Scars Tear Us Apart

Chapitre 2 : Be Here Till The End Of Time

Chapitre final

9385 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour il y a environ 1 mois

Avant-Propos : Voilà le deuxième chapitre. Pour ceux n'ayant pas lu L'Irresponsable… ce chapitre se déroule deux jours après le précédent. Dans ma version "fanon", la veille Will Byers (le frère de Jonathan) a fait une crise d'angoisse devant Nancy et a révélé avoir été maltraité (insultes homophobes essentiellement) par son père – Lonnie – ; il a également expliqué que Jonathan avait été battu par Lonnie à plusieurs reprises dans son enfance, notamment en voulant le protéger. Nancy et Jonathan se sont "réconcilié" de manière implicite suite à cet événement, mais sans discuter des divers problèmes sur lesquels ils se sont précédemment déchirés.


Bonne lecture !


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Nancy ouvre difficilement les yeux, groggy et les paupières encore lourdes. Elle se sent vaseuse. Ce sont les quelques raies de lumière filtrant au travers des interstices des stores mal ajustés qui l’ont réveillée. La chambre est plongée dans une semi-obscurité et elle a du mal à distinguer ce qui l’entoure. Même si la faible luminosité a suffi à la tirer de ses songes, les lueurs blafardes éclairent à peine la pièce. Son esprit embrumé met un long moment à se défaire des derniers vestiges de somnolence qui l’enrobent, tandis qu’elle fixe – sans vraiment le voir – le plafond au-dessus d’elle. Une fissure fine mais profonde serpente. Celle-ci prend racine à quelques centimètres de l’ampoule pendant au-dessus du matelas et s’étend jusqu’à l’angle gauche ; dans l’encoignure supérieure – presque indiscernable dans la pénombre – des moisissures sombres grignotent progressivement le plâtre. La chambre de Jonathan.


Elle fronce le nez, une senteur âcre envahissant ses narines. Ils avaient tenté d’aérer et rafistoler la maisonnée quand, trois semaines plus tôt, les Byers avaient repris possession des lieux – après leur retour précipité de Lenora –, mais la vieille bâtisse, qui était déjà dans un état précaire avant le déménagement, était proche de l’écroulement. Les multiples trous dans la toiture avaient causé des dégâts des eaux plus ou moins importants dans certaines pièces. L’endroit entier est enveloppé d’une odeur désagréable : mélange de poussières, de bois vermoulus et d’une humidité piquante. C’est peut-être ça – plus que les taches lumineuses – qui avait interrompu son repos, alors qu’elle se sentait toujours épuisée.


La réalisation point paresseusement dans son cerveau, tandis qu’elle note à la respiration régulière que le propriétaire de la chambre – allongé à ses côtés, pelotonné sous les diverses couvertures qu’ils ont, en vrac, jetées sur leur lit de fortune en arrivant au petit matin – dort encore. Elle se réjouit un instant de leur promiscuité – c’est bon de l’avoir sous les yeux, après huit mois de relation à distance ! –, avant que son cœur batte un peu plus vite, alors qu’elle se remémore brutalement les événements flous de la nuit passée ; puis, se serre, alors que ceux de l’avant-veille s’insinuent au premier plan de ses réflexions.


Où en sont-ils ? Que vont-ils faire ? Comment peuvent-ils réellement crever l’abcès sans que ça signe la fin de leur relation ?


Nancy se renfonce dans les couvertures et se blottit, le plus délicatement possible, contre le corps endormi ; se collant à son dos, tout en prenant garde à ne pas le réveiller. À cette proximité, il lui semble pouvoir sentir – même à travers leurs vêtements respectifs – la chaleur de sa peau et la régularité de son pouls. C’est apaisant. Elle escompte bien profiter des dernières heures – voire minutes – d’accalmie entre eux. Dès qu’il aura ouvert les yeux les choses seront différentes ; des explications seront inévitables et, Dieu sait, que Nancy n’a aucune idée de comment celles-ci pourront se solder de manière positive. Ils avaient vécu quarante-huit heures harassantes : la crise d’angoisse nocturne de Will les avait cueillis alors que – suite à leur atroce dispute – ils n’avaient pu, ni l’un, ni l’autre, fermer l’œil la veille. Lorsqu’ils étaient arrivés – à près de trois heures trente du matin – chez les Byers, ils ne tenaient plus que sur les nerfs : l’enchaînement de deux nuits quasiment blanches s’étant avéré exténuant. Frigorifiés et épuisés, ils s’étaient glissés sous les draps tout habillés et avaient – d’un commun accord – décidé de reporter la discussion désagréable, s’enlaçant avec ferveur et prétendant que lendemain n’existerait pas. Se murmurant des mots d’amour et s’adressant quelques excuses bâclées, avant de tomber dans les limbes.


Je suis désolé. Tout ce que je t’ai dit, c’était… Je n’en pensais pas un mot. Je t’aime tellement. Je suis désolé. Pour tout.


C’étaient les mots que Jonathan avait prononcés avant de succomber au sommeil. En substance, c’étaient quasiment les jumeaux de ceux qu’elle-même lui avait adressés. Il l’aime, il est désolé ; elle aussi. C’est bon. Elle ferme les yeux et se concentre sur cette idée.


Ils s’aiment… ça devrait suffire. Alors, pourquoi a-t-elle toujours l’impression d’avoir une boule coincée au fond de la gorge dès qu’elle réfléchit à son avenir à Emerson ? Pourquoi Jonathan avait-il éprouvé le besoin de la mener en bateau durant des mois ? Pourquoi s’étaient-ils balancé toutes ces horreurs à la figure, s’ils n’en pensaient rien ? Et, surtout, comment avait-elle pu le comparer à Lonnie – même en ignorant la pleine ignominie de l’homme – et l’insulter de cette manière, tout en pressentant à quel point ça le blesserait ?


Ce n’était pas la première fois que l’une de leurs disputes dégénérait de façon spectaculaire, mais, bien davantage que celle – pourtant horrible – ayant fait suite à leur renvoi du Hawkins Post, celle-ci lui laisse un sentiment amer. Ils ont allégrement franchi les limites de ce qu’il est acceptable de dire à une personne que l’on aime et respecte, même dans les pires circonstances. Le souvenir des injures échangées lui retourne l’estomac. Plus dérangeant encore : les désaccords qui les ont, en premier lieu, poussés à s’entre-déchirer existent toujours ; indépassables en apparence. Elle serre les dents. Elle n’a pas le moindre plan pour les tirer de l’impasse dans laquelle ils se trouvent.


