »
Saphyrra prit une deuxième bouchée et un véritable petit sourire apparut brièvement sur son visage. Le repas continua sans devenir une expérience à analyser. Elle goûta plusieurs parts, préféra clairement le pepperoni et jugea la pizza uniquement au fromage « bonne, mais il manque quelque chose », conclusion que Dean considéra comme la preuve d’un excellent jugement. Sam rappela que moins d’une journée auparavant ils avaient failli mourir dans un sous-sol et que Dean avait déjà réussi à transformer leur retour en débat sur les garnitures. Dean répondit que c’était précisément pour ce genre de journée que la pizza avait été inventée, puis tenta de voler une part de poulet dans le carton de Sam en prétendant vouloir seulement vérifier qu’elle n’était pas empoisonnée. La main bandée de Dean rendit l’opération suffisamment maladroite pour que Sam récupère la part avant lui, ce qui provoqua une discussion de plusieurs minutes sur la prétendue absence totale de solidarité fraternelle.
Saphyrra les écoutait et, pour la première fois depuis son réveil, elle regarda Dean plusieurs fois sans attendre qu’il tourne le dos. La peur ne disparut pas complètement. Lorsqu’il se pencha trop vite vers le carton placé près d’elle, ses épaules se contractèrent encore avant qu’elle puisse l’empêcher, mais la réaction fut moins forte que le matin et retomba presque immédiatement lorsque Dean s’arrêta lui-même avant de tendre le bras devant elle. Il contourna simplement la table pour récupérer ce qu’il cherchait de l’autre côté, sans faire de remarque. Une partie des cartons finit au réfrigérateur et, lorsque Saphyrra quitta la cuisine, la distance qu’elle conserva en passant près de Dean était toujours présente, mais suffisamment réduite pour qu’elle puisse croiser son regard et lui dire bonne nuit avant de disparaître dans le couloir.
Elle se coucha tôt, convaincue que la fatigue suffirait à la faire dormir. Ce ne fut pas le cas. Pendant un moment, elle attribua son réveil persistant à la douleur et changea de position plusieurs fois, remontant l’oreiller puis essayant de ne pas s’appuyer sur le côté de son abdomen qui tirait encore. Lorsqu’elle trouva enfin une position confortable, son esprit continua pourtant de revenir à la ferme. Ce n’était pas principalement le sous-sol, ni même le moment où elle avait vu deux Dean. Ce qui revenait était beaucoup plus simple et, pour cette raison, plus difficile à repousser : le pick-up, Dean avançant vers elle, Dean lui demandant où était son sac, Dean vérifiant si elle avait mangé, Dean expliquant que Mason était blessé. Elle avait suivi la règle. Elle avait demandé où se trouvait l’autre. Elle avait attendu une explication. Tout avait été correct jusqu’au moment où cela ne l’avait plus été. Son visage n’avait pas changé, sa voix non plus, et il s’était même souvenu de la nourriture comme le véritable Dean l’aurait fait. Il avait été Dean à chaque détail qu’elle savait reconnaître jusqu’à la seconde précise où sa main s’était refermée sur elle.
Saphyrra ouvrit les yeux et regarda sa chambre vide. Elle savait rationnellement qu’aucun polymorphe ne se trouvait dans le bunker et que Sam et Dean avaient brûlé le corps de celui de Millfield. Cette certitude ne suffisait pourtant pas à rendre sa chambre plus confortable. Elle resta encore plusieurs minutes dans son lit avant de se lever. Elle ne ressentait pas vraiment la faim qui précédait ses crashes ou celle beaucoup plus brutale qui arrivait après une utilisation importante de son pouvoir, pourtant ses pas la conduisirent jusqu’à la cuisine. Elle ouvrit le réfrigérateur et trouva les cartons de pizza laissés par Dean. Une part de pepperoni disparut presque sans qu’elle y pense, mangée debout près du plan de travail tandis que le froid de la pâte et le goût plus prononcé de la sauce occupaient suffisamment son attention pour interrompre les images. Elle prit une deuxième part, mordit plusieurs fois puis s’arrêta lorsqu’elle comprit que son ventre ne réclamait rien. Manger avait simplement donné quelque chose de concret à faire à son corps. Elle remit donc le morceau dans le carton, referma le réfrigérateur et resta seule au milieu de la cuisine silencieuse.
