L’Héritage Winchester - Tome 2 - Le Protocole Héritage
CHAPITRE 1
Première chasse
* * *
Quelques jours s’étaient écoulés depuis leur première soirée devant un film. Le rituel qui avait neutralisé le sceau de Saphyrra remontait à quelques jours de plus, mais ses effets restaient visibles dans la fatigue qui revenait parfois sans prévenir et dans l’attention avec laquelle Sam surveillait encore le moindre changement de son état. Le bunker avait pourtant retrouvé une forme de calme. Les dossiers récupérés dans le laboratoire étaient refermés et empilés contre un mur de la bibliothèque, comme si quelques morceaux de carton suffisaient à contenir les morts, les expériences et les questions auxquelles ils n’avaient toujours pas de réponse. Sam avait accepté de les laisser tranquilles quelque temps. Dean, lui, avait surtout fini par dormir lorsque son corps ne lui avait plus laissé le choix. Saphyrra avait profité de ces journées plus calmes pour lire davantage et surtout pour parler. Elle connaissait déjà beaucoup de mots avant leur rencontre, parfois même des termes que Dean n’aurait jamais utilisés de son plein gré, mais les assembler dans une conversation lui demandait encore un effort différent. Depuis quelques jours, ses phrases s’allongeaient, devenaient plus naturelles, même si elle marquait toujours certaines pauses lorsqu’elle cherchait la bonne formulation ou essayait de comprendre une expression qu’elle n’avait encore jamais entendue.
Dean se réveilla bien après l’heure habituelle, la nuque raide et l’esprit encore embrumé. La lumière artificielle du bunker paraissait plus blanche lorsqu’il avait trop dormi, comme si l’endroit lui reprochait silencieusement d’avoir relâché sa vigilance. En sortant de sa chambre, il regarda sa montre, puis ralentit devant la porte de Saphyrra. Elle était fermée. Elle avait commencé à la fermer complètement depuis qu’ils lui avaient expliqué qu’elle pouvait décider seule si elle voulait être tranquille. Dean savait que c’était une bonne chose. Cela ne l’empêcha pas de s’arrêter devant le battant et de tendre légèrement l’oreille avant même d’y penser. Le silence derrière la porte réveilla brièvement quelque chose de moins rationnel, une vieille association entre une pièce silencieuse et une personne qu’il ne pouvait plus voir. Il leva la main et frappa doucement.
— « Saphy ? »
Aucune réponse ne vint de l’autre côté. Sa main se posa presque sur la poignée avant qu’il se retienne de l’abaisser. Une porte fermée ne signifiait plus qu’elle avait disparu ou que quelqu’un la retenait prisonnière. C’était précisément ce qu’ils essayaient de lui apprendre, et il aurait été assez stupide de lui expliquer qu’une chambre pouvait être son espace pour entrer ensuite sans permission dès qu’elle ne répondait pas assez vite. Dean attendit encore une seconde, tendit l’oreille par habitude et s’éloigna finalement, sans parvenir à empêcher son regard de revenir une dernière fois vers la porte.
La voix de Saphyrra lui parvint lorsqu’il approcha de la bibliothèque. Elle parlait lentement, en marquant de petites pauses entre certains mots, mais ses phrases ne se réduisaient plus aux fragments dont elle s’était contentée lors de ses premiers jours avec eux. Dean s’arrêta dans l’encadrement de la porte. Elle était assise devant un épais volume des Hommes de Lettres, les cheveux attachés maladroitement derrière la nuque. Sam se tenait de l’autre côté de la table, une tasse de café près du coude, et suivait la ligne qu’elle désignait du doigt.
— « La créature a une… excroissance rétractable dans le poignet », lut-elle avec application. « Elle injecte une substance neurotoxique. La victime reste consciente, mais elle ne peut plus bouger pendant que le spectre mange son cerveau. »
Elle releva les yeux vers Sam.
— « Neurotoxique, c’est le poison pour les nerfs ? »
— « Oui. Tu n’as pas besoin de retenir tous les détails aujourd’hui. »
— « Si je connais le mot, je comprends quand vous l’utilisez. »
Dean s’appuya contre le montant de la porte et croisa les bras.
