Paper Mario : le Soleil Noir
Chapitre 11 : Les quatre héros (Partie 2)
10923 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 19/07/2026 20:41
- …et c’est du v-vrai métal sur tes b-bras et ton b-bec ?
- Ça ? Oh oui, c’est du vrai ! C’est du kamarium, le minerai sacré de la ville minière d’Acéro, où habitent d’étranges bonhommes appelés Martillons, les forgerons les plus doués du monde. Ils ont des têtes de pioche - littéralement -, de pelle ou de marteau, ils extraient et travaillent le métal sur le flanc de la montagne Creux Creuse. Mais leurs mines sont profondes et envahies par des Baryinsectes - des Bruyinsectes à la carapace aussi dure et brillante que le diamant - et des Zomb-Ombs, une espèce de Bob-Ombs ivres de grisou qui explosent au moindre choc. J’ai pu m’en défaire en lançant ces derniers sur les premiers et rapporter un plein wagon de kamarium, ce qui a sauvé la mise de ces pauvres Martillons car ils avaient de plus en plus de mal à passer ces monstres. Alors pour me remercier, ils m’ont forgé la peau des membres et du dessus du bec de leur métal sacré… Oui, directement la peau, c’est te dire si leur don de forgeron est légendaire ! Cela m’a sauvé les membres plus d’une fois par la suite, mais ma peau reste souple et fonctionnelle comme avant. On tourne là, l’escalier est derrière cet éboulis… normalement…
Comme Byosis était la ville dans laquelle il avait grandi, c’était Koopignon qui la connaissait le mieux et qui guidait l’invraisemblable groupe formé par lui, le Toad, la Goomba et le fantôme à travers dédales et escaliers menant au palais du Komte. Son avalement par les terres avait modifié quelques passages ici et là, qui ne lui avaient pas posé de problème lorsqu’il était revenu en compagnie de Maraboo seule, mais maintenant que Marmo T et Goombulle les accompagnaient, la petite taille de cette dernière les obligeait à ralentir pour escalader une cassure ou garder l’équilibre sur un tas de pierres instables - Maraboo passait au-dessus, indifférente. Chose curieuse, Goombulle avait aimablement mais catégoriquement refusé l’aide de Marmo T de la porter sur ses épaules, puis elle avait jeté un regard venimeux à Koopignon, comme s’il s’était silencieusement moqué d’elle de la voir délibérément s’échiner ainsi. Ils gagnèrent bientôt une portion d’escaliers relativement épargnée par le cataclysme, après être descendus par le tuyau qui lui avait permis de passer une telle cassure que la paroi, lisse et verticale, était infranchissable.
Pour oublier le caractère insupportable de l’instant présent - Byosis engloutie, la corruption du palais du Komte, les milliers de morts, l’enlèvement de Fhelisc et maintenant les combats imminents sur deux fronts différents - Koopignon discutait avec enthousiasme de ses aventures avec Marmo T à sa droite, qui préférait largement l’écouter et le laisser parler en glissant des rires nerveux ou des exclamations de surprise aux moments les plus palpitants. Maraboo flottait derrière eux, l’expression inscrutable, tandis que Goombulle marchait à sa gauche, légèrement en retrait et plus franchement à l’écart des trois autres. Son humeur ne pouvait plus contraster avec celles de Koopignon et de Marmo T : elle ne dévissait son cou que pour fusiller le Koopa du regard et pousser des soupirs exaspérés si sonores que plus d’une fois, Koopignon s’interrompit une ou deux secondes en tressaillant. Au bout d’un moment, le Koopa acheva son récit avec le Whompuzzle et décocha d’une voix sonore à son adresse :
- Très chère, visiblement, nous sommes partis du mauvais pied. J’ai bien vu que ma tête ne te revenait pas, mais il va bien falloir crever l’abcès avant d’affronter Afraléfic et qui sait combien d’autres horreurs avant elle. Si nous devons faire équipe, ça n’a aucune chance d’arriver si tu me tires cette tête sans m’en expliquer la raison.
- Maraboo, ta véritable « chère amie » qui a avoué sans vergogne nous espionner depuis des années, le sait probablement déjà, répliqua la Goomba d’un ton sec en accélérant le pas pour les dépasser sans se retourner ni faire mine de s’arrêter. Tu n’as qu’à lui demander !
- Ton ami le voyant aussi nous a « espionnés », remarqua Koopignon en fronçant les sourcils.
- Oui, mais lui, c’est un voyant, et mon ami depuis longtemps. Alors que Maraboo, c’est une… (Elle se rendit soudain compte après quelques secondes gênantes qu’elle ne savait pas comment terminer sa phrase.) Qu’est-ce que c’est au juste ?
- Qu’est-ce qu’elle est, corrigea Koopignon sur un ton de reproche. Mais tout bien réfléchi, qu’est-ce que tu es, Maraboo ?
Koopignon, Marmo T et Goombulle s’immobilisèrent et se tournèrent d’un seul mouvement vers Maraboo, l’air intrigué. Sa réaction fut aussi surprenante que désolante : elle se déroba une fois de plus à leur regard en se couvrant les yeux, s’effaçant encore à moitié. Koopignon se rendit compte, en la regardant attentivement, qu’elle avait encore rougi - à sa manière, sur sa silhouette habituellement émeraude cela donnait le même pourpre orangé de tout à l’heure. Cela ne l’avait pas interpellé la première fois, mais là, il n’y avait plus d’équivoque : elle avait honte.
Elle ne répondit rien. Koopignon et Marmo T échangèrent un regard gêné, partageant une pointe de pitié pour elle, se demandant ce qui avait pu se passer dans sa vie pour qu’elle réagisse ainsi à cette simple question. Goombulle, en revanche, se contenta de la fixer et insista d’un air courroucé :
- Alors ? Sois franche, tu veux bien ?
- Goombulle ! la reprit sévèrement Koopignon. Tu ne vois pas qu’elle est mal à l’aise ?
- Si elle a aidé Afraléfic à venir ici, je l’espère bien ! C’est censé compenser, ou même m’émouvoir, qu’elle ait ses petits problèmes de phobie sociale ?
- Oui, répondit Marmo T.
Il avait dit ce mot avec un regard noir et un aplomb qui lui étaient tellement peu familiers que Goombulle en resta interloquée. Le Toad se radoucit en s’adressant à Maraboo d’un ton empathique :
- J-je sais ce q-que ça f-fait… d’avoir d-du mal à ssss… s’ouvrir aux aut-tres.
- Oui, bon, enfin… enchaîna-t-elle, un peu honteuse à son tour mais en gardant l’énergie de l’indignation. Bref, ce n’est même pas comme si Merlune vous avait espionnés, lui. Il n’a pas choisi ses visions, et vous n’êtes apparus dedans que récemment.
- C’est vrai, répondit la voix lugubre du fantôme qui avait timidement rouvert un œil pour la regarder reprendre sa marche furieusement obstinée. Tu as de bonnes raisons de ne pas me faire confiance, Goombulle, je suis une paria après tout. Mais celles que tu réserves à Koopignon sont beaucoup plus discutables, et il a aussi raison de dire que si l’ouverture au dialogue ne vient pas de toi, nous pouvons tout aussi bien rebrousser chemin et attendre de nous faire massacrer. La balle est dans ton camp.
Goombulle continua sur sa lancée encore quelques secondes en fulminant toujours, avant de s’arrêter à nouveau, car personne ne l’avait suivie. Maintenant qu’elle était au centre de l’attention, elle restait le dos tourné. Les trois autres virent qu’elle essayait de se retenir, mais qu’une amertume vieille de plusieurs années refaisait surface et prenait inexplicablement le dessus. Elle leur refit face en déclarant abruptement :
- Je n’aime pas les Koopas.
- Quoi ? s’exclama Koopignon, surpris, mais en s’adressant à Maraboo. Merlune et toi saviez qu’elle était partiale envers mon espèce, et tu as quand même accepté de nous rassembler ? Quant à toi (en s’adressant de nouveau à la Goomba) on ne t’a jamais appris à ne pas juger un Koopa à sa carapace ? C’est mon père qui m’a inculqué ça justement.
