Paper Mario : le Soleil Noir
Goombulle faisait les cent pas, autant que le mobilier fantaisiste assez chargé du salon de la maison de Mavila le lui permettait. La porte d’entrée était grande ouverte, ce qui lui permettait d’entendre Marmo T qui sanglotait d’avoir retrouvé sa tante Népé T en bégayant plus que jamais, pour finalement parvenir à articuler la question : « Où est mon père ? ». La Goomba s’immobilisa, non sans trépigner d’impatience, pour écouter Népé T répondre qu’il avait disparu lorsque Byosis avait été engloutie, tout en le rassurant que si aucun corps n’avait été retrouvé, c’est qu’il était probablement vivant, quelque part dans la nature. Goombulle se força à se couper de la nouvelle salve de pleurs de Marmo T, à mi-chemin entre la joie et le chagrin, pour se tourner vers Merlune.
Le voyant était assis en lévitation à quelques centimètres au-dessus d’un fauteuil rembourré, le regard fixe, perdu dans le vague, et qui clignotait faiblement mais frénétiquement. Au bout d’un moment, Goombulle n’y tint plus.
- Merlune, cela fait plus de deux heures que nous sommes arrivés à destination. Nous t’avons suivi sans broncher, à toute vitesse et sans poser de question, et maintenant que nous n’avons jamais été aussi proche de rencontrer Afraléfic, tu nous demandes d’attendre ?
- Pas encore, Goombulle. Nous avons une concertation à faire avant.
- Je sais que tu as sous-entendu que nous devions rencontrer un autre héros que tu as vu en songe, mais…
- Tu le sauras bien assez tôt.
Il avait répondu sur un ton qui laissait entendre qu’il avait parfaitement compris que Goombulle avait affiché une moue d’exaspération, malgré ses yeux fixés ailleurs que sur elle.
- Que fais-tu ? enchaîna-t-elle pour combler le silence ponctué par les sanglots de plus en plus espacés de Marmo T.
- J’examine nos chances de succès dans les prochaines vingt-quatre heures en consultant l’Hyperplan.
- Hein ?
- Je regarde tous les scénarios possibles et détermine combien d’entre eux nous voient triompher.
Goombulle déglutit. Elle n’était pas sûre de vouloir connaître la réponse, mais tout valait mieux qu’un silence d’attente insupportable et elle demanda quand même.
- Et alors ? Quelles sont nos chances ?
- Assez basses, malheureusement.
- Pas étonnant, si selon toi je dois affronter ce démon, je ne vois pas à quoi je pourrais…
- Pas à cause de toi, Goombulle, la corrigea calmement Merlune. C’est parce que je ne sais pas à quoi vous allez vous mesurer. Donc forcément, l’inconnu abaisse nos chances. Mais crois-le ou non, je les ai déjà estimées en comparant les cas de figure où tu étais absente. Ce sont ces derniers où nos chances sont les plus faibles.
- On se demande bien pourquoi.
- Mais je peux te dire pourquoi. Tu es plus forte que tu ne le crois, mais tu as une autre qualité que tu oublies trop souvent. Tu as le sens de l’observation et de l’analyse. Mais tu privilégies trop souvent la confrontation directe. Alors que parfois, examiner l’ennemi d’un autre angle fait toute la différence.
Son regard cessa de clignoter, et il retomba mollement sur le fauteuil, avant de se remettre debout.
- Il va être temps de passer à la suite.
- Enfin ! laissa échapper Goombulle en le suivant dehors.
Mais alors qu’ils n’avaient pas fait une dizaine de pas vers le centre de la place (où Népé T continuait de consoler et de rassurer un Marmo T assis sur le sol de marbre, l’air abattu) une voix douce et faible les interpella :
- Bonjour...
Merlune et Goombulle pivotèrent sur leurs talons, pour se retrouver face à une femme plutôt petite, aux longs cheveux noirs et soyeux et vêtue d'une robe bleu ciel qui lui descendait jusqu'aux genoux. Elle tenait dans ses bras un grand morceau de tissu couleur rose pêche qui semblait envelopper quelque chose.
- Bonjour, répondit Goombulle, mais Ehpicia, qui semblait fatiguée, regardait Merlune sans ciller ni détourner le regard.
- Je vous écoutais à l'instant, parler de scénarios favorables ou défavorables. Je me demandais si… si l’un d’eux épargnait Fhelisc. Je crois que vous savez de qui je parle.
Merlune la regarda longuement, sans dire un mot. Goombulle remarqua d’imperceptibles vaguelettes de sa magie émaner de lui : il laissait l’essence d’Ehpicia le traverser de part en part, pour sentir spirituellement à qui il avait affaire. Apparemment, Merlune avait matière à apprécier une personne d’une singularité dont seul lui avait le secret, car le silence s’éternisa un peu trop. Ehpicia s’impatienta et sa voix devint nettement plus forte :
- Alors ? Pour Fhelisc ? Vous n’êtes pas voyant pour rien, non ?
- Des cas de figure où il survit existent, bien sûr, mais…
- N’essayez pas de me ménager, répliqua Ehpicia avec ardeur, l'index pointé sur le voyant. Je vous ai entendu vous lamenter sur le départ de Koopignon et de Fhelisc. Vous avez articulé très distinctement que l'un des deux allait y rester.