— « Sympa, le programme du matin. Vous gardez les vampires qui jouent avec les intestins pour le déjeuner ? »
Saphyrra tourna la tête vers lui. Elle le regarda une seconde, puis revint au dessin anatomique ouvert devant elle.
— « Les vampires boivent le sang. Les intestins ne servent pas. »
Sam baissa les yeux vers sa tasse pour cacher son sourire. Dean resta silencieux, peu certain qu’elle ait tenté une plaisanterie, mais décidé à considérer la réponse comme une victoire dans tous les cas.
— « Content qu’on ait éclairci ça. »
Il entra dans la bibliothèque et s’approcha de la table. Le schéma montrait le dard replié sous la peau du spectre, accompagné de plusieurs annotations écrites assez petit pour décourager toute personne raisonnable avant le petit-déjeuner.
— « Pourquoi un spectre ? »
— « Je ne savais pas ce que c’était. Maintenant, je sais qu’il peut ressembler à un humain. Le miroir montre sa vraie forme. »
Dean posa une main sur le dossier d’une chaise.
— « Les livres se trompent parfois. Et les monstres suivent rarement le manuel quand ça nous arrange. »
Saphyrra referma partiellement le volume sans quitter Dean des yeux.
— « Mais si je connais les mots, je comprends quand vous parlez d’un danger. »
Dean tourna les yeux vers son frère.
— « Tu comptes lui faire lire toute la bibliothèque ? »
— « C’est elle qui a choisi le livre », répondit Sam. « Lui expliquer ce qu’est un spectre ne va pas la transformer en chasseuse. »
— « Non, mais mémoriser leurs points faibles, ça commence à y ressembler. »
Sam posa sa tasse et se redressa légèrement.
— « Elle vit avec nous. Elle voit les armes, elle entend nos conversations et les démons la cherchent déjà. On peut pas lui apprendre uniquement les pancakes et faire comme si le reste n’existait pas. »
Dean regarda de nouveau Saphyrra. Elle n’intervint pas immédiatement. Son pouce suivait le bord de la couverture tandis qu’elle écoutait les deux frères parler d’un avenir qu’aucun d’eux ne savait encore définir. Depuis son arrivée au bunker, elle avait compris que Sam et Dean pouvaient se disputer sans réellement être en colère l’un contre l’autre, mais elle essayait encore parfois de déterminer à quel moment une discussion devenait suffisamment sérieuse pour qu’elle doive se taire.
— « Je veux comprendre », dit-elle enfin. « Pas devenir une arme. »
Dean tira la chaise vide et s’assit près d’elle.
— « Très bien. Alors retiens surtout ça : quand quelque chose paraît trop facile, c’est probablement parce que ça essaie de te bouffer. »
— « C’est une règle ? »
— « Une façon de rester en vie. »
Elle attendit quelques secondes.
— « Donc une règle. »
Dean plissa les yeux.
— « Ne commence pas à jouer sur les mots. J’en ai déjà un qui fait ça depuis trente ans. »
Sam leva sa tasse dans leur direction.
— « Et tu perds toujours. »
Le téléphone posé près de son coude se mit à vibrer avant que Dean puisse répondre. Saphyrra eut un léger mouvement de recul, beaucoup moins marqué que lors de ses premiers jours au bunker, puis regarda l’appareil. Sam fronça les sourcils en lisant le nom affiché et décrocha.
— « Mason ? »
Son ton changea presque immédiatement. Sam attrapa un carnet et chercha un stylo parmi les livres.
— « Ralentis. Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Dean se redressa. Saphyrra ne regardait plus le volume des spectres.
— « Trois morts en combien de temps ? »
Sam nota la réponse avant de lever les yeux vers son frère.
— « Deux nuits. »
Il écouta encore, le stylo suspendu au-dessus de la feuille.
— « Pas de porte forcée ? Les victimes vivaient seules ? »
Un silence suivit pendant lequel Dean s’approcha suffisamment pour entendre le murmure indistinct de Mason sans distinguer les mots.
— « Attends. Les mâchoires étaient brisées comment ? »
Sam écrivit rapidement avant de relever la tête.
— « Ouvertes au-delà de l’articulation », résuma-t-il à l’attention de Dean. « Et les crânes ? »
Son expression se durcit légèrement.
