'Normalité' : essayer c'est l'adopter
Impossible de savoir quand ni comment :
D'aussi longtemps que Mike s'en souvienne, ses battements de cœur venaient de Will.
Il avait fallu des années pour comprendre que ce lien entre eux était encore plus spécial qu’il ne se le figurait du haut de ses 12 ans. La souffrance et le doute l’avaient aveuglé au point de le faire tourner la tête de honte, l’empêchant de regarder en face ce qu’il reconnaissait pourtant comme de la lumière, comme une magie pleine de bienveillance vers laquelle il avait besoin d’avancer, pas juste pour survivre, mais pour être. Cependant, Will était trop exceptionnel pour être admiré avec ses regards anormaux, ses pensées impures. Mike savait que quelque part, il n’avait pas le droit de trahir l’honnêteté de son meilleur ami en le ternissant de ses propres mains ou de ses yeux.
Tout avait changé quand il s’était rendu compte de cela, que c’était lui le monstre. Will ne méritait rien de tout ça.
Cette magie, Mike l’avait pervertie dans son esprit de bien des manières avant de la reconnaitre plusieurs années après comme elle avait toujours été.
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Au bal, l’année de leurs 13 ans, tout était apparu dans sa tête, cruelle épiphanie.
Tant de preuves accumulées depuis toutes ces années et il n’avait rien vu venir, cet idiot, avant que la peinture ne s’expose aussi nette devant lui, noir sur blanc.
Un garçon et une fille, ça s’était logique, c’était ce qu’on entendait et voyait partout : c’était une règle, 1 et 1 font 2. Et Mike avait cru le savoir, cet imbécile : quiconque lui aurait demandé à l’époque lui aurait mis 20/20 en théorie et blablabla. Cependant il n’avait jusque-là pas vu l’exception dans sa propre vie, car Will et lui faisaient un seul. Ça avait été ainsi depuis la plus tendre enfance. Cette histoire s’était déjà jouée, c’était si évident, si profondément inscrit dans les règles du jeu. Leur amitié allait grandir sans barrière, au-delà des murs de Hawkins ou du monde avec une aisance dont personne ne trouverait rien à redire. Ils finiraient ensemble, toujours, et c’était même stupide de le dire tout haut car il n’y avait aucune autre alternative.
Tout était aussi simple quand il était avec Will.
Cependant la vérité c’était que Mike s’était trompé : l’amour n’est pas si simple. La piste de danse n’était pas faite pour eux, il fallait les séparer pour entrer dans cette foule et y aller avec quelqu’un d’autre.
Depuis le début, ça avait été comme ça et il s’était si si bien imaginé des choses que la réalité lui paraissait maintenant comme un cauchemar tant elle cognait si fort, et essayait de tout remettre en ordre. Les limites étaient claires maintenant que fille et garçon s’étaient choisis et formaient à eux deux un même espace. Will devait se sentir pousser des ailes et flotter même, dans les bras trop grands de celle qui le tenait en cage. L’horreur : Mike se rendit compte qu’il l’avait lui-même poussé dans ces-là bras alors qu’il s’était poussé en enfer. Enfin peut-être voyait-il enfin le décor de cauchemar apparaitre tout autour de lui, et c’était la blague avec la chute la plus conne du monde. C’était normal après tout, Will et lui ne s’étaient pas dit clairement qu’ils seraient ensemble jusqu’au bout, ou Mike avait mal interprété les nuances et barrières que la vie d’adulte impliquait.
Le garçon se sentit mal : quelle espèce d’ami pourrait penser que l’upside down devait ressembler à cela, l’un sans l’autre, alors que l’un en était le survivant, que Will s’était battu en enfer et que Mike n’avait jamais eu la réalité nue en face et en faisait des crises d’angoisses. Laissé en plan par Dustin, le long échalas déchu n’avait de place nulle part dans ce monde, alors il alla s’assoir parce que la chaise était là et qu’il n’y avait qu’à s’y affaisser.
Il se sentait épuisé. Se relever un jour paraissait un acte remis à un futur hypothétique qu’il essaierait d’éloigner avec le peu de force qui lui restait. Malgré tout ça, tout s’agitait : il ne pouvait penser à rien d’autre que ce qui le prenait à la gorge, cette espèce d’impression d’avoir grandi d’un coup et d’être coincé dans son corps, dans la pièce et sur cette terre qui ne pouvait plus porter tout ce poids.
