Scars Tear Us Apart

Chapitre 1 : There Ain't No Asylum Here

4214 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour il y a environ 2 mois

Ce two-shot participe au défi d'écriture du forum fanfictions.fr : "Le Dilemme" (janvier-février 2025)


Avant-Propos : pour ceux ne connaissant pas le fandom, la scène se déroule dans une petite ville (Hawkins où des événements surnaturels, souvent mortels se déroulent régulièrement depuis novembre 1983) des États-Unis, fin avril 1986. Les deux personnages ont dix-huit ans depuis peu.


Je m’étais promis d’écrire un One-Shot Jonathan/Nancy pour la St Valentin ; finalement j'ai quelques jours de retard – ce qui vaut peut-être mieux, puisque je doute que cette première partie puisse être considérée par quiconque comme un "joyeux" cadeau de St Valentin xD – et ce sera finalement un Two-Shot.


Il s’agit d’une préquelle/séquelle à la fic "L'Irresponsable" mais ce chapitre peut se lire complètement indépendamment de la fic-mère. Il y aura quelques références supplémentaires dans le chapitre 2 – qui chronologiquement se déroulera après le chapitre 6 de "L'Irresponsable" – mais j’essaierai de faire en sorte que ça reste compréhensible pour quelqu'un n’ayant pas lu l'histoire rattachée.


J'aime beaucoup Jonathan et Nancy (vraiment) mais je m’interroge sur comment les scénaristes vont gérer le conflit larvé entre eux, présent tout au long de la saison 4. Voilà ma perspective sur le sujet : il est question de la révélation des mensonges de Jonathan concernant son entrée à l'Université d'Emerson et de la dispute qui s’en suit. J'ai fait de mon pire.


Bonne lecture !


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Nancy le dévisage quelques instants avec une expression étrange. À mi-chemin entre colérique – sourcils froncés et bouche réduite à une fine ligne de contrariété – et blessée – yeux bleus troublés, respirant la tristesse. Elle inspire profondément, comme si elle s’apprêtait à plonger.


– J’ai appelé Emerson.


Voix posée, mais tranchante. Jonathan, accoudé au plan de travail de la cuisine de la cabane d'Hopper, a les yeux vissés dans les siens. Il sent son estomac sombrer. Il n’a pas l’ébauche d’un plan en tête pour fuir la confrontation à venir. Ça va être catastrophique.


Le moment qu’il a redouté depuis près de huit mois arrive. Le moment qu’il a essayé d’éviter encore et encore : retardant les coups de fils, déviant les discussions profondes et choisissant soigneusement les mots écrits dans les rares lettres envoyées. Une fraction de seconde, il joue avec l’idée d’inventer quelques bobards supplémentaires pour tenter de se tirer de la situation sans heurts…


Nancy croise les bras, le jaugeant avec une intensité qui lui donne l’impression qu’elle voit au travers de tous les pieux mensonges qu’il pourrait lui servir. Il se sent mis à nu et parfaitement insignifiant. D’accord. Elle est déjà assez ulcérée sans qu’il se paye le luxe de chercher à la prendre pour une idiote : plus de dérobade.


– Ah.


C’est tout ce qu’il trouve à dire. Un silence de plomb s’installe entre eux, Jonathan le laisse perdurer, une angoisse sourde s’insinuant doucement en lui, tandis que Nancy le transperce d’un regard froid. Après quelques instants d’évaluation muette, elle secoue la tête, faisant voleter ses cheveux bouclés en tous sens, et se décide à élaborer l'accusation tacite.


– Oui « Ah ». J’ai contacté leur secrétariat. Puisque tu ne prévois pas de rentrer en Californie pour vérifier ton courrier, tu ne peux pas savoir si tu es ou non admis. J’ai insisté pour connaître l’état d’avancement de la procédure te concernant… Il s’avère que tu n’as jamais envoyé de dossier de candidature chez eux. Jamais. Tu as menti.


Jonathan passe une main nerveuse dans ses cheveux, il doit lutter pour soutenir son regard. Il est presque sûr qu’il préférerait passer une semaine dans le Monde à l’Envers qu’avoir cette discussion. Presque.