— « Intacts. Les cerveaux ont été détruits à l’intérieur. »
Saphyrra baissa les yeux vers le dessin du spectre, mais Sam secoua déjà la tête dans sa direction.
— « Ça peut être beaucoup de choses. »
Il reprit l’appel.
— « Où ça ? »
Sa main recommença à courir sur le papier.
— « Millfield, Kansas. D’accord. Tu es où maintenant ? »
Il écouta la réponse, regarda l’horloge, puis Dean. Celui-ci estima rapidement la distance et leva trois doigts.
— « On sera là dans trois heures », annonça Sam. « Reste dans un endroit public et ne retourne pas seul sur une scène. Appelle-nous si quelque chose change. »
Il raccrocha et posa le téléphone près du carnet. Dean prit la feuille et parcourut les quelques lignes serrées.
— « Mason Rourke », expliqua-t-il à Saphyrra. « Chasseur. On a travaillé avec lui une fois dans le Missouri. Une goule dans une mine. »
— « Celle qui lui a abîmé l’oreille », ajouta Sam.
Saphyrra releva les yeux.
— « Il entend mal ? »
— « De la gauche », répondit Dean. « Si tu lui parles de ce côté, il te fait répéter ou il tourne la tête. Et il devient encore moins aimable que d’habitude. »
— « Il vous appelle parce qu’il ne comprend pas les morts. »
— « Ou parce qu’il veut vérifier avant de foncer », précisa Sam. « C’est plutôt bon signe chez un chasseur. »
Dean posa le carnet sur le livre.
— « On prend nos affaires, on va voir ce qu’il a trouvé et on revient. »
Sam ne bougea pas.
— « Et elle ? »
Dean détourna brièvement le regard vers Saphyrra.
— « Elle reste ici. »
— « Ça peut prendre plus d’une journée. »
— « Le bunker est protégé. »
Sam inspira lentement. Son regard passa sur les traces encore présentes sous les yeux de Saphyrra avant de revenir à son frère.
— « J’ai pas envie de l’emmener non plus, Dean. Elle récupère à peine et on ignore ce qu’on va trouver. Mais la laisser seule alors qu’elle sait pas encore gérer et que des démons la cherchent peut-être toujours, c’est pas mieux. »
— « Donc on choisit entre deux idées pourries. Génial. »
Sam eut un léger mouvement d’épaule.
— « On peut déjà commencer par lui demander. »
Saphyrra avait posé ses mains sur ses genoux. Elle regarda Sam, puis Dean.
— « Je préfère venir. Vous partez tous les deux et je ne sais pas combien de temps. S’il arrive quelque chose ici, je ne sais pas quoi faire. »
Dean la fixa quelques secondes. Il aurait préféré qu’elle dise vouloir rester, ce qui lui aurait permis d’appeler le bunker l’endroit le plus sûr du monde et de partir en prétendant ne pas vérifier son téléphone toutes les vingt minutes. Mais la vérité était moins confortable : elle connaissait les murs, quelques pièces et plusieurs règles, pas encore suffisamment le monde pour gérer seule une urgence imprévue.
— « Tu sais que tu ne participeras pas à la chasse ? » demanda-t-il.
— « Je peux rester loin. Je veux seulement être avec vous. »
Dean passa une main sur sa nuque. Son regard glissa vers les dossiers du laboratoire, puis vers les armes rangées plus loin.
— « D’accord. Tu restes près de nous. Si on te dit de bouger, tu bouges. Ça veut pas dire que t’as fait une connerie, juste qu’on a vu quelque chose avant toi. Tu pourras poser les questions après. »
Saphyrra réfléchit à la formulation avant de répondre.
— « Je peux dire si je pense que vous vous trompez ? »
Dean la fixa une seconde.
— « Après qu’on soit sortis du truc qui essaie de nous tuer, oui. »
Elle acquiesça.
— « D’accord. »
Dean se leva.
— « On part dans vingt minutes. Prends ta veste. »
Ils se dispersèrent dans le bunker. Sam rejoignit la salle des armes et rassembla le matériel de base : argent, sel, eau bénite, lampes, couteau anti-démon, fausses cartes et armes à feu. Dean passa par la cuisine. Il remplit un sac de barres protéinées, de bouteilles d’eau et de nourriture qui pouvait être mangée sur la route. Lorsqu’il se retourna, Saphyrra se tenait dans l’encadrement de la porte, vêtue de son jean et d’une chemise à carreaux, sa veste pliée sur le bras.