Elle ne retourna pas dans sa chambre. Le bunker dormait. Sam et Dean aussi, probablement, et elle n’avait aucune envie de les réveiller uniquement parce qu’elle-même n’y arrivait pas. Elle traversa la bibliothèque, longea la salle des cartes et continua dans les couloirs sans véritable destination jusqu’à atteindre le garage. Les lumières principales étaient éteintes. Quelques néons de sécurité diffusaient suffisamment de clarté pour dessiner les silhouettes des véhicules, les établis et les rangements contre les murs. L’Impala se trouvait à sa place. Saphyrra s’arrêta dans l’entrée et la regarda longtemps. La voiture ne lui avait jamais semblé particulièrement importante avant de rencontrer Dean ; elle savait maintenant que toucher Baby sans permission pouvait déclencher chez lui davantage d’indignation que certaines blessures sérieuses, mais ce n’était pas cela qui l’attirait cette nuit-là. Elle pensa au faux Dean puis au vrai, à deux visages identiques, deux voix identiques et suffisamment de souvenirs communs pour rendre les détails ordinaires inutiles. Son regard revint vers l’Impala.
Baby n’avait jamais changé. Depuis le premier jour où Dean l’avait installée à l’arrière, elle avait toujours eu la même forme, la même couleur, la même odeur de cuir ancien mêlée à celle du métal, de la route et de tout ce que Dean gardait dans sa voiture depuis trop longtemps. Les poignées étaient toujours à la même place. Les sièges ne devenaient pas autre chose lorsqu’elle cessait de les regarder. Le tableau de bord restait identique, tout comme les petites marques qu’elle commençait à reconnaître sur certaines surfaces. Même le son du moteur revenait de la même manière lorsque Dean tournait la clé. La voiture ne possédait pas de visage à copier, aucune voix capable de lui raconter une histoire crédible et aucune main susceptible de se refermer brusquement sur son bras après lui avoir demandé si elle avait mangé.
Saphyrra s’approcha, essaya la portière arrière et constata qu’elle n’était pas verrouillée. Lorsqu’elle l’ouvrit, l’odeur familière de l’habitacle lui parvint immédiatement. Elle s’installa sur la banquette et referma doucement la portière derrière elle, attentive au bruit dans le garage silencieux. Pendant quelques minutes, elle resta simplement assise, les mains posées sur ses jambes et le dos contre le siège. Rien ne se produisit. Le silence filtrait à travers les vitres, différent de celui de sa chambre mais pas menaçant, et la présence massive du bunker autour du véhicule empêchait même les bruits extérieurs de l’atteindre. Saphyrra passa les doigts contre le cuir à côté d’elle, puis se tourna et s’allongea autant que l’espace le permettait. Sa veste pliée sous sa tête remplaça l’oreiller. Elle regarda le plafond de la voiture, les contours connus des fenêtres et les sièges avant qui découpaient toujours les mêmes formes devant elle. Rien ne changeait. Rien ne venait vers elle. Sa respiration ralentit progressivement et, lorsqu’elle ferma finalement les yeux, l’image du faux Dean traversant le terrain vers le pick-up ne revint pas.
Le lendemain matin, Dean passa devant la chambre de Saphyrra en direction de la cuisine et remarqua sa porte entrouverte. Il ralentit automatiquement. Ses poignets étaient encore bandés et son épaule droite s’était considérablement raidie pendant la nuit, conséquence que Sam avait accueillie au réveil avec un très peu charitable « je te l’avais dit ». Dean avait décidé de l’ignorer et cherchait maintenant du café ainsi qu’une raison de ne pas laisser son frère recommencer. La porte ouverte de Saphyrra chassa pourtant immédiatement ces préoccupations. Il ne l’ouvrit pas davantage et frappa deux fois contre le battant.