Rien, à part la perspective d’une rupture. Et cette perspective-là, lui donne envie de pleurer. Et de s’enfouir sous les couvertures pour rester indéfiniment avec Jonathan dans ce foutu lit – tant pis, pour l’odeur de moisissures – jusqu’à ce que Vecna vienne les chercher ou que le monde soit réduit en cendres. Elle se presse un peu plus fort contre lui, il émet un drôle de borborygme étouffé et la secoue d’un brusque mouvement, se retournant sur le matelas ; Nancy retient sa respiration – croyant l’avoir involontairement sorti du sommeil – mais, même s’il lui fait maintenant face, ses paupières étroitement closes et sa bouche entrouverte – laissant passer un souffle infime – montrent qu’il dort toujours à poings fermés. C’est dur de ne pas sourire à cette vue. Dur de résister à l’envie de l’embrasser et de faire fi de tout le reste pour prétendre que tout va bien entre eux.


C’était facile lors de l’emballement des événements de la nuit précédente de faire comme si le contentieux les opposant n’avait plus lieu d’être. Après les révélations tonitruantes de Will sur les abus de leur père la seule chose qu’elle voulait, c’était s’excuser sincèrement des insanités qu’elle lui avait balancées et tenter de réparer au mieux leur relation. À tête reposée, elle aspire toujours ardemment à cette issue ; pourtant, son côté pragmatique lui souffle avec insistance que ce n’est pas si simple. C’est séduisant de tout se pardonner et d’effacer l’ardoise pour ne plus y revenir avant d’y être obligés… vraiment séduisant. Avec la menace, de moins en moins invisible, du Monde à l’envers qui se profile, est-ce que cela a vraiment de l’importance que son petit ami lui ait sciemment menti pendant plus d’un semestre ? Est-ce réellement grave qu’il ne veuille pas aller dans la même université qu’elle dans six mois, alors qu’ils seront potentiellement morts tous les deux d'ici à quelques semaines… voire d'une poignée de jours ? Est-ce essentiel que Jonathan ait apparemment mis une date d’expiration à leur histoire ?


Il y a un léger raté dans sa respiration au moment où la question parasite la traverse ; des larmes amères remplissent brusquement ses yeux. Elle les essuie d’un geste rageur, pressant durement ses lèvres pour endiguer un sanglot parasite.


Nancy se fustige intérieurement. Ça ne va pas recommencer ! Deux jours auparavant, après avoir mis fin à son appel avec le secrétariat gérant les admissions à Emerson, elle était restée quelques instants hébétée, avant de fondre en larmes. Elle ne sait pas combien de temps avait duré l’épisode, mais elle avait eu la sensation d’avoir pleuré une éternité. Une fois que la tristesse avait cédé, la colère l’avait instantanément remplacée. Le sentiment rampant avait mijoté tout l’après-midi, tandis qu’elle gambergeait sur les potentielles raisons derrière les mensonges de Jonathan. Quand elle l’avait finalement confronté, quelques heures plus tard, la fureur larvée qu’elle ressentait atteignait déjà un niveau critique.


Les explications fumeuses de Jonathan, conciliées à l’air profondément résigné qu’il arborait, avaient fini de la mettre hors d’elle. Nancy – qui avait pourtant entamé la discussion houleuse en se promettant de rester calme et d’obtenir des éclaircissements compréhensibles – avait senti ses nerfs lâcher au bout de quelques minutes. Même maintenant qu’elle est moins bouleversée, elle a beau examiner à nouveau ce qu’il lui a dit – avant que tout dégénère –, ça ne fait pas sens. Elle n’a aucune hypothèse plausible sur ce qui a motivé sa conduite, aucune hypothèse justifiant qu’il lui ait menti durant des mois.


S’il considère que leur histoire est vouée à l’échec et que leur relation n’a pas d’avenir, alors quel intérêt à maintenir le statu quo ? Ça n’a aucun sens. Ses mensonges les ont coincés durant des mois dans une situation inextricable. Elle soupire et écrase le sentiment nauséeux qui tente de nouveau de s'immiscer en elle.


Ce n’est pas seulement la tromperie qui lui a fait du mal. Pas qu’il ait attendu que la vérité éclate plutôt que d’avoir le courage d’assumer et de venir lui en parler. C’est tout ce qu’implique sa tromperie, ce que celle-ci sous-tend.


Nancy aime Jonathan plus qu’elle n’aurait jamais imaginé être capable d’aimer qui que ce soit. Ça n’a rien à voir avec un béguin ou un léger engouement. En l’espace d'à peine plus de deux ans, il est devenu son meilleur ami, la personne qu’elle préfère au monde, celle dont elle se sent la proche et en qui elle a le plus confiance – rectification, en qui elle avait le plus confiance – et elle en est arrivée à un stade où elle peine de plus en plus à imaginer sa vie sans lui. Prendre brutalement conscience que la réciproque n’était pas vraie, lui avait brisé le cœur. Le monceau de mensonges autour d’Emerson est juste un révélateur : Jonathan tient à elle, mais sans doute pas autant qu’elle le désire. Une farandole de doutes a émergé dans sa tête, après cette réalisation. L’amertume de la trahison la poussant à étudier les pires hypothèses, tandis qu’il fournissait un ensemble de justifications oiseuses à ses tromperies : peut-être que Jonathan avait complètement changé. Peut-être qu’il avait rencontré quelqu’un d’autre en Californie. Peut-être qu’il n’était plus amoureux d’elle. Peut-être qu’il ne l’avait jamais été, mais que – comme elle vis-à-vis de Steve –, il avait été incapable de clairement lui signifier. Peut-être qu’il n’avait jamais envisagé de futur à leur histoire. Peut-être.


Elle avait eu le cœur brisé. Alors, dans un moment fou, pleine de rancœur, elle avait joué sur les pires insécurités de Jonathan, voulant briser – à défaut de son cœur –, une confiance qu’elle savait fragile. Elle s’était déchaînée sur lui, crachant les mots qu’elle pensait les plus à même de le blesser. Et elle avait été récompensée au-delà de toute espérance ; elle l’avait sûrement plus blessé que quiconque ne l’ait jamais fait. À part, peut-être, le maudit Lonnie Byers en personne. Ses regrets avaient été instantanés – comme ceux de Jonathan, qui avait presque paru épouvanté, après avoir manqué de l’injurier – mais, même si des excuses sincères avaient été prononcées, de part et d’autre, ça ne semblait pas suffisant pour purger l’atmosphère entre eux.


