L’Héritage Winchester - Tome 2 - Le Protocole Héritage
CHAPITRE 2
Deux visages
* * *
Saphyrra resta seule à l’arrière du pick-up après avoir vu Dean et Mason disparaître dans la ferme. Elle avait verrouillé les portières comme Dean le lui avait demandé et gardait son sac contre sa jambe, sans toucher au bouton depuis leur départ. Le calme autour de la propriété ne ressemblait pas à celui du bunker. Là-bas, le silence venait des murs épais, des couloirs vides et de l’absence presque totale du monde extérieur ; ici, il était rempli par le vent qui couchait par vagues les hautes herbes autour du hangar, le grincement irrégulier d’une tôle mal fixée sur la remise et le frottement d’une branche contre la façade de la maison. Saphyrra regardait principalement les fenêtres, mais les reflets du ciel empêchaient de distinguer ce qui se passait à l’intérieur. Dean ne lui avait pas demandé de comprendre ce qu’ils faisaient ni d’imaginer tous les dangers possibles. Il lui avait donné quelque chose de plus simple : attendre, regarder, demander où se trouvait l’autre si un seul homme revenait et utiliser le klaxon si quinze minutes s’écoulaient sans nouvelles. Elle essaya donc de suivre le temps sans montre à portée de main, en évaluant maladroitement la durée qui séparait les bruits et les mouvements autour d’elle.
La porte de la ferme finit par s’ouvrir avant qu’elle envisage sérieusement d’utiliser le klaxon. Dean apparut sur le perron et descendit les marches en regardant brièvement derrière lui avant de traverser le terrain. Il était seul, ce qui suffit à rappeler immédiatement à Saphyrra la consigne reçue quelques minutes plus tôt. Elle se redressa mais garda les mains loin du verrou. Rien d’autre ne lui sembla anormal. Sa veste était toujours ouverte, son jean portait la même poussière qu’un peu plus tôt et une fine marque rouge apparaissait près de sa tempe, assez légère pour avoir été provoquée par un angle de meuble ou un morceau de bois dans cette maison mal entretenue. Il marchait avec la même raideur discrète dans les épaules et, lorsqu’il arriva près de la portière, il posa une main sur le toit avant de se pencher vers la vitre. Son regard passa rapidement sur son visage, le véhicule puis la ferme, comme si plusieurs vérifications s’enchaînaient déjà dans sa tête.
— « Ça va ? »
Sa voix ne présentait aucune différence. Saphyrra reconnaissait le timbre légèrement rauque et les mots parfois avalés en fin de phrase, mais elle ne déverrouilla pourtant pas.
— « Mason ? »
Dean indiqua la maison d’un mouvement du menton.
— « Toujours dedans. Il a trouvé une trappe sous l’escalier. Il s’est ouvert la main en essayant de la dégager, rien de grave, mais il veut voir où ça mène avant qu’on rappelle Sam. »
Saphyrra regarda la maison derrière lui. La réponse correspondait exactement à ce que Dean lui avait demandé de faire : ne pas ouvrir immédiatement, demander où se trouvait l’autre et attendre une explication si la situation avait changé. L’homme devant elle ne manifesta aucune impatience et ne chercha pas à contester la précaution. Au contraire, il sembla considérer sa question comme normale, puis désigna de l’index le plancher derrière le siège passager. La petite trousse médicale se trouvait bien à l’endroit indiqué, là où elle l’avait remarquée en montant dans le véhicule.
— « Sa trousse est derrière toi. Ouvre juste assez pour que je la récupère. »
Saphyrra baissa les yeux vers le sac, réfléchit encore quelques secondes puis déverrouilla. Dean ouvrit la portière, se pencha dans l’habitacle et récupéra la trousse sans essayer de la faire sortir. Son regard tomba ensuite sur le sac de nourriture posé près de sa jambe.
— « T’as mangé depuis le diner ? »
Elle secoua la tête.
— « Pas faim. »
— « Garde quand même le sac avec toi. »
Il avait déjà commencé à refermer la portière lorsqu’il tourna les yeux vers la maison et resta un instant immobile, comme si quelque chose venait de modifier son raisonnement. Saphyrra suivit son regard sans distinguer quoi que ce soit de particulier. Lorsqu’il revint vers elle, son expression n’avait pas changé, mais sa décision semblait prise.
— « En fait, changement de plan. Prends ton sac et viens. »
Saphyrra fronça légèrement les sourcils.
— « Tu avais dit rester dans voiture. »
Il ne parut ni contrarié ni surpris qu’elle le lui rappelle.
— « Je sais. Mais Mason veut descendre voir cette cave et je vais pas te laisser toute seule dehors pendant qu’on est tous les deux sous la maison. Tu restes avec moi au rez-de-chaussée. On attend qu’il remonte et Sam nous rejoint après la morgue. »
Saphyrra regarda de nouveau vers la ferme. Elle ne connaissait pas la raison pour laquelle une cave rendait soudain le pick-up moins sûr, mais Dean lui avait justement expliqué qu’une consigne pouvait changer s’il voyait quelque chose avant elle. La situation qu’il décrivait avait changé et il lui en donnait la raison avant de lui demander de bouger. Rien dans son comportement, dans sa voix ou dans ses réponses ne lui offrait un motif de croire que l’homme devant elle n’était pas celui qui lui avait donné ces règles quelques minutes plus tôt. Elle prit donc son sac et descendit. Dean recula pour lui laisser de la place, referma la portière derrière elle puis vérifia d’un geste machinal qu’elle était bien verrouillée avant de commencer à marcher vers la maison. Saphyrra le suivit sans savoir qu’elle venait précisément d’obéir au véritable Dean : elle avait vérifié, demandé et attendu une explication. Le mensonge avait simplement été suffisamment bon pour passer le test.
L’intérieur de la ferme lui sembla immédiatement plus froid que l’extérieur. L’air sentait le bois humide, la poussière ancienne et quelque chose de métallique qu’elle identifia rapidement comme du sang. Elle ralentit à quelques pas de l’entrée et regarda vers le salon où Dean et Mason avaient disparu plus tôt. L’homme derrière elle referma la porte, posa la trousse médicale sur un petit meuble et retira sa veste avec la même désinvolture que Dean aurait pu avoir en entrant dans une chambre de motel. Saphyrra ne remarqua rien d’anormal dans ce geste non plus. Elle s’avança de quelques pas, suffisamment pour apercevoir une partie du couloir, mais aucune silhouette n’apparut.
— « Mason ? »
— « En bas. Il nous entendra probablement pas. »
Elle tourna les yeux vers lui.
— « On attend ici ? »
— « Ouais. Deux minutes. »
Il n’y avait aucune urgence dans son ton. Saphyrra posa son sac près du mur et regarda vers une fenêtre lorsqu’un bruit léger lui parvint de l’extérieur. Elle ne vit donc pas Dean s’approcher derrière elle. Elle sentit seulement sa main se refermer brusquement sur son bras et la tirer en arrière. Son épaule heurta le mur, puis sa tempe accrocha le bois dans un choc assez brutal pour lui brouiller la vue sans lui faire immédiatement perdre l’équilibre. Lorsqu’elle se retourna, Dean était devant elle. La douleur avait une cause claire ; la personne qui venait de la provoquer n’en avait aucune. Son esprit chercha une explication avant même que son corps réussisse à retrouver une position stable, mais rien ne correspondait à ce qu’elle venait de voir.
— « Dean… »
Il tenta de l’attraper une seconde fois. Saphyrra recula aussitôt, beaucoup plus désorientée par son visage que par la douleur qui pulsait déjà contre sa tempe.
