Feuilles d'Octobre - Brèves d'Hawkins

Chapitre 4 : Embeurrée de Butternut

2962 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 20/10/2026 14:24

Jour 16 – Une porte en trop


Maison du Professeur Clarke - 8 novembre 1983


M. Clarke a toujours aimé l’enseignement. C’est un sacerdoce embrassé bien volontairement et auquel il ne renoncerait pour rien au monde. Dès ses premières années dans le métier, il s’était senti l’âme d’un pédagogue ; toujours désireux de transmettre ses connaissances aux générations toutes neuves, il redoublait de créativité pour faire découvrir les sciences à ses élèves de manière ludique.


Son activité de professeur est d’autant plus enrichissante quand il tombe sur un cheptel de jeunes esprits véritablement passionnés par la discipline qu’il enseigne… depuis la rentrée scolaire précédente, il était servi en la matière avec un petit groupe de collégiens. Les membres du club d’audiovisuel : Lucas Sinclair, Mike Wheeler, Will Byers et l’inénarrable Dustin Henderson.


S’il était malvenu pour un enseignant de donner dans le favoritisme, il ne pouvait prétendre avoir les quatre petits scientifiques en herbe à la bonne. Trois petits scientifiques en herbe à présent, ce qui serrait douloureusement le cœur de M. Clarke : ce qui était arrivé à Will Byers lui faisait toujours l’effet d’un électrochoc… qu’un enfant meure à cet âge sonnait toujours comme une terrible injustice. Peut-être d’autant plus quand il s’agissait d’un enfant aussi gentil.


C’est peut-être pour ça que lorsque Dustin l’appela – en plein week-end et à une heure indue – au prétexte d’ouvrir une « porte de la curiosité », exigeant des explications précises sur la méthode pour fabriquer de manière artisanale un caisson de privation sensorielle, il n’osa – malgré la séance cinéma en charmante compagnie qui l’attendait – refermer la fenêtre pour couper court.


Les membres du club semblaient, pour le moment, moins dévastés par la mort de Will que ce que le professeur Clarke avait craint… ce qui ne voulait pas dire que leur tristesse ne s’exprimait pas d’une autre manière. La veille, ses élèves l’avaient cuisiné pour – hypothétiquement – évoquer la possibilité de voyager dans une dimension parallèle maléfique (le professeur Clarke n’était pas peu fier de sa métaphore sur « la puce et l’acrobate » – qui avait semblé faire mouche auprès de son auditoire) et maintenant Dustin voulait en urgence des indications nocturnes pour mener une bien étrange expérience ?


Les amis du petit Byers devaient vivre bien plus mal son décès que ce qu’ils laissaient paraître, d’où leurs questions farfelues. Ils cherchaient visiblement à occuper de manière fantaisiste leur matière grise.


Cette nuit-là, le professeur Clarke fit un drôle de rêve, mélangeant de façon baroque des puces et acrobates jouant les funambules, des éléments du film The Thing [1] – qu’il avait réussi à faire entièrement visionner à sa chère et tendre, une fois que Dustin eût consenti à raccrocher – et le fantôme de Will le poursuivant d’un air triste au travers d’une salle remplie de portes. Arrivé face à la dernière porte, il put entendre Dustin l’enjoindre d’une voix moqueuse à « ouvrir la porte de la curiosité ». S’éveillant en sursaut, Scott Clarke se dit qu’il préférait n’en rien faire.



Jour 17 – Animal préféré


Maison des Henderson – 15 novembre 1984


Dustin n’est pas prêt à l’admettre – surtout pas devant ses amis qui ne comprendraient pas et lui reprocheraient immanquablement son affection pour le démochien – mais Dart, ou d’Artagnan de son patronyme complet, avait sans doute été le meilleur animal de compagnie qu’il ait jamais possédé. Ou tout du moins son préféré, peu importe à quel point c’était absurde.


Bon… la concurrence pour la place de favori dans son cœur n’était pas particulièrement rude. Sa tortue, Yurtle – placide et ennuyeuse au dernier degré – n’offrait que des interactions sociales très limitées, et le malheureux Miaou – paix à son âme – s’il s’avérait d’agréable compagnie, était bien davantage attaché à sa mère qu’à lui. Dart avait quelque chose que les autres bestioles ne possédaient pas à ses yeux : il était unique et, d’une certaine manière, lui ressemblait un peu.