Elle soupire et s’agite un peu sur le matelas cabossé. Rester dans cette position lui donne mal au dos. Nancy ne sait toujours pas l’heure qu’il est. À travers les lattes des persiennes, la lumière qui point ne paraît pas gagner en intensité. Le brouillard lourd et le temps maussade des derniers jours, ne lui permettent pas de faire une supposition. Les minutes passées à fixer le plafond lui paraissent de plus en plus longues, au fur et mesure qu’elles s’amoncellent.


Elle fixe le papier-peint jauni qui se décolle par pans boursouflés. La maison est vraiment dans un sale état : même à une dizaine, ils mettront des semaines à la rénover correctement. Heureusement que les Byers et Elfe ont la cabane d'Hopper et la cave de chez elle, comme solution de repli. C’est à cause de la vétusté des lieux que Joyce – ne voulant pas encombrer le chantier avec des cartons – n’avait toujours pas pris la peine de faire rapatrier leurs affaires et leur mobilier depuis la Californie. Ainsi, à part pour le matelas d’appoint – posé à même le sol, sans sommier – récupéré dans l’ancienne planque d’Eddie Munson, la chambre de Jonathan est totalement vide ; ses CD, ses livres et même son appareil photo sont restés à Lenora.


En parlant de photographie… le regard de Nancy dérive vers la table de chevet improvisée – une caisse renversée sur laquelle traîne un briquet, un paquet de chewing-gums entamé et un cliché polaroid. Nancy ne l’avait jamais vu, mais elle n’a aucun mal à reconnaître le lieu ou à se souvenir du contexte précis dans lequel il avait été pris : c’était deux semaines avant le déménagement – quand celui-ci n’était même pas encore un projet – elle et Jonathan se font face sous le soleil, assis directement sur le capot de la Ford Galaxie ; ils se regardent, se souriant follement. Murray Bauman, qui n’avait pas encore regagné l’Illinois à l’époque – toujours en deuil de son ami Russe – s’était pointé avec un appareil autour du cou. Il avait pris une série de clichés d’eux, affirmant – avec son habituel sourire louche – qu’il voulait immortaliser les fruits de « son travail ». Il faut reconnaître que l’image est belle : ils y sourient de manière brillante, se dévorant des yeux l’un l’autre comme s’il n’y avait rien autour d’eux. Ils y paraissent tellement heureux. Ça semble presque appartenir à une autre vie. Moins de deux jours plus tard, Joyce avait annoncé son intention de partir pour la Californie dans les plus brefs délais. Foutu patelin de surfers décérébrés… Maintenant qu’une séparation se profile comme la seule solution intelligente pour démêler leurs différends, c’est douloureux de constater les vestiges d’un bonheur passé.


Nancy ne sait pas quand Murray a offert la photographie à Jonathan, mais il n’est pas anodin que ce soit le seul objet personnel actuellement contenu dans la chambre. Elle tend le bras et effleure du bout des doigts le bord du polaroid, son ongle raclant brièvement le cadre plastique. Le bruit est presque imperceptible, pourtant – que ce soit une coïncidence ou non – elle entend un accroc dans la respiration de Jonathan et sent le corps de celui-ci s’agiter à côté du sien. Elle le voit papillonner des yeux et l’enlace résolument, pendant qu’il émerge, cachant son visage dans son cou.


Quitte à avoir la discussion, ce sera sans doute moins pénible dans cette position. Ils doivent parler de choses difficiles et Nancy n’est pas tout à fait sûre de ne pas perdre de nouveau son sang-froid si elle le regarde dans les yeux pendant qu’ils le font. Dieu sait qu’elle n’a pas la moindre intention de l’insulter de nouveau ou de lui crier dessus – elle estime qu’ils ont assez hurlé l'un sur l'autre pour toute une vie –, mais elle ne veut pas non plus prendre le risque de se mettre à pleurer.


— Hey…


Sa voix est douce, mais encore épaisse de sommeil. Il enroule étroitement les bras autour de sa taille. C’est très dur de se persuader qu’il ne l’aime plus et qu’ils doivent rompre, quand il agit avec autant de tendresse… comme la veille lorsque son expression s’était brusquement éclairée, tandis qu’il l’observait. Elle n’a aucune envie de mettre fin à leur histoire, mais ils ne peuvent pas continuer à éluder leurs problèmes et ignorer l’éléphant entre eux.


— Bonjour. Reposé ?


Elle essaie d’adopter un ton léger, mais a l’impression que sa tentative échoue lamentablement.


— Plutôt. Et toi, tu as réussi à dormir ?


Les quelques mots sonnent étrangement guindés. Ils sont à quelques millimètres l’un de l’autre, mais la distance qui les sépare paraît abyssale. Les non-dits des dernières semaines et les stigmates de leur querelle, flottent encore dans l’air, suspendus entre eux. Des griefs muets résonnant bruyamment dans la pièce déserte.


Nancy hésite un instant, mais décide rapidement de plonger. Il est temps de purifier l’atmosphère entre eux et elle doute que Jonathan tienne à profiter plus longtemps du silence pesant. Elle hoche faiblement la tête et lâche quelques mots d’une voix blanche.


— Il faut qu’on parle.


Elle sent le corps de Jonathan se tendre un peu contre le sien et sa gorge se noue. Il continue à machinalement la serrer dans son étreinte, avant de soupirer et de la repousser doucement. Il s’écarte d’elle et se redresse, s’installant en tailleur et étudiant avec attention le couvre-lit durant une poignée de secondes, avant de relever les yeux vers elle. Autant pour la brillante tentative de fuir les contacts visuels via un câlin… la technique n’a, évidemment, pas fonctionné sur le long terme. Le fait que la chambre soit toujours plongée dans une semi pénombre constitue une faible échappatoire. Jonathan tord nerveusement un morceau de drap entre ses doigts et elle peut déjà voir ses pieds tressauter sous ses jambes repliées. Nancy s’assoit pour lui faire face. Elle a du mal à lire l’expression sur son visage mais, à l’évidence, il est anxieux.


— Je sais. Mais avant, je tiens de nouveau à m’excuser. Les choses que j’ai dites… je n’avais aucun droit de te parler comme ça. Peu importe à quel point j’étais énervé, c’était… c’était horrible et injuste. Et je n’aurais pas dû être énervé contre toi, alors que j’avais provoqué toute cette fichue situation.