– Je suis vraiment désolé. J’allais le faire mais…


Les mots sortent de manière incertaine, il s’interrompt dès qu’il les a prononcés. Un mensonge de plus. Il le sait. Elle aussi.


Il est responsable de toute la situation absurde. C’était lui, en premier lieu, qui n’avait pas voulu s’opposer à ses projets flamboyants où elle leur traçait un avenir en commun durant les jours ayant précédé son déménagement ; lui qui , sans jamais formuler la moindre objection, l’avait patiemment écoutée lui dresser la liste des étapes et objectifs qu’ils devaient remplir pour mener à bien leur plan et se retrouver ensemble à Emerson l’année suivante ; lui qui avait voulu se laisser bercer par l’illusion et y prendre part.


Et vraiment, il l’avait fait un instant : durant des mois, il avait joué avec l’idée. Peut-être que juste une fois, il pouvait faire quelque chose de complètement idiot et égoïste ? Grâce au fonds versés par le gouvernement par l’intermédiaire d’Owen et à l’argent laissé par Hopper pour Elfe, sa famille n’était plus autant dans le besoin que dans son enfance ; alors peut-être qu’il pouvait dépenser une bonne partie de ce qui aurait dû être les économies de quasiment toute une vie pour suivre la fille qu’il aimait dans l’une des universités les plus huppées du pays. Une université dont la section consacrée à la photographie était médiocre. Une université pour laquelle il n’obtiendrait pas de bourse couvrant les frais d’hébergement et qui ne lui offrirait pas beaucoup plus de débouchés à la sortie que n’importe quelle fac communautaire bon marché de Californie. Une université à des milliers de kilomètres de Lenora… dont il lui faudrait quatre jours – ou une grosse somme à débourser en avion – s’il devait revenir en urgence pour gérer un problème familial…


Il avale sa salive et tente d’être honnête, même s’il est beaucoup trop tard pour ça.


– Je voulais le faire, mais je ne pouvais pas… Tout ça c’était… Aller m’installer à plus de 3 000 kilomètres de Will et ma mère… m’endetter des dizaines d’années pour un diplôme sur lequel j’avais des doutes, c’était…


Il est coupé par un rire sec. Nancy fulmine, elle lui adresse un horrible rictus sans joie et ses yeux sont déjà remplis d’eau.


– Des doutes ? Tu plaisantes ? Et ces fameux doutes, tu ne pouvais pas en parler au moment où on a monté ce projet ensemble ? Putain, Jonathan, tu comptais me le dire quand ? Dans six mois ? Le jour de mon admission ? Quand je me serai retrouvée toute seule à Boston ? À chaque fois que j’ai posé des questions à propos de tes candidatures ces derniers mois… tu m’as menti !


Son ton monte de plus en plus, prenant des accents outragés : larvée derrière la colère, il y a une bonne dose de tristesse. Et les stigmates d’une amère trahison… il l’a trompée durant des mois. Jonathan sent sa cage thoracique se comprimer. Il n’a jamais voulu faire ça. Il ne voulait pas rompre avec Nancy, encore moins la blesser. Mais il est trop tard pour essayer de réparer les choses ou de les gérer autrement : il a volontairement laissé la situation dégénérer – leurs problèmes s’enkystant plus il les maintenait en suspens – à un niveau inacceptable. Il voudrait trouver les bons mots, lui expliquer de manière claire et posée pourquoi il n’avait pas postulé. Et surtout, pourquoi fabuler à ce propos avait paru une riche idée. Tout ce qu’il trouve, c’est du vide. Parce que la réalité est laide et minable. Il n’a pas candidaté, parce qu’il ne voit plus l’intérêt d’aller à la fac. Parce qu’il n’est pas comme elle.


Jonathan n’est pas bourré d’ambition : il n’avait jamais sérieusement songé que vivre de sa passion pour la photographie soit une possibilité réaliste. N’avait jamais envisagé de payer un cursus onéreux pour – peut-être – essayer de trouver un job dans ce domaine. Il y avait peut-être cru, quelques années auparavant, mais… Maintenant, ça lui semblait plutôt vain. Et il n’avait pas eu le courage de l’admettre face à elle, ne désirant pas la décevoir ou constituer un frein à ses projets…


Et s’il s’est empêtré dans une inextricable pelote de boniments, c’est parce qu’il est fou amoureux d’elle et ne supporte pas de – déjà – la perdre. Parce qu’au fond, il est persuadé que c’est voué à l’échec et que dès qu’il assumera ne pas vouloir du futur idyllique sur lequel elle s’est projetée, ça bousillera tout entre eux.