- Il ne faut pas accorder une confiance aveugle à ce que les voyants prophétisent, dit aussitôt Goombulle. Les visions et les prédictions sont quelque chose de très...
- Ce n’est pas à VOUS que je cause ! l'interrompit Ehpicia sans détourner le regard de Merlune.
Et Goombulle, qui n'aurait pas perdu de temps pour hausser le ton elle aussi, se tut aussitôt. Ce n’était pas un sujet qu’elle maîtrisait. Ehpicia, le regard toujours aussi flamboyant, s'adressa de nouveau à Merlune :
- Il venait d'être papa. Nous avions déjà fait des projets pour tous les trois. Nous prévoyions de nous construire une petite maison dans la campagne, où nous l'aurions éduquée, nous l'aurions vue grandir... Et peut-être même lui aurions-nous donné un petit frère. Mais s'il venait à y rester, je…
Sa voix se brisa, et elle ne sut pas comment terminer sa phrase. Toujours aussi calme, Merlune fit quelques pas vers elle.
- Tout ce dont je suis certain, c’est que les héros qui me sont apparus sont tous nécessaires si nous voulons avoir même une seule chance de vaincre Afraléfic. Quant à Fhelisc… Je ne peux que sentir qu’il sera vital pour assurer la victoire à un moment clé. Lequel, je n’en suis pas sûr. Si effectivement Fhelisc allait mourir quoi qu'il arrive, je l'aurais déjà fait. Le futur... Il revêt bien des formes... C'est formidable combien les possibilités qui s'offrent à chacun sont innombrables. Et c'est encore plus vrai pour un nouveau-né...
Son regard, jusque-là rivé sur les yeux bruns d'Ehpicia, tomba sur les paupières closes du bébé que l'on devinait à travers les plis du tissu. Elles s'entrouvrirent légèrement, laissant transparaître le bleu profond, puis se refermèrent à nouveau. Ehpicia esquissa un pas en arrière, l'air méfiante, à présent. Elle semblait incapable de regarder autre chose que les yeux de Merlune.
- Elle s'appelle Nuyajah, finit-elle par dire.
- Oui, c'est elle que j'ai senti naître tout à l'heure, répondit-il en souriant. L’Hyperplan a fait du bon travail... J’ai une confidence à vous faire : elle m’évoque quelque chose de très semblable à son père. Voulez-vous que je lise son avenir ?
- Mais, Merlune, s'insurgea Goombulle, tu viens de dire que prédire l'avenir de quelqu'un...
- Certes, un nouveau-né n'a encore rien accompli qui détermine sa nature et réduise ainsi son horizon de possibilités, répliqua tranquillement Merlune. Mais L’Hyperplan donne quand même à chacun un signe particulier auquel il lui sera difficile de se soustraire, dès sa naissance. Sans doute n'y verrai-je pas grand chose, mais ce sera déjà un point de départ. Vous permettez ? ajouta-t-il à l'adresse d'Ehpicia.
Celle-ci sembla hésiter.
- Que sentez-vous à son sujet, qui vous évoque Fhelisc ?
- Quelque chose à propos de retourner à la source pour finir quelque chose d’inachevé.
Les paroles de Merlune pouvaient paraître bizarres, mais elles semblèrent résonner chez Ehpicia, car pour une raison inconnue, elle blêmit, puis rougit. Merlune mit cela sur le compte de tout ce que Fhelisc avait dû lui dire au sujet de Mavila. Néanmoins, elle finit par simplement hocher la tête de haut en bas et lui tendit Nuyajah.
Aussitôt, et une fois de plus, les yeux de Merlune s'éteignirent. Le tissu qui enveloppait Nuyajah se mit alors à onduler, comme secoué par une petite brise. Lentement, les coins s'allongèrent, les ondulations prirent une forme bien précise, les plis se transformèrent en relief. Tissu et bébé s'élevèrent lentement dans les airs, pour se positionner pile entre Merlune et Ehpicia, à hauteur du cou. Merlune annonça joyeusement :
- Cette enfant... Je la vois gambader gaiement... Elle sera heureuse, mais il lui manquera toujours quelque chose. Je la vois, habillée d'une certaine couleur... Ho ho, mais oui !
En disant cela, une bosse s'était vue pousser des bras, des jambes et une tête dans le tissu, sautillant gaiement sur une surface plate.
- Ce rose pêche, ce sera sa couleur ! C'est ça, son signe ! Et, c'est étrange...
L'enjouement disparut. Merlune semblait à présent légèrement troublé. Sur un autre pan du linge, un cercle de tissu beaucoup plus gros que la petite figure enfla en se rapprochant d’elle, formant peu à peu une sorte de grande bâtisse, très élégante, avec des tours.
- Je vois également un château...
La tête de la petite bosse se hérissa légèrement, comme si quelqu'un poussait une multitude d'objets pointus par en dessous. Les pointes se dégagèrent, toutes posées sur un anneau qui faisait vaguement penser à…
- ...une couronne...
La bosse humanisée disparut puis une autre la remplaça, couronnée elle aussi, pour s’évanouir presque aussitôt et ainsi de suite, sous les yeux d'Ehpicia et de Goombulle. Cette dernière observait la scène en miniature, fascinée, mais Ehpicia semblait regretter de lui avoir permis de la prendre.