- Tous les Koopas ne sont peut-être pas les mêmes - ton père le premier - mais ça fait cinq minutes à peine qu’on se connait et tu m’as déjà donné des raisons de croire que tu n’es pas si différent de ceux que j’ai rencontrés auparavant.
- Bon, que tu te méfies, sans aucune notion du tact ou du bénéfice du doute, d’un fantôme venu des rangs ennemis et première d’une espèce que personne ne connaît, je veux bien. Sans vouloir t’offenser, ajouta-t-il avec un ton d’excuse à l’adresse de Maraboo.
- D’aucune façon, répondit-elle, toujours aussi monotone.
- ...mais moi, tu m’as rencontré il y a un instant. Alors éclaire ma lanterne, qu’est-ce que j’ai fait ?
- G-Goombulle, tu es f-franchement injj-j-juste ! C’est un b-bon Koopa et ses exp-ploits sont inc-croyables ! À c-côté, moi j-je suis…
- …admirable, compléta Koopignon en lui adressant un clin d'œil complice. Se jeter allègrement dans l’inconnu pour le frisson comme moi, c’est une chose, mais affronter ses peurs comme tu l’as fait, ça c’est la vraie bravoure, crois-moi. J’ai plus à apprendre de toi que tu ne le crois.
Marmo T rougit de la tête aux pieds, accentuant davantage la flamboyance de ses pois magnifiques. On ne l’avait jamais complimenté ainsi de sa vie, et encore moins d’une manière aussi sincère. Mais Goombulle rappela son existence avec une voix qui claqua sèchement comme un fouet.
- Ne fais pas comme si tu étais modeste ! Il n’y a qu’à t’entendre. Depuis notre départ, tu fais étalage de tous tes exploits ! J’ai vu la même bravacherie chez les autres ! Tu fais bien de remarquer qu’on se prépare à affronter l’ennemie la plus puissante que ce monde ait jamais connu, parce que cette suffisance ne suffira pas cette fois ! Ce n’est pas parce que vous pouvez jouer les gros durs avec votre carapace que vous êtes invincibles !
- Quand ai-je prétendu le contraire ? protesta Koopignon, assez peiné de ce tableau peu reluisant. Mes exploits, ma « bravacherie » comme tu dis, pourraient très bien nous servir le moment venu, tu ne crois pas que c’est ce que Merlune a vu en moi ? Moi j’ai confiance en lui, lui-même a confirmé ma confiance en Maraboo, et je ne crois pas au hasard. Je suis sûr qu’il t’a menée à moi pour d’aussi bonnes raisons que mes escapades d’aventurier m’ont mené à toi, mais si nous voulons y arriver tous les quatre, tu pourrais commencer par me raconter. Tiens, qu’est-ce que tu fais dans la vie, toi ? J’aime bien ta broche, au fait.
- Je… hein ? (Goombulle jeta un œil vers la broche orangée en forme de soleil épinglée dans l’un de ses chignons, comme si elle avait oublié qu’elle était là. Elle reprit contenance en bafouillant.) Merci mais… ce n’est pas le sujet de… Zoologiste, voilà ! lâcha-t-elle avec effort. Et après ?
- Zoologiste… Mais... mais alors c’est toi qui as écrit tous les tomes « Les créatures sauvages et civilisées du monde entier » ?
Goombulle eut l’air surprise et en oublia presque de paraître hostile.
- Comment as-tu deviné que c’était moi ?
- Simple question de logique. Une Goomba auteure anonyme de livres de zoologie qu’on ne trouve qu’à Byosis, ce serait trop gros comme coïncidence, non ?
- Et tu… tu as vraiment lu mes livres ?
- Oui, presque tous ! s’exclama Koopignon, ravi. Ils m’ont beaucoup servi pour mes études et grâce à eux, je me suis tiré de plus d’un mauvais pas pendant mes aventures. D’une certaine manière, en faisant « étalage de mes exploits », ne fais-je point l’apologie de ton travail que j’admire ?
Cette fois, Goombulle resta plusieurs secondes sans savoir quoi répondre. Mais elle trouva comment repartir à l’attaque :
- Alors pourquoi ce sourire narquois quand je me suis interposée entre Marmo T et toi ?
- Narquois ? Au contraire, j’étais admiratif. Et un peu surpris par ton apparence, je ne savais pas qu’il existait des Goombas en noir et blanc. Tu lis l’autre un peu vite, Goombulle…
- Ah oui ? répondit Goombulle, avec un regain d’énervement. Tu crois que je ne sais pas ce que c’est, d’être jugée au premier regard ? Sais-tu seulement comment je suis devenue zoologiste ?
- Non, mais je suppose que tu vas nous le…
- Je suis née dans une tribu de Goombas forestiers, il y a des lustres, l’interrompit-elle avec une étrange énergie qui modula le timbre de sa voix, comme si les années remontaient dans ses cordes vocales. À l’époque, les Goombas étaient presque inconnus du monde. Personne n’était jamais entré en contact avec nous, et réciproquement. J’ai vécu mes premières années tranquille avec mes semblables, jusqu’à ce que les tiens arrivent…
- Jusqu’à ce que des Koopas qui me sont totalement inconnus arrivent, corrigea Koopignon avec patience. Que s’est-il passé ?
- Ils voulaient ratiboiser notre foyer, sans nous demander notre avis. « L’urbanisation et le progrès passent avant des arbres que vous pouvez trouver ailleurs ! » nous ont-ils balancé. Les premières fois, nous avons préféré ne pas faire d’histoires inutiles, et nous nous sommes simplement déplacés, mais l’urbanisation nous rattrapait sans cesse. J’ai fini par en avoir assez. J’étais bien la seule, personne dans ma tribu ne semblait penser que notre tranquillité était plus importante que leur progrès. Aucun ne m’a soutenue quand je suis allée les confronter, seule donc, quand ils se sont de nouveau pointés avec leurs haches… Je leur ai dit mon nom, que mon espèce avait le droit au respect et que pour une fois, ils n’avaient qu’à aller ailleurs. Ils se sont moqués de moi, me sortant qu’une seule école faisait bien plus pour la civilisation que « l’intégrité de la nature » que je défendais. Et ils m’ont chassée, avec une telle facilité que c’est de là que l’adage « Si un Goomba peut le faire, tout le monde peut le faire ! » doit venir.
- Mais… Je ne comprends pas, c’est TON livre qui dit ça aussi ! répondit Koopignon, consterné.
- Tu crois qu’ils m’ont demandé mon avis, quand je l’ai fait écrire ? répliqua la vieille Goomba avec une profonde amertume dans la voix à présent. Mon altercation s’est répandue et est restée comme l’émergence de l’espèce des Goombas, si faibles qu’ils n’étaient pas fichus de se faire respecter et se défendre. Si j’avais pu corriger l’histoire en faisant remarquer que c’était dix carapaces armées de haches contre moi, crois bien que je l’aurais fait !
» Mais ils avaient quand même retenu mon attention avec ce mot, « école ». L’idée de pouvoir apprendre sur la nature qui m’entourait était plus forte que moi, et un jour, j’ai fini par quitter ma tribu et me rendre dans un village voisin pour demander si je pouvais participer à des classes sur le sujet. Mais ma « réputation » me précédait, et tout le monde m’a ri au nez. J’ai fini par trouver la seule ville qui voulait bien de moi…
- Byosis, répondirent en cœur Koopignon et Marmo T.
- Exact. Le Komte Koopa a été très gentil avec moi. Je ne peux pas en dire autant de mes anciens camarades, cependant… Des petits péteux de Koopas de villages environnants, des fils à papa, et surtout un, dont le père était un seigneur local, par qui l’impression de mes livres était passée. C’était avant ton arrivée ici, car je ne t’avais jamais croisé avant.