— « Pourquoi ? »
Il ne répondit pas. Sa main se referma autour de son poignet et, cette fois, la peur prit complètement la place de la confusion. Saphyrra tira violemment en arrière, utilisa ses deux mains contre son bras puis lui donna un coup de genou aussi fort qu’elle le put. Elle n’avait ni la technique ni la puissance d’un chasseur entraîné, mais le mouvement força son adversaire à déplacer son appui et desserra sa prise suffisamment longtemps pour qu’elle puisse reculer jusqu’à la porte. Elle attrapa la poignée et essaya de l’abaisser. Dean fut sur elle avant qu’elle réussisse à ouvrir. Une main couvrit sa bouche et son corps réagit avant qu’elle ait le temps de réfléchir. Elle se débattit, planta ses dents dans les doigts qui la retenaient et obtint un juron étouffé. Dès que sa bouche fut libre, elle inspira pour appeler Mason, mais des doigts s’enfoncèrent dans ses cheveux et ramenèrent brutalement sa tête en arrière. Elle chercha son bras, tenta encore de se retourner, puis un coup précis atteignit la base de son crâne. Ses jambes cessèrent presque immédiatement de la soutenir. La dernière chose qu’elle perçut fut la poitrine de Dean contre son dos et ses bras qui empêchèrent son corps de tomber lourdement sur le sol. Jusqu’à l’instant où elle perdit connaissance, elle ne possédait toujours aucune explication autre que la plus incompréhensible de toutes : Dean venait de l’attaquer.
Lorsque le véritable Dean reprit conscience, son crâne lui indiqua avant ses yeux qu’il avait passé un mauvais moment. Une pulsation profonde battait derrière son oreille et descendait jusque dans sa nuque, tandis qu’une brûlure beaucoup plus nette entourait ses poignets. Il ouvrit lentement les yeux et attendit que le sous-sol cesse de basculer avant de bouger. La première tentative lui arracha aussitôt une douleur dans les épaules. Ses bras avaient été ramenés derrière un pilier de béton et attachés si haut que la position tirait continuellement sur ses articulations ; ses poignets étaient liés ensemble par plusieurs tours de corde qui s’étaient déjà enfoncés dans la peau. Ses chevilles étaient immobilisées séparément au pied du pilier, suffisamment écartées pour lui retirer presque tout appui utile. Quelqu’un lui avait enlevé sa veste, sa chemise et tout ce qui aurait pu contenir une lame ou servir à couper ses liens. Il ne lui restait que son tee-shirt, son jean et la sensation désagréable de plusieurs doigts devenus presque insensibles derrière son dos.
Dean tira une première fois, pas assez violemment pour gaspiller ses forces mais suffisamment pour comprendre que le nœud ne céderait pas. Le béton râpa ses phalanges lorsqu’il essaya de tourner les poignets. La corde se resserra davantage et une chaleur humide apparut presque immédiatement contre sa peau. Le type savait faire des nœuds, ce qui éliminait au moins l’espoir de se dégager en quelques mouvements. Dean inspira lentement malgré la nausée qui suivait encore chaque déplacement de tête, chercha du regard quelque chose de tranchant à portée de ses pieds puis releva enfin les yeux. Le sous-sol était encombré de vieilles étagères, d’outils rouillés et de caisses dont l’humidité avait gonflé le bois. Une ampoule nue diffusait une lumière jaune au-dessus d’une table de travail et, devant celle-ci, une silhouette familière se tenait parfaitement immobile. Dean resta une seconde à contempler son propre visage avant que l’absurdité de la situation soit remplacée par une inquiétude beaucoup plus immédiate.
La ressemblance dépassait largement les traits. Le polymorphe avait récupéré sa chemise et sa veste, qu’il portait exactement comme lui quelques minutes plus tôt ; le col restait ouvert, la manche légèrement remontée et le cuir tombait sur ses épaules avec une familiarité profondément dérangeante. Sa posture était également la sienne, cette manière de répartir davantage son poids sur une jambe lorsqu’il restait immobile, la petite tension autour de sa bouche lorsqu’il observait quelque chose, même la façon de garder les mains assez proches de sa taille pour atteindre rapidement une arme. Dean avait déjà rencontré suffisamment de polymorphes pour connaître leur talent et suffisamment souvent son propre reflet pour reconnaître ce que la créature lui avait pris. Il aurait pourtant pu supporter la vision un moment si son regard n’avait pas trouvé Saphyrra allongée contre le mur quelques mètres plus loin. Une trace rouge apparaissait près de ses cheveux et elle ne bougeait pas. Toute prudence disparut aussitôt ; Dean tira contre les liens avec assez de force pour faire vibrer le pilier derrière lui, la corde mordit brutalement ses poignets et son épaule protesta sous la contrainte, mais il recommença avant même d’avoir fini le premier mouvement.
— « Saphy. »
Elle ne réagit pas. Le polymorphe suivit son regard et eut un demi-sourire presque parfait, ce qui rendit l’expression plus insupportable encore sur le visage de Dean.
— « Enfin réveillé. Je commençais à croire que j’avais cogné trop fort. »
Dean ne quitta pas Saphyrra des yeux.
— « Qu’est-ce que tu lui as fait ? »
La créature s’approcha d’elle. Dean tira de nouveau contre les cordes, cette fois assez violemment pour sentir la peau céder davantage autour de son poignet gauche.
— « Tu la touches pas. »
Le polymorphe s’accroupit malgré l’avertissement et posa deux doigts contre le cou de Saphyrra. Dean suivit chaque mouvement avec une tension qui avait complètement chassé le reste de son étourdissement.
— « Elle respire. Elle va se réveiller. »
— « T’avais intérêt. »
Le polymorphe se redressa sans paraître impressionné. Dean força ses mains vers le bas derrière le pilier, cherchant un peu de jeu dans les nœuds. Ses doigts répondaient mal et la corde ne bougea pas d’un millimètre.
— « Mason ? »
— « Mort. »
Dean cessa seulement le temps d’encaisser l’information.
— « Les trois autres ? »
Son double haussa une épaule.
— « Fallait bien attirer quelqu’un. Mason connaissait votre numéro. Toi, tu connais beaucoup plus de monde. Fais le calcul. »
Cela suffisait. Mason n’avait jamais été celui qui les avait appelés au diner. Le polymorphe l’avait tué, récupéré ce qu’il pouvait dans sa mémoire, puis utilisé son téléphone et les détails d’une ancienne chasse pour attirer les Winchester jusqu’ici. Le faux rapport, les mâchoires brisées, les cerveaux détruits, tout avait été fabriqué pour produire une affaire suffisamment étrange pour qu’un chasseur demande du renfort. Mason avait été une porte d’entrée. Dean, lui, pouvait devenir beaucoup plus utile, et la seule chose que la créature n’avait visiblement pas prévue était l’arrivée de Saphyrra avec eux. Dean suivit brièvement son propre raisonnement, puis son regard revint vers elle avant qu’une autre question lui échappe.
— « Elle était pas prévue, hein ? »
Le polymorphe sourit.
— « Non. Mais elle apparaît beaucoup dans les morceaux que j’ai de toi. »
Dean sentit immédiatement la conversation devenir plus dangereuse. Il savait ce que les polymorphes pouvaient récupérer : des souvenirs, des émotions, des fragments assez précis pour imiter les habitudes d’une personne et suffisamment incomplets pour laisser des trous. Il n’avait aucune intention d’aider celui-ci à comprendre ce qu’il ne possédait pas encore. La créature regarda encore Saphyrra, mais Dean attira volontairement son attention vers lui en se redressant autant que ses liens le permettaient.
— « C’est ma sœur. Maintenant garde tes mains loin d’elle. »
La créature eut un bref rire.
— « J’avais compris la partie famille. Le reste est moins clair. »
Dean ne réagit pas. Son poignet gauche commençait à devenir franchement humide et ses doigts picotaient sous l’effet de la mauvaise circulation, mais il continua à travailler lentement contre la corde, millimètre après millimètre, en essayant d’utiliser la moindre irrégularité du béton comme une lame.
— « Certaines images font mal », poursuivit le polymorphe. « Toi, Sam, elle… du sang, des migraines. »
Dean soutint son propre regard.