— « Saphy ? »
Aucune réponse ne vint.
— « T’es réveillée ? »
Toujours rien. Dean jeta un regard dans la pièce depuis le seuil sans entrer. Le lit avait été utilisé, mais il était vide. La salle de bain voisine l’était également. Il rejoignit la cuisine beaucoup plus vite et trouva Sam devant la cafetière, encore à moitié absorbé par la préparation de son premier café.
— « Elle est avec toi ? »
Sam se retourna immédiatement.
— « Non. »
La fatigue disparut du visage de Dean en moins d’une seconde. Sam posa sa tasse avant même qu’il ait besoin d’ajouter quoi que ce soit et les deux frères abandonnèrent ce qu’ils faisaient pour vérifier les pièces principales. Saphyrra n’était ni dans la bibliothèque ni dans la salle des cartes. Sa veste n’était pas dans sa chambre, mais aucune de ses autres affaires ne semblait avoir disparu. Sam ouvrit le réfrigérateur et remarqua le carton de pizza déplacé, preuve qu’elle s’était au moins levée pendant la nuit. Dean commençait déjà à accélérer dans le couloir, ignorant complètement la protestation de son épaule, lorsqu’il s’immobilisa. Un souvenir de la veille lui revint : Saphyrra dans le couloir du garage sans qu’il l’ait vue, puis son regard revenant plusieurs fois vers Baby au cours de la soirée. Il tourna aussitôt la tête vers la direction opposée.
— « Attends. »
Sam le suivit sans poser de question. Dean ouvrit la porte du garage et passa entre les véhicules, le regard allant directement vers l’Impala. Il n’eut besoin que de quelques pas pour distinguer la forme allongée sur la banquette arrière. Toute la tension qui venait de s’installer dans ses épaules retomba d’un seul coup, ce qui ne fit qu’augmenter la douleur dans celle déjà blessée, puis se transforma presque immédiatement en irritation suffisamment familière pour être beaucoup plus facile à gérer que la peur des trente dernières secondes.
— « Sérieusement… »
Sam arriva derrière lui et regarda à travers la vitre. Saphyrra dormait profondément, les jambes repliées autant que l’espace le permettait et sa veste roulée sous la tête.
— « Elle a passé la nuit là ? »
Sam observa la position dans laquelle elle dormait avant de regarder son frère.
— « On dirait. »
Dean posa sa main gauche sur le toit de Baby et resta quelques secondes à regarder Saphyrra. Il avait déjà vu des gens dormir dans cette voiture dans des conditions bien pires, lui le premier, mais découvrir qu’elle avait quitté sa chambre en pleine nuit sans prévenir suffisamment peu de temps après Millfield ne l’amusait pas particulièrement. Il attrapa finalement la poignée avec précaution et ouvrit la portière arrière. Saphyrra bougea presque aussitôt. Ses yeux s’ouvrirent, encore lourds de sommeil, puis se posèrent sur Dean. Son corps resta immobile. Aucun recul, aucune tension visible. Elle se redressa lentement, ramena sa veste sur ses genoux et regarda ensuite Sam derrière lui.
— « Bonjour. »
Dean la fixa.
— « Bonjour ? On vient de faire le tour du bunker parce que ta chambre était vide. »
Elle regarda encore Sam, puis revint vers Dean.
— « Je suis ici. »
Dean passa une main sur son visage et regretta le mouvement lorsqu’il tira légèrement sur l’un de ses poignets.
— « Ouais, cette partie, j’avais réussi à la comprendre. Pourquoi t’as dormi dans Baby ? »
Saphyrra regarda autour d’elle, ses doigts glissant sur le bord de la banquette.