- Je vois ses... ses descendantes... C'est étonnant... Comment puis-je aller si loin ? Mais… ?
La figure qui venait d’apparaître s’attarda à la surface du linge. Les pointes de sa couronne grandissaient, lui faisant prendre une forme brutale et douloureuse. Merlune put à peine étouffer une exclamation, que déjà une masse informe poussait derrière elle... Elle se rapprochait, toujours plus près, jusqu'à n'avoir quelque chose qui ressemblait à des dents pointues qu'à quelques millimètres de sa nuque... Puis...
Le tissu, comme sous l'effet d'une violente rafale de vent, se mit à vibrer d'une note grave et menaçante. Les cris du bébé s'élevèrent, au moment où Merlune hurlait, complètement affolé :
- Je... Je vais lâcher ! Rattrapez-la, vite... RATTRAPEZ-LA !
Il bascula sans prévenir vers l'arrière, tandis que le nourrisson tombait vers le sol. Ehpicia bondit, mais elle était bien trop loin pour espérer le rattraper avant que l'impensable ne se produise. Goombulle, prise de court, était restée derrière son mentor qui allait lui tomber dessus de tout son poids. Mais lorsqu'il ne fut plus qu'à dix centimètres au-dessus d'elle, le corps de Merlune sembla soudain s'enfoncer dans un matelas mou et invisible. Exactement au même moment, le tissu avait ralenti sa chute et s'était immobilisé juste au-dessus du sol. Personne ne parla ni ne bougea, exceptée Nuyajah, qui continuait à s'époumoner. Goombulle, qui s'était d'abord raidie de surprise, se retourna pour voir qui avait évité l'accident.
À quelques mètres de là se tenait un fantôme d'un vert émeraude éclatant, pourvu d'un bonnet pointu et brillant, qui avait fermé les yeux et brandi ses courts bras comme s'il s'était agi de fouets. Ils se prolongeaient en d'imperceptibles ondes télékinésiques, qui avaient stoppé Merlune et Nuyajah dans leur chute. Bougeant un bras, Maraboo fit lentement rebasculer Merlune vers l'avant et le remit en position debout ; agitant gracieusement l'autre, elle rendit son enfant à sa mère. Et à ce moment-là seulement, Maraboo ouvrit les yeux, découvrant les deux lueurs, semblables à des rubis rosés. Une voix s'éleva, dont l'auteur resta invisible :
- Pfiou... Il s'en est fallu de peu ! Heureusement que tu m'as accompagné, Maraboo...
- Mais... Mais... Koopignon !
Aussi vite que le lui permettait le petit bout de chou qui continuait à manifester à grand bruit sa détresse, Ehpicia se précipita vers le Koopa, qui s'était tenu un peu en arrière, dans une zone ombragée, et l'étreignit avec force de son bras libre.
- Tu es revenu ! Sain et sauf ! Oh, j'étais sûre que tu t'en sortirais...
Elle se décolla de lui et se pencha vers l'arrière pour mieux le considérer, avec un mélange de soulagement et d'admiration dans les yeux.
- Mais comment tu as fait pour revenir ? Et qui c'est, celle-là ? Elle ne ressemble pas à celui avec qui vous êtes partis...
- Oh, c'est assez original, l'interrompit vivement Koopignon avec un enthousiasme qui manquait de naturel, comptant repousser le moment fatidique de la révélation d’une ou deux minutes encore. Figure-toi qu'en sortant du palais, alors que l'on... heu... que se posait la question du franchissement d'une falaise à pic, une chose verte en est descendu en serpentant...
Mais un vacarme sourd et lointain, qui ressemblait fort à un galop, l'interrompit. Regardant à son tour à droite et à gauche, tout le monde en chercha l'origine, mais la réponse vint très vite : quelqu'un bouscula lourdement Koopignon, qui tomba sur le côté. Marmo T, les yeux encore rouges, s’était précipité d’une démarche mécanique pour asséner un coup de poing à Maraboo. Celle-ci, avec une pointe de surprise dans les yeux, pivota à temps et réagit de manière surprenante : elle se couvrit les yeux de ses petits bras, redevenant transparente, avec de légères teintes de pourpre orangé sur les joues, comme si elle avait soudain honte d’être vue. Le bras musclé de Marmo T s’enfonça à travers au ralenti, comme s’il avait plongé le poing dans un mur de gelée.
- Marmo T ! s'exclama Merlune. Mais qu'est-ce qui te...
- Ne la touche pas ! hurla Koopignon, qui ne mit pas plus d'une demi-seconde à se relever et à ressortir son épée.
Démarrant à son tour, Koopignon se plaça à sa portée et frappa à la cheville de Marmo T, mais comme un fouet. L’extrémité de la lame s’enroula autour, beaucoup moins naturellement que ne l'aurait fait un banal morceau de métal, et le Koopa tira de toutes ses forces pour le ramener vers l’arrière en le faisant tomber lourdement au sol. Koopignon sauta alors par-dessus lui, et retomba entre lui et une Maraboo qui continuait de se cacher à moitié le visage. Marmo T se releva immédiatement. Ses yeux n'exprimaient aucune émotion, et vu de près, ils semblaient vitreux. Cela n'empêcha pas Koopignon de relever son épée, l'air menaçant. Même la taille du Toad, qui le dépassait d'une tête, ne l'intimidait pas.