— « Continue à fouiller. Peut-être que tu tomberas sur la partie où ça finit mal pour toi. »
Le polymorphe comprit qu’il n’obtiendrait rien de plus et détourna enfin son attention. Dean attendit seulement qu’il lui tourne le dos pour recommencer à forcer ses poignets contre le pilier. Il n’avait pas besoin de sortir complètement de ses liens. Un centimètre de jeu, une main suffisamment libre pour atteindre une arme ou lui briser le nez, n’importe quoi ferait l’affaire. La corde râpait sa peau à chaque mouvement et la position de ses épaules devenait de plus en plus pénible, mais l’autre option consistait à attendre tranquillement que la créature décide ce qu’elle voulait faire de Saphyrra. Dean préférait encore se démettre le pouce, même si ses mains engourdies rendaient déjà cette idée plus difficile à mettre en pratique qu’il ne l’aurait admis devant Sam.
Pendant ce temps, Sam quittait l’hôpital avec le faux rapport de Mason sur le siège passager et le fragment de peau enfermé dans un sachet. La communication avec Dean s’était coupée en plein milieu de son avertissement, après un bruit sec suivi d’un choc qu’il n’avait pas réussi à identifier. Sam rappela dès qu’il atteignit l’Impala. La sonnerie continua jusqu’à la messagerie, puis il recommença immédiatement avant d’essayer le numéro de Mason. Aucun des deux ne répondit. Il resta immobile derrière le volant juste assez longtemps pour regarder les deux documents posés près de lui et remettre les faits dans le bon ordre. Le véritable rapport mentionnait la perforation. Celui qu’on leur avait remis la supprimait. Une peau de polymorphe avait été retrouvée sur l’une des victimes, Dean venait de décrocher alors qu’il se trouvait seul avec l’homme qui avait falsifié les renseignements et leur appel s’était interrompu brutalement. Ce n’était plus une hypothèse de travail. Quelqu’un les avait séparés exprès.
Sam démarra et quitta le parking sans attendre davantage. Il connaissait l’adresse grâce aux notes prises au diner et calcula rapidement le trajet tandis qu’il prenait la première route menant hors de la ville. Il appela encore Dean au premier feu rouge, puis Mason quelques minutes plus tard. Aucun des deux ne répondit. L’idée d’appeler la police locale lui traversa l’esprit avant d’être écartée : il ne savait ni qui avait déjà été copié ni depuis combien de temps le polymorphe préparait son piège. Envoyer des adjoints vers la ferme pouvait simplement offrir de nouveaux visages à la créature et ajouter des victimes à une situation déjà mauvaise. Sam se contenta donc d’appuyer davantage sur l’accélérateur dès que la route le permit, chaque minute supplémentaire transformant peu à peu son inquiétude en certitude.
Dans le sous-sol, Saphyrra commença à bouger. Dean remarqua d’abord ses doigts qui se replièrent contre le béton, puis le changement dans sa respiration. Il se redressa autant que ses bras attachés le lui permettaient et appela son nom, mais le polymorphe tourna la tête presque au même moment et se dirigea vers une vieille caisse métallique. Dean suivit ses gestes tandis qu’il en sortait un morceau de tissu et une bande usée. Il comprit immédiatement ce que la créature comptait faire et tira de nouveau contre les liens, sans gagner autre chose qu’une nouvelle brûlure autour de ses poignets.
— « Non. »
Son double se retourna vers lui.
— « Elle te fait confiance. Deux Dean qui parlent en même temps, ça va juste compliquer les choses. »
— « Va te faire foutre. »
Le polymorphe s’approcha. Dean ramena ses épaules contre le pilier et essaya de lui donner un coup lorsqu’il passa à portée, mais ses chevilles attachées limitèrent le mouvement à quelques centimètres inutiles. La créature lui saisit la mâchoire. Dean détourna la tête, força suffisamment pour faire tirer les cordes sur ses épaules et tenta de mordre lorsqu’une main passa devant sa bouche, mais le tissu fut poussé entre ses dents avant qu’il puisse obtenir une prise. Le polymorphe noua la bande derrière son crâne avec la même force tranquille que s’il attachait simplement un sac. Dean essaya encore de tourner la tête, produisant un juron étouffé qui ne ressemblait plus à rien, mais la créature connaissait sa force, ses mouvements et probablement la plupart de ses réactions. Lorsqu’elle se redressa, le bâillon comprimait sa mâchoire et empêchait toute parole intelligible. Dean inspira brutalement par le nez, furieux, puis reporta toute son attention sur Saphyrra tandis qu’elle commençait enfin à ouvrir les yeux.
La lumière suspendue au plafond lui fit plisser les paupières, et la douleur à l’arrière de son crâne revint avec suffisamment de force pour lui donner la nausée. Sa tempe, elle, n’était plus qu’une pulsation diffuse là où elle avait heurté le mur. Elle essaya de bouger, sentit son épaule protester puis distingua quelqu’un accroupi à quelques mètres. Dean. Son corps se contracta aussitôt et elle recula jusqu’au mur, comme si quelques centimètres supplémentaires pouvaient résoudre la contradiction installée dans son esprit. Les images précédant son évanouissement revenaient dans le désordre : sa main derrière sa nuque, la porte qu’elle n’avait pas réussi à ouvrir, son visage lorsqu’elle lui avait demandé pourquoi. Elle savait ce qu’elle avait vu et, pourtant, l’homme devant elle la regardait avec une inquiétude suffisamment familière pour rendre ses souvenirs presque impossibles à assembler.
— « Tu m’as frappée. »
Dean resta où il était.
— « Non, Saphy. Pas moi. Regarde derrière toi. »
Elle suivit son regard et se figea. Un deuxième Dean était attaché à un pilier de béton. Même taille, même visage, mêmes cheveux. Celui qui se tenait libre devant elle portait la chemise et la veste de Dean ; le prisonnier n’avait plus qu’un tee-shirt, son jean et les traces évidentes de ce qui lui était arrivé. Ses bras disparaissaient derrière le pilier dans une position qui tirait ses épaules vers l’arrière, ses chevilles étaient liées au ras du sol et du sang avait commencé à marquer les cordes autour de ses poignets. Un bâillon remplissait sa bouche. Dès que Saphyrra le regarda, il tira contre ses liens et produisit un grondement étouffé, furieux, les yeux fixés sur elle. La ressemblance était trop parfaite pour que son esprit parvienne à privilégier immédiatement l’un des deux hommes.
— « Deux… »
Le faux Dean acquiesça lentement.
— « Un polymorphe. Ça prend le visage de quelqu’un, sa voix et une partie de ses souvenirs. Celui-là m’a copié dans la maison. C’est lui qui t’a frappée. J’ai réussi à le coincer pendant que t’étais inconsciente. »
Derrière lui, le vrai Dean secoua vivement la tête et tira encore sur les cordes. Une douleur aiguë remonta jusqu’à son coude lorsque le lien entama davantage son poignet, mais il recommença quand même. Saphyrra le regarda sans savoir si cette réaction prouvait quoi que ce soit. Si l’homme libre disait vrai, la créature attachée avait toutes les raisons du monde de protester. Le visage ne pouvait plus l’aider, la voix non plus, et elle n’avait encore jamais étudié les polymorphes suffisamment pour connaître une différence visible qu’elle pourrait chercher.
— « Comment savoir ? »
La question immobilisa Dean beaucoup plus sûrement que les cordes. Il n’avait aucun moyen de lui répondre avec le bâillon, et son double répondit avant qu’il puisse essayer de produire un son compréhensible.