— « Je dormais pas dans ma chambre. »
Dean souffla par le nez.
— « J’avais aussi compris cette partie. Pourquoi ici ? »
Cette fois, elle prit plus de temps avant de répondre. Son regard parcourut le tableau de bord, les portières puis l’intérieur sombre de l’habitacle avant de revenir vers lui.
— « Ici, c’était plus facile. »
Dean cessa de plaisanter.
— « Pourquoi ? »
Saphyrra passa encore une fois ses doigts sur le cuir.
— « Elle change pas. »
La réponse suffit à faire disparaître l’irritation de son visage. Sam comprit également et resta silencieux. Dean regarda l’Impala, puis Saphyrra, et la logique finit par s’imposer d’une manière qu’il n’aurait probablement jamais trouvée seul. Un polymorphe pouvait prendre son visage, sa voix, ses vêtements, ses souvenirs et suffisamment de ses habitudes pour tromper quelqu’un qui vivait avec lui. Baby, elle, n’avait rien demandé à Saphyrra et n’avait jamais prétendu être autre chose que ce qu’elle était. Dean posa son avant-bras gauche sur le toit pour éviter d’appuyer sur son poignet et expira lentement.
— « Okay. »
Saphyrra attendit. Dean désigna ensuite le bunker du menton, retrouvant une partie de son irritation maintenant qu’il savait qu’elle était saine et sauve.
— « Par contre, la prochaine fois que tu transformes Baby en chambre d’amis, tu nous préviens. »
Elle fronça légèrement les sourcils.
— « Pourquoi ? »
— « Parce que quand tu disparais de ta chambre juste après qu’un monstre t’a embarquée dans une ferme, ça fait grimper le niveau de stress. »
Saphyrra réfléchit.
— « Vous avez eu peur. »
Dean répondit presque automatiquement.
— « Un peu. »
Sam lui lança immédiatement un regard. Dean tourna la tête vers lui avec une expression agacée, puis céda avant même que son frère ouvre la bouche.
— « Beaucoup. Voilà. T’es content ? »
Sam hocha la tête avec un sérieux exagéré.
— « Immensément. »
Saphyrra se déplaça jusqu’au bord de la banquette et commença à sortir. Dean recula immédiatement pour lui laisser tout l’espace nécessaire, davantage par habitude prise depuis la veille que par décision consciente. Lorsqu’elle posa les pieds sur le sol du garage et se redressa, elle se retrouva à moins d’un mètre de lui. Son regard atteignit d’abord son visage. Son corps hésita une fraction de seconde, juste assez pour qu’elle sente l’ancienne réaction essayer de revenir, mais cette fois elle ne recula pas. Les bandages autour des poignets de Dean, la marque derrière son oreille et son expression encore légèrement contrariée appartenaient tous au même ensemble. Elle resta là quelques secondes avant de tourner la tête vers Sam, puis commença à rejoindre le couloir avec lui.
Dean les regarda s’éloigner avant de rester seul près de l’Impala. Son attention revint vers la banquette arrière, froissée par la nuit, et il passa doucement une main sur le haut de la portière. Baby avait déjà servi de maison, de refuge, de cuisine, de chambre et parfois de seul endroit réellement stable à deux gamins Winchester bien avant qu’ils sachent ce que le mot stabilité signifiait. Elle avait recueilli Sam lorsqu’il était trop petit pour comprendre pourquoi ils changeaient encore de ville et Dean lorsqu’il avait appris beaucoup trop tôt à dormir d’un œil sur une banquette en attendant le retour de leur père. Qu’une troisième personne ait trouvé exactement la même chose dans ce vieux cuir n’aurait peut-être pas dû le surprendre autant.
Apparemment, elle avait encore de la place pour une troisième. Dean referma doucement la portière, jeta un dernier regard à l’intérieur de Baby puis rejoignit Sam et Saphyrra dans la cuisine.