- J... Je... balbutia-t-il entre deux mouvements de lèvres silencieux (tout à coup, un éclair d'incompréhension apeurée sembla rallumer le blanc de ses yeux.) P-pas voul... comp... comprends... rien... Q-que... Je…
Koopignon haussa les sourcils un court instant - il ne s’était pas attendu à une voix aussi douce et aiguë de la part d’un mastodonte pareil, ni d’un défaut d’élocution aussi prononcé, ni de cet état de confusion presque enfantine. Il se remobilisa.
- Tu la laisses tranquille, maintenant, gronda Koopignon. (Il vit Marmo T esquisser un pas en avant, et il plaça aussitôt le bout de l'épée contre son cou musculeux.) Si tu fais un pas de plus, je... je...
Le spectre de son double monstrueux lui traversa fugacement l'esprit, et la main qui tenait le manche sembla se tétaniser, faisant trembler l'épée, qu’il éloigna. Conscient d'avoir gâché l'effet de son geste secourable envers Maraboo, Koopignon laissa mourir ses menaces creuses au fond de sa gorge. À son grand étonnement, Marmo T, qui ne semblait plus savoir où se mettre et s’était réduit à des bégaiements incohérents et inintelligibles, sortit alors de sous son gilet une flûte accrochée autour de son cou, et il se mit à jouer une mélodie triste, le regarde peiné levé vers Koopignon comme celui d’un enfant qui avait fait une bêtise. Il était en train de s’excuser à travers l’instrument.
Comme il gardait l’épée levée, indécis, Koopignon remarqua à peine Goombulle qui se posta entre lui et Marmo T, la mine revêche, l'air décidé.
- Range ça, lança-t-elle sèchement. Sinon, je te fais ta fête.
Koopignon, encore préoccupé par un retour en force de sa schizophrénie destructrice, n'assimila ce qu'elle venait de dire qu'au bout de quelques longues secondes. Il baissa les yeux et se rendit compte qu'il la dominait autant en taille que celle de Marmo T dominait la sienne. C’était si inattendu, avec ses cheveux blancs et soyeux noués en deux chignons de part et d’autre de son regard perçant, sa broche délicate accrochée à ses cheveux, et son petit corps frêle tout en teintes de gris, qu’il ne put s’empêcher d’arborer un grand sourire. Goombulle pivota aussitôt sur elle-même et lui fit sauter son épée des mains d’un coup de pied. L'épée tomba avec bruit sur le marbre pendant qu’il écarquillait les yeux.
- Mais ça ne va pas, non ? fit-il, incrédule. Vous avez de la chance d'avoir des cheveux blancs, parce que sinon...
- Des cheveux blancs ? répéta Goombulle avec une expression redoutable, ses chignons s’agitant dangereusement.
- Je ne s-sais pas ce qu'il m'a p-pris, bredouilla enfin Marmo T.
Avoir joué de la flûte semblait avoir réussi à le calmer, car il parvenait maintenant à articuler suffisamment, pour la première fois depuis qu'il avait chargé. Il poursuivit :
- J'ai... j'ai cru rev... revoir... Je vous ai p-pris pour quelqu... qu... p-pour un autre...
- Enfin, mes amis ! intervint Merlune alors que Goombulle et Koopignon ignoraient Marmo T et repartaient en conflit verbal l’une avec l’autre. Les quatre héros vont-ils commencer à coopérer pour la quête de leur victoire contre Afraléfic dans la discorde et la mésentente ? Est-ce ainsi que vous espérez arracher ce pauvre garçon de ses griffes ?
Tout le monde cessa de parler. Même Goombulle qui, cependant, se tut la dernière, et dont l'écho de ses paroles fut le dernier à s'évanouir, car elle criait presque. Frappé d'horreur, Koopignon osa à peine glisser un œil en direction d'Ehpicia, qui se tenait à présent juste derrière le voyant. Elle était en train d'essayer, avec succès, de rendormir Nuyajah mais elle tournait le dos aux autres. Et pourtant, il était certain qu’elle avait entendu.
- Vous êtes censés unir vos meilleures qualités pour vous battre contre les ténèbres !
- Tu nous as réunis avec ces énergumènes exprès ? demanda Goombulle, l’air aussi incrédule que si Merlune avait annoncé leur mariage.
Koopignon poussa un grognement agacé et détourna à contrecœur les yeux d'Ehpicia. Il s’adressa à Merlune :
- De quoi vous parlez, vous ? Je ne comprends rien à cette histoire de héros... Et d'abord, commençons par le commencement : qui êtes-vous, tous les trois ?
Pendant qu'il marmonnait, son regard s'attarda de nouveau sur le visage d'Ehpicia qui s’était enfin retournée. Son visage était pâle, ses yeux brillants, et elle avait un air abattu, presque malheureux. Le brun de ses iris semblait avoir perdu de sa chaleur, peut-être parce qu'on y lisait ce qui ressemblait fort à de la supplication ; ses lèvres tremblaient, comme paralysées par la perspective de bouger pour formuler une question qu’il devinait aisément, trois simples mots qui brûlaient en elle en dégageant une fumée invisible et toxique qui finissait par l'empoisonner lui aussi. La voix de Goombulle lui parut lointaine, comme s'il s'était retrouvé à moitié paralysé :
- Quatre héros ? Quatre ? Qui l'eût cru... qui aurait pensé que... Quatre ! Je... je n'en reviens pas... Tu es sûr qu'il n'en reste pas un dans ta manche ?