— « Là, tu peux pas. Alors on fait rien jusqu’à ce que Sam arrive. Tu restes loin de lui et on attend. »
Dean ferma brièvement les yeux. C’était intelligent. Trop intelligent. Le polymorphe ne cherchait pas à lui faire choisir immédiatement entre eux. Il savait que la meilleure manière d’utiliser la confiance de Saphyrra était de ne pas lui demander trop de choses d’un seul coup. Le faux Dean lui tendit ensuite la main et Dean regarda ses doigts se refermer sur les siens sans pouvoir l’empêcher. Elle hésita en raison de la douleur qui tournait encore dans son crâne, puis accepta son aide. La créature la releva lentement et passa un bras autour de sa taille lorsque ses jambes vacillèrent. Sa façon d’attendre qu’elle retrouve son équilibre, de ne pas la tirer plus vite et de regarder immédiatement la blessure sur sa tempe appartenait à Dean aussi sûrement que son visage.
Attaché au pilier, le véritable Dean sentit sa mâchoire se contracter autour du bâillon. Il tira une fois de plus sur ses poignets, plus lentement cette fois, cherchant le nœud du bout de doigts presque engourdis. Il ne trouva que la corde et le béton. Il avait rarement supporté aussi mal l’impuissance. Être attaché n’était pas nouveau, être cogné non plus, mais regarder quelqu’un utiliser son visage, sa voix et ses propres gestes pour approcher Saphyrra tandis qu’il ne pouvait même pas lui dire de reculer transforma chaque seconde en quelque chose de beaucoup plus difficile à encaisser. Le polymorphe la conduisit jusqu’à une vieille caisse près du mur et elle s’y installa sans le quitter complètement des yeux. Dean observa la scène, la colère se mélangeant à une peur beaucoup plus précise. Elle ne faisait aucune erreur. La créature lui fournissait exactement ce qu’elle connaissait de lui, parce qu’elle le connaissait à travers ses propres souvenirs.
Le polymorphe attendit plusieurs minutes avant de récupérer le pistolet de Dean sur la table. Il vérifia le chargeur puis le posa sur la caisse à côté de Saphyrra. Dean suivit le mouvement et sentit immédiatement quelque chose changer. Jusqu’ici, la créature avait surtout cherché à entretenir la confusion. Mettre une arme à portée de Saphyrra n’avait aucun intérêt si elle voulait simplement attendre Sam. Son regard se fixa donc sur son double, puis sur la main de Saphyrra posée près de l’arme.
— « Garde ça là. Je dois surveiller l’escalier et lui. Si quelque chose bouge, tu m’appelles. Tu tires pas sans savoir. »
Saphyrra regarda le pistolet.
— « Pourquoi moi ? »
— « J’ai besoin d’avoir les mains libres. »
Il s’éloigna de quelques pas, laissant volontairement le pistolet à portée de sa main. Dean comprit ce qu’il faisait une seconde avant que la créature se retourne brusquement vers elle.
— « Debout. »
Saphyrra se leva presque aussitôt. Elle ne sembla comprendre qu’après coup qu’elle avait bougé. Son regard descendit brièvement vers ses jambes avant de revenir vers lui et Dean vit le changement aussi clairement que le polymorphe. Quelque chose de froid lui traversa l’estomac. Il cessa un instant de tirer sur ses liens et observa Saphyrra, qui paraissait elle-même chercher à comprendre pourquoi son corps avait répondu aussi vite.
— « Prends l’arme. »
Sa main partit vers le pistolet. Ses doigts atteignirent presque la crosse avant qu’elle s’arrête.
— « Pourquoi ? »
— « Parce qu’il essaie de se libérer. »
Le prisonnier travaillait effectivement sur ses liens. À force de frotter la corde contre le béton, Dean avait réussi à déplacer légèrement un des tours, pas assez pour retirer sa main mais suffisamment pour savoir que le nœud pouvait peut-être finir par bouger. Il cessa aussitôt lorsqu’il comprit que le polymorphe utilisait ses efforts contre lui.
— « Il ne peut pas venir ici. »
— « Pas encore. Saphy, prends l’arme. »
Cette fois, elle sentit le mouvement avant la réflexion. Son corps connaissait le ton, la brièveté de l’ordre et la nécessité ancienne d’exécuter avant que la situation empire. Elle prit le pistolet, mais ne le leva pas.
— « Bien. »
Le mot provoqua chez elle un relâchement presque imperceptible. Ses épaules descendirent légèrement et sa respiration changea, comme si une tension venait de trouver une issue familière. Dean cessa complètement de lutter contre les liens et fixa son double. Le polymorphe n’avait pas besoin d’un code secret. Il n’avait même pas besoin de savoir exactement ce qui s’était produit dans le laboratoire. Il testait des mécanismes visibles dans les réactions de Saphyrra et des fragments récupérés dans les souvenirs de Dean. Un ordre bref, une réponse immédiate, un mot de validation, et ça fonctionnait. La colère qui avait accompagné Dean depuis son réveil changea de nature. Il ne s’agissait plus seulement d’abattre la créature qui les avait piégés ; il voulait désormais l’empêcher de comprendre davantage ce qu’elle venait de trouver.
— « Si celui-là se libère, tu gardes la sortie », poursuivit le faux Dean. « Tu le laisses pas passer. Compris ? »
— « Compris. »
Saphyrra regarda le Dean attaché.
— « Mais je ne tire pas s’il reste là. »
Le faux Dean sourit légèrement.
— « D’accord. »
Le silence revint pendant quelques minutes. Saphyrra gardait l’arme abaissée et observait alternativement les deux hommes. Le visage ne servait à rien. La voix non plus. Les gestes pouvaient être copiés, et, d’après ce que l’homme libre venait lui-même d’expliquer, une partie des souvenirs également. Elle connaissait assez peu les polymorphes pour savoir qu’elle risquait de poser la mauvaise question, mais elle avait besoin de comprendre au moins une chose avant de pouvoir décider de la suite.
— « Comment on reconnaît un polymorphe ? »
Le faux Dean répondit sans hésiter.
— « L’argent. Une balle au cœur et c’est fini. Une lame peut aussi faire mal. »
Elle regarda le pistolet.
— « Il y a de l’argent dedans ? »
— « Non. Sam a le sac avec le gros du matos dans Baby. »
Saphyrra observa de nouveau les deux Dean. Elle savait qu’elle pouvait entrer dans l’esprit de quelqu’un et qu’en forçant suffisamment, elle pouvait chercher dans ses souvenirs, remonter des images et fouiller plus profondément que les sensations qui lui arrivaient parfois sans qu’elle le décide. Elle l’avait déjà fait, mais cela lui coûtait de l’énergie, davantage encore lorsqu’elle devait chercher volontairement quelque chose au lieu de recevoir une image qui venait d’elle-même. Ici, cette capacité ne lui garantissait même pas une réponse. Si le polymorphe possédait réellement une partie des souvenirs de Dean, retrouver le bunker, l’Impala, Sam ou leur première rencontre ne prouverait rien. Elle pouvait fouiller pendant plusieurs minutes, s’épuiser et ne trouver que des images que les deux hommes étaient capables de posséder.
Il existait pourtant autre chose qu’elle avait déjà touché chez Dean, quelque chose de plus difficile à transformer en souvenir précis. Lorsqu’elle avait été reliée à lui auparavant, elle avait senti la manière dont ses émotions s’organisaient : la colère qui apparaissait souvent avant la peur, l’inquiétude presque immédiatement transformée en action, Sam présent partout même lorsqu’il ne pensait pas directement à lui, cette tendance à protéger avant de décider si la personne méritait réellement qu’il s’en préoccupe. Depuis peu, une place différente s’était également ajoutée à cet ensemble lorsqu’elle-même apparaissait dans ses pensées. Elle ne savait pas si un polymorphe pouvait reproduire cela, mais elle savait où chercher. Son regard se posa sur le Dean attaché parce qu’il était le plus sûr à tester : si le prisonnier était la créature, il resterait immobilisé pendant qu’elle romprait le contact ; s’il s’agissait de Dean, elle retrouverait peut-être ce qu’elle connaissait déjà.