Il la fixe, mais ne semble pas vraiment la voir, cherchant ses mots les yeux perdus dans le vague. Son ton paraît incroyablement las quand il prononce sa dernière phrase. Une fichue situation… effectivement. Nancy attrape fermement sa main gauche – celle où l’entaille auto-infligée pour servir d’appât au démogorgon a laissé une cicatrice épaisse – et la serre.


— Moi aussi. Je suis désolée, Jonathan. J’ai l’impression d’être une spécialiste pour balancer des horreurs quand je suis furieuse. Même si j’étais en colère contre toi, ça ne justifiait pas que je t’insulte… encore moins que je te sorte des conneries pareilles. Je n’en pensais pas un mot. Tu n’as rien à voir avec ton père ! Tu le sais, n’est-ce pas ?


Sa main tressaille dans la sienne à la mention de Lonnie. Même dans l’obscurité relative, Nancy a l’impression de pouvoir l’observer blêmir. Jonathan déglutit et fronce profondément les sourcils, tout en secouant un peu la tête. Il reste silencieux un long moment, semblant hésiter à ajouter quelque chose. Alors qu’elle va reprendre parole – estimant qu’il restera finalement mutique – il laisse échapper, presque dans un murmure, une phrase qui lui coupe le souffle.


— Je ne sais pas ce dont ça avait l’air, mais, je jure que… jamais, je ne t’aurais frappée. Jamais.


Nancy le dévisage hébétée ; incertaine d’avoir correctement entendu l’affirmation, tant celle-ci lui paraît venir de nulle part.


— Je te demande pardon ?


L’incrédulité colore son ton. Les doigts de Jonathan se crispent – elle relâche sa main pour qu’il puisse les arracher aux siens – et il déglutit à nouveau, bruyamment. Il a l’air de devoir lutter pour soutenir son regard. Les éclats lumineux passant par les interstices du store zèbrent curieusement son visage : il est blanc comme un linge et les cernes ombrant ses yeux ressortent distinctement sur sa peau blafarde. Toute la situation semble surréaliste à Nancy : les derniers jours ont été fous, leur conversation matinale prend un tour similaire. Jonathan hausse les épaules et baisse la tête, vaincu, se forçant à élaborer la déclaration absurde.


— L’autre soir, juste avant que je parte, je sais que je t’ai fait peur. Je suis vraiment désolé Nancy. Je te promets que je n’aurais jamais levé la main sur toi.


Elle sent son estomac sombrer et un frisson remonte le long de sa colonne vertébrale. Comment a-t-il pu se mettre en tête une pensée aussi grotesque ?


Comme ton connard de père.


D’accord. Grâce à l’incident de la veille, elle a une assez bonne idée de ce qui cause l’inquiétante préoccupation. Et – d’une manière ou d’une autre – elle n’est pas étrangère à la perturbation : elle a involontairement arrosé de vieux germes ; des vrilles de culpabilité s’enfoncent dans sa poitrine. Elle se rapproche de lui et pose ses mains sur ses genoux. Il tremble et évite ostensiblement son regard.


— C’est n’importe quoi. Je sais que tu n’es pas comme ça. Je ne comprends pas ce que tu as cru voir, mais je n’ai jamais eu peur de toi. C’est ridicule !


Elle s’est juré de ne pas crier, mais elle entend sa voix prendre des accents indignés de son propre chef. Lui secoue la tête, la relevant un peu vers elle : une humidité suspecte brouille ses yeux. Vu de près, son expression est passablement bouleversée. Le voir si triste et incertain à ce propos la rend malade.


Jonathan est le garçon le plus gentil et protecteur que Nancy connaisse. Qu’il ait pu se convaincre qu’elle le croyait capable de la blesser… ça la chamboule. Elle a la certitude – sans l’ombre d’un doute – qu’il n’est pas ce genre d’homme. Elle le sait, mais lui ne le sait pas. Pas réellement. Et c’est le cœur du problème.


— Je sais que tu es incapable de me frapper. C’est une idée stupide. Vraiment ! J’étais triste et effrayée parce que tu avais l’air prêt à t’effondrer ; effrayée parce que je t’avais dit des choses ignobles et que celles que tu me disais en retour étaient horribles ! Effrayée parce que j’avais l’impression qu’on se séparait… et pas en bons termes, mais de la façon la plus merdique possible. J’avais peur des conséquences, mais je n’ai jamais eu peur de toi ! Pas une minute.


Jonathan passe nerveusement une main sur son visage pour cacher ses yeux larmoyants. Il se reprend et esquisse un sourire précaire à son intention, avant que – en un éclair – son expression s’assombrisse à nouveau.


— Je ne sais pas. Parfois, je me dis que je lui ressemble plus que je ne le voudrais…


L’aveu fait trembler sa voix et serre un peu plus la gorge de Nancy. Il est inconcevable de le laisser s’enfoncer dans cette spirale d’auto apitoiement insensée : s’il doute de lui-même, à elle de lui ouvrir les yeux. Au moins sur ce point, elle a de la confiance à revendre.


— Tu ne te vois pas clairement. Il n’y a pas le moindre point commun entre toi et Lonnie Byers ! Le simple fait que tu t’inquiètes autant à ce sujet prouve que tu ne lui ressembles en aucune manière…


Nancy met le plus de ferveur possible dans son ton, mais hésite un peu avant d’énoncer la question tortueuse qui la taraude.


— … est-ce que ton père battait ta mère ?


Ça semble complètement incongru à Nancy que Joyce se soit laissé malmener par Lonnie, mais – après tout – les gens sont parfois durs à décrypter. Elle était suffisamment tombée des nues la veille, en apprenant ce qu’avait subi Will et Jonathan, pour ne plus se hasarder à émettre de supposition en la matière. Jonathan avale sa salive, mais n’esquive plus son regard – au contraire, il garde ses yeux plongés dans les siens et l’observe avec une attention accrue –, il paraît hésiter un instant avant d’admettre d’un ton prudent.


— Je ne crois pas. J’espère que non. Mais, d’aussi loin que je m’en souvienne, les choses ont toujours été vraiment mauvaises entre eux. Je ne comprends pas pourquoi ils se sont acharné à rester aussi longtemps ensemble. Ils ne se supportaient pas. Leurs disputes étaient… ils se hurlaient dessus un jour sur deux, cassaient des choses… s’insultaient. Et, même quand ils ne se disputaient pas, c’était juste… étouffant, je suppose. À ma connaissance, il ne l’a jamais frappée… mais, c’était déjà tellement violent quand Will et moi étions dans la pièce d’à côté ; alors, quand nous étions absents…. Je suppose que c’est impossible de savoir ce qu’il s’est ou non passé.