D’un regard vide, il voyait toujours la forme de Will et elle dansait aussi dans sa tête. Pour la première fois de sa vie, Mike associait sa personne préférée avec ses propres démons. Il ne le voulait pas, il avait toujours essayé de la protéger et, avant, il n’aurait pas pu envisager le fait d’avoir un jour à la protéger de lui-même.
Son meilleur ami l’avait toujours soutenu, en lui disant la vérité crue, en le comprenant, en étant si solaire. Là, Mike laissait tomber Will et il n’osait plus faire un geste, à part se laisser lentement bercer par une sorte d’engourdissement, de sédation lente et de brouillard amenés par la musique trop forte, par les cris enthousiastes, par tout ce qui pouvait le distraire et l’extraire, détruire ce qui se passait à l’intérieur et qui essayait de couvrir tout ce bruit.
Maintenant qu’il avait reconnu la source lumineuse dans sa poitrine et tout son être, celle qui lui paraissait une partie de lui jusqu’alors, il la vit alors dans une forme biaisée, une lueur démoniaque se faisant passer pour le soleil. Associer Will à des pensées douces et chaleureuses en tant qu’enfant n’avaient pas la même teinte sous le regard de l’adolescence. Le regard de ses parents avait changé aussi, il l’avait vu et l’avait ignoré. Oui, ces derniers temps, les câlins un peu trop fusionnels avaient reçus de nombreuse fois des marmonnements indistincts de la part de son père, des sourires compatissants de sa mère, avant qu’il ne détourne la tête.
Après le bal, avant que les Byers ne partent en Californie, la tête de mule prétendit ne pas associer Will à ses plus grandes joies devant sa famille. Will n'était pas la meilleure chose qui lui soit arrivé…enfin, peut-être avant, peut-être avant El, mais ce n'était plus le cas.
Car il n'était plus un enfant. Un garçon est heureux avec une fille.
Mike ne pensait pas du tout à Will quand il essayait de se souvenir de ce qui le rendait heureux pour ne pas céder sous la pression. Alors il était bêtement malheureux, dans son coin tout seul, essayant de s’abêtir, encore plus et toujours tout seul, avec sa musique.
Dans sa tête, les textes faisaient embouteillages mais la route était barrée, aucun moyen de sortir sur la feuille, sauf en une marée noire de carambolage, forçant la sortie, du tout suintant, des mots en bloc mis en carré 4 angles droits après la fourrière. Il n’arrivait plus à écrire vrai et il jouait le pire rôle de la pièce de théâtre qu’était la vie et tout tout le temps. Il aurait été plus convaincant dans le rôle de l’arbre : au moins il n’aurait ni à bouger, ni à parler et il pourrait se plaindre ouvertement, grande gueule, que c’était le rôle le plus nul de la terre…tout cela sans passer pour un connard de petit ami aux yeux du monde.
Putain, il était le pire des meilleurs amis. Et probablement le pire des petits amis, mais ça c’était difficile de s’en rendre compte car il n’avait jamais été bon en la matière.
Il essayait en vain de copier mais aucun couple n’avait la même réponse.
Parfois, il imaginait la bouche de Will sur la sienne à la place de celle d'El. Mike voulait être dégouté de ces seuls moments où la ferveur de son amour n'était visible pour Eleven qu'à travers quelqu’un d’autre. La voix d’Hopper, ses menaces étaient des rappels à l’ordre comme si le vieux bougre se plaignait de ce qui se passait dans la tête de Mike et pas des journées où ‘le petit merdeux’ s’invitait juste pour embrasser sa fille.
Lorsqu’il revenait de ses moments, il pensait à El, coupable, il pensait à Will (mais juste un peu).
Son meilleur ami n'était pas si bien après tout. Gentillesse, honnêteté, humour, intelligence, malice, tempérance, toutes les qualités du monde et les défauts les plus adorables ne pouvaient désâment être attribué à la même personne. Ce serait injuste.
Etrange que Mike ne se soit pas rendu compte avant que c’était trop beau pour être vrai. Son meilleur ami ne pouvait être si parfait, si « wouah ! je veux lui prendre la main, m'approcher, l'entourer de mes bras et… »
Mike ne voulait même plus écouter ses pensées et il décida, pour la énième fois, qu’elles n’existaient pas.