Saphyrra attendit que le faux Dean se détourne vers l’escalier puis fixa le prisonnier. Dean vit son regard changer et reconnut suffisamment cette expression pour comprendre ce qui arrivait une fraction de seconde avant de le sentir. Il cessa immédiatement de travailler sur ses liens. Son dos resta tendu contre le pilier, ses poignets brûlaient et ses épaules protestaient sous la position, mais il força son corps à rester aussi immobile que possible. Le contact entra dans son esprit avec cette même sensation profondément désagréable qu’une présence étrangère venait de franchir une limite que son crâne aurait dû rendre infranchissable. Une douleur brève traversa sa tempe et son premier réflexe fut de résister. Il le retint. Il ignorait ce que Saphyrra cherchait, ignorait même si elle savait lequel des deux Dean était réel, mais son regard juste avant le contact avait été trop précis pour qu’il la repousse maintenant.
Saphyrra sentit immédiatement des images à la surface : le diner, la route, Mason, la ferme, le reflet dans le cadre. Elles étaient proches, accessibles, et elle savait qu’elle aurait pu s’y enfoncer davantage en forçant le lien. Elle ne le fit pas. Les souvenirs n’étaient pas la réponse. Elle chercha derrière, là où la présence de Dean ne formait rien de proprement rangé. Les émotions se superposaient, se repoussaient, certaines montaient tellement vite qu’elles masquaient celles qui les avaient provoquées. Il y avait la douleur de ses poignets, l’irritation du bâillon, la colère dirigée vers l’homme portant son visage, mais dessous existait quelque chose de beaucoup plus familier : l’inquiétude pour Sam, dont il ignorait toujours la position ; la peur pour elle, immédiatement transformée en besoin de bouger, de casser les liens, de faire quelque chose ; et cette manière presque systématique d’envelopper le reste dans de l’agacement afin que rien ne demeure exposé trop longtemps. Elle reconnut Dean sans avoir besoin d’aller plus loin.
Elle se retira aussitôt, avant que la tentation de chercher davantage dans les souvenirs ne prolonge inutilement le contact. Le coût arriva presque au même moment. Une pression douloureuse se forma derrière ses tempes et sa respiration devint plus courte. Son corps sembla perdre brutalement une partie de la chaleur qu’il possédait quelques secondes auparavant, cette sensation creuse et familière qui accompagnait l’utilisation volontaire de son pouvoir. Quelque chose de chaud descendit légèrement à l’intérieur de son nez. Elle inspira doucement, tête baissée, et déglutit avant que le sang atteigne sa lèvre. Le faux Dean se retourna à cet instant, attiré par son changement de posture, mais elle avait déjà ramené son expression vers quelque chose de plus neutre.
— « Ça va ? »
Saphyrra releva les yeux.
— « Oui. »
Elle savait désormais que le Dean attaché était réel. Elle savait aussi que la créature se trouvait libre, à quelques mètres d’elle, qu’elle était largement plus forte et qu’elle possédait le visage de la seule personne dont elle aurait normalement attendu les consignes dans une situation comme celle-ci. Sam n’était toujours pas là. Elle resserra donc ses doigts autour du pistolet au lieu de révéler ce qu’elle venait de comprendre. Dean, lui, n’avait aucune certitude. Le contact s’était interrompu, Saphyrra avait regardé le sol, puis son double lui avait demandé si elle allait bien et elle avait répondu oui. Rien dans son visage ne disait ce qu’elle avait trouvé. L’impuissance revint avec une violence presque physique. Il aurait donné beaucoup pour pouvoir prononcer un seul mot, son prénom, un avertissement, n’importe quoi. À la place, il resta attaché au pilier avec ses mains presque complètement engourdies et le goût du tissu dans la bouche, obligé de lui faire confiance sans même savoir si elle venait de le reconnaître.
Le polymorphe s’approcha et son ton redevint plus court, plus direct, exactement comme lorsqu’il avait réussi à provoquer chez elle les premières réactions automatiques.
— « Il bouge encore. Mets-toi devant lui. »
Saphyrra se leva presque immédiatement et décida cette fois de laisser volontairement le mouvement se produire. Elle se plaça face au prisonnier, l’arme tenue à deux mains mais abaissée vers le sol. Le faux Dean vint derrière elle, suffisamment près pour pouvoir contrôler son bras si nécessaire.
— « Lève. »
Saphyrra leva le pistolet. Dean suivit le canon avec cette connaissance beaucoup trop familière de ce que signifiait un doigt trop proche de la détente, une distance aussi courte et l’absence complète d’endroit où se jeter. Cette fois, il ne pouvait même pas tenter sa chance. Ses chevilles étaient attachées, ses bras bloqués derrière le pilier et le moindre mouvement brusque ne ferait que tendre davantage les cordes. Il soutint donc le regard de Saphyrra, cherchant quelque chose dans son expression qui lui dirait si elle voyait encore le vrai Dean ou seulement le monstre que son double venait de lui décrire.
— « Il est attaché », dit-elle.
— « Il travaille sur les cordes. Quand elles lâchent, il sera sur nous avant que tu puisses réagir. »
Une main se posa sur son avant-bras. Dean tira brutalement contre ses liens et le polymorphe resserra aussitôt les doigts, utilisant sa réaction comme une preuve supplémentaire.
— « Vise le cœur. »
Saphyrra pensa immédiatement à ce qu’il venait de lui apprendre.
— « Mais les balles ne sont pas en argent. »
Le polymorphe resta silencieux une fraction de seconde.
— « Ça le ralentira. Fais-le. »
L’ordre claqua avec la précision de ceux qu’elle avait entendus toute sa vie. Ses doigts se resserrèrent réellement autour de l’arme et Dean vit le mouvement. Pendant une seconde, il oublia presque le pistolet lui-même. Ce qui le frappa fut la manière dont le corps de Saphyrra avait répondu avant son visage, comme si la décision était déjà partie dans ses muscles pendant que son esprit essayait encore de la rattraper. Le polymorphe s’approcha davantage derrière elle, convaincu d’avoir retrouvé le mécanisme qu’il avait testé quelques minutes plus tôt.
— « Saphy. Tire. »
Dean força ses poignets vers le bas. La corde entailla brutalement la peau et une douleur aiguë traversa son pouce. Rien ne céda. Il tira une seconde fois, suffisamment fort pour faire trembler son bras tout entier, puis s’arrêta. Même s’il parvenait à se libérer maintenant, il risquait seulement de provoquer le tir. Il leva donc les yeux vers Saphyrra et soutint son regard. Quelque chose venait de changer. Le canon était toujours dirigé vers sa poitrine et ses mains tremblaient légèrement, pourtant son expression n’était plus celle d’une personne cherchant lequel des deux hommes croire. Dean ne savait pas comment elle avait obtenu sa réponse, mais il comprit qu’elle l’avait.
Le laboratoire avait appris à son corps une règle plus ancienne que toutes celles qu’elle découvrait depuis sa fuite : consigne, exécution, validation. Pendant un instant, aucun souvenir précis n’eut besoin de remonter. Il suffisait de cette sensation familière, celle d’un choix qui disparaissait avant même d’avoir été formulé. Mais l’homme devant elle était attaché, elle savait qu’il s’agissait de Dean et personne ne lui avait demandé de vérifier avant de prendre cette décision. Elle l’avait fait seule. La certitude était suffisamment forte pour tenir face à l’automatisme qui cherchait encore à faire obéir ses doigts.
— « Non. »
La main du polymorphe se crispa autour de son bras.
— « Saphy. Tire. »
Elle sentit l’ordre pousser contre quelque chose de beaucoup plus récent et encore fragile, quelque chose qui n’avait pas vingt-cinq ans de répétition derrière lui mais qui avait maintenant plusieurs visages : Sam lui demandant ce qu’elle voulait, Dean lui expliquant qu’elle pouvait dire lorsqu’elle pensait qu’ils se trompaient, une porte de chambre qu’elle avait le droit de fermer, des vêtements qu’elle pouvait choisir et un livre qu’elle pouvait ouvrir simplement parce qu’elle avait envie de savoir.