- Non, il s'agit bien de nous quatre.
C'était Maraboo qui avait parlé. Elle continuait de se couvrir le visage, l’air très gênée, mais avec une voix paradoxalement très assurée.
- Heu… Maraboo ? Tu n’as plus besoin de te couvrir le visage pour éviter les coups avec ta magie…
- Ce n’est pas ça, répliqua sèchement le fantôme. Je ne suis juste pas habituée à… autant de monde.
- Mais avec moi, tu y arrivais à la fin…
- C’est plus compliqué. Mais je vais arrêter. Apparemment, ça aide ceux de votre monde à se faire confiance plus facilement les uns les autres. (Elle découvrit lentement, timidement, ses yeux roses en reprenant son éclatante couleur émeraude, mais elle garda un regard fuyant.) Je n'aurais pas pu prédire notre rencontre à tous les quatre comme votre ami Merlune, mais je savais qu'il se passerait quelque chose dans ce genre-là. En tout cas, il me paraissait évident que tous les trois...
- Une petite minute ! l'interrompit Goombulle, en tournant la tête aussi vite que se referme un piège à souris. Comment tu sais ça de nous, toi ? Et d'abord, qui es-tu ?
- Elle s'appelle Maraboo, répondit précipitamment Koopignon. Tu n'as à te méfier d’elle sous aucun prétexte. Elle est de notre côté, maintenant.
- « Maintenant » ? Tu veux dire qu'avant, il était avec ces... ces...
- Elle ne l'est plus, insista fermement Koopignon. Et elle n'a jamais commis quoi que ce soit depuis qu'Afraléfic...
- Ça, c’est ce qu’elle a bien voulu te raconter ! répliqua Goombulle d’un ton féroce. Nous sommes en guerre et la voilà qui se pointe, sortie de nulle part. Tu es naïf à ce point ? C’est peut-être une espionne !
- Goombulle ! gémit Merlune. Je t'en prie, contiens-toi !
- Non, Merlune ! Ses petits copains ont martyrisé les Pounis et… et… et tu penses sérieusement que je vais lui faire confiance ? Si tu n’étais pas un voyant, je te croirais fou ! Toi, le Koopa, tu viens de la rencontrer et tu as déjà foi en elle ?
- Et tu as rencontré ton ami Toad la veille, visiblement, non ? répliqua Koopignon avec un regard blasé.
- Il n’a jamais rien fait de répréhensible et a sauvé tout son village !
- Et elle m'a sauvé la vie, au péril de la sienne. Elle peut nous donner de précieuses informations sur l’ennemi, où trouver Afraléfic et comment, ainsi que mon ami Fhelisc ! Elle veut le sauver en stoppant Afraléfic autant que moi… Alors OUI, je lui fais confiance, trancha Koopignon avec ardeur en réponse au regard de suprême indignation que lui adressa Goombulle. Je la crois sur parole. Et je pense que Maraboo peut par exemple commencer par nous expliquer pourquoi Fhelisc… a été enlevé, acheva-t-il d’une voix moins assurée en jetant un regard en coin à Ehpicia.
Il y eut un terrible silence, pendant lequel tout le monde redouta d’entendre ce qui allait suivre.
- Fhelisc a été enlevé pour être possédé, déclara-t-elle.
Aussitôt, Marmo T frissonna en se plaquant les mains sur la bouche ; le visage de Goombulle s'affaissa pour laisser place à une expression d'horreur et de dégoût, mais Ehpicia ne laissa pas échapper un seul son. Son visage se ferma simplement comme une tenaille, mais cela suffit pour traverser Koopignon de part en part comme un couteau, tandis que lui-même mettait toutes ses forces à se contenir pour ne pas vaciller. Maraboo, imperturbable, révéla la suite : les raisons qui ont amené Afraléfic à prendre pareille décision et la personne qui l'y a encouragée, les Gemmes Étoile sans lesquelles cela ne serait jamais arrivé... et même le moment précis où c'est arrivé :
- ...tu te souviens quand la terre a tremblé ?
- Oh, mais vous n'êtes pas les seuls à l'avoir ressenti ! s'exclama Goombulle, à la fois effrayée et surexcitée. Nous aussi, nous y avons eu droit, nous avons même cru revivre le cataclysme d'il y a deux nuits !
Mais Maraboo n'avait pas vraiment écouté et avait poursuivi en leur répétant, cette fois, tout ce qu'elle savait, ou tout ce qu'elle avait entendu de Goombulle et de Marmo T durant ces deux derniers jours, notamment le vol d'une Gemme Étoile dans la Plaine Dragée.
- Des Gemmes Étoile... murmura Merlune. Tu as mentionné les Gemmes... Comme celle-ci, n'est-ce pas ?
Il avait hoché la tête en signe d'approbation à l'adresse de Marmo T, alors que celui-ci avait esquissé un geste en direction de son pantalon. Le Toad tout en muscle en sortit la pierre en diamant qui luisait avec force dans la douce lumière tamisée du sous-sol. L'effet fut immédiat chez Maraboo :
- C’était donc vrai… Tu t'appelles Marmo T, n'est-ce pas ?