Une espèce inconnue, dont la trombine – pourtant mignonne – dégoûtait la plupart des gens et qui raffolait des mêmes barres chocolatées que lui. Et il semblait définitivement malin, ayant l’air de comprendre quand on lui parlait : encore bébé, il avait fait confiance à Dustin pour l’exfiltrer des toilettes et le mettre en sécurité. Bien sûr, c’était également un petit être sanguinaire issu d’une dimension maléfique.


Une limace interdimensionnelle qui – dès qu’elle avait atteint sa poussée de croissance – avait boulotté Miaou, et aurait, très probablement, fait de lui son prochain repas s’il n’avait pas appelé Steve à la rescousse…

…


Bon, personne n’est parfait.


Peu importe, au fond, que Dart ait essayé d’obéir à sa nature et de le tuer. Non, le pire, c’est qu’il lui avait – sur un coup de folie ? – laissé la vie sauve, ce qui rendait Dustin justifié dans sa tentative de le protéger quand ses amis – plus pragmatiques – avaient voulu l’éliminer dès qu’il avait compris que la créature venait de l’Envers.


Dart lui manquait. La bestiole meurtrière avait semblé le reconnaître dans les tunnels et il les avait laissés passer en échange de quelques barres chocolatées « Trois Mousquetaires » [2].


La créature aurait logiquement dû les attaquer et les réduire en charpie… mais non. Elle avait hésité, puis les avait épargnés contre des sucreries.

C’était absurde, mais ça prouvait que Dart était plus que l’esprit de ruche. Que Dart avait reconnu celui qui l’avait nourri…

Dustin en était persuadé.


Évidemment, rien ne pouvait corroborer son hypothèse. Dustin n’avait ni résultats expérimentaux ni arguments suffisamment solides pour convaincre les autres. Seulement ses propres certitudes, et également la conviction tenace que tout cela n’avait pas été qu’une simple histoire de nourriture… Que Dart était – au moins un peu – attaché à lui, en plus de leur péché mignon commun pour les gourmandises.


Et ce n’était pas parce que les choses avaient terriblement mal tourné que ça ne comptait pas. Alors oui, un horrible monstre assoiffé de chair fraîche était son animal de compagnie favori… et ses yeux piquaient un peu en pensant à lui, même s’il n’en dirait jamais rien.


Et ce n’était pas parce que les choses avaient terriblement mal tourné que ça ne comptait pas. Alors oui, un horrible monstre assoiffé de chair fraîche était son animal de compagnie favori… et ses yeux piquaient un peu en pensant à lui, même s’il n’en dirait rien.



Jour 18 – Fantôme


Hawkins, 16 mars 1985


Froissés par le deuil, ils entendent les morts murmurer,


Affolés par leurs remords, les ombres viennent les chercher.


Nul ne peut fuir le sortilège quand le passé s’égrène,


Tissant dans les esprits des cauchemars qui gangrènent.


Ô regrets accumulés entament les murailles,


Menant Hawkins à déchirer ses entrailles.


Et dans un sol éventré de printemps, l'Envers s'étend,


Sous le tic-tac de la pendule, Vecna attend…



Jour 19 – Interminable


Maison Wheeler – 19 octobre 1993


2174 jours.


Tous les soirs, Mike Wheeler continue à allumer son talkie-walkie.


C’est devenu un drôle de rituel auquel il persiste à se livrer depuis cinq ans, depuis la fermeture du portail et la disparition de Onze. Il vérifie les piles, ajuste la fréquence et attend que les parasites se stabilisent avant d’appuyer sur le bouton de transmission.


Exactement comme il le fait systématiquement depuis cinq ans onze mois et treize jours. Depuis le départ d’Elfe, le temps semble avoir perdu de sa consistance, les journées se ressemblent et les nuits s’étirent interminablement, sans que l’espoir auquel il s’accroche avec une obstination qu’il sait déraisonnable finisse par s’éteindre tout à fait.


Les tonalités du talkie-walkie résonnent dans le vide, alors il finit par relâcher le bouton et repose l’appareil.


Au fond, il sait que personne ne lui répondra et que les chances de retrouver Elfe sont devenues infimes : de plus en plus dérisoires au fil des années écoulées. Pourtant, il continue. Après tout, il l’avait déjà perdue une fois quand ils étaient enfants, et elle avait fini par lui revenir quand il n’y croyait plus qu’à demi. En 1983, après trois cent cinquante-quatre jours d’appels infructueux, son "amie magique" était revenue pour tous les sauver au cœur de l’automne.