— « Tout ça est pour moi ? »
— « Une bonne partie. »
— « Vous mangez aussi. »
— « Nous, on peut rater un repas sans s’écrouler. Ton corps prévient parfois trop tard. »
Il lui montra la poche extérieure du sac.
— « Les barres restent là. Quand t’as faim, tu en prends une. Tu nous attends pas. »
— « Je peux vous prévenir. »
— « Si tu veux. Mais tu manges d’abord. »
Elle ouvrit elle-même la fermeture, regarda où se trouvaient les provisions, puis passa le sac sur son épaule. Dean ne commenta pas le fait qu’elle venait de vérifier par elle-même l'emplacement de ce dont elle aurait besoin. Quelques semaines plus tôt, elle aurait probablement attendu qu’il lui remette directement quelque chose à manger. Il se contenta de prendre les clés de Baby et de quitter la cuisine.
L’Impala les attendait dans le garage sous la lumière blanche des néons. Dean rangea le matériel de chasse dans le coffre et laissa les provisions sur la banquette arrière. Saphyrra s’installa à côté du sac, attacha sa ceinture et posa les mains sur ses genoux pendant que Sam prenait place à l’avant avec le carnet de Mason. Le grondement du moteur remplit le garage lorsque Dean tourna la clé. La lourde porte extérieure s’ouvrit lentement et il engagea la voiture sur la rampe avant de rejoindre les longues routes droites du Kansas. Les champs s’étendaient de chaque côté sous un ciel pâle, presque sans relief, et Saphyrra suivit longtemps leur défilement derrière la vitre comme si elle essayait encore de comprendre l’échelle d’un monde qui ne s’arrêtait plus à quelques couloirs souterrains.
Dean attendit d’avoir quitté les petites routes avant d’allumer la musique. La guitare surgit des haut-parleurs un peu trop fort et Saphyrra se raidit sur la banquette. Sam baissa aussitôt le volume.
— « Hé. »
Il désigna l’arrière du menton. Dean regarda dans le rétroviseur.
— « C’est de la musique », dit-il. « Pas une alarme. »
Saphyrra observa les haut-parleurs.
— « C’est toujours aussi fort ? »
— « Avec lui, oui », répondit Sam.
Dean réduisit encore légèrement le son.
— « On commence plus bas. »
Elle écouta pendant quelques minutes, attentive aux changements de rythme, puis ses épaules se relâchèrent progressivement. Son regard retourna vers les champs. Dean remarqua bientôt que deux doigts frappaient doucement sa cuisse en suivant la batterie.
— « Alors ? »
— « Les sons reviennent. On peut prévoir. »
— « C’est une façon très Sam de dire que t’aimes bien. »
Sam tourna la tête vers lui.
— « Ça veut dire quoi ? »
— « Que vous rendez tout compliqué. »
Saphyrra posa une main contre sa poitrine.
— « Ça fait quelque chose ici. Comme le film, mais pas pareil. »
Dean reporta les yeux vers la route. Pendant une seconde, l’envie d’expliquer la musique avec une plaisanterie lui passa par la tête, mais il décida qu’elle avait déjà trouvé sa propre définition.
— « Ouais. C’est pour ça qu’on écoute. »
Elle ouvrit le sac, prit une barre protéinée et commença à manger sans attendre qu’on lui rappelle la consigne. Dean croisa brièvement le regard de Sam, qui avait vu la même chose, puis laissa la musique remplir le reste du trajet.
Millfield apparut au bout d’un peu plus de trois heures. La petite ville se résumait à quelques rues, des maisons basses, deux silos et une rangée de commerces le long de la route principale. Le diner indiqué par Mason se trouvait face à une station-service, son enseigne rouge clignotant malgré la lumière de l’après-midi. Dean gara l’Impala sur le côté du bâtiment et coupa le moteur.