Marmo T n'osa pas répondre directement - il arrivait à peine à regarder Maraboo plus d'une seconde d'affilée et ne put rien faire d'autre qu'acquiescer pendant un bref instant.
- Cela ne plaira pas à Afraléfic, continua Maraboo. Elles devaient toutes rester à leurs postes... Afraléfic avait tout fait pour qu'elles soient complètement hors d'atteinte, Villipand le lui avait vivement conseillé. Tu n'as jamais été censé mettre la main dessus. Et si elle sent que tu l’as amenée ici…
Mais soudain, ils surent que c'était déjà le cas. Un silence tel qu'ils n'en avaient jamais fait l'expérience sembla figer l'atmosphère, comme une chute de sable qui aurait rempli les moindres recoins du sous-sol. C'était un silence mortellement écrasant, qui leur oppressait la poitrine et rendait le moindre geste pénible, et qui avait jeté une ombre surnaturelle sur Byosis, par-dessus la pénombre et la faible lueur du marbre, rendant chaque trait durci, tendu, comme si un esprit maléfique avait pris possession des détails de chacune des physionomies. Pire que tout, la Gemme, dont la lumière était auparavant rassurante et scintillante, était elle-même devenue crue, sans plus aucun éclat agréable pour transpercer cette soudaine opacité maligne.
Koopignon reconnut avec horreur le même type de déclaration muette qu'il avait entendu avec Fhelisc, des heures auparavant, lorsqu'Afraléfic avait rappelé Occicroc. Comme cette fois-là, il ne pouvait pas faire le moindre effort pour s'en détourner, et il fut contraint d'écouter, du début à la fin, cette terrible voix invisible. Mais cette fois-ci, il y percevait une férocité nouvelle, qui semblait annoncer qu'elle savait parfaitement où les trouver et que quoi qu'ils fassent, ils devaient se résigner à ce que chacun périsse d'une manière innommable, jusqu'au dernier, sans exception.
Et comme la première fois, le silence redevint neutre et transparent, mais teinté toutefois de l'horrible sentiment d'impuissance qui s'était emparé de tout le monde : personne n'osait faire un geste, ne disait un mot. Chacun craignait qu'en le brisant, Afraléfic se matérialiserait aussitôt et les décimerait dans la seconde, et il put ainsi s'allonger, s'épaissir à sa guise, indifférent, ignorant le terrible massacre qui se préparait. Ni Koopignon, ni Maraboo, ni Goombulle, ni Marmo T n'arrivaient à trouver le courage nécessaire pour briser ce qui ressemblait fort à la longue attente grise et sans vie d'une mise à mort. Au bout de plusieurs minutes qui parurent des heures, cependant, Nuyajah bâilla en émettant un doux gémissement, qui eut pour effet de les sortir de leur transe. Ce petit bout d'être humain avait peut-être déjà perdu son père alors qu'elle n'avait encore conscience de rien, pas même de ce qui se préparait, et personne ne s'en sortirait tant qu'ils resteraient plantés là.
- Il faut descendre.
Personne ne sut qui avait dit ça. L'atmosphère était tellement oppressante que les esprits semblaient s'être connectés en fonctionnant à l'unisson.
- Plus le temps de faire un choix. Afraléfic doit disparaître et nous devons nous en charger maintenant.
- Mais comment allons-nous faire ? D'abord pour retourner au palais... et surtout pour la trouver ?
- Y aller ne posera pas de problème, déclara Koopignon - il fut un peu surpris de s'entendre répondre. Quand je suis revenu avec Maraboo, des tuyaux verts sont apparus au fur et à mesure et nous ont permis d'arriver jusqu’ici sans encombre. Je suppose qu'il faudra les emprunter dans l'autre sens.
- Des tuyaux verts ? s'étonna Goombulle. Comme celui que Merlune a fait apparaître pour descendre jusqu'ici ? Mais alors...
- C-c'est lui q-qui les a f...f-fait ap... appa... qui les a c-créés, répondit Marmo T. Je l-l'ai vu se concent-trer...
- D'accord, arriver à ce palais sera facile, mais pour trouver Afraléfic ?
L'avantage de cette discussion, qui somme toute était une perte de temps (ils pouvaient parfaitement discuter de tous ces détails tout en marchant), était que chacun retrouvait peu à peu ses esprits, et cinq minutes plus tard, la conversation était déjà terminée et tous les quatre se préparaient à partir. Koopignon et Maraboo indiquèrent aux deux autres qu'ils étaient arrivés par l'arcade par où Goombulle et Marmo T avaient eux-mêmes fait irruption. Koopignon s'attarda un peu et pria les autres de l’attendre. Le fantôme, semblant deviner ses intentions, n'insista pas et disparut bientôt de la vue de Merlune et d'Ehpicia, se perdant dans la foule qui s’était formée autour d’eux ses dernières minutes. Les encouragements avaient fusé de toutes parts lorsque décision fut prise par les quatre héros de faire leurs adieux à Byosis, mais Koopignon songeait, au plus profond de lui-même, qu'il leur faudrait sacrément plus que des encouragements pour espérer s'en sortir victorieux. Cela ne signifiait pas, cependant, qu'il n'y avait pas été sensible et c'est ce qui lui avait donné le courage, non seulement de partir sans trop de craintes, mais surtout de parler - peut-être pour la dernière fois - à Ehpicia.