» J’ai quand même pris sur moi et ai enduré les cours. Heureusement, mes professeurs avaient bien plus foi en moi que les élèves. Quand les examens sont arrivés, la plupart ont fait l’impasse sur les révisions en voyant que j’étais la meilleure de ma classe, se disant que si je pouvais me débrouiller en travaillant, ce serait du gâteau pour eux. Résultat, ils ont presque tous été recalés… Seuls quelques élèves ont été pris, et j’étais première.
» J’ai couru vers chez moi et j’ai mis du temps à retrouver ma tribu, car l’urbanisation avait bien avancé. Je voulais partager cette première chez mon espèce. Mais c’est là qu’ils me sont tombés dessus… Les recalés.
- Et ensuite ?
- Ils étaient enragés de cette humiliation bien sûr, et m’auraient brutalisée si je ne les avais pas pris par surprise - heureusement, ces abrutis n’avaient pris aucune précaution avec moi en sous-estimant l’effet que peut avoir le stress sur un si petit organisme comme le mien. Pour la première fois, effectuer un coup de tête m’a pris par instinct. Leur chef n’a rien vu venir et l’instant d’après, il cherchait son souffle étendu par terre. J’ai pu ouvrir une brèche et m’échapper dans la forêt pour les semer en courant à travers un fourré de plantes urticantes… auxquelles les Goombas sont immunisés, ajouta-t-elle avec un sourire sardonique. À l’heure qu’il est, ils doivent encore en porter les marques.
Le réjouissement apporté par ce souvenir ne dura pas, cependant, car le prochain le remplaça par de la détresse :
- Je suis restée cachée le temps qu’ils m’oublient, et je me suis remis à la recherche des miens. J’ai fini par les trouver. Je m’attendais à un accueil triomphal, mais le retour sur terre a été brutal. Mes bourreaux étaient devenus les leurs. C’étaient les fils des anciens bûcherons payés par le père du chef de la bande, et ils ont pu leur faire payer en retrouvant leur trace. Ils étaient mal en point, mais ils étaient unanimes et fermes sur une chose : j’étais bannie de la tribu, pour « ne pas avoir su rester à ma place ».
Koopignon la regarda, incrédule. Marmo T hocha tristement la tête lorsque le Koopa se tourna vers lui.
- J’ai donc rebroussé chemin, avec la vague question d’où m’établir. J’ai d’abord pensé à Byosis, mais il était hors de question de risquer d’y recroiser un de ces imbéciles (j’ai quand même pris soin de conseiller à ton père de mieux sélectionner les élèves de sa ville). Je me suis alors souvenu d’une forêt voisine où ma classe avait fait une expédition pour apprendre sur le terrain, et je me suis établie dans les Bois Insolites, résolue de vivre en solitaire pour m’épargner un monde d’ingrats et d’intolérants. J’y ai rencontré Merlune, et les Pounis, avec qui nous nous sommes appris nos langues respectives. J’ai pu ainsi me spécialiser sur cet écosystème si particulier, tout en venant faire classe à Byosis de temps en temps, quelques années après, cette fois comme professeure, et accessoirement pour écrire mes livres… jusqu’à ma retraite.
» Je croyais alors que c’était la dernière fois que j’aurais à supporter d’être martyrisée par ton espèce, mais alors… Afraléfic est arrivée, et ses sbires, dont ces affreuses tortues mortes-vivantes, acheva-t-elle avec un regard noir par-dessus l’épaule de Koopignon en direction du fantôme. J’ai dû laisser les Pounis à leur merci, et toi, Maraboo, tu étais encore avec eux il n’y a pas une journée !
- Mais elle ne l’est plus, précisa Koopignon en bougeant pour se mettre devant Maraboo et forcer la Goomba à le regarder lui. Et elle m’a aidé à affronter un de ces immondes dragons, Toxicroc…
Marmo T laissa échapper un gémissement. Les trois autres tournèrent leurs yeux vers lui.
- Il… Il y en a… enc… encore un-n autre ? bredouilla-t-il en claquant des dents.
En disant cela, ses mains s’étaient machinalement agrippées à sa petite flûte, encadrée par les deux pans de son gilet ouvert sur sa poitrine nue. Cette fois, Koopignon prit le temps de mieux l’observer.
- J’aime bien ces deux pierres sur tes épaules, au fait. Ça vient d’où ?
Mais Marmo T semblait trop troublé pour entendre ce nouveau compliment ou s’étendre sur l’histoire de son vêtement. Un silence malaisant suivit.
- Jolie, ta flûte, lança-t-il au Toad pour essayer de relancer la conversation. Je peux voir ?
Machinalement, il esquissa un geste, sans attendre la réponse, mais Marmo T réagit instinctivement en bondissant hors de portée, ses doigts davantage serrés autour de l’instrument en bois. Au même moment, Maraboo avait brièvement tourné la tête avec une légère grimace, forcée de dévier son esprit du violent souvenir d’une raillerie que le Toad avait entendu dans une autre vie : « Tu vas encore siffler pour appeler ta maman à la rescousse, marmot ? Tu crois nous faire peur parce que tu as soulevé quelques poids au club ? Donnons-lui une bonne leçon de force, vous autres ! »
Cela n’avait pas échappé au regard acéré de Goombulle, qui l’interpella sèchement :
- Hé ! Reste en-dehors de sa tête, veux-tu ?
- Je voudrais bien, répondit calmement Maraboo, mais je n’ai pas le pouvoir de bloquer des pensées et des souvenirs aussi intenses et spontanés. Ce sont comme des gouttes de lave d’un volcan sur le point d’entrer en éruption, et je ne peux que les laisser retomber sur…
- Ça va, ça va ! coupa Goombulle, agacée. Je n’ai pas besoin de métaphores mystiques.
- Maraboo possède certains pouvoirs, se sentit obligé de préciser Koopignon devant le regard interrogateur du Toad. Dont celui de...
- ...lire dans les pensées, j'avais compris, merci ! Merlune en est capable, lui aussi. Je l’ai sentie guetter mes pensées depuis que nous sommes partis.
- Et q-quelqu'un m'a p-parlé d-dans ma t... dans ma tête... j-juste avant de me tr-transformer et de...
Marmo T se tut brusquement et, sûrement presque malgré lui, tourna les yeux vers ceux de Maraboo, dont la lueur rose avait rougi - et ils surent d’instinct que c’était mauvais signe.
- De te transformer ? interrogea Koopignon, étonné. Tu n'as donc pas toujours été comme ça ?
- S… si. Mais p-p-pas comme ça.
- Je ne comprends pas.
- J’étais c-comme ça… mais à l’int-térieur. Et q-quand je me suis r… rrréveillé, je le suis d-devenu à l’ext-térieur. T-tu comp-prends ?
- Non. Mais ce n’est pas grave. Commence plutôt depuis le début, peut-être.
Ils s’étaient remis en marche et venaient de descendre un escalier de marbre d'un grisâtre aussi luisant que les maisons qu'ils venaient de laisser derrière eux. Koopignon regarda plus attentivement autour de lui et vit la grille qui séparait deux allées dénivelées l'une par rapport à l'autre de plusieurs mètres, et le nouveau cours d'eau qui longeait la plus basse, là où se trouvait auparavant une rambarde quand Byosis affleurait encore à la surface. C'était son lieu de promenade favori, avec une vue imprenable sur la crique avec la mer Farald au-delà.
Marmo T prit une grande inspiration, comme pour se donner du courage, mais lorsqu’il commença à parler, son bégaiement s’intensifia, sous l’effet de l’anxiété conjuguée au traumatisme du souvenir. Maraboo lui proposa alors de s’exprimer par la pensée, à Koopignon et à elle, ce qui scandalisa Goombulle. Mais lorsque Marmo T acquiesça timidement, l’air pas tout à fait sûr ni rassuré, elle fut forcée de s’avouer vaincue et resta plantée là, fulminante, refusant de prendre part au partage de l’esprit des trois autres que Maraboo initia. Le visage de Marmo T s’éclaira alors, et le regard aiguisé de Koopignon nota que les dernières traces de l’appréhension et des doutes que Maraboo lui inspiraient encore s’évanouirent définitivement.