— « On écoute Mason et on décide ensuite », annonça-t-il en se tournant légèrement. « Tu restes près de nous. »
Saphyrra acquiesça et sortit avec son sac. Le bruit des camions, des pompes à essence et des conversations attira immédiatement son attention, mais elle ne se retournait plus à chaque son comme lors de ses premières sorties. Sam ralentit pour marcher à son niveau tandis que Dean restait du côté de la rue, plus par habitude que parce qu’il avait repéré un danger précis.
La clochette du diner tinta au-dessus d’eux. L’intérieur sentait la graisse chaude, le café brûlé et le produit nettoyant bon marché. Quelques clients levèrent les yeux, attirés par les cheveux roses de Saphyrra, puis retournèrent à leurs assiettes. Elle remarqua les regards mais ne s’arrêta pas. Dean, lui, en intercepta deux avant de rejoindre la banquette du fond.
Mason Rourke avait le visage creusé par la fatigue, une barbe de plusieurs jours et une veste de toile brune dont la manche gauche portait une ancienne brûlure. Il se leva à leur approche et serra brièvement la main de Sam, puis celle de Dean. Lorsqu’il parlait, il inclinait légèrement la tête afin de présenter son oreille droite à son interlocuteur, habitude qu’il avait conservée depuis la mine du Missouri et que Dean avait vue suffisamment de fois pour ne plus réellement y penser.
Son regard se posa ensuite sur Saphyrra.
— « Vous avez amené du renfort ? »
— « Non », répondit Dean.
Saphyrra ne lui laissa pas le temps de poursuivre.
— « Saphyrra. »
Mason tendit la main.
— « Mason Rourke. »
Elle serra sa paume brièvement.
— « Elle est avec nous », ajouta Dean. « Elle ne travaille pas l’affaire. »
— « Je peux écouter », précisa Saphyrra.
Mason hocha la tête.
— « Tant que vous savez ce que vous faites. »
Ils s’installèrent. Mason choisit naturellement la place qui lui permettait de garder son oreille droite tournée vers Sam. Lorsque la serveuse remplit les tasses, il repoussa immédiatement la sienne.
— « Toujours pas de café ? » demanda Dean.
— « Toujours le goût de boue chaude. »
La serveuse leva les yeux au ciel et lui apporta un verre d’eau à la place. Saphyrra goûta prudemment le café devant elle, grimaça et reposa la tasse.
— « Mauvais. »
— « Personne t’oblige à finir », lui rappela Dean.
Elle choisit un chocolat chaud et un sandwich au poulet sur le menu. Dean ajouta des œufs et du bacon à la commande sans préciser à qui ils étaient destinés. Mason observa brièvement la quantité avant de sortir une enveloppe kraft de sa veste et d’étaler trois photographies sur la table. Les corps semblaient intacts au premier regard. Puis apparaissaient les mâchoires disloquées, ouvertes bien au-delà de leur limite naturelle, et les muscles du cou figés dans une tension impossible.
— « Deux hommes, une femme », expliqua Mason. « Tous vivaient seuls, dans des fermes autour de la ville. Pas d’effraction et pas de lutte évidente. »
Sam parcourait déjà le rapport.
— « Même plage horaire ? »
— « Entre onze heures du soir et deux heures du matin. Le légiste n’a trouvé aucune blessure externe. Les crânes sont intacts, mais les cerveaux sont détruits. »
Dean retourna une photographie pour lire les annotations.
— « Et les mâchoires ? »
— « Forcées après la mort, d’après lui. »
Saphyrra s’était penchée vers les clichés sans les toucher. Elle regarda une tache sombre visible près de la tête de la dernière victime.
— « Pourquoi il y a du sang ? »
Mason tourna légèrement la tête pour lui présenter son oreille droite.
— « Les os cassés peuvent saigner. »
— « Mais le cerveau est dans le crâne. Si rien n’est entré, comment il est détruit ? »
Sam releva les yeux du rapport. Dean observa de nouveau la photographie, puis la quantité de sang visible sur le parquet.
— « Bonne question », admit Sam. « Le médecin est encore à l’hôpital ? »
— « Oui. Mais Hensley a déjà envoyé promener deux adjoints. »
Mason désigna la tenue de Sam d’un mouvement du menton.
— « Toi, avec un costume et des mots de trois syllabes, tu réussiras peut-être à lui faire ouvrir les tiroirs. »
Dean eut un bref rictus.