- Je voudrais... commença Koopignon, mal à l'aise devant les centaines de paires d'yeux qui le fixaient. Merci de nous avoir aidés à sortir du palais avec le tuyau, Merlune...
Celui-ci hocha la tête de droite à gauche pour lui signifier que ce n'était rien et pour l'encourager à poursuivre.
- Mais c'est également à cause de nous que Byosis va être attaquée, maintenant. Si je n'avais pas été assez stupide pour descendre avec Fhelisc, peut-être serait-il encore... (La gorge nouée, il risqua un regard vers Ehpicia, mais celle-ci conservait résolument son expression de tristesse impassible.) Et peut-être qu'Afraléfic n'aurait jamais su... C'est à cause de moi que vous êtes tous en danger de mort, maintenant.
- Bah, qu'est-ce que ça change ? s'exclama quelqu'un, avec un ton d'immense dédain. On a déjà disparu sous terre, ce n'est pas ça qui va y changer grand chose !
- Qu'ils viennent ! cria quelqu’un d’autre. On va leur montrer, à ces sombres imbéciles !
- Ça fait plus de quarante ans que j'habite ici, déclara Népé T avec la froide dignité d’une experte en art martial. Et je ne laisserai personne faire quoi que ce soit à ma ville tant que je serai là ! Qu’ils viennent un peu tâter des poings de mes élèves… et des miens ! Pour le Komte ! cria–t-elle à la foule. Pour Mavila !
- Pour le Komte ! Pour Mavila ! répondirent-ils tous.
- Allons nous armer ! Il ne sera pas dit que les habitants de Byosis auront attendu leurs bourreaux comme des rats dans le noir ! Prenez tout ce que vous pourrez pour vous défendre. Rendez-vous dans une demi-heure au centre de la grande place !
Koopignon, incrédule, regarda alors la foule se disperser, chacun des habitants regagner sa demeure avec cette hargne solide et féroce accrochée au visage, qu'il n’avait jamais vue avant mais qui lui faisait plus que jamais aimer Byosis…
- Koopignon ? Koopignon, te voilà !
Koopignon tourna sur place, et d’un coup, sans crier gare, Bombonneau apparut en se frayant un chemin entre le reste de la foule qui n’avait pas encore quitté la place. Incrédule, Koopignon le prit dans ses bras, si bouleversé qu’il en versa quelques larmes.
- Je n’osais plus y croire ! cria le Bob-Omb, les larmes aux yeux lui aussi.
- Où étais-tu ? Je suis arrivé il y a plusieurs heures !
- En train d’explorer les gravats tout autour de la ville, avec une équipe de camarades Bob-Ombs et de Topi Taupes, pour voir si on pouvait dégager une galerie vers la surface. En vain, ajouta-t-il en hochant la tête d’un air dépité. Puis nous avons entendu le vacarme, les gens ont parlé d’un dragon, puis il y a eu cet horrible silence… Nous sommes revenus aussitôt. Mais toi, comment as-tu fait pour parvenir jusqu’ici ?
- C’est une longue histoire… Mais tu n’as plus besoin de tenter de trouver une sortie maintenant. Tu peux remercier Merlune…
- Plus tard. L’ennemi arrive… Toi qui voulais en découdre contre ceux qui menacent les innocents, te voilà servi, même si ce n’est pas Cortèse ! Viens, nous sommes déjà en train de préparer un plan d’attaque pour…
- Non. Désolé Bombonneau, mais je dois descendre.
- Comment ? Mais nous avons besoin de toi ici, Koopignon ! Pour une fois que ton esprit va-t-en-guerre peut rendre service ici plutôt qu’à l’autre bout du monde…
- Il le fera, mais dans le palais du Komte. La Reine des Ténèbres, celle qui a causé tout ça, elle s’y est établie… et elle tient Fhelisc.
Le bleu nuit de Bombonneau avait pâli.
- Mille bombes… Je… Je comprends tout à fait. Va donc, et sauve-le. Nous nous débrouillerons ici. Mais… Tu es sûr de pouvoir faire cavalier seul sur ce coup-là encore une fois ?
- Je n’irai pas seul, Bombonneau. J’ai déjà essayé, sans succès. Je dois me rendre à l’évidence, il y a des choses qu’on ne peut pas faire seul.
- Tu es bien sensé tout à coup. Quelque chose a changé lors de ce dernier voyage ?
- Pas vraiment. Ce sont plutôt des rencontres qui m’ont changé. En bien, j’espère.
Bombonneau leva un sourcil épais, comme s’il ne reconnaissait pas Koopignon.
- Bon, très bien. Eh bien bonne chance à toi et à tes amis. Et sois prudent… On fêtera nos retrouvailles après la guerre.
Et quelques secondes plus tard, il avait disparu, suivi par une cohorte de Bob-Ombs qui l’avait rejoint à son commandement. Il fallut un certain temps à Koopignon pour s'apercevoir qu'il ne restait plus que Merlune et Ehpicia face à lui. Koopignon était touché de cet esprit combatif général, mais il faisait tout de même grise mine.
- Afraléfic attaquera avec toute la puissance de ses armées, ils ne seront jamais assez nombreux.
- Je vais me battre avec eux, moi aussi, déclara Merlune.
- Que... ? Vous êtes sérieux ? Vous êtes prêt à prendre un tel risque... ?