Face : ils assument être trop différents et ils se séparent, alors qu’ils s’aiment.


Pile : en essayant de s’accrocher à leur histoire, ils se font du mal, gâchent éventuellement les projets de l’autre et finissent par se détester.


Dans les deux cas, il n’y a rien à gagner. Pas de sortie de crise élégante en perspective.


Jonathan prend une profonde inspiration.


– Ça n’a jamais été mon projet. Je n’ai jamais voulu… avec le déménagement, tout s'est compliqué… je n’ai pas osé te dire que je ne voulais pas aller dans une fac cotée. Avant que tu parles d’Emerson, je pensais simplement faire une fac communautaire pour valider quelques crédits, puis essayer de trouver un job alimentaire qui me permette de mettre assez de côté en cas de pépin. Et, avec tout ce qui s’est passé les dernières années, je ne prévois pas de déménager trop loin de Will et de ma mère. Je ne voulais pas que tu envisages d’abandonner la fac de tes rêves pour postuler dans une université plus proche de Lenora… J’avais peur que tu te retrouves coincée avec moi.


Les mots avaient fini par sortir de sa gorge serrée, mais ils n'expliquaient rien. Et ne justifiaient pas les duperies constantes.


Nancy ouvre la bouche, puis la referme dans un claquement sec, son visage blanc comme de la craie. Elle reprend finalement parole avec un ton pointu, sa hargne paraissant encore augmenter d’un cran.


– Coincée avec toi ? Qu’est-ce que c’est supposé vouloir dire ? Putain, tu te fiches de moi, Jonathan ? Tu vas prétendre que c’est ma faute ? Que tu as menti pour me faciliter la vie ? Tu crois que je suis trop stupide pour savoir ce que je veux ? Que j’aurais postulé en Californie sans réfléchir, sur un coup de tête, pour être avec toi ? Et, quand bien même… ça aurait été ma responsabilité ! Si tu voulais qu’on se sépare, pourquoi m’avoir laissé croire que tu pensais qu’on avait un avenir ensemble ?!


Parce que je t’aime, que je ne veux pas qu’on se sépare et que – même si c’est fou – une part de moi désire que notre histoire se finisse bien.


C’est la vérité, mais Jonathan ne peut certainement pas lui dire. Pas maintenant, qu’englué dans ses paradoxes, il a tout fait foirer. Il sent un frisson glacé lui remonter l’échine. Nancy a raison, évidemment. Avec ses mensonges, il l’a mise au pied du mur, la plaçant devant le fait accompli. Comment lui expliquer les tenants et aboutissants du raisonnement absurde qui ont conduit à ce fiasco ?


Il lâche en partie ce qu’il a sur le cœur depuis que les plans pour Emerson sont sur la table ; depuis qu’elle leur imagine un glorieux avenir en commun auquel, lui, ne parvient pas à croire.


– Ce n’est pas que je veuille qu’on se sépare, je… Où est-ce que tu t’imagines dans dix ans Nancy ? Si on fait une erreur, maintenant, en essayant de s’accrocher l’un à l’autre, alors qu’on ne veut pas les mêmes choses… dans dix ans, quand tu te rendras compte que ce n’était pas ce que tu voulais… tu me détesteras.


Ce n’est pas vraiment ce qu’il pense. Pas le début de ce qu’il voudrait exprimer sur le sujet. À peine un succédané des dizaines de raisons qui font qu’il lui a menti pendant huit mois, mais c’est tout ce qui lui vient. Il baisse la tête et fixe résolument le sol, ne voulant pas voir l’expression sur son visage.


Il entend un éclat de rire incrédule. Le son grinçant lui serre involontairement la gorge.


– Tu as peur que je te déteste dans dix ans ?