Il y a une touche de dérision dans sa voix et il fait une drôle de grimace, frustré par son incertitude à ce sujet. Nancy ne sait pas quoi ajouter, la phrase suivante sort presque à son insu.


— Mes parents ne se disputent jamais…


C’est sûrement une chose plutôt stupide et insensible à répondre à cet instant. Une pensée idiote, mais qui lui revient souvent. Ses parents n’ont jamais crié l’un contre l’autre. Ils ne se sont jamais ouvertement insultés à portée des jeunes oreilles de Nancy et ses frère et sœur : pas de portes qui claquent, de voix qui montent de manière déraisonnable ou de vaisselle se brisant à l’occasion d’un coup de sang. Pas d’amour, ni de haine ; juste une bonne dose de mépris se heurtant à une indifférence polie. Une harmonie de couple factice et pleine de faux semblants : des kyrielles de piques et remarques méprisantes adressées sur un ton feutré. Jamais un mot plus haut que l’autre, mais une animosité latente et un manque d’égard certain l’un pour l’autre.


Nancy est persuadée depuis son plus jeune âge que ses parents ne se sont jamais aimés et se sont mis ensemble par commodité. Parce que c’était la bonne chose à faire, par ce que c’était simple. Maintenant, avec leurs personnalités respectives, ils continueront jusqu’au bout à prétendre être un "ménage parfait", même si la routine bien huilée dans laquelle ils se sont enfermés les rend misérables.


Nancy avait grandi avec la peur de finir par leur ressembler et se retrouver piégée dans une relation analogue à la leur : insipide, sans vice, ni vertu.


Elle pensait ne pas avoir été très loin de le faire ; pas très loin d’involontairement reproduire le schéma familial. Suite aux discussions nébuleuses dans le « bunker » de Murray Bauman, elle s’était à plusieurs reprises demandé si elle n’avait pas exactement fait avec Steve ce que sa mère avait fait avec son père : mentant sur ses sentiments et s’accrochant à lui par sécurité, pour ne pas avoir à être seule. Prétendant être amoureuse – espérant le devenir – pour tenter de donner un minimum de sens à « sa première fois ». Un autre sens que la kyrielle de remords rattachés à la mort de Barbara… Barbara qui était morte – tuée par un monstre au bord de la piscine de Steve Harrington – pendant qu’elle s’envoyait en l’air. Morte parce que Nancy avait eu envie d’être autre chose qu’une fille coincée de bonne famille, le temps d’une soirée.


Steve n’avait pas été un mauvais petit ami, loin de là. Ils n’étaient pas sur la même longueur d’onde à propos de nombreuses choses, mais il avait sincèrement essayé de bien faire. Quand ils sortaient ensemble, il était gentil, prévenant et il semblait se soucier sincèrement d’elle, la regardant comme si elle était la seule fille sur terre. Pourtant, durant presque un an, elle avait été incapable d’être honnête avec lui et de le laisser partir. Incapable de lui dire que le béguin qu’elle éprouvait pour lui s’était dissipé et que – même si elle en avait envie – elle ne se sentait pas heureuse à ses côtés, encore moins amoureuse.


Elle avait menti durant dix mois sur ses sentiments ; Jonathan lui avait menti durant huit mois sur ses projets. Il n’y a pas à dire, ils faisaient la paire. Nancy écarte la pensée cynique qui vient de la traverser et développe malhabilement la réflexion sur l’entente cordiale de ses parents.


— Ils ne se disputent jamais, mais ils se méprisent et paraissent se foutre de tout. Ils ne s’aiment plus – si tant est qu’ils l’aient jamais fait – mais n’ont pas le courage ou l’envie de le reconnaître… J’ai toujours détesté ça chez eux.


Jamais de querelles passionnées pour crever l’abcès et remettre les choses en ordre pour les réparer, parce que les choses n’avaient jamais – en premier lieu – été en désordre ou brisées. Le lien entre ses parents semble aussi plat et vain que la relation est vide… Peut-être Nancy se trompe-t-elle et que son père a éprouvé une certaine affection pour sa mère à l’origine ? La réciproque paraît hautement improbable.


Jonathan secoue la tête et lui adresse un pauvre sourire. D’une manière ou d’une autre, leurs mains se sont entrelacées pendant qu’ils parlaient ; elle ne peut pas se rappeler qui a initié le mouvement, mais ils sont assis sur le lit ; à quelques centimètres l’un de l’autre, leurs genoux se frôlant.


— Je crois que la haine est pire que l’absence de passion. Quand j’étais gosse, je me disais que mes parents avaient dû s’aimer à un moment ou l’autre… avant ma naissance, celle de Will et avant que leurs problèmes de fric s’accumulent. Avec le recul, je me dis que c’étaient des conneries. Je ne comprends pas tout à fait leur relation, mais je doute qu’on puisse volontairement faire autant de mal à une personne qu’on a sincèrement aimée.


Son ton est spéculatif et la remarque remue Nancy plus qu’elle ne le laisse paraître. Même si elle doute que Jonathan ait voulu en faire une accusation à son encontre ou un commentaire sur leur récente dispute, cela résonne étrangement avec la situation présente. Elle déteste taire ses rancœurs : quand elle ne les exprime pas immédiatement celles-ci macèrent et – au moment où elle explose – elles se déversent sans qu’elle n'ait plus le moindre filtre, ses mots dépassant de loin sa pensée. Elle suppose que cela repose sur son caractère et provient partiellement de la dynamique des discordes qu’elle a intégrée : ne pas s’embarrasser de nuances, hurler sur l’autre, lui jeter tous ses griefs – réels ou imaginaires – à la figure ; se déchirer pour mieux se retrouver par la suite. C’est la dynamique qu’on peut voir à l’œuvre dans les films ou les romans à l’eau-de-rose et c’est, malencontreusement, le seul modèle de référence qu’elle ait sur le sujet. Reste que c’est bien plus douloureux et insatisfaisant dans la réalité que sur le papier : quelle valeur a la réconciliation après avoir autant fait souffrir l’autre ? Se déchirer laisse des traces. Au diable la passion ! Peu importe ce qu’il advient de leur relation par la suite, et, même si elle sait que c’est un vœu pieu, Nancy ne veut plus jamais se disputer avec Jonathan. En tout cas, pas de cette manière-là.