- Ce n'est pas un risque que je prends, Koopignon. C'est une décision tout à fait naturelle, tout comme lorsque vous êtes descendus dans ce palais.
- Alors, selon vous...
- Rien n'est arrivé par ta faute, non. Tu as fait ce qu'il fallait faire. Emmener ton ami avec toi m'a confirmé que tu étais digne d'être un héros. S'il n'y avait que ça...
- Quoi ? s'exclama Ehpicia. Alors, vous saviez… ?
- Oui, je le savais. Je regrette simplement que ce pauvre Fhelisc soit victime de sa vertu. Quant à moi, je pense que mes pouvoirs ne seront pas de trop pour aider tous ces gens.
- Vous pouvez compter sur moi, dit aussitôt Ehpicia.
- Je n'en attendais pas moins de quelqu’un de votre rang. À présent, excusez-moi, je dois préparer quelques petites choses dans la maison de Mavila.
Il tourna les talons et s'éloigna, laissant Koopignon et Ehpicia seuls. Cette dernière avait légèrement et inexplicablement rougi. Il y eut un petit silence, qu'il perça le premier en fronçant un sourcil d’un air interrogateur :
- De ton rang ? De quoi parle-t-il ?
- Laisse tomber. On doit se concentrer sur ce qui arrive bientôt.
- À ce propos, tu es sûre que tu es en état de te battre ?
- Tu n’es pas le seul à avoir été entraîné par Népé T, je te rappelle. Tu devrais y aller, maintenant, Koopignon.
- Je crois que c'est ce que je vais faire. Mais est-ce que tu es consciente qu’il y a une possibilité que nous ne revenions peut-être p…
- Ne dis pas ça, s'il te plaît, coupa-t-elle comme s’il racontait une histoire insupportable. Je t'en prie, ne le dis pas. Je ne veux pas d’une nouvelle dernière fois. C’est déjà arrivé avec Fhelisc et je crois que je ne le supporterais pas avec toi.
- Ehpicia, il n'est pas mort. Pas encore. Je te le ramènerai, je te le promets.
- Je veux bien le croire. Cette fois, on ne parle pas d’un trésor légendaire tellement englouti par les siècles qu’il en a perdu toute substance. C’est d’une personne en chair et en os dont on parle, et à laquelle nous tenons tous les deux. Tu es sûr de pouvoir composer avec ce changement d’approche ? Tu as tellement l’habitude de te lancer tête baissée sans trop te soucier de trouver ce que tu cherches…
- Koopignon ? Il faut y aller, à présent.
C'était Maraboo qui l'avait appelé. Elle flottait sous l'arcade, à la sortie de la place maintenant presque déserte. Goombulle se tenait à bonne distance d’elle, la mine toujours aussi ronchonne et méfiante tandis qu’elle ne quittait pas le fantôme du regard. Marmo T, lui, disait adieu avec force sanglots, hoquets et bégaiements à sa tante, qui lui répétait que son père serait fier de lui. Mais Maraboo, pour une raison inconnue, semblait captivée par ces embrassades larmoyantes, comme une zoologiste qui serait en train d’observer le comportement inconnu d’une nouvelle espèce.
- J'arrive, Maraboo, répondit-il avant de se retourner vers Ehpicia : Fhelisc est mon ami et il vaut plus que tous les trésors du monde réunis. Je ne suis plus explorateur, tel que tu me vois, Ehpicia. Je veux seulement le sauver. Je vais le sauver. Tout mon esprit est tourné en ce sens. Cela m’étonne même que tu me poses la question…
- Me voilà rassurée, conclut-elle, et elle avait l’air sincère en disant cela.
- Bien. Je… j’y vais maintenant, conclut maladroitement Koopignon. Au revoir, Ehpicia.
Celle-ci prit un inspiration comme pour ajouter quelque chose, mais il lui avait déjà tourné le dos et elle ne l'appela pas. Tandis qu'il rejoignait Maraboo - qui venait d’achever une conversation avec un Marmo T à l’air pétrifié - le regard du fantôme tomba sur celui de Merlune, qui l’observait par la fenêtre du premier étage de la maison de Mavila.
« Alors, tu es bien sûr ? » interrogea-t-elle mentalement.
« Absolument, personne n’a plus de chances que vous quatre. Un de plus, et le groupe s’éparpille. Un de moins, et une qualité essentielle manquera à l’appel. Malgré cela, de la chance, vous allez quand même en avoir besoin. »
« Et le garçon ? Cette fille, Ehpicia, tu le lui as dit ? »
« Je lui en ai dit l’essentiel, oui. »
« Tu lui as aussi dit… »
« …qu’aucun des cas de figure où Fhelisc survivait ne vous serait favorable ? Non. Mais a-t-elle besoin de savoir ? En tout cas, je compte sur toi pour prendre la décision qui s’imposera le moment venu. Tu es… »
« …suffisamment détachée pour y arriver, je sais, conclut Maraboo avec une pointe d’amertume. Tu m’as désignée comme héroïne en partie pour ça et pour servir de garde-fou à Koopignon, pas besoin de me le rappeler. »
Et elle mit fin à la conversation avec une expression lugubre à l’adresse du voyant, qui répondit avec un regard d’excuse, avant qu’il ne rentre de nouveau la tête à l’intérieur et qu’elle ne passe l’arcade, à la suite des autres.