Il expliqua donc par la pensée, d’une voix plus forte et bien plus assurée qu’à l’oral, son escapade forcée dans la nature, son évanouissement après sa blessure puis son rattrapage par l’ennemi, le combat, son retour trop tardif au village, les mots d’adieu de sa mère lorsqu’elle lui remit sa flûte (« Oh… » avait alors fait Koopignon, peiné et honteux de son indélicatesse de tout à l’heure), le sauvetage de son village contre les monstres, puis l’affrontement avec la dragonne Carbocroc. Koopignon avait alors laissé échapper un long sifflement d’admiration et s’était exclamé à voix haute :
- Quand je disais que je pouvais en apprendre plus de toi que tu ne le pensais ! C’est dément ! Moi, à dix-huit ans, je n’avais encore rien accompli, encore moins affronté un dragon !
Marmo T rougit encore plus que tout à l’heure, mais Maraboo hocha la tête d’un air désapprobateur, tant en réponse au Koopa qu’à Marmo T, et demanda à ce dernier d’où lui venait sa force. Marmo T lui mentionna alors son entraînement avec les T Merrys, et le passage de l’arbre noir. L’image de l’arbre eut à peine le temps de flotter dans leurs têtes que le fantôme interrompit alors brusquement le bain de pensées en s’exclamant à voix haute : « Grach ! ». Goombulle sursauta et fit volte-face.
- Quoi ? s'exclama Koopignon, désarçonné. Qu'est-ce qu'il y a encore avec ce Grach, Maraboo ?
- Il y a que l'arbre mort que m'a décrit Marmo T, c'est précisément ce dans quoi il excelle... Pour se transformer et se dérober aux yeux de ses ennemis, je veux dire. C'est une technique qu'il a beaucoup utilisée, avant même qu'elle - Afraléfic - ne s'aventure par ici. Et généralement, cela donnait de très bons résultats... C'était un fin renard, ce Grach... Un stratège exemplaire, et très intelligent de surcroît...
- Je l'ai vu aussi ! renchérit Goombulle - pour la première fois, elle semblait pleinement en phase avec Maraboo. L’image de cet arbre… Il a sauté dans mon esprit malgré moi. Je l’ai vu dans les Bois Insolites... Pendant un instant, il était juste sous mon nez...
- Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi il n'en a pas profité pour t'attaquer, dit Koopignon en fronçant les sourcils.
- Et bien moins compréhensible encore, pourquoi il t'a permis de déloger les sbires d'Afraléfic de Carafleur, Marmo T ? En augmentant ta force à celle d'un Méga Bill Balle...
- J-je ne sais pas... On... on dir... rait qu'il nous... aide...
Les regards des trois autres se tournèrent instantanément vers lui. Marmo T parut mal à l'aise, déglutit mais ne parut pas capable d'ajouter quoi que ce soit. Il avait l'air d'avoir trop peur de se tromper. Chacun et chacune attendit que les autres apportent une opinion, ou même un signe de désarroi face à ce bilan contradictoire, mais même Maraboo ne trouva rien à dire. Koopignon brisa enfin le silence d'une voix blanche :
- Ce Grach... Je ne sais pas ce qu'il manigance, mais ça ne me plaît pas du tout.
Goombulle se tourna machinalement vers le prochain tuyau vert, logé dans une alcôve semi-circulaire, à côté duquel ils avaient gravité sans s'en apercevoir. L'un après l'autre, dans un silence chargé de profondes réflexions, ils s'y engouffrèrent dans le tournoiement incessant et le bruit d'écho désormais habituels. Ils ressortirent au milieu d'une plate-forme d'où partait, avant que le tremblement de terre ne le détruise au-dessus de la vingtième marche, le premier escalier qui permettait, quand Byosis dominait encore la falaise, de monter jusqu’à l'enceinte de la ville. Une partie de la plateforme s'était cependant surélevée de plusieurs mètres, rendant impossible toute progression supplémentaire à moins d'être équipé. Koopignon se tourna sans y penser vers Marmo T, dont il songea que la force devrait leur permettre de passer cet obstacle ; mais avant qu'il puisse faire la moindre suggestion, Maraboo passa devant, se plaça à quelques centimètres en face de l'obstacle, et tendit les deux bras en avant. Les trois autres, attentifs, la regardèrent s'allonger imperceptiblement jusqu'à être sur le point de toucher la pierre. Puis...
Lorsque le contact se fit, le mur et Maraboo semblèrent s'interchanger en une fraction de seconde : l'imposante et informe entité de pierre se mit à trembler faiblement, tandis qu'elle prenait peu à peu une teinte vert très pâle, avec l'exception de deux disques rosés, qui entouraient les deux points où Maraboo avait touché le mur. Quant à ce qui avait été sa silhouette, elle avait pris la même consistance que la paroi rocheuse, telle une sculpture audacieuse... ce qui ne manqua pas d’impressionner Goombulle : elle qui croyait avoir tout vu, dans le monde animal et végétal qu'elle avait étudié de si près pendant de nombreuses années ! Elle se garda cependant bien de le montrer aux autres.
Mais presque aussitôt, la boule de pierre qui dépassait se tassa et se déforma pour prendre l'apparence d'une petite plate-forme, assez grande pour que les trois autres y montent. Ils grimpèrent, non sans se tasser un peu car Marmo T prenait beaucoup de place à lui tout seul, et se laissèrent porter vers le haut, au rythme des yeux de Maraboo qui se déplaçaient sur la paroi avec la plateforme. Une fois en haut, ils descendirent et regardèrent Maraboo reprendre sa forme originelle. Elle ne tarda guère à remarquer les regards d'admiration que tout le monde, même Marmo T, lui lançaient sans retenue. Maraboo détourna le regard, en rougissant encore.
Ils s'engouffrèrent l'un après l'autre dans une petite ouverture qui donnait dans l'antichambre du Palais des Ténèbres. Mais à peine eurent-ils débouché dans l'immense salle, plongée dans une obscurité opaque comme le charbon, qu'ils se turent aussitôt : quelqu'un, ou quelque chose, remuait avec force à l'opposé. Goombulle et Marmo T, qui n'étaient encore jamais venus jusqu'ici, durent plisser les yeux pour distinguer la haute ouverture semi-circulaire... où se mit bientôt à briller une faible lueur verdâtre. Un tremblotement lumineux et fantomatique qui parurent horriblement familiers à Marmo T. Mais une fois de plus, Maraboo prit les devants :
- Ce sont eux... Cachons-nous ! Et pas de bruit… Si vous voulez parler, faites-le dans votre tête. Goombulle, ne fais pas cette tête. Dorénavant, nous devons faire preuve de discrétion.
Tous se précipitèrent juste à temps derrière le pilier que Koopignon avait déjà eu l'occasion d'utiliser pour se dérober à la vue d'Occicroc ; afin de voir sans être vus, Maraboo manipula la pierre pour la rendre transparente dans une seul direction, et ils purent tous, pétrifiés, contempler les hordes, nombreuses, des créatures de l'ombre qui se dirigeaient résolument vers l'anfractuosité que les quatre héros venaient de passer, leurs sinistres figures éclairées par les Elmos, d'un vert mortel.
« Cette fois, ça y est... C'est pour de vrai. Ils vont devoir se battre... » pensa Koopignon.
« ...et nous aussi » lui répondit Maraboo. Goombulle lui avait jeté un regard accusateur, mais n’avait pas relevé, la situation étant trop grave pour faire des histoires.
« Plusieurs fronts ? N’anticipons pas. »
Maraboo, Goombulle et Koopignon se tournèrent vers Marmo T, tant visuellement que mentalement, et ce dernier rougit.
« Pardon, réflexe familial. Vous croyez que ça se passera bien pour eux ? »
La voix de Marmo T, même s’il ne bégayait pas dans sa tête, n'en exprimait pas moins une forte inquiétude.