— Je promets de ne plus faire ça : t’insulter et dire des choses aussi injustes. Des fois, on fait volontairement du mal à quelqu’un qu’on aime parce qu’on est trop emporté ou perdu dans sa colère. Je ne dis pas que c’est ce qui s’est passé pour tes parents. Honnêtement, plus j’entends parler de ton père et plus, je suis convaincue qu’il a toujours été un connard… je ne comprends pas ce que ta mère a un jour pu trouver appréciable chez lui ! Jonathan… je t’aime sincèrement. Je sais que je t’ai blessé, mais j’étais tellement furieuse que je n’arrivais pas à réfléchir à la portée de ce que je disais.


Jonathan soupire et caresse distraitement ses mains, les yeux de nouveau perdus dans le vague, même s’ils sont toujours fixés sur son visage. Il avale sa salive et décide enfin à aborder le point qui les préoccupe.


— Je sais. Tu avais toutes les raisons d’être furieuse. Je fais n’importe quoi ces derniers temps. Je t’ai menti durant des mois. Et j’aurais certainement continué à le faire plusieurs semaines si tu n’avais pas tout découvert. Je n’ai aucune excuse pour ça…


Nancy sent son cœur s’emballer et son estomac se tordre un peu. Ils en arrivent à la fameuse explication. Elle la redoute autant qu’elle la désire.


— Pourquoi l’as-tu fait ? Tu savais bien que j’allais finir par être au courant, alors pourquoi avoir continuellement repoussé l’échéance, plutôt que d’être franc ? Et pourquoi avoir prétendu vouloir aller à Emerson avec moi ?


Elle se désole intérieurement de la manière plaintive dont est sortie sa dernière question. Jonathan baisse un peu la tête, fronçant profondément les sourcils, semblant se perdre dans ses propres réflexions. Après, de longues secondes qui lui paraissent interminables, il admet d’une voix défaite, mais porteuse d’une pointe d’autodérision.


— Je ne suis pas sûr de pouvoir t’expliquer mon raisonnement, tant ça me semble idiot. Argyle a suggéré que j’essayais de « rompre au ralenti », je ne suis même pas certain que ce soit ce que j’ai essayé de faire…


Il renifle et poursuit néanmoins maladroitement la tentative d’explication.


— Quand ma mère a voulu que nous déménagions, j’avais l’impression de t’abandonner en partant de cette foutue ville. Je ne savais pas quoi faire, je ne voulais pas m’en aller… je n’avais aucune envie de te quitter, je t’aimais… Je t’aime, ne doute pas de ça, s’il te plaît.


Sa voix se casse un peu sur les derniers mots et il pose son front contre le sien. Nancy sent sa gorge se serrer et ferme les yeux, essayant de refouler ses larmes. Pourquoi est-ce que ça doit être si compliqué ? Si douloureux ? Il reprend parole et il semble avoir regagné un peu son calme, son ton devenant presque détaché.


— Je t’aime mais je trouvais irréaliste qu’une relation à distance fonctionne longtemps. Puis, tu as parlé d’Emerson et ça avait l’air de tellement t’enthousiasmer… j’étais heureux que tu ne veuilles pas rompre et que tu essaies de trouver une parade. Je ne sais pas… sur le moment, ça ne m’a pas paru une si mauvaise idée de laisser les choses en suspens avec l’espoir de se retrouver plus tard. Ce n’est qu’après quelques semaines passées à Lenora que j’ai réellement pris le temps d’y réfléchir et que je me suis rendu d’à quel point, c’était un projet fou et que ce n’était pas ce que je voulais. À ce moment-là, j’étais déjà à des milliers de kilomètres et je ne trouvais pas correct d’avoir cette conversation par téléphone…. Et je ne voulais toujours pas rompre, alors ne pas pouvoir en discuter de visu me laissait une excellente excuse pour repousser les choses, je suppose. À un moment, j’ai envisagé de mettre de côté assez d’argent pour venir te voir et t’en parler durant les vacances de Noël… mais après, ma voiture a rendu l’âme et je me suis dit que j’allais garder mes économies pour essayer de la faire réparer. Je me suis convaincu que ce n’était pas si grave et que la « vérité » n’aurait de toute façon pas pu émerger à un pire moment que pour les fêtes… Plus je repoussais la conversation et plus, je trouvais des raisons idiotes pour continuer à mentir. Quand on s’est enfin retrouvés il y a quelques semaines, j’avais vraiment prévu de tout te dire… mais je m’en suis avéré incapable. Je crois que j’étais juste soulagé qu’on soit vivants tous les deux. J’étais tellement heureux d’être de nouveau avec toi que j’ai juste préféré enterrer le sujet. J’ai prétendu que tout allait bien pour pouvoir en profiter aussi longtemps que possible. J’ai été incroyablement lâche.


Le dégoût de lui-même qui transpire dans sa voix est clairement audible. Nancy ouvre les yeux et soupire, se reculant un peu, mais ne dénouant pas leurs mains ; Jonathan l’observe d’un air mortellement sérieux. Et résigné. Elle ne le comprend toujours pas. Et ce n’est pas du tout ce qu’il lui a affirmé deux jours plus tôt.


— Pourquoi Emerson était-elle inenvisageable pour toi ? Et si c’était inenvisageable pourquoi n’as-tu pas proposé d’autres universités ? Tu as dit que c’était trop loin de Will et de ta mère et que c’était trop cher, ça je peux encore comprendre, mais ton histoire de valider tes degrés dans une fac communautaire… Je ne sais pas d’où ça vient : tu étais l’un des meilleurs élèves de notre promo, et ce, même en accumulant les petits boulots en parallèle. Tu as toujours travaillé comme un fou au lycée et ça, bien avant qu’on se rencontre ! Pourquoi avoir autant travaillé si ce n’était pas pour obtenir une bourse pour une fac cotée ?!


C’est l’un des points qui troublait le plus Nancy quant à l’embryon d’explication fourni l’avant-veille. D’une manière ou d’une autre, ça contrevenait violemment à ce qu’elle pensait savoir de lui. Il lui avait toujours semblé que Jonathan détestait Hawkins et avait hâte d’en partir pour faire ses études dans une grande ville, plus moderne et avec une vie culturelle riche. Elle avait été persuadée qu’il serait ravi de s’installer du côté de Chicago. Et il avait fourni tellement d'efforts sur le plan scolaire durant des années que ça n'avait pas de sens qu'il soit subitement déterminé à aller dans une fac de seconde zone. Jonathan est pris de court par sa question et la fixe longuement d’un air incertain. Elle sent ses mains s’agiter un peu dans les siennes, il les relâche pour s’emparer d’un morceau de couverture qu’il se met à triturer nerveusement.