Il se force à relever les yeux : Nancy semble excédée, un atroce faux sourire flotte sur ses lèvres, tandis qu’elle serre ses mains en poings et le transperce d’un regard peu amène. La pointe de mépris qu’il voit briller au fond des grands yeux bleus lui met le cœur au bord des lèvres. Avant même qu’elle ne dise un mot, il réalise qu’elle est à bout, devine qu'elle va chercher à le blesser.


Il le mérite. Il peut encaisser.


– Alors, c’est ça, Jonathan Byers ? Tu es trop lâche pour assumer ce que tu veux, alors tu passes ton temps à fuir et à mentir à tout le monde ? Selon ta grande théorie, c’était moi qui allais devenir une minable, comme ma mère, avec une petite vie de merde de petite bourgeoise insipide ; finalement, c’est toi qui deviens exactement comme ton connard de père ! Après tout, un raté reste un raté. Tu t’es aussi mis à picoler ou c’est juste les joints ?**


Jonathan sent son souffle se couper sous le choc, il recule, sidéré. Finalement, il ne pouvait pas encaisser. Il aurait sans doute préféré qu’elle le gifle. Il a l’impression qu’on vient de lui jeter de l’acide au fond de l’estomac. Il crispe ses doigts au point que ce soit douloureux, ses ongles rongés s'enfonçant un peu dans ses paumes.


Il y a un horrible moment où tout semble figé. Un blanc qui s’étire entre eux durant d’agonisantes secondes. Puis le temps reprend son cours.


Nancy tressaille et écarquille les yeux, levant machinalement une main devant son visage comme si elle-même était étonnée de ce qui vient de sortir de sa bouche. Elle le fixe, l’air interdit, puis secoue brutalement la tête, faisant s’agiter ses boucles d'un brun cuivré dans un curieux signe de dénégation. Une expression remplie de remords éclaire ses traits, des larmes débordent, roulant sur ses joues et elle entrouvre la bouche. Quelques mots, dégoulinant de regret, sortent difficilement. Le timbre cassé.


– Jonathan, ce n’est pas…


Le désespoir stupéfait qui avait cloué Jonathan sur place se dissipe, tandis que la réalisation point. Son accablement se mue en colère, puis en rage. Le sentiment venimeux monte en lui, incontrôlable. Il coupe les éventuelles excuses qu’il sent fleurir sur les lèvres de Nancy.


– Ce n’est pas ce que tu voulais dire ? Pas ce que tu penses de moi ?


Il n’y a rien à ajouter. Rien à faire pour recoller les morceaux. Rien qui mérite d'être réparé. C’est fini.


Et après tout, il ne devrait pas lui en vouloir. Elle n’a fait qu’énoncer une vérité : il est un raté. Un raté, un lâche et un menteur.


Il serre les dents et continue de contracter compulsivement ses poings. Il a l’impression que son sang bouillonne dans ses veines. Son cœur tambourine violemment dans sa poitrine et une sensation âcre lui remue l’estomac.


Il ne devrait pas lui en vouloir. Il est responsable de tout ce merdier… pourtant, il est furieux contre elle. Furieux qu'elle utilise ça pour l'atteindre. Sa voix s’éraille, l’amertume colore chacun des mots qu’il lui crache.


– Je suis un raté ? Un lâche ? Un menteur ? C’est sûr. Ça t’a pris un sacré bout de temps pour t’en rendre compte ! Et toi, tu es quoi, Nancy ? Tu n’as absolument pas changé ! Tu ramènes toujours tout à toi ! Tu te crois tellement supérieure à tous ceux qui t’entourent, que tu penses pouvoir décider de tout à leur place. Tu n’as jamais pensé une seule foutue seconde à ce que je voulais. Tout ce que t’as fait, c’est de monter ce foutu projet toute seule en pariant que j’allais te suivre comme un chien !


Il avance vers elle, puis recule, se mettant à faire les cents pas, tout en fixant le plafond et les murs comme s’il s’adressait à eux. Il enrobe chaque sentence d’une bonne dose de vitriol, agitant les mains pour évacuer une partie de la fureur qu’il ressent.


– Je crois surtout que tu n’as jamais réellement envisagé que je puisse vouloir faire autre chose que ce que toi, tu avais planifié ! Si je ne suis pas d’accord pour suivre exactement tes plans, alors je suis un connard et notre couple n’a plus lieu d’être ! N’est-ce pas ?