— « Il t’a cerné vite. »
Sam lui lança un regard avant de revenir à Mason.
— « Et la dernière scène ? »
— « La police doit lever les scellés ce soir. Après ça, la famille récupère la maison et tout sera nettoyé. Si vous voulez voir le sang avant qu’il disparaisse, c’est maintenant. »
Les deux informations s’emboîtaient naturellement. Sam avait davantage de chances d’obtenir l’accès à la morgue, tandis que Dean risquait de perdre la scène s’ils attendaient. Mason ne leur proposa pas directement de se séparer ; il se contenta de poser les contraintes devant eux et de laisser les Winchester arriver à la même conclusion que lui.
— « Je vais voir les corps », décida Sam. « Si le crâne est vraiment intact, on cherchera autre chose. »
Dean rassembla les photographies.
— « Mason et moi, on prend la ferme. »
Il se tourna vers Saphyrra.
— « Tu préfères venir jusqu’à la maison avec moi ou attendre ici avant que Sam parte à l’hôpital ? »
Elle observa la salle et les clients, puis Dean.
— « Je viens avec toi. Je reste dans la voiture. »
Dean hocha la tête.
— « D’accord. »
Le repas retarda leur départ d’une vingtaine de minutes. Saphyrra termina son sandwich, les œufs, le bacon et une partie des frites laissées par Sam. Mason observa les quantités sans faire de commentaire, ce que Dean apprécia suffisamment pour ne pas avoir à en faire un lui-même.
Dans le parking, Dean lança les clés de l’Impala à son frère.
— « Tu la rayes, je te laisse à l’hôpital. »
Sam les attrapa.
— « C’est toi qui me les donnes. »
— « Sous la contrainte. »
Saphyrra suivit Dean jusqu’au pick-up de Mason. L’intérieur sentait le tabac froid, le cuir et la terre humide. Elle s’installa à l’arrière, attacha sa ceinture et posa le sac contre sa jambe. La route vers la ferme traversait de vastes champs jaunis. Mason conduisait d’une main et répondait aux questions de Dean avec des phrases courtes. Il avait découvert le premier décès après qu’un voisin lui eut parlé d’un homme qui ne répondait plus. Deux autres morts semblables l’avaient convaincu qu’il ne s’agissait pas d’un accident.
— « T’es arrivé quand ? » demanda Dean.
— « Hier matin. »
— « Et t’as dormi ? »
— « Un peu. »
Dean regarda ses cernes.
— « Ça se voit. »
Mason inclina légèrement la tête pour dégager son oreille droite.
— « Elle sait ce que vous faites ? »
Dean regarda brièvement Saphyrra dans le rétroviseur.
— « Elle sait assez pour comprendre qu’on ne rentre pas toujours à l’heure. »
— « Elle chasse ? »
— « Non. »
— « J’apprends ce qui est dangereux », précisa Saphyrra.
Mason croisa son regard dans le miroir.
— « Ça commence souvent comme ça. »
— « Pas chez nous », répondit Dean.
La réponse tomba suffisamment vite pour mettre fin au sujet. Saphyrra le regarda brièvement sans intervenir. Mason non plus n’insista pas.
La ferme apparut au bout d’un chemin de terre. La maison à deux niveaux portait les traces d’années sans réelle rénovation : peinture écaillée, porche incliné et gouttière affaissée. Une vieille camionnette était garée près d’une remise. Mason arrêta le pick-up derrière un hangar ouvert, à une cinquantaine de mètres de la maison. Dean observa les fenêtres et le terrain avant de se tourner vers l’arrière.
— « On vérifie l’intérieur. Tu verrouilles et tu restes ici. Si tu vois quelqu’un approcher, tu klaxonnes. »
Il posa brièvement la main sur le volant pour lui montrer l’emplacement du klaxon, puis regarda Saphyrra afin de s’assurer qu’elle suivait.
— « Si l’un de nous revient seul, tu n’ouvres pas tout de suite. Tu demandes où est l’autre. Si quelque chose a changé pendant qu’on est dedans, on t’explique avant que tu bouges. Compris ? »
Saphyrra regarda Mason, puis la maison.
— « Et si vous ne revenez pas ? »
Dean soutint son regard. La question n’avait rien d'irrationnel ; ils venaient précisément de lui expliquer que les monstres ne suivaient pas toujours les règles prévues.