— « Non. »
Le polymorphe comprit trop tard que quelque chose lui avait échappé. Saphyrra leva brusquement les bras et pressa la détente. La balle partit dans le plafond avec un fracas assourdissant, arrachant du plâtre qui retomba autour d’eux tandis que Dean se contractait instinctivement contre le pilier. Le polymorphe arracha immédiatement l’arme des mains de Saphyrra et la frappa au ventre avant qu’elle puisse mettre de la distance. L’air quitta brutalement ses poumons. Elle se plia en deux et tomba à genoux. La dépense du lien, la douleur dans son crâne et le coup achevèrent ce qu’elle avait réussi à retenir jusque-là ; le sang coula enfin de son nez et plusieurs gouttes tombèrent sur le béton. Dean produisit un son furieux derrière son bâillon et tira de toutes ses forces contre ses liens.
Cette fois, il ne chercha plus à économiser ses poignets. Il planta ses pieds contre le sol, força son poids vers l’avant et essaya littéralement d’arracher ses mains aux cordes. La peau céda davantage, ses doigts lancèrent sous l’afflux brutal de sang et son épaule droite protesta violemment, mais le nœud résista. Le polymorphe saisit Saphyrra par les cheveux pour lui relever la tête et Dean recommença, assez fort pour faire grincer ses chaussures contre le béton. Il savait que ça ne fonctionnait pas, pourtant son corps refusait de rester immobile pendant que quelqu’un utilisait son visage pour la maintenir au sol. La corde finit seulement par glisser de quelques millimètres, pas assez pour libérer une main mais suffisamment pour augmenter la douleur lorsque Dean tenta encore une fois de forcer.
Sam venait tout juste de freiner devant la propriété lorsqu’il entendit la détonation. Le pick-up de Mason était derrière le hangar, vide, et aucune silhouette n’était visible autour de la maison. Il sortit de l’Impala avec son arme et un chargeur d’argent récupéré dans le coffre, traversa le terrain en restant hors de l’axe des fenêtres et entra dans la ferme. L’odeur de sang lui confirma immédiatement que quelque chose avait mal tourné. Il trouva le téléphone de Dean sous le bord d’un meuble du salon, l’écran fissuré affichant plusieurs appels manqués, puis entendit un bruit sourd sous ses pieds. La porte menant au sous-sol se trouvait derrière l’escalier. Sam ne cria pas le nom de son frère. S’il y avait réellement un polymorphe en dessous, lui annoncer son arrivée n’aurait servi qu’à lui donner quelques secondes supplémentaires pour préparer quelque chose.
En bas, le polymorphe avait ramené Saphyrra contre lui et maintenait une lame sous sa gorge. Le sang de son nez avait atteint sa lèvre et elle respirait difficilement après le coup reçu au ventre. Dean, attaché au pilier, se débattait suffisamment pour avoir rouvert les plaies autour de ses poignets. Le bâillon déformait les jurons qu’il essayait de produire, mais Sam n’eut aucune difficulté à comprendre son expression. Le polymorphe regarda le prisonnier avec son propre visage, savourant visiblement davantage sa réaction que les mots qu’il allait prononcer.
— « Elle m’a cru. Et quand j’ai donné le bon ordre, elle a presque tiré. »
La rage qui passa dans les yeux de Dean aurait suffi à répondre sans le bâillon. Saphyrra gardait une main refermée autour du poignet qui maintenait le couteau, mais elle n’essayait pas de l’arracher brutalement. La lame était trop proche de sa gorge. Sam évalua l’angle, la position de sa sœur et le mouvement du bras qui la retenait avant de tirer.
La première balle d’argent frappa le polymorphe à l’épaule. Son corps pivota sous l’impact et sa prise lâcha suffisamment pour que Saphyrra tombe en avant. Sam se trouvait au bas de l’escalier, les deux mains autour de son arme.
— « Écarte-toi ! »
Saphyrra roula sur le côté aussi vite que son ventre douloureux le lui permettait. La créature leva son arme vers Sam, mais celui-ci attendit une fraction de seconde qu’elle quitte complètement l’axe avant de tirer une deuxième fois. La balle entra dans la poitrine, légèrement à gauche du sternum. Le polymorphe eut un mouvement sec, recula jusqu’au mur et lâcha son arme. Il resta debout une seconde supplémentaire avec le visage de Dean, les yeux écarquillés, avant de s’effondrer sur le béton. Son apparence ne changea pas. Le corps qui gisait au sol ressemblait toujours exactement à Dean Winchester, détail suffisamment désagréable pour que Sam garde son arme braquée sur lui quelques secondes supplémentaires avant de détourner son attention.
Il vérifia d’abord que Saphyrra s’était suffisamment éloignée de la lame puis rejoignit son frère. Dean frappa du talon contre le pilier et produisit un nouveau juron impossible à comprendre derrière son bâillon. Sam passa une main derrière sa tête et arracha le tissu de sa bouche.
— « Ouais, je sais. »
Dean inspira brutalement.
— « T’as pris ton temps. »
Sam contourna le pilier pour atteindre les cordes et son expression changea lorsqu’il découvrit l’état de ses poignets. Les liens étaient tachés de sang et la peau avait été profondément marquée par les tentatives répétées de Dean pour se libérer.
— « T’as essayé de t’arracher les mains ? »
— « J’étais occupé. Coupe. »
Sam sortit sa lame.
— « J’avais une morgue et quinze kilomètres à traverser. »
— « Excuses, excuses. Coupe-moi ces foutues cordes, Sam. »
La réponse, aussi irritée que familière, rassura Sam davantage que n’importe quelle vérification. Il glissa sa lame sous le premier lien et dut s’y reprendre à deux fois tant les cordes avaient été serrées. Lorsque la tension céda enfin autour des poignets, les bras de Dean retombèrent presque malgré lui. Il inspira entre ses dents et les ramena devant lui avec difficulté. Ses mains étaient rouges, engourdies, marquées de sillons profonds et de sang là où il avait frotté contre le béton. Sam attaqua les liens aux chevilles tout en surveillant du coin de l’œil la façon dont Dean essayait déjà de faire revenir la circulation dans ses doigts.
— « Bouge tes doigts. »
Dean les regarda comme si son frère venait de lui proposer de remplir un formulaire fiscal.
— « Sérieux ? »
— « Dean. »
Il remua les doigts. Lentement, mais tous répondirent.
— « Heureux ? »
— « Immensément. »
La dernière corde céda et Dean se remit debout trop vite. Son équilibre disparut presque immédiatement. Une main partit vers le pilier, l’autre vers Sam, et pendant une seconde il dut accepter l’appui de son frère avant de le repousser avec suffisamment d’assurance pour essayer de prétendre que rien ne venait de se produire.
— « Ça va. »
Sam regarda ses poignets, son tee-shirt taché, la marque déjà sombre derrière son oreille et sa façon de garder l’épaule droite légèrement plus basse.
— « Bien sûr. »
Dean ne répondit pas. Son regard avait déjà trouvé Saphyrra. Elle s’était assise contre le mur avec une main pressée sur son ventre. Une ligne rouge marquait sa gorge là où le couteau avait touché la peau sans réellement l’ouvrir, et le sang qui coulait encore sous son nez atteignait sa lèvre. Elle semblait surtout épuisée, ce qui alarma Dean presque autant que les blessures visibles. Il connaissait maintenant la différence entre la fatigue ordinaire et celle qui suivait l’utilisation de son pouvoir. Il s’approcha donc plus lentement qu’il ne l’aurait fait quelques jours plus tôt, autant parce que son crâne protesta lorsqu’il baissa la tête que parce qu’il ne savait pas encore ce que Saphyrra voyait en regardant son visage après ce qui venait de se passer.
Il s’accroupit devant elle sans la saisir. Saphyrra leva immédiatement les yeux et resta plusieurs secondes à examiner son visage. Le cadavre du polymorphe se trouvait derrière lui avec exactement le même, ce qui donnait à la vérification quelque chose d’encore plus étrange.