« Ça ira pour eux, je pense, tempéra Goombulle. Ils ont Merlune avec eux. »
« Ainsi que Népé T, et Ehpicia... Ils ne savent pas ce qui les attend, avec elles, renchérit Koopignon avec un sourire sardonique. Au moins, nous ne perdrons pas de temps à les écarter de notre chemin pour aller retrouver Afraléfic. »
« Sans doute pas, mais ce qui nous attend est beaucoup plus subtil qu'une horde de monstres sanguinaires, Koopignon, répliqua Maraboo d'un ton encore plus lugubre que d'habitude. Elle seule sait comment est conçu son système de protection et, à moins qu'elle ne nous convoque dans son bastion secret, nous devrons le percer à jour pour arriver jusqu’à elle. »
« Sans compter ces Gemmes Étoile. J'ai pu subtiliser la sienne à Carbocroc, mais on ne sait toujours pas à quoi elles servent, même Merlune l'ignorait. Alors, pourquoi Afraléfic y tient tant, mystère... »
« Rien n’est impossible tant qu’on n’a pas essayé. J'ai passé le quart de ma vie à débusquer les créatures des Bois Insolites pour que les Pounis puissent se balader sans risques, et un autre quart à trouver les cachettes où ils se retranchaient quand ils n'avaient pas de chance. »
« Et résoudre les énigmes, j’y suis habitué » ajouta Koopignon.
Goombulle se releva alors et chuchota, avec sa voix réelle cette fois :
- Regardez ! Ils sont tous partis...
La grande salle était devenue effectivement déserte et silencieuse, si l'on exceptait ce bourdonnement malsain que les monstres d'Afraléfic semblaient avoir laissé dans leur sillage. Koopignon jeta un coup d'œil en direction de l'antre d'Occicroc, à peine visible dans l'obscurité. S'ils perdaient cette bataille, le dragon se ferait un festin pour un bon bout de temps...
- Allons-y à présent... Vite ! Et sans faire de bruit !
Tous les quatre pénétrèrent sans cérémonie le hall d'entrée du palais, et gagnèrent bientôt l'escalier suspendu. Koopignon détesta l’expérience autant que la première fois, mais il prit sur lui et fit le guide encore une fois. Ils traversèrent ainsi toutes les pièces, les unes après les autres, qu’il avait déjà visitées. Il profita d'être en tête de la troupe pour, à un moment, commander aux autres de s'arrêter d'un geste de la main. Ils avaient atteint le seuil de la salle hérissée de piques invisibles.
- Il va falloir être prudents, ici, chuchota-t-il à l'adresse des autres. Bon, placez-vous derrière moi, je vais...
- Ton épée ne servira à rien ici, Koopignon, l'interrompit Maraboo.
Celui-ci se tourna vers le fantôme, le regard quelque peu réprobateur de l'avoir interrompu.
- Et qu'est-ce que tu... Attends un peu, dit-il soudain, déconcerté. Comment es-tu au courant, pour mon épée ?
- Je sais qu’elle a certains pouvoirs, qui ont été offerts par une sorcière que tu as rencontrée voilà quelques années, n'est-ce pas ?
- Heu... oui, en effet. Mais combien de temps auparavant, je ne...
- Quinze ans exactement. Dans un petit village glacé des montagnes, au nord-ouest de Byosis. Tu lui avais sauvé la vie en l'arrachant à une horde de Piranhas Gelés, c'est bien ça ? Et elle a décidé de t'offrir un de ses pouvoirs en signe de gratitude. En fait, ce n'était pas vraiment une sorcière, poursuivit-elle sans attendre de réponse. C'est juste une jeune fille qui a eu la chance - ou la malchance, selon le point de vue - de tomber sous mon contrôle, alors que je m'entraînais sous les ordres d’Afraléfic. Je devais prouver mes aptitudes à maîtriser la télépathie et à l'utiliser dans une dimension parallèle à la mienne. J'ai alors su d'instinct - et je constate à présent que je ne m'étais pas trompée - que je devais transmettre une partie de mes pouvoirs à cette fille, pour qu'à son tour elle ensorcelle ton épée. Elle n'a sans doute jamais compris comment elle a pu faire une chose pareille... ni pourquoi elle l'a fait.
- Alors, tu savais depuis au moins tout ce temps que l'on se rencontrerait, et tu as voulu nous faciliter la tâche... déduisit Koopignon, proprement stupéfait.
- Ce qui veut dire, ajouta Goombulle qui contemplait à présent Maraboo avec une expression proche de l'incrédulité, qu'au fond de toi... tu as toujours été de notre côté ?
Marmo T lui lança un de ses rares sourires de gratitude.
- Je l’admets, je vous espionnais pour le compte d’Afraléfic, au tout début. Mais les raisons sont devenues tout autres au fil du temps. Plus Afraléfic sombrait dans la folie, plus je vous observais pour établir qui pourrait la vaincre, et comment. Pour tout avouer, c’était même pour apprendre de vous. J’ai été créée de toutes pièces par Afraléfic pour un but précis. Lorsqu’elle m’a ordonné d’espionner votre monde, une partie de moi ne pouvait s’empêcher de remarquer de petits détails, que je n’aurais jamais aperçus autrement. Ce qu’est une famille, par exemple, et comment ça fonctionne. J’ai osé poser la question à Afraléfic de savoir si nous en étions une nous-mêmes. Elle m’a certifié que oui et m’a interdit de revenir sur le sujet. Mais vous étiez des cas tellement fascinants, tous les trois. Même aujourd’hui, je ne suis pas sûre de comprendre comment ça fonctionne. Par exemple… Sommes-nous une sorte de famille, nous quatre ?
La réponse était si ingénue et inattendue que les trois autres ne surent quoi répondre. Par rapport à son attitude de marbre froide et réservée de d’habitude, cette question sonna étrangement. On aurait dit qu’elle avait attendu des années avant de la poser - alors qu’ils s’étaient rencontrés il y a trois heures à peine. Pendant que les trois autres échangeaient des regards perplexes et gênés pendant qu’ils cherchaient vainement une réponse qui fût à la fois brève et diplomatique, Maraboo y coupa court d’elle-même :
- Enfin, je suppose que la réponse n’a pas vraiment d’importance maintenant. Pour en revenir à ce que nous disions, cette envie de t’offrir cet enchantement s’est imposée à moi ce jour-là. J’ai cru comprendre que les cadeaux spontanés étaient monnaie courante, dans votre monde.
- Mais je n’ai jamais su qui véritablement remercier ce jour-là, du coup précisa Koopignon. En général, on ne se fait pas de cadeaux dans l’anonymat et par dimensions interposées.
- Tu l’as remerciée elle, comme tu m’aurais remerciée, je suppose. C’est tout ce qui compte. Curieux comme les choses fonctionnent, pas vrai ? conclut Maraboo avec une pointe de mélancolie absente. Je savais qu'avec cette épée, tu serais l'un des plus à même de pouvoir battre Afraléfic. Cependant... (elle avait repris un ton plus sérieux) ça ne sera pas suffisant ici pour déjouer les piques.
- J'y suis pourtant arrivé, la première fois ! protesta Koopignon. J'ai traversé cette pièce sans dommage...
- Parce qu'Afraléfic ignorait ta présence ici. Mais maintenant qu'elle sait que son palais...
- Ce n'est pas SON palais ! s’insurgea-t-il aussitôt avec colère.
- Soit. Mais à présent, elle s'attend à ce que nous essayions d'arriver jusqu'à elle, Marjolène le lui aura dit. Et elle aura tout prévu pour ne pas nous faciliter la tâche. Regarde...
Maraboo le dépassa en franchissant le seuil et voleta sur un ou deux mètres. Comme si la pièce lui répondait, les piques se mirent à surgir du sol. Et Koopignon ainsi constater que le pavage avait cessé d'être précis et immobile : les pointes effilées transperçaient maintenant sans cesse tous les recoins de la salle, et même les murs et le plafond, indépendamment les unes des autres, rendant impossible toute prédiction et toute progression, à moins de pouvoir flotter ou voler. S'y aventurer signifiait mourir embroché dans la seconde.