— « Quinze minutes. Après, tu klaxonnes jusqu’à ce qu’on sorte ou que quelqu’un vienne voir ce bordel. Tu restes dans le véhicule. »
— « D’accord. »
Dean descendit du pick-up et attendit d’entendre le verrou avant de rejoindre Mason. Saphyrra les regarda traverser le terrain. Dean évitait l’axe direct des fenêtres et gardait une main près de son arme. Mason balayait les côtés en tournant régulièrement la tête, avec cette manière familière de présenter son oreille droite vers les bruits qu’il cherchait à localiser. Elle suivit leurs silhouettes jusqu’à ce que la porte de la ferme se referme derrière eux.
À l’hôpital du comté, Sam choisit une place à l’écart, au fond du parking, puis entra sous son identité d’agent du FBI avec le rapport de Mason à la main. Le docteur Hensley vint le rejoindre quelques minutes plus tard. C’était un homme d’une cinquantaine d’années dont les épaules voûtées et la blouse froissée trahissaient une longue journée ; une tache de café avait séché près de sa poche. Après avoir examiné sans grand enthousiasme la carte que Sam lui présenta, il lui fit signe de le suivre vers les ascenseurs.
— « J’ai déjà remis mes conclusions au shérif », précisa-t-il en remontant le couloir. « Je ne vois pas ce que le FBI espère trouver de plus. »
— « Trois victimes tuées de la même manière, ça suffit pour attirer notre attention », répondit Sam sans quitter son ton professionnel. « Je veux vérifier un détail. »
— « Lequel ? »
— « Le point d’entrée. »
Le pas de Hensley ralentit légèrement, un changement presque imperceptible que Sam remarqua malgré tout.
— « Il est indiqué dans mon rapport. »
— « Je l’ai lu », répondit Sam en conservant une expression neutre. « Maintenant, j’ai besoin de le voir. »
L’ascenseur les conduisit au sous-sol, où la morgue occupait une pièce froide baignée par la lumière blanche des néons. Hensley ouvrit le premier tiroir et rabattit le drap jusqu’aux épaules, laissant Sam examiner successivement le cou, les tempes, la bouche et les oreilles. Comme rien n’apparaissait au premier regard, il demanda au médecin de tourner légèrement la tête du corps. Le mouvement dégagea la base du crâne et révéla, juste sous la ligne des cheveux, un orifice circulaire qui perforait la peau. Sam l’observa en silence durant quelques secondes avant de reporter son attention sur Hensley.
— « Les trois ont ça ? »
— « Même diamètre, même angle. Quelque chose de fin a pénétré par l’arrière avant de détruire le tissu cérébral. »
— « Pourquoi la mâchoire ? »
— « Je l’ignore. Contraction neurologique, manipulation du corps… aucune hypothèse ne correspond complètement. »
Les deux autres victimes présentaient la même perforation. Sur la troisième, un fragment presque translucide était accroché à plusieurs cheveux. Sam enfila des gants et le récupéra avec une pince. La matière s’étira avant de se détacher, souple et élastique. Il n’eut besoin que d’une seconde pour reconnaître ce qu’il tenait.
De la peau de polymorphe.
Son attention revint immédiatement au rapport transmis par Mason. La blessure externe n’y apparaissait nulle part.
— « Vous avez envoyé votre rapport directement au shérif ? »
— « Oui. Avec les photographies. »
Sam lui montra la version qu’il possédait. Hensley parcourut les premières lignes, fronça les sourcils puis secoua la tête.
— « Ce n’est pas mon rapport. Quelqu’un l’a réécrit. »
Sam sentit la situation changer d’un seul coup.
— « Un homme appelé Mason Rourke est venu vous voir ? »
— « Pas sous ce nom. J’ai parlé à un adjoint et à un homme qui prétendait travailler pour la police d’État. »
Sam rangea le fragment dans un sachet et quitta la morgue beaucoup plus vite qu’il n’y était entré. Dans le couloir menant à l’ascenseur, il sortit déjà son téléphone et appela Dean. La sonnerie continua jusqu’à la messagerie.