— Emerson n’a pas de cursus centré sur la photographie d’art, c’est plus un pan technique de leur formation de journaliste… honnêtement, je doute que ça m’intéresse, je ne rêve pas de devenir reporter. Et, c’est vrai qu’à un moment, je voulais aller dans une grande université mais… même avec les bourses, ça a un sacré coût… je doute que ça en vaille la peine. Et, avec tout ce qui s’est passé ces dernières années, je me vois mal abandonner Will pour aller faire mes études dans un autre état. Je ne peux simplement pas partir à des milliers de kilomètres, alors qu’il pourrait avoir besoin que je sois dans les parages.


Il laisse sa voix s'éteindre et baisse les yeux, l’aveu le mettant visiblement mal à l’aise. Nancy est un peu sidérée par l’argument. Elle peut admettre son besoin d’être proche de sa famille, surtout à l’aune des nombreuses expériences de mort imminente qui ont émaillé les dernières années, mais elle ne peut pas comprendre qu’il envisage indéfiniment de mettre sa vie entre parenthèse. Où va exactement le mener son sens du sacrifice ? S’autorise-t-il encore à avoir des projets pour lui-même ?


— Dans quelques années Will partira loin de chez vous pour faire une coûteuse école d’art… je suppose que tu vas même l’y encourager. En quoi est-ce différent ? Qu’est-ce qui fait que tu n’aurais pas droit de faire la même chose ?


Jonathan ne lui répond pas, mais son air abattu lui dit tout ce qu’il y a à savoir sur le sujet. C'est écrit noir sur blanc sur son visage. Peu importe ses rêves ou ses ambitions, il a l’intention de les enterrer six pieds sous terre ; incapable d’agir dans son propre intérêt sans se considérer égoïste. Cela doit être pour le même motif qu’il ne lui a pas suggéré de trouver une université cotée proche de la Californie… eh merde ! L’une des meilleures écoles de journalisme est en Californie, s’il lui avait simplement dit ne pas vouloir aller à Boston… Sa respiration se bloque, ça ne sert à rien de refaire le monde avec des si. Nancy a envie de lui crier dessus, de lui dire que c’est stupide, de le secouer pour le faire réagir. Il va juste se rendre vraiment malheureux – et la rendre misérable au passage – en agissant ainsi et ça n’aidera personne. Ni elle, ni Joyce, ni même Will. Pourtant, elle ne trouve pas les bons mots pour lui exprimer le fond de sa pensée. Elle renonce. Lui semble avoir déjà abandonné et ça lui brise le cœur.


Que peut-elle dire, à ce stade, qui ne soit pas inutilement cruel ?


Elle s’accroche de nouveau à sa main cicatrisée ; il la laisse faire, entrecroisant leurs doigts. Elle ne sait pas où les mène leur discussion, tout ça ne rime à rien et elle n’a pas la moindre idée de ce que veut Jonathan… un rire chuintant lui échappe.


— Steve m’a dit que son rêve était que nous nous marrions et ayons six enfants.


Cela a au moins le mérite de sortir Jonathan de son abattement. Surpris, il sursaute et la dévisage comme si une seconde tête venait de lui pousser. Après, quelques instants d’un silence incrédule, les coins de sa bouche se relèvent – il se retient manifestement de rire, malgré la gravité du moment – et il hoche vaguement la tête, une pointe d’amusement visible dans les yeux.


— Eh bien… félicitations ?


Elle renifle et gifle légèrement son genou de sa main libre.


— Oh, épargne-moi tes remarques à ce propos ! C’est ridicule, n’est-ce pas ? De s’accrocher à une personne qui ne veut pas de toi ? De se faire des illusions à propos d’un avenir heureux dont l’autre ne veut même pas ?


Nancy est surprise d’entendre l’amertume dans sa voix. Ce n’est pas là où elle souhaitait aller en racontant l’anecdote gênante. Elle sent des larmes traîtresses remplir brutalement ses yeux et a son cœur qui bat inutilement la chamade dans sa poitrine. Jonathan s’est figé et a perdu toute trace de sourire, il secoue la tête et resserre presque violemment la prise sur sa main. Il semble vouloir dire quelque chose, mais les mots meurent sur ses lèvres, tandis qu’il déglutit et l’observe avec une expression navrée.


Lorsqu’elle avait compris que, malgré tout ce qui s’était passé entre eux, Steve continuait à l’aimer – ou tout du moins persistait à aimer l’image qu’il se faisait d’elle – et qu’il nourrissait le fol espoir d’un futur avec elle — avec un mariage, une tripotée d’enfants et un camping pour trimballer la joyeuse troupe — , ça l’avait remuée plus qu’elle ne l’aurait cru. Nancy avait ressenti un malaise indicible. Non pas parce qu’elle détestait Steve, mais parce que cette idée grotesque qu’il lui avait présentée comme « un rêve » l’avait renvoyée à ses propres erreurs. Ça l’avait faite se sentir incroyablement coupable. Comment peut-il espérer être avec elle, après tout ce qui s’est passé entre eux ?


Elle l’avait insulté à cette stupide fête où elle s’était enivrée pour essayer – ce qui s’était avéré un échec cuisant – de mettre de côté ses problèmes ; elle l’avait mis plus bas que terre sans autre motif que de lui faire payer une part des regrets indépassables qui la tenaillaient à propos de la mort de Barbara. Puis – alors que les choses n’étaient même pas correctement clôturées entre eux – elle avait directement entamé sa relation avec Jonathan, le laissant tomber sans regrets. Comment, en dépit de tout ça, peut-il vouloir faire l’impasse sur les aspects calamiteux de leur histoire et désirer la reprendre plus de deux ans après s'être séparés ?


Ça n’a pas de sens. C’est pitoyable et désespérant. L’amour rend-il fou, en plus d’aveugle et stupide ?


Comment quelqu’un peut-il à ce point faire dépendre son bonheur hypothétique des actions d’une autre personne ?


Nancy n’a pas de réponse à la question mais – même si c’est pitoyable – elle comprend parfaitement le sentiment. Elle secoue la tête et pince les lèvres, essayant de reprendre sa contenance et d’endiguer au mieux ses larmes. Il est hors de question qu’elle s’effondre avant la fin de cette satanée conversation.


— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Si je te dis ça, c’est pour mettre en évidence qu’un garçon avec qui je suis sortie il y a maintenant plus de deux ans, n’a eu aucune difficulté à me faire part de ses projets et sentiments envers moi, même sachant qu’ils allaient certainement être très mal reçus. Peu importe à quel point c’était stupide, au moins il a été honnête !


La tristesse mêlée de culpabilité qui brillait dans les yeux de Jonathan quelques instants plus tôt, disparaît. Il décroise brutalement les jambes et tente d’arracher sa main à son étreinte, elle l’en empêche machinalement, la tenant fermement. Il semble agacé par sa dernière remarque. Il hausse les sourcils dans un faux signe d’incrédulité et rétorque d’un ton mi désabusé, mi acerbe.


— Très bien. Je suppose que tu as raison et que te balancer mes projets sans me soucier de tes sentiments ou de tes propres aspirations serait un signe évident de maturité !


Nancy sent sa colère qui bouillonne face à son cynisme. Comme si le fait qu’elle exige qu’il soit franc constituait un problème ! Elle sait ce que Steve veut. Elle sait ce qu’elle-même veut. Le souci, c'est qu’elle n’a aucune idée de ce que veut Jonathan. Lui semble déterminé à ne pas l’exprimer et c’est en train de la rendre folle.


— Il ne s’agit pas de ça ! Est-ce que, juste pour une fois, tu peux être honnête et m’expliquer ce que toi, tu veux ? Tu as dit que tu ne voulais pas qu’on se sépare mais tu as tout fait pour nous mener à la rupture ! Comment est-ce que tu vois notre avenir ? Comment est-ce que tu veux que ça puisse fonctionner entre nous si tu ne me fais même pas confiance pour me dire ce que tu veux ?


Elle poursuit sa charge, implacable ; presque sans reprendre son souffle.


— Tu m’as demandé où je me voyais dans dix ans : je compte m’installer dans une grande ville où les mentalités seraient suffisamment évoluées pour que le fait d’être une femme ne nuise pas trop à ma carrière. Après avoir reçu mon diplôme, j’espère vite trouver un poste de pigiste dans un journal puis grimper les échelons jusqu’à faire partie de l’équipe fixe de rédaction. Je crois que j’aimerais faire des enquêtes de terrain pour tenter de dévoiler les pratiques scandaleuses des entreprises… Pour le reste, j’imaginais qu’on serait toujours à deux, qu’on aurait un appartement quelque part en ville et peut-être…


Elle hésite sur ce point, mais ce n’est pas le moment de trembler. Elle peut être aussi désespérée et téméraire que Steve.


— … qu’on aurait – peut-être – un ou deux enfants. Je ne sais pas encore comment concilier ça et mon projet professionnel, mais… Je crois que si c’était avec toi… je ne sais pas, je pense qu’un jour, je voudrais avoir un enfant, au moins un. Toi… à part nous imaginer coincés ensemble dans une relation merdique similaire à celle de nos parents… ou est-ce que tu aimerais être dans dix ans ? Au-delà de toute perspective catastrophique, de quoi rêves-tu ?


Jonathan la contemple bouche bée, il est absolument livide. Plus blanc que le mur derrière lui. Elle a l’impression qu’il va s’enfuir de la pièce ou s’évanouir. Il la surprend, penchant subitement la tête vers elle et lui adressant un sourire tendre. Il relève leurs mains et embrasse délicatement les jointures. Le même geste incongru que le jour où il est parti pour Lenora. Il fait toujours spontanément les choses les plus curieuses, Nancy ne peut s'empêcher de fondre face à sa douceur.


— Je crois que j’aimerais assez vivre dans une grande ville. Un appartement serait bien. Pas en bordure de forêt, si possible : je crois que ce qui est contenu dans celle de Hawkins m’a définitivement fâché avec la nature ! Quand j’étais jeune, je voulais m’installer à New York, mais je pense que Chicago, Portland ou Los Angeles me plairaient également. Je ne sais pas si j’ai assez de talent, mais j’aimerais faire de la photo mon vrai métier, un jour… Même si je ne parviens pas à vendre assez régulièrement mes clichés pour que ce soit rentable financièrement, je suppose que je pourrais essayer de me trouver un job alimentaire et de continuer la photographie en parallèle. Je proposerais aux mairies d’assurer la couverture de certains événements, offrirais mes services pour des mariages ou des concerts… Pour ce qui du job complémentaire, j’écris assez bien… je suppose que je pourrais travailler en tant qu’écrivain public ou comme lecteur-relecteur, ça semble plutôt dans mes cordes. En plus c’est le genre d’activité qu’on peut faire depuis son domicile… Si nous sommes encore ensemble, et j’aimerais vraiment qu’on le soit, ta carrière sera sûrement plus prenante que la mienne… Si nous avions des enfants – un ou deux, grand maximum ! –, je pourrais rester à la maison et travailler à distance pour avoir du temps pour m’occuper d’eux. Je crois que j’aimerais beaucoup ça… être père, je veux dire. Et je voudrais t’épouser. J’aimerais qu’on reste ensemble toute notre vie, qu’on continue et s’aimer et que ça se finisse bien pour nous. Et… je promets de ne plus te mentir. Si j’ai le droit de dire ce que je désire, alors…. C’est ça que je veux.


Des fois certaines réponses vous coupent le souffle. Son regard est incroyablement intense pendant qu’il lui dit tout ça, son sourire chaleureux. Pour quelqu’un qui ne s’autorise pas à rêver, il paraît y avoir beaucoup réfléchi.


Nancy a envie de pleurer. De rire. De l'embrasser. Tout à la fois. Vraiment…


Alors, elle pose une main sur sa joue et, lentement, l’attire contre elle. Posant la tête dans le creux de son cou. Et cette fois, ce n’est pas pour fuir la conversation ; pas pour atténuer l'émotion.


Nancy ne sait pas comment ils vont gérer Vecna et le reste, mais pour l’instant, elle s'en moque.


Elle a enfin eu une réponse. La seule qu'elle souhaitait entendre.


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Notes


* Le titre du chapitre "Be here till the end of time" (être là jusqu'à la fin des temps) est tiré des paroles de Should I Stay or Should I Go ?.. "Devrais-je rester ou devrais-je partir ?" des Clash.


Voilà, j'espère que vous avez apprécié cette réconciliation et les dilemmes en cascade des deux personnages ;)


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