- Ma magie ne servira pas à grand-chose non plus. Celle d'Afraléfic est bien trop puissante pour que je puisse l'influencer de quelque manière que ce soit. Je ne peux plus manipuler la matière normalement ici, elle est trop imprégnée de son aura phénoménale.
- Avec mon épée ? suggéra Koopignon sans grande conviction. En créant une nouvelle plateforme…
- Il n’y a pas assez de matière pour ça, trancha Maraboo. Et je ne pourrais pas vous maintenir assez longtemps dans les airs, ma magie a ses limites, surtout quand je les utilise pour deux choses à la fois.
- Alors... Qu-qu'allons nous f-faire ? interrogea Marmo T d'une voix désespérée.
- Attendez un peu, s'enquit Goombulle. Tu ne peux pas utiliser ta magie sur la matière environnante, mais sur nous, Maraboo ?
- Je ne peux manipuler que la matière inerte et les esprits, Goombulle, répliqua Maraboo avec une pointe d'impatience.
- Justement. Pourrais-tu changer… nos os ?
Un brusque silence s'abattit. Koopignon et Marmo T étaient pantois devant une suggestion aussi peu orthodoxe. Même Maraboo semblait interdite.
- Je n'ai jamais manipulé les os de qui que ce soit, ni même essayé, finit-elle par répondre avec quelque chose qui ressemblait à du malaise. C'est très risqué, je n'ai aucune notion de…
- Mais tu en es capable, n'est-ce pas ? insista Goombulle (tous virent aisément qu’elle ne décrocherait pas de son idée et que c’était clairement une habitude chez elle).
- Je... peut-être, mais…
- Où veux-tu en venir, à la fin ? s'enquit Koopignon.
- Alors, voilà ce qu'on va faire...
Goombulle exposa son plan aux trois autres. À la fin, Koopignon restait bec bé, tant elle semblait avoir eu si spontanément une idée aussi folle et ingénieuse - même lui ne l’aurait pas osée. Marmo T approuva sans réserve d'un hochement de tête ; Maraboo, en revanche, était sceptique et ses yeux roses exprimaient même une vague appréhension.
- Tu me demandes de ces choses, Goombulle ! J'ignore combien de temps je pourrais tenir...
- Il n'y a rien d'autre à faire, répliqua-t-elle.
- Il faut essayer, renchérit Koopignon.
Maraboo soupira. Une fois de plus, elle leur fit face, tendit les bras (en prenant soin de détourner le regard), et se concentra. Son corps commença à se vaporiser et à tournoyer en de gracieuses volutes émeraudes à travers le seuil de la salle, qui le séparait du groupe. Les vapeurs se rapprochaient d'eux peu à peu. Bientôt, elles ne furent plus qu'à quelques centimètres.
Elles touchèrent en premier Marmo T, qui étouffa une exclamation de surprise : les volutes entraient par ses narines, sa bouche et la peau de ses bras et jambes, et à chaque fois, la partie du corps concernée sursautait, avec une grimace qui évoquait au choix une douleur prononcée ou une sensation de chatouillis. Koopignon et Goombulle eurent à peine le temps d'apprécier, stupéfaits, une poudre blanche qui s'était mise à suinter de tout son corps, qu'à leur tour leur métamorphose commença. Et c'était une chose très étrange que de sentir Maraboo remplacer peu à peu chacune des particules de leurs masses osseuses, leurs squelettes se volatiliser à l'intérieur de leurs corps et diffuser à travers leurs chairs pour être remplacés par la matière de Maraboo elle-même. La transformation était si troublante qu'une fois achevée, personne ne remarqua tout de suite l'espèce de sphère blanchâtre et translucide qui s'était refermée autour de Koopignon, Marmo T et Goombulle.
« Vous m'entendez ? demanda Maraboo dans leurs têtes, maintenant que toute sa personne physique avait disparu en eux trois. Vous êtes à l'aise ? »
« Ça va, lui répondit Koopignon. C'est étrange, mais supportable. »
« Pareil pour moi » maugréa Goombulle.
« Parfait, j'avoue que je ne savais pas trop ce que ça donnerait vraiment. Et toi, Marmo T ? »
Mais sa réponse mit beaucoup plus de temps à venir.
« Je… Je ne me sens pas très bien, pensa-t-il, l'air désarçonné. Je me sens bancal… »
Il bégayait presque, même lorsqu'il exprimait une pensée, et cela était mauvais signe.
« Qu'est-ce qu'il t'arrive ? s'étonna Maraboo. Tu devrais… Ah, mais je comprends… »
« Il y a un problème ? »
« Oui, et de taille… Il se passe… quelque chose de curieux avec tes os, Marmo T. Ils sont déjà imprégnés d'une autre magie que la mienne. »
« Celle qui m'a… ? »
« C'est celle qui est à l'origine de ta carrure, bien sûr. Et il y a une loi, dans la sorcellerie, qui déconseille fortement l'usage de deux magies simultanées sur une même chose. »
« Ce qui veut dire ? »
« Mes pouvoirs ne sont pas suffisants pour assurer le bon équilibre de ton métabolisme, et c'est ce qui fait que tu te sentes bizarre. Mais le pire… »
Elle marqua une pause courte mais insoutenable.
« … c'est que cela conduira inexorablement à une rupture. »
« Quoi ? Mais comment on va faire, alors ? »
« En allant vite ! J'ignore combien de temps je maîtriserai cette forme, mais c'est l'affaire de quelques secondes. »
« Mais comment va-t-on faire exactem… » commença Koopignon.
« Oh, trêve de bavardage ! s'exclama Goombulle. Il n'y a pas à réfléchir, il faut y aller ! Tout de suite ! Allez, hop ! »
Et, disant cela, elle avait fait un pas en avant, ce qui déséquilibra la sphère. Un temps chancelants eux aussi, Koopignon et Marmo T calquèrent leurs mouvements sur ceux que Goombulle exécutait maintenant avec ardeur, et la sphère osseuse et translucide se mit à rouler. Elle passa l'encadrement de la porte, et…
« Accrochez-vous ! »
Les piques se mirent à surgir dans un concert métallique cacophonique, à un rythme si effréné que tous furent aussitôt déviés de leur course. La magie meurtrière d'Afraléfic opérait maintenant partout dans la pièce et les ballottait si vigoureusement qu'ils menaçaient en permanence d'être jetés à terre, à chaque fois qu'une pique cognait la paroi (heureusement sans la traverser) et les envoyait dans une direction aléatoire. Koopignon eut même l'impression que le métal ensorcelé se courbait et s'allongeait volontairement pour les rejeter le plus loin possible de la sortie, aussi sentait-il l'angoisse gonfler dans sa gorge de seconde en seconde.
« J… Je ne vais pas tenir plus longtemps, annonça Maraboo d'une voix tendue. Je vais devoir… m'extirper de l'un de vous trois. Mais il ne pourra rester dans la sphère… »
« Ni rester dessus, remarqua Marmo T d'une voix apeurée. Ça bouge trop, il tomberait. »
« Il n'est pas question que l'un de nous se sacrifie ! objecta Goombulle. On doit rester soudés jusqu'au bout… »
« Koopignon, que suggères-tu ? C’est toi qui as l’habitude des situations désespérées. »
Un autre discours, cependant, résonnait à ses oreilles… Il l'avait entendu dans un puits : « Agis, tu ne trouveras pas mieux pour nous sauver tous les deux ! » Ehpicia avait foi en sa détermination à toujours aller jusqu'au bout pour obtenir ce qu'il voulait. Et ce qu'il voulait en cet instant était tout indiqué : il voulait sortir d’ici… La solution lui vint presque machinalement.
« À nous trois, nous avons trop de mal à nous diriger. Alors Maraboo, à mon signal, tu me rendras mon état normal ! »
« Koopignon, tu n'as pas compris ? Si je fais ça, le système que nous constituerons, Goombulle, Marmo T et moi sera toujours instable ! Ça ne nous donnera que quelques secondes de plus, et… tu mourras pour rien ! »
« Ne t'inquiète pas, te dis-je ! Fais-le ! De toute façon, il n'y a plus le temps d'envisager quoi que ce soit d’autre. »
« Koopignon… » commença Marmo T.