— « Allez… »
Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Sam entra, appuya sur le rez-de-chaussée et rappela aussitôt. Cette fois, la sonnerie continua plus longtemps.
À la ferme, Dean entra le premier. L’intérieur sentait le bois humide, la poussière et le sang nettoyé trop tard. Il garda son arme basse tandis que Mason refermait la porte derrière eux. Le salon se trouvait au bout d’un court couloir. Une lampe gisait près de la table basse, un coin du tapis était replié et une large tache sombre avait pénétré entre les lames du parquet.
— « Le corps était là », indiqua Mason.
Dean s’accroupit. La quantité de sang ne correspondait pas au rapport.
— « T’as dit aucune blessure externe. »
— « C’est ce que le légiste m’a donné. »
Dean observa les projections et les traces de pas qui s’interrompaient près du mur.
— « Une mâchoire cassée fait pas couler autant de sang. »
Son téléphone se mit à vibrer dans sa poche. Il vit le nom de Sam sur l’écran et décrocha tout en restant accroupi.
— « Ouais ? »
La voix de Sam arriva immédiatement.
— « Dean, écoute-moi. Le rapport de Mason est faux. J’ai trouvé— »
Dean n’entendit pas la suite. Son attention venait de se fixer sur le reflet que lui renvoyait la vitre sombre d’un cadre accroché au mur, dans laquelle Mason se tenait derrière lui. Rien dans son visage, sa carrure, ses vêtements ou sa posture ne permettait de distinguer l’homme qu’ils avaient retrouvé au diner de celui avec lequel Dean avait déjà travaillé. Pourtant, lorsqu’un bruit léger se fit entendre près de la fenêtre, Mason tourna aussitôt la tête dans cette direction et présenta son oreille gauche à la source du son. Le détail frappa Dean avant même qu’il ait réellement le temps d’en comprendre la portée. Depuis la mine du Missouri, Mason entendait mal de ce côté-là et, chaque fois qu’un bruit provenait de derrière lui, il inclinait presque toujours la tête dans l’autre sens pour tendre son oreille droite. Ce n’était pas un geste auquel on pensait ni quelque chose que l’on songeait à imiter, mais Dean l’avait vu assez souvent pour reconnaître l’erreur.
Il pivota au moment précis où Mason frappait. Dean eut tout juste le temps de lever l’avant-bras pour détourner l’objet métallique lancé vers sa tempe ; le coup dévia sans pourtant le manquer et vint heurter l’arrière de son crâne. Une douleur brutale éclata aussitôt, accompagnée d’une lumière blanche qui lui traversa les yeux et brouilla la pièce autour de lui, tandis que la voix de Sam jaillissait encore du téléphone.
— « Dean ? »
L’appareil échappa aux doigts de Dean et heurta le parquet. Il chercha son arme, mais une main agrippa sa veste et le tira en arrière. Un second coup le frappa derrière l’oreille. Ses jambes cédèrent. Il tomba sur l’épaule, tenta de prendre appui sur un bras qui refusa de le porter et aperçut Mason se pencher vers lui tandis que la voix de Sam répétait son nom à travers le téléphone tombé au sol.
— « Dean ! »
En avançant vers lui, Mason heurta du pied le téléphone tombé au sol. L’appareil glissa jusqu’au pied d’un meuble, que l’écran frappa dans un bruit sec, et l’appel se coupa aussitôt. Encore étourdi par les deux premiers coups, Dean prit appui sur une main et tenta de se redresser, mais un craquement venu du visage de Mason lui fit relever les yeux. Sa mâchoire se déplaçait sous sa peau, beaucoup trop loin sur le côté, tandis que ses pommettes se contractaient autour d’une ossature en pleine transformation. La peau de son front se tendit jusqu’à devenir luisante avant de se fendre près de la racine des cheveux ; une pellicule humide se souleva alors le long de sa tempe et commença à se décoller, révélant une chair dont les contours ne correspondaient déjà plus au visage qu’elle recouvrait. Malgré le vertige et la douleur qui brouillaient ses pensées, Dean comprit enfin ce que Sam avait essayé de lui dire : l’homme qui se tenait devant lui n’était pas Mason. Il n’eut toutefois pas le temps de réagir, car le troisième coup l’atteignit avant qu’il puisse bouger et tout sombra dans le noir.