Alors pourquoi pas cette fois ?


C’est une pensée absurde de l’avis de tous – même Hopper avait fini par passer à autre chose… ou, tout du moins, il paraissait avoir digéré son deuil aussi bien que faire se peut. Mike en a parfaitement conscience : Onze, si elle avait pu le contacter, ne l’aurait pas laissé cinq ans sans nouvelles ; il ne pouvait pas attendre, ad vitam æternam, qu’un miracle se produise. Il devrait avancer, reprendre le cours de son existence et apprendre à continuer avec le vide qu’il ressent depuis que l’Envers s’est refermé.


Il devrait. Mais il ne le veut pas.


Alors, chaque nuit, il recommence. Chaque soir, il prononce son nom et égrène patiemment le nombre de jours écoulés, puis il écoute le grésillement moqueur du talkie-walkie en s’imaginant que, peut-être, elle essaie de le joindre quelque part sans parvenir à le trouver. C’est une hypothèse aussi bonne qu’une autre.


Il lui arrive de s’interroger sur combien de jours il pourra continuer ainsi… combien de soirs encore à mener ce petit jeu interminable ? Combien de temps avant que l’espoir finisse de s’étioler et que ces appels nocturnes ne soient plus qu’une simple routine sordide ?


Il n’en sait rien et, à vrai dire, il s’en fiche. Demain, ce sera le deux mille cent soixante-quinzième jour.


La deux mille cent soixante-quinzième bouteille jetée à la mer.



Jour 20 – Livre de recettes


Maison des Byers – 6 novembre 1984


Joyce Byers est une piètre cuisinière, mais s’éveiller en sursaut, fébrile et couverte de sueurs froides, l’image du cadavre de Bob encore imprimée dans sa rétine, l’avait décidée à se trouver n’importe quelle tâche pour s’occuper l’esprit.


Elle ne peut pas fermer les yeux : le souvenir de sa mort persiste avec une netteté atroce : la course désespérée vers la sortie, son sourire soulagé en la voyant, puis le terrible instant de flottement ; les créatures se jetant sur lui et le déchiquetant, alors qu’il n’était plus qu’à quelques mètres d’elle. Elle aurait dû faire quelque chose. N’importe quoi. Au lieu de cela, elle était restée là, sidérée, incapable de bouger, tandis que Bob, qu'elle avait entraîné dans toute cette histoire de fous, se faisait massacrer…


Elle se redresse dans son lit et passe une main tremblante sur son visage. Inutile d’espérer retrouver le sommeil dans cet état. Vaincue, elle se lève avant que les souvenirs ne prennent un tour plus insupportable encore.


La maison est silencieuse. Les enfants dorment, épuisés par les événements de la veille, et Joyce s’attarde quelques instants devant la chambre de Will. Elle entrouvre la porte : son fils respire paisiblement sous ses couvertures, enfin débarrassé de la chose qui s’était emparée de lui – postés comme des sentinelles, Jonathan et Nancy sont étalés l'un contre l'autre sur un matelas d'appoint dans un coin de la pièce... Joyce hausse un sourcil étonné à cette vue : dans la précipitation des événements récents, elle n'avait pas tout à fait enregistré à quel point son fils aîné et Nancy semblaient devenus proches.


Tant mieux pour eux. C’est surprenant, mais elle ne peut que se réjouir que Jonathan arrive suffisamment à sortir de sa coquille et à se réchauffer au contact d’autres personnes que le cercle restreint composé par elle et Will.


Elle referme délicatement la porte et s’éloigne. Ses enfants vont bien. Elle devrait être soulagée. Elle l’est, bien sûr. Pourtant, elle ne parvient pas à oublier les cris de son plus jeune fils, son corps bouillant qui se débattait contre les mains... la sensation abominable de devoir torturer son propre enfant pour le sauver. Ni les larmes paniqués de Jonathan quand le Flagelleur – par l’intermédiaire de Will possédé – avait tenté de l’étrangler.

Ces images-là aussi lui reviennent sous la forme d’un vague flash-back.


Joyce avait passé des heures à lutter pour garder son garçon parmi eux et l’arracher aux ténèbres le rongeant. Maintenant celui-ci est de nouveau lui-même, elle se sent juste vidée de toute substance : harassée par le deuil et par un effroi qui lui colle encore à la peau.


Elle a l’impression de ne plus savoir comment se comporter normalement…


Autant s’occuper les mains.


Faute d’une meilleure idée, l’esprit encore embrumé, Joyce décide de préparer des crêpes.


Déambulant dans le couloir, elle n'a pu que noter les ronflements divers et désaccordés provenant la chambre de Jonathan : Joyce suppose que les amis de Will y sont tous installés. Hopper et un grand adolescent au visage horriblement tuméfié – le fils Harrington ? – dorment respectivement dans le canapé et sur un matelas gonflable au centre du salon.


Drôle de smala. Ils ont besoin de retrouver un semblant de normalité, et elle aussi… sans doute. Elle ne sait pas vraiment comment les aider à surmonter tout ce qu’ils ont vécu, mais elle peut au moins leur offrir un petit-déjeuner digne de ce nom. Ce sera déjà ça.


Joyce se rend à la cuisine, prend machinalement le livre de recettes posé sur un coin du plan de travail, saisit un saladier et ouvre le réfrigérateur pour attraper le beurre…


Elle se fige et étouffe un cri.


Une créature visiblement morte – visqueuse et maléfique – est recroquevillée à l’intérieur : elle repose sur plusieurs étagères vidées de leurs denrées [3].


Joyce reclaque la porte d’un geste brusque, reste immobile quelques secondes, puis la rouvre d’une main tremblante. Non… Définitivement pas un rêve.


L’immonde cadavre est toujours là, trônant en plein milieu de son frigo.


Un rire incrédule aux allures de sanglots lui échappe.


Vraiment ? Elle n’a donc pas subi suffisamment de déconvenues ces dernières heures ? Maintenant, elle va devoir se débarrasser de cette horreur et récurer entièrement son frigo – et, bien sûr, jeter l’intégralité des aliments qui y sont contenus…

Quel idiot a fait ça et pourquoi diable ?


Elle secoue la tête et tente de se ressaisir.


Elle se demande parfois à quel moment sa vie a commencé à partir en vrille. Était-ce le jour où Will avait disparu, exactement un an plus tôt ? Ou lorsqu’elle avait découvert l’existence d'une dimension parallèle peuplée de monstres ? À moins que tout ait commencé bien avant toute incursion surnaturelle… avec son mariage désastreux avec Lonnie, peut-être ? Mariage calamiteux qu’elle ne pouvait pleinement regretter, puisqu’il lui avait apporté deux fils qu’elle aimait de tout son cœur…


Joyce soupire, s’éloigne de l’objet du délit et se lance dans sa préparation, troquant le beurre – inutilisable – contre de l’huile. Elle casse les œufs dans un saladier, ajoute la farine et le lait, puis commence à mélanger le tout. Des gestes simples, presque mécaniques, supposés lui permettre de ne pas trop gamberger.


Pourtant, le souvenir de Bob revient trotter dans son crâne. Elle est hantée par le « rêve » qu’il évoquait les derniers jours : une petite maison de campagne dans le Maine où ils auraient pu vivre ensemble, lui, ses fils et elle. Loin de Hawkins et de sa cohorte de choses étranges. Une vie paisible et ordinaire dont la perspective se dissipe à chaque coup de fouet…


Quelques larmes traîtresses lui échappent et se mêlent à la pâte. Joyce essuie ses yeux d’un revers de main, puis un nouveau rire sans joie la secoue, malgré elle, en songeant à l’ignominie cachée dans sa cuisine.


Elle se demande bien lequel des enfants a eu l’idée saugrenue de coller un monstre dans le frigo – elle ne se fait pas d’illusion : l’initiative absurde doit venir des plus jeunes. Une fois réveillés, Joyce compte bien les cuisiner pour obtenir une explication. Ils auront intérêt à en fournir une un minimum valable, s’ils escomptent goûter ses crêpes pleines de grumeaux.


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Notes :


[1] J'ai mis du temps à identifier le film visionné par M. Clarke et sa petite amie... ça doit être sympa d'avoir les explications scientifiques autour des effets spéciaux ;)

[2] Pour ceux qui auraient oublié l'origine du nom/surnom de D'Artagnan/Dart ^^

[3] Personne pour stopper cette initiative spécialement stupide de Dustin ? En voyant la scène de mise au frigo du monstre, j'imagine toujours la "suprise" de l'infortuné Byers qui ouvrira la porte le lendemain matin.

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