« Faites ce que je vous dis ! »
Personne ne songea à discuter plus longtemps. C'était encore une de ses fois où son caractère téméraire et tête brûlée revenait au galop, avec une énergie si singulièrement franche et implacable qu'elle mettait les autres en confiance bien malgré eux.
« À trois, Maraboo… Un, deux… »
Il sentait peu à peu une enveloppe de la sphère blanchâtre se refermer sur lui. Pendant que Maraboo, en perte imminente de contrôle, s'échappait peu à peu de lui, Koopignon voyait qu'ils se rapprochaient de la porte, indifférent à la sensation de chatouillis douloureux qui lui secouait tout le corps…
« TROIS ! »
Il y eut un souffle, suivi d'un grand bruit de succion, quelque chose qui ressemblait à SCHLUUUUOOORP ! Au moment où la sphère se faisait, une fois de plus, brutalement éjecter loin de la sortie, elle se ratatina un peu, pendant que Koopignon sautait comme un bouchon de bouteille dans la direction opposée. Au moment où les piques allaient l'embrocher, il planta son épée dans un espace réduit d'où rien ne sortait. Il se retrouva alors au milieu d'une furieuse mer de métal, en position de poirier perché sur le pommeau.
Goombulle émit un cri aigu, mais fort heureusement, Koopignon avait vu juste : il était hors d'atteinte et jouer les équilibristes de la sorte ne lui était ni inconnu, ni difficile.
- Très bien, maintenant, vous allez reproduire la même trajectoire qui m'a conduit ici, et toi, Maraboo, tu vas expulser Goombulle au même endroit que moi !
Ces instructions paraissaient sans doute très étranges à suivre, mais il ne put apprécier ce qu'ils en pensaient car son esprit s'était déconnecté des leurs. Il dut donc attendre en silence que la sphère osseuse finisse de rebondir n'importe où et qu'elle se dirige de nouveau droit sur lui. Il était temps, car il lui sembla qu'elle diminuait encore de volume : son squelette était en train d'être rendu à Goombulle.
SCHLUUUUOOORP ! BANG ! Cette fois, c'est Goombulle qui exécuta un vol plané, au son du lourd fracas que causa une nouvelle expulsion de la sphère, maintenant très diminuée. Elle atterrit pile à l'endroit sur les pieds de Koopignon, qui dut encaisser un sérieux déséquilibre et se concentrer sur son épée pour ne pas tomber.
- Marmo T, essaye de te diriger droit sur la sortie, de façon à ce que nous soyons sur ta trajectoire ! Maraboo, forme un crochet élastique avec la sphère, et immobilise-le sur l'hémisphère tournée vers la sortie ! Et toi, Goombulle, tiens-toi prête…
- Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? demanda-t-elle, dépassée par le comique relatif de la situation.
- Quand la sphère sera assez proche, tu saisiras le crochet avec tes dents.
- Tu es complètement timbré, Koopignon ! Tu penses vraiment que ça nous sauvera ?
- La dernière fois que l'on m'a dit ça, c'est effectivement ce qui est arrivé, répliqua-t-il avec un petit sourire. Oh, attention, ça va bientôt être à toi !
Et en disant cela, il constata que Marmo T avait réussi : comme il était seul dans la sphère osseuse, Marmo T en avait un meilleur contrôle maintenant et il parvenait à se diriger droit vers la porte, Koopignon et Goombulle en plein sur sa trajectoire, un crochet pointant obstinément vers eux, indépendamment de la sphère qui tournait à toute vitesse. Une des piques se dressa, prête à la rejeter au loin…
- Vas-y, Goombulle !
Elle parvint à saisir le crochet in extremis. Maraboo et Marmo T furent encore rejetés à l'autre bout de la salle, mais cette fois, une sorte d'élastique les reliait à Koopignon via Goombulle, qui tirait de toutes ses forces de ses faibles mâchoires sur le crochet. Cet élastique s'allongeait, la sphère ralentissait et s'était maintenant élevée au-dessus du sol… Quand Marmo T et Goombulle comprirent enfin ce que Koopignon avait eu en tête, ils ouvrirent de grands yeux effarés. Puis la sphère repartit enfin dans l'autre sens... droit sur l'épée.
Le choc fut violent. Ils furent balayés comme des brindilles par une rafale et Koopignon, ayant perdu son appui, tomba vers le sol hostile, mais il fut aussitôt happé par la sphère qui semblait se dégonflait comme un ballon ; s'agrippant fermement à ce qui en restait, il étendit le bras pour rattraper Goombulle qui valdinguait devant lui et le sentit se tordre, sous l'effort qu'il devait faire pour lui éviter la mort. Malheureusement, il eut la désagréable impression qu'elle était passée tout près, trop près des piques…
SCHLUUUUOOORP ! La fin de la métamorphose fut aussi brutale que la chute et, dans un état second, ils franchirent tous le seuil de la porte l'un après l'autre, avec désordre et vacarme. Quelques secondes suffirent à Koopignon et Marmo T pour se relever et établir les dégâts : Maraboo était étendue, face contre terre, visiblement épuisée par la prouesse magique qu'elle venait de réaliser. Ils se tournèrent tous les deux vers Goombulle et ne virent d'abord que ses pieds : elle était étendue sur le dos, le visage hors de vue. Koopignon se dirigea machinalement vers son amie fantôme mais un grand cri d'effroi le fit sursauter. Il se retourna et vit Marmo T, agenouillé près de Goombulle, les yeux écarquillés d’épouvante.
Songeant aux plus affreuses mutilations, Koopignon se précipita à leurs côtés, et ses pires craintes furent aussitôt confirmées. Une horrible nausée, mélange cuisant de dégoût, d'horreur et de culpabilité, lui monta aussitôt au cœur : l’œil droit de Goombulle avait été blessé à cause d'une immense balafre qui remontait en biais du côté gauche du menton jusqu’à son chignon droit. Un flot de sang s'en échappait et imprégnait peu à peu le sol, à une vitesse si alarmante que ses pieds furent trempés lorsque Maraboo, dans un silence sépulcral, les rejoignit tous les trois.
- Vite, Maraboo, guéris-la ! supplia Koopignon d'une voix tremblante.
- Tu sais très bien que je ne peux pas, Koopignon.
- Tu m’as soigné moi !
- J’ai juste expulsé un corps étranger du tien. Je ne peux pas effacer les blessures.
- On… on ne p-peut pas la lais…ser comme ç-ça ! bredouilla Marmo T, les joues mouillées de larmes.
- C'est de ma faute, gémit Koopignon. J'aurais dû m'y attendre… ne pas improviser comme ça…
- Au nom de la magie, arrête de te blâmer pour ce que tu as fait, Koopignon. Tu savais très bien que ni toi ni personne n'avait le choix, c'était ça ou son cadavre gisant dans une salle que l'on était censés être incapables de traverser.
- Tu ne pouv-vais pas tout cont-trôler, Koopignon, renchérit Marmo T en reniflant. T-tu ne pouvais p… p… pas savoir…
Koopignon baissa à nouveau les yeux vers Goombulle, qui baignait dans le sang. Chaque goutte de liquide poisseux qui se déversait menaçait à chaque fois plus implacablement de la faire expirer sous leurs yeux. Koopignon ne se sentait plus impuissant ni écœuré, mais la culpabilité continuait de le ronger tandis qu'une larme coulait de son œil droit.
- Je ne suis pas maître de tout ce qui arrive…
Il s'essuya la joue d'un geste brusque et se tourna vers Maraboo.
- …mais tu as tort. On a toujours le choix. Et il n'y a pas de raison qu'elle ne puisse faire le sien à cause du mien. Alors, je te demande…
- C'est hors de question, répliqua aussitôt Maraboo avant qu'il n'ait pu terminer d'exprimer sa requête. Tu n’es pas notre bouclier ni celui de ce monde, Koopignon, tu n’as pas à prendre tous les coups et toutes les mutilations à notre place, et encore moins de la Terre entière.