— « Vrai Dean », dit-elle enfin.
Dean eut un souffle bref.
— « Ouais. Celui qui respire encore. »
Elle regarda ses propres mains.
— « Je suis entrée dans ta tête sans demander. »
Dean porta instinctivement deux doigts à sa tempe.
— « J’avais remarqué. »
— « Je pouvais chercher les souvenirs. Mais il avait les tiens aussi. Alors ça servait pas. »
Dean fronça légèrement les sourcils, davantage intéressé par la manière dont elle avait obtenu sa réponse que par la violation elle-même dans les circonstances présentes.
— « Qu’est-ce que t’as cherché ? »
Saphyrra releva les yeux vers lui.
— « Toi. »
Dean attendit, et elle essaya de préciser ce qu’elle avait ressenti sans disposer de mots réellement adaptés pour le décrire.
— « Pas une image. Quand je suis déjà entrée… il y avait quelque chose. Ta colère, ta peur, Sam… tout n’est pas pareil. Je l’ai reconnu. »
Dean regarda brièvement son frère, puis revint vers elle.
— « Et t’avais besoin de faire ça pour savoir lequel de nous deux était le bon. »
— « Oui. »
— « Ça a fait mal », dit-il sans chercher à prétendre le contraire. « Et normalement, ouais, tu demandes avant. Mais avec le bâillon, j’étais pas exactement disponible pour signer un formulaire. »
Sam s’accroupit de l’autre côté et récupéra un mouchoir propre avant de le tendre à Saphyrra.
— « Ton nez. »
Elle le prit et essuya le sang. Dean observa le geste, puis le teint plus pâle de son visage et la façon dont ses épaules semblaient déjà plus lourdes.
— « Le lien ? »
Saphyrra acquiesça.
— « J’ai pas cherché longtemps. »
— « Ça change rien au fait que ça te vide. »
— « Je sais. »
Dean regarda le pistolet tombé quelques mètres plus loin, puis son propre poignet marqué par les cordes.
— « On va manger dès qu’on sort d’ici. »
Saphyrra ne discuta pas. Son attention retourna vers le cadavre et son expression changea légèrement lorsqu’elle retrouva sur ce visage mort celui qu’elle avait suivi depuis le pick-up.
— « Avant, je croyais que c’était lui. Dans la voiture. Dans la maison. »
Dean suivit son regard.
— « Normal. »
— « J’ai demandé Mason. Comme tu avais dit. Il a répondu. Après il a expliqué que la consigne changeait. »
Dean resta silencieux quelques secondes. Il se souvenait exactement de ce qu’il lui avait dit avant d’entrer dans la ferme. Demander où se trouvait l’autre. Attendre qu’on lui explique si quelque chose avait changé. Elle avait fait précisément ce qu’il lui avait demandé et la créature avait simplement possédé suffisamment d’informations pour lui donner une réponse crédible.
— « Donc t’as suivi la règle. »
Saphyrra fronça légèrement les sourcils.
— « Mais j’ai ouvert. »
— « Parce qu’il avait la bonne réponse. Il avait ma tronche, ma voix, mes fringues et assez de souvenirs pour savoir comment je parle. T’avais rien pour savoir avant qu’il arrête de jouer Dean. »
Elle resta silencieuse, les yeux de nouveau baissés vers ses mains.
— « Après, il m’a dit de tirer. J’ai pris l’arme avant de réfléchir. »
Dean et Sam échangèrent un regard. Tous les deux avaient entendu suffisamment de choses dans le sous-sol pour comprendre ce qu’elle voulait dire.
— « Mais t’as pas tiré sur moi », répondit Dean.
— « J’ai commencé. »
— « Et t’as arrêté. »
— « Parce que je savais que c’était toi. »
Dean acquiesça.
— « Ouais. C’est généralement une bonne raison de pas me tirer dessus. »
Sam lui lança un regard.
— « Généralement ? »
Dean haussa une épaule et regretta immédiatement le mouvement lorsque la douleur remonta jusque dans sa nuque.
— « On a eu des semaines compliquées. »
Saphyrra regarda encore le cadavre avant de serrer le mouchoir taché de sang entre ses doigts.
— « Il a dit “bien”. »
Le peu d’ironie disparut du visage de Dean.
— « Je sais. »
— « Et j’ai aimé. Pas aimé comme quelque chose de bon. Ça a fait… plus facile. Comme si j’avais fait ce qu’il fallait. »
Dean soutint son regard sans chercher immédiatement à remplir le silence qui suivit. Sam resta également immobile, laissant à son frère la place de répondre.
— « Ça, c’est eux », dit finalement Dean. « Pas lui. Le labo. »
Saphyrra acquiesça lentement.
— « Mais j’ai dit non. »
Cette fois, Dean regarda le pistolet, le trou laissé dans le plafond puis les cordes coupées au pied du pilier. Quelques minutes auparavant, il s’était retrouvé incapable de bouger avec son propre flingue braqué sur la poitrine, et il avait vu exactement à quel point les réflexes laissés par le laboratoire pouvaient encore prendre le dessus avant même que Saphyrra comprenne ce qu’elle faisait. Pourtant, l’ordre n’avait pas été jusqu’au bout.
— « Ouais », finit-il par répondre. « T’as dit non. »
Ils retrouvèrent le véritable Mason dans la remise derrière la ferme, enveloppé dans une bâche sous plusieurs sacs d’engrais. Sa mort remontait à la veille. Sam repéra la perforation à la base de son crâne, identique à celles des trois autres victimes, mais cette fois il ne chercha plus une capacité surnaturelle pour l’expliquer. Dans l’atelier attenant, une longue tige d’acier avait été limée jusqu’à former une pointe étroite. Des traces brunies restaient prises près de l’extrémité et sa largeur correspondait presque exactement aux plaies observées à la morgue. Le polymorphe avait fabriqué lui-même la signature de ses meurtres, utilisant l’outil pour percer les crânes puis détruire les tissus suffisamment profondément pour rendre la cause de la mort incompréhensible au premier examen. Les mâchoires avaient été disloquées après coup afin d’ajouter un élément spectaculaire et de pousser les chasseurs vers une créature qui n’existait pas.
Sam retourna l’outil entre ses doigts gantés avant de le ranger dans un sac.
— « Il voulait qu’un chasseur cherche un monstre qui n’existait pas. »
Dean se tenait près du corps de Mason avec un morceau de tissu noué sommairement autour d’un de ses poignets. Il rabattit la bâche sur le visage du chasseur.
— « Et Mason a mordu à l’hameçon. »
— « Nous aussi. »
Dean ne répondit pas immédiatement. Mason n’était pas un ami proche et ils ne s’étaient pas téléphoné pour prendre des nouvelles entre deux affaires, mais il avait été un chasseur avec lequel ils avaient déjà travaillé. Il s’était retrouvé devant quelque chose qu’il ne comprenait pas, avait fait exactement ce qu’un bon chasseur était censé faire en appelant du renfort et était mort avant même d’avoir pu réellement demander de l’aide. Dean resta quelques secondes devant la bâche, la mâchoire serrée, puis posa une main sur son bord.
— « Désolé, mec. »
Le reste fut traité avec l’efficacité peu élégante que les Winchester réservaient depuis longtemps aux fins de chasse. Ils récupérèrent ce qui pouvait les relier à l’affaire, effacèrent autant que possible les traces de leur passage et préparèrent le corps du polymorphe pour le brûler loin de la maison. Mason, lui, fut laissé dans des conditions permettant à la police de le retrouver sans découvrir immédiatement tout ce qui s’était réellement passé. Sam prit le temps de replacer la bâche correctement et d’éloigner l’outil fabriqué par le polymorphe. Le visage de Dean resta sur le cadavre jusqu’au moment où les flammes le dévorèrent, détail suffisamment dérangeant pour que même Sam évite de regarder trop longtemps.