Il s’agite dans la pièce comme un lion en cage, y déambulant sans but avant de nouveau se tourner vers Nancy et de faire quelques pas vifs dans sa direction. Elle ne réagit pas à ce qu’il est en train de déverser. Elle semble pétrifiée ; reste figée, des larmes – de plus en plus nombreuses – mouillant son visage, dévalant le long de son cou pour se perdre dans le col de son pull. Puis soudain, elle remue légèrement la tête – comme si elle venait de se réveiller et cherchait à dissiper les brumes d’un mauvais rêve – et croise fébrilement les bras contre sa poitrine, son expression décomposée. Elle tente d’interrompre sa diatribe d’une voix blanche.


– Jonathan…


Il poursuit, implacable. Les mots se déversent en cascade et il sent tout son corps trembler, se rapprochant encore plus d’elle, de grands gestes nerveux continuant à ponctuer son propos. Il veut la blesser, la faire tomber de son piédestal.


– Je m’inquiétais que tu renonces à ce que tu voulais en essayant de t’accrocher à notre histoire. Mais ça, c'étaient des conneries ! C’est moi qui me faisais des illusions. Peu importe les circonstances, tu n’as jamais eu l’intention de renoncer à quoi que ce soit pour moi ! Me voilà rassuré : tu iras parfaitement bien sans moi ! Tu ne te retrouveras pas coincé dans une petite existence minable avec un putain de raté ! La seule personne vraiment importante à tes yeux, la seule dont tu te soucies réellement, c’est toi !


Il pourrait s’arrêter là – il voudrait s’arrêter là – mais la saillie suivante glisse hors de ses lèvres, avant qu’il ne puisse y réfléchir, ses mains s’agitant toujours violemment dans les airs.


– Tu sais quoi Nancy ? Les graffitis que les potes de ton ex avaient peints partout dans Hawkins, ils disaient la vérité. Tu es vraiment une…


L’insulte se coince dans sa gorge. Jonathan laisse la phrase en suspens, mais le mot non prononcé flotte sinistrement entre eux. Il se rend soudain compte d’à quel point il a empiété sur son espace personnel, pointant un doigt accusateur à quelques centimètres de son visage.


Nancy a instinctivement reculé. Il lui semble apercevoir un soupçon de peur traverser ses yeux.


Ça le stoppe net, le tirant enfin de la brume de fureur rouge qui s’était enroulée autour de lui. Il se fige et dodeline du chef, incrédule, pris d’un vertige. De nouveau ses entrailles se tordent. Avait-elle cru qu’il allait la frapper ?


Un dégoût absolu le traverse à la perspective. Contre le monde. Contre son père. Et surtout contre lui-même.


Merde. Il n’est pas comme ça.


L’ombre d’un doute affleure : est-ce vraiment une pensée si absurde ?


Est-il le genre de type capable de perdre son sang-froid au point de devenir violent ? Il y avait déjà eu une étrange occurrence avec Steve Harrington…


Est-il lâche au point de frapper une femme ou un enfant ? Il frissonne et secoue la tête, comme pour répondre à sa propre question.


Pourtant, l’injure qu’il lui a presque jetée à la figure… combien de fois a-t-il entendu son père la cracher ? Combien de fois l’invective avait-elle concernée sa propre mère ?


Une vague de nausée le prend. Une chape de plomb semble être tombée dans la pièce. Le silence est étouffant, oppressant. Nancy vacille, livide, à quelques centimètres de lui, le dévisageant d’un air effaré. Des sanglots silencieux agitent ses épaules et Jonathan sent une panique diffuse monter en lui.


Il peut encore se souvenir du visage de Nancy la première fois où il l'a embrassée, de son expression la nuit où ils ont comparé leurs cicatrices dans un hôtel miteux ; il se rappelle à quel point elle le serrait tendrement contre elle le jour de son déménagement à Lenora. Comment ont-ils pu en arriver là ?


Love will tear us apart.***


C’est fini. Tout est fini.


Il a l’impression d’avoir été déchiré en mille morceaux.


Sans un mot, il attrape les clés du van d’Argyle et quitte la maison en trombe. Il conduit sans but