- Mais c’est MOI qui ai eu l’idée ! insista farouchement Koopignon. Même si je n’ai pas à le faire, c’est moi qui DEVRAIS subir cette blessure…
- Tu as eu l’idée, mais nous t’avons suivi, ce qui nous rend tous également responsables. Nous devons progresser de manière égale, comme une équipe.
- Une équipe ? répéta Koopignon, incrédule.
Et il la fixa avec une telle intensité, une telle incrédulité, qu’elle le regarda malgré elle droit dans les yeux, sans oser se dérober cette fois.
- Nous sommes plus qu’une simple équipe désormais… Tu te demandais ce qui fait la famille. Il n’y a pas de réponse toute faite, ça dépend de chacun… Mais pour moi, nous y voilà. Dans une famille, on partage les bons moments ensemble, on se conforte les uns les autres dans nos chagrins… et on endure les blessures ensemble, quitte à se sacrifier pour les autres. Et quand quelqu’un est prêt à un tel sacrifice, on ne l’en prive pas. C’est ça, aussi, la famille. Tu l’étais déjà devenue, sans même le savoir encore, quand tu as subi le venin à ma place. Goombulle ne survivra pas à sa blessure, mais moi, oui. Quitte à y perdre un œil, je saurai quand même comment le gérer (il exhiba les nombreux stigmates que portaient ses bras, ses jambes, sa carapace et son visage). Ces cicatrices, je ne les ai jamais faites pour quelqu’un d’autre que moi, mais je peux enfin en prendre une pour quelqu’un que je considère comme ma famille. Tu l’as dit toi-même, nous devons y arriver tous les quatre, et il y a longtemps que j'ai fait le deuil de mon sang et de mon visage. Alors de grâce, Maraboo, et je sais que tu en es capable… transmets-moi sa blessure.
Et Maraboo sut, sans même avoir besoin de télépathie, que Koopignon ne plaisantait pas. Elle soutint son regard, puis attrapa celui, suppliant, de Marmo T, qui était toujours en pleurs à genoux dans une mare de sang.
- Très bien, soupira-t-elle. Je tiens cependant à ce que tu saches, Koopignon, que ce sera lent et très douloureux.
Koopignon se contenta d’acquiescer en prenant une profonde inspiration, anxieux. Il ferma les yeux avec la vague impression d’être observé une nouvelle fois.
Dix secondes plus tard, un hurlement de douleur atroce résonnait dans tout le palais.
***
À côté des colliers et des vieux jeux de tarot rangés dans de minuscules coffres, il y avait une boule de cristal posée devant un ensemble de cartes du firmament, où étaient dessinées et nommées les constellations. Merlune ne s'y était attardé que quelques secondes, car les étagères voisines, chargées de livre, l'intéressaient beaucoup plus, les soupçonnant de receler des informations susceptibles de lui servir. Mais mis à part les enchantements habituels, ceux communs à tous les voyants, il ne put rien trouver d'utile au combat. C'était d'une monstrueuse ironie de s'apercevoir que quelqu'un d'aussi pacifique que Mavila avait indirectement déclenché la guerre la plus vaste, la plus inégale et la plus meurtrière de tous les temps.
Découragé, Merlune reposa en soupirant le livre intitulé Les merveilles du ciel, ces guides des quêtes lointaines dans l'espace qui lui était destiné. Il laissa promener son regard sur les tranches usées des autres livres qui n'étaient guère plus attrayantes : Les fausses prédictions : histoire et conseils pour les repérer ; Interprétations des rêves de feu ; Naissances liées aux éclipses ; À chacun son animal pour deviner son destin… Un livre plus petit et plus fin que les autres finit par attirer son attention : il était blanc et d'aspect relativement neuf, et aucun titre n'était écrit sur la tranche. D'ailleurs, la couverture n'en comportait aucun non plus : tout ce que vit Merlune lorsqu'il le prit dans ses mains, c'était un soleil à sept branche, qui se découpait nettement sur le fond de par sa couleur noire.
La curiosité l'emporta et Merlune se mit à le feuilleter sans conviction, mais il s'aperçut bientôt que l'ensemble des textes étaient écrits dans une langue incompréhensible, écrites avec des lettres et des symboles qu'il n'avait tout simplement jamais vus. Les dessins n'étaient pas non plus d'un grand secours, tant ils étaient abstraits. L'un d'eux, cependant, était plus explicite que les autres : il semblait représenter un astéroïde, de provenance inconnue, qui s'écrasait sur Terre. Un autre représentait un outil qui semblait le sculpter en sept parties égales.
Regardant autour de lui, Merlune trouva bientôt ce qui l'intéressait entre un échiquier et un pendule : une pierre blanche presque opaque, dont l'aspect lui donnait l'air d'avoir été taillée à certains endroits. Intrigué, Merlune avança la main pour l'examiner de plus près. Mais lorsque le contact se fit…
Il tituba vers l'arrière et faillit renverser une étagère chargée de fioles contenant des soleils miniatures - ceux qui devaient porter chance - encore sous le choc de la vision qu'il venait d'avoir. C'était Mavila, en train de tailler ce qui ressemblait fort à une Gemme Étoile dans le matériau qu'il venait d'effleurer. Il eut à peine le temps de reprendre ses esprits lorsqu'Ehpicia apparut sur le seuil de la porte. Elle tenait une ombrelle à la main.
- Merlune… ? Tout va bien ?
- Je… Oui, bien sûr, pas d'inquiétude à avoir, Ehpicia.
- Qu'est-ce que vous avez là ?
- Rien du tout. Je… je cherchais juste…
- Ah oui, c'est vrai, vous m'aviez dit. À ce propos, les villageois sont prêts à livrer bataille, il ne manque plus que vous et moi.
- Très bien, j'arrive. Le temps de reposer ça…
Mais pendant qu'elle le précédait dans l'escalier, Merlune cacha le livre dans sa cape.
Deux minutes plus tard, il la rejoignait dans le salon. Elle ouvrit la bouche, mais Merlune la devança en désignant l’ombrelle :
- Vous comptez combattre avec ça ?
- Je n’ai rien trouvé d’autre, protesta-t-elle.
- Mmmmh… Je peux peut-être faire quelque chose à ce sujet...
- Tout à l’heure, si vous voulez bien… Je n'ai toujours pas compris pourquoi vous portez tant d'intérêt à ma fille ? D'accord, j'imagine pourquoi vous avez érigé une barrière magique autour d'elle pour la protéger, mais…
- Eh bien, je dois avouer qu'elle m'intrigue au plus haut point, à commencer par les prédictions que j'ai réalisées sur elle tout à l'heure. Mais je sens également un grand potentiel… Cette douce enfant et ses descendantes sont, j'en suis persuadé, destinées à connaître un destin aussi singulier qu'exceptionnel. Je ne serais pas étonné qu'une prophétie ne s'impose à moi dans les prochaines heures…
Ehpicia ne dit rien. Il fallait avouer qu'elle n'était ni très à l'aise, ni très en phase avec les voyants, ces derniers ayant toujours constitué pour elle un mystère insondable, des sortes de créatures mystiques qu’elle ne pouvait voir qu’à travers une vitre invisible et infranchissable. Elle avait suffisamment ressenti cette impression les rares fois où elle avait interagi avec Mavila. À cela il fallait ajouter qu'elle avait compté sur lui pour dissiper les terribles incertitudes qui la minaient, depuis qu'elle savait que Fhelisc était peut-être mort depuis des heures. Peut-être avait-elle laissé trop paraître ce sentiment, aussi essaya-t-elle d'enchaîner comme si de rien n'était :
- …et donc ? Vous avez trouvé ce que vous cherchiez ?
- Non… dit Merlune, qui avait parfaitement deviné ce à quoi elle pensait, et cela le minait lui aussi. Je crois qu'il faudra faire avec ce que je…
Le Toad qui avait alerté tout le monde de la vision du tuyau vert entra alors en trombe dans le salon, le front luisant, le souffle court, les yeux roulant de terreur dans leurs orbites.
- Ils… ils arrivent !