Saphyrra observait le feu de loin, assise près de l’Impala avec une barre protéinée entre les mains. Dean lui en avait donné une avant même de commencer à préparer le corps, puis une seconde lorsqu’il avait remarqué qu’elle avait terminé la première beaucoup trop vite. Elle n’avait pas dit avoir faim au départ, mais son corps semblait avoir compris avant elle. L’utilisation volontaire de son lien avait creusé ce besoin brutal qu’ils commençaient maintenant à reconnaître et elle mangeait méthodiquement tandis que ses yeux revenaient malgré elle vers les flammes. Voir le visage de Dean brûler alors que le véritable se tenait quelques mètres plus loin finit par lui faire détourner la tête. Sam le remarqua mais ne commenta rien. Dean aussi le vit et se contenta de vérifier qu’elle avait encore quelque chose à manger avant de retourner vers le feu.
Sur la route du retour, ils s’arrêtèrent à la première station-service suffisamment grande pour acheter de quoi remplacer les calories perdues. Dean revint avec deux sacs pleins, un sachet de glace et des pansements qu’il prétendit avoir pris uniquement parce que Sam avait commencé à le regarder comme une infirmière particulièrement pénible. Il posa presque tout le premier sac à côté de Saphyrra sur la banquette arrière avant de reprendre sa place côté passager. Ses poignets avaient été nettoyés sommairement, mais les cordes avaient laissé suffisamment de marques pour qu’il évite encore certains mouvements sans même s’en rendre compte.
— « Mange. »
Saphyrra avait déjà ouvert le sac.
— « Je mange. »
Dean tourna légèrement la tête.
— « Parfait. J’adore quand les gens suivent mes excellentes recommandations. »
Sam démarra.
— « T’as essayé de t’arracher les mains d’une corde il y a une heure. »
— « J’ai dit excellentes recommandations. J’ai jamais prétendu les suivre moi-même. »
Saphyrra mangea progressivement pendant que Sam conduisait. Son ventre lui faisait encore mal lorsqu’elle bougeait trop vite, sa tête restait lourde et une fatigue beaucoup plus profonde commençait à remplacer l’adrénaline, mais le saignement de nez s’était arrêté. Dean gardait le sachet de glace contre l’arrière de son crâne et ses deux poignets désormais entourés de bandes lui donnaient une excellente raison supplémentaire de se plaindre de Sam. L’atmosphère dans l’Impala n’était pas réellement légère, mais les échanges familiers des deux frères rendaient au moins la voiture différente du sous-sol qu’ils venaient de quitter. Après plusieurs kilomètres, Saphyrra releva finalement les yeux et regarda Sam par-dessus le dossier.
— « Tu as déjà vu un autre Dean ? »
Sam eut un léger sourire.
— « Malheureusement. »
Dean tourna la tête vers lui.
— « Fais attention à la suite de ta phrase. »
— « Un autre polymorphe a déjà pris son apparence. Il m’a trompé aussi. »
Saphyrra regarda Sam avec un intérêt immédiat.
— « Et tu connais Dean depuis toujours. »
— « Exactement. »
Elle réfléchit quelques secondes, le sandwich toujours entre les mains.
— « Donc j’étais pas mauvaise parce que j’ai cru l’autre. »
Sam jeta un bref regard dans le rétroviseur.
— « Non. Ces trucs sont faits pour tromper les gens. »
Dean ajusta le sachet de glace.
— « C’est littéralement leur seule qualité. »
Saphyrra observa son profil puis le reflet de Sam.
— « Donc deux Dean, c’est mauvais. »
Dean souffla par le nez.
— « Enfin quelqu’un qui tire les bonnes conclusions. »
Sam secoua la tête.
— « C’est pas du tout ce qu’elle vient de dire. »
Saphyrra regarda tour à tour les deux frères.
— « Deux Dean feraient aussi beaucoup plus de bruit. »
Sam éclata de rire avant de pouvoir l’empêcher, tandis que Dean se retourna lentement vers la banquette arrière avec une expression faussement offensée.
— « Très drôle. Je commence à regretter les phrases de deux mots. »
Un petit mouvement passa au coin de la bouche de Saphyrra avant que la fatigue reprenne le dessus. Elle continua encore à manger quelques minutes, puis ses gestes ralentirent. Dean remarqua qu’elle tenait la moitié d’un sandwich sans réellement le porter à sa bouche et regarda brièvement Sam avant de revenir vers elle.
— « Hé. Encore deux bouchées. Après tu dors. »
Elle termina ce qu’il lui demandait puis replia maladroitement l’emballage. Quelques minutes plus tard, elle s’endormit contre la vitre avec son sac posé près d’elle, le visage encore marqué par la journée. Son corps semblait avoir simplement atteint la limite de ce qu’il pouvait maintenir après le coup, la peur, le lien et toute l’énergie dépensée pour rester consciente assez longtemps. Sam conduisit sans parler pendant plusieurs kilomètres. Dean gardait le sachet de glace contre l’arrière de son crâne, ses poignets pulsaient sous les bandages à chaque mouvement et son épaule droite avait commencé à se raidir depuis qu’ils avaient quitté la ferme, mais il regardait surtout le reflet de Saphyrra dans le rétroviseur.
Lorsqu’il fut certain qu’elle dormait vraiment, Dean abaissa légèrement la glace et garda la voix suffisamment basse pour ne pas la réveiller.
— « T’as entendu ce qu’il a dit avant que tu tires ? »
Sam hocha la tête sans quitter la route des yeux.
— « Les ordres. Oui. »
Dean regarda ses poignets et frotta machinalement le bord d’un bandage avec son pouce.
— « Je pouvais rien faire. J’étais attaché à trois mètres et ce fils de pute utilisait ma voix. Elle a pris le flingue presque tout de suite. Il a changé de ton et elle a bougé avant même de lui demander pourquoi. Après il lui a dit “bien” et… t’as vu. »
— « Oui. »
Dean resta un moment silencieux, les yeux fixés sur la route devant eux alors que les lumières rares du Kansas défilaient sur le pare-brise.
— « J’ai cru qu’elle allait tirer. Pas parce que je pensais qu’elle voulait le faire. Justement. Elle avait cette tronche… comme si une partie d’elle savait que c’était mauvais et que le reste avançait quand même. »
Sam tourna légèrement la tête vers lui avant de reporter son attention sur la chaussée.
— « Vingt-cinq ans de conditionnement vont pas disparaître en quelques jours. »
Dean expira par le nez.
— « Je sais. J’aime juste pas savoir que quelqu’un peut trouver le bon bouton. »
Sam resta silencieux une seconde avant de répondre.
— « Il l’a trouvé. Et ça n’a pas suffi. »
Dean regarda Saphyrra dans le rétroviseur. Quelques heures plus tôt, une créature portant son visage avait utilisé sa voix, ses souvenirs et les réflexes laissés par le laboratoire pour mettre son propre pistolet entre les mains de Saphyrra. Elle avait répondu aux ordres. Elle avait pris l’arme, l’avait levée et avait même pointé le canon sur lui pendant qu’il était incapable de bouger ou de parler. Pourtant, elle avait également cherché une réponse sans qu’on lui demande de le faire. Elle avait trouvé seule une manière de vérifier lequel des deux hommes était réel, résisté à ce que le laboratoire avait construit en elle et orienté son tir ailleurs lorsqu’on lui avait ordonné de tuer quelqu’un qu’elle savait innocent. Dean remit le sachet de glace contre sa nuque, son regard restant encore quelques secondes sur son reflet endormi avant de revenir vers la route.
— « Ouais. Elle a choisi. »
Sam ne répondit pas. Il n’y avait rien à ajouter qui ne rende la phrase plus lourde qu’elle n’avait besoin de l’être. Dean tendit simplement la main vers l’autoradio et baissa encore un peu le volume avant que la chanson suivante commence, puis l’Impala poursuivit sa route dans la nuit.