'Normalité' : essayer c'est l'adopter
C’était ça qu’il voulait depuis le début.
Eddy les avait encouragés, pendant ce premier trimestre, à être eux-mêmes : des nerds, des timbrés ; ce genre de timbrés libres de toute contrainte que les gens normaux évitent sur les trottoirs.
Lui était lui-même lorsqu’il était près de sa personne préférée, même en Californie alors qu’il n’avait toujours connu qu’Hawkins. Et c’était ça la réalité, la normalité : ce moment maintenant, son souffle accaparant le visage tout rouge de Will avant de se laisser plonger en avant.
Mike le Timbré embrassait sa nuque, l’étreignait de tout son être, en murmurant des 'tu m’as manqué' jusqu’à ce qu’il n’entende plus rien de l’effusion de l’aéroport autour. Jusqu’à ce que le corps de Will se tende.
Peut-être en plus de vouloir mettre sa langue dans sa bouche, Mike anticipait autre chose. De manière vicieuse, il voulait possédait ce garçon si précieux, se glisser insidieusement derrière sa peau, comme l’avait possédé le flagelleur mental. L'entrée ne serait même pas interdite par Will. Cet être si sensible ressentirait le désir et la fièvre lui appartenant car il était toujours dans la tête de Mike quand celui-ci lui autorisait. Will se laisserait faire et les deux se détesteraient pour ça. La haine dirigée, bien sûr, vers leur propre personne.
Mike ne verrait plus la nuance : anticipation du geste, envie de le repousser à tout moment… les signaux silencieux de Will ne serait interprété que par le biais de cette envie dévorante de compenser tous les moments où ils n'avaient pas été côte à côte. Toute la honte rabattue vers l'arrière-plan, poussée d’un coup au profit d'une envie impérieuse enfermée dans l’ombre du placard trop longtemps.
C'était si bon de prendre l'espace de Will, de respirer par lui et d’imposer sa salive mélangée à la sienne. Le regard horrifié d'El en arrière-plan, elle toute apprêtée pour le revoir après si longtemps, ne paraitrait plus un problème. Il voulait consumer cet amour en une fois, le faire exploser. Peut-être qu’il serait enfin un avec Will l'équilibre reviendrait naturellement dans sa tête. Alors il n'aurait plus besoin d'autre chose que d’être bon ami car il aurait déjà tout eu.
La bombe aurait explosé enfin et il n’y aurait plus de monstre prêt à s'échapper. Le monstre aurait disparu pour de bon au profit d'un animal apprivoisé, soigné après une blessure, aussi sage qu'un des dessins d'enfance de Will.
Cette idée avait son charme comme une porte de l'enfer, seule source de lumière, avec un signal "la sortie est ici". Elle aurait son charme si elle n'était pas sortie de l’esprit délirant d’un stupide imbécile, si elle n’était pas déjà trop échauffée par un cauchemar dont Michael, cet imbécile fini, venait de se réveiller.
Embrasser Will comme ça, oser franchir cette limite ? Rien de rationnel ici.
Ce n’était qu’un cauchemar de toute manière, est-ce que Mike, l’incontrôlable idiot, pouvait contrôler un rêve ? Parfois, il ne pouvait même pas se contrôler éveillé, en plein jour, et tremblait, affolé, exilé loin des autres pour ne pas dire ou faire quelque chose de regrettable.
Se calmer, rentrer dans son personnage, en essayant de se souvenir de ce qu'El et lui s'écrivaient pendant ces 6 mois séparés n'arrivait pas à recadrer avec la réalité. Ça n'augmentait que son trouble car il ne pensait qu’au fragment de ce que sa petite amie avait marqué sur Will les rares fois où il avait eu l’audace de l'évoquer ‘innocemment’ dans ses propres lettres. Quel traitre, et son cerveau de traitre n’arrivait plus à penser en ligne droite.
Ce qu'il avait vu dans son rêve aurait dû être le futur, mais non, le Will qu’il ne connaissait plus était probablement en train de peindre pour quelqu’un d'autre en Californie pendant que Mike essayait en vain de le joindre au téléphone, des mois durant, ici bloqué à Hawkins.
Et c'était Will, qui rejetterait Will ? Rien que le fait d’avoir aperçu son sourire une fois devait suffire à une fille pour qu’elle comprenne à quel point elle avait juste de la chance d'être assez prêt pour le voir, de recevoir un dessin, un bout de lui. Alors si cet adorable garçon, honnête, drôle, charmant et si perspicace proposait d’autres sourires, elle au premier rang tout le temps pour admirer le spectacle, ses lèvres sur ce sourir...Non, Mickael, ton cerveau traitre part en vrille. Qui est-il pour penser à tout ça sans ton autorisation ?
Mike ratura ses derniers mots.
Cela restait un mystère : pourquoi il s'était retrouvé à écrire "charmant, drôle" avec une écriture si....calligraphiée, assis sur son lit, dans la maison où ses parents dormaient, sa sœur juste à côté ? Il l’avait écrit sur la dernière lettre en réponse à El, une qu'il n'avait pas envoyé et était maintenant assis sur son lit.
Fiévreux il n'arriva pas à dormir, il marcha de long en large en se mordant les pouces entre le placard, le lit où il avait fait ce rêve/cauchemar, son bureau. Il se faisait saigner sans y penser.
Demain, il voyait El et demain, il retrouvait Will après des mois, il les retrouvait à Lenora.
Le chemin avait déjà été pavé par tant de personnes, tant de femmes et d'hommes, c'était juste un bête chemin lisse et droit et pourquoi c’était si difficile pour lui d’y marcher ?
La machine de ses neurones partait loin sans s'arrêter et se cognait dans tous les recoins. Les scénarios étaient nombreux, épuisants, flous ou trop vivides et parfois la seule issue semblait être ce chemin dangereux, cette bifurcation hors course menant vers la lumière. Les meubles se cognaient contre ses mollets blafards. Les heures défilaient ; il s'était assis plusieurs fois et écrivait, raturait une autre feuille et une autre. "Tu dois", "Il faut"...le scénario qu'il imaginait être le bon, celui qui lui permettrait d’être ‘normal’ à l'arrivée à l'aéroport était impossible à mettre sur du papier quand il s'agissait d’avoir le rôle du petit ami de El et du meilleur ami de Will.
La vibration de son stress était palpable : pour Will qui lisait aussi bien les bandes dessinées que les gens il serait évident de la déchiffrer.
La grande tige de stress s'était coachée dans l'avion vers Lenora, elle s'était coachée devant la glace de la boutique cheap où elle avait acheté ces horribles vêtements criards limites aussi voyantes qu'un arc-en-ciel. La dernière touche d'horreur avait été les lunettes. Mickael voulait brouiller le plus possible le radar de Will avec toutes ces couches d'épouvantail.
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L'arrivée décontractée, mise en scène totale de sa part, l’aurait fait mourir de honte s’il n’en était pas déjà mort plusieurs fois au cours de la dernière année. Penser à agir, penser à être soi, c'est comme de penser à respirer, on oublie que c'est naturel et on suffoque. Malgré tout son entrainement il avait été vite suffoqué. Il était attendu par ces visages souriants, il ne pouvait que répondre avec un rictus et il espérait que c'était un rictus 'crédible' et 'positif'.
El, Will, même Jonathan qui ne devait n'être pas si loin ne méritaient pas toutes les couches de non-sens que Mike portait comme un fardeau. Le salut à El fut facile, enfin dans le sens où il réussit à l'embrasser comme on voit dans les films, les vrais films Hollywoodiens. Il n’avait pas réfléchi : quand il avait vu de prêt les changements corporels de ses amis, tout son corps s'était mis en mode automatique et il avait suivi l'élan d'El, le cerveau toujours englué par ce sentiment d'être...d'être fou, d'être l'être le plus dingue que toute cette terre ait un jour porté. Le plus bizarre, le plus dissocié et le plus malh...Stop, ne va plus vers là, cerveau.
Il ne voulait pas y penser mais les traits plus matures de Will faisaient remonter en lui tant de culpabilité après lui avoir coupé tout souffle, l'avoir fait oublier un instant pourquoi il se battait vraiment en ce moment car son corps n’avait pas vraiment la résolution de le faire. Le cœur battait à tout rompre, le ventre faisait des circonvolutions : bravo les gars pour la subtilité ! Son cerveau, aux commandes jusque-là, vrillait entre deux actions contradictoires pour la prochaine étape : montrer à El, à Will à quel point il était normal, lui montrer qu’il lui avait manqué (mais pas trop), l’embrasser à en perdre l’équilibre (en tant qu’ami, soyons clair, nepensepasàlanuitderniere.) A ce stade, le cerveau de Mike pouvait penser ce qu’il voulait, lui-même suivait à peine tout raisonnement. Will était incroyable, beau, et encore plus que dans ses souvenirs, impossible de gérer ça.
C’était à la fois très merveilleux, et très très dommage, car un meilleur ami si incroyable, cela ne pouvait servir qu’à le troubler.
Ce que Will faisait avec beaucoup de talent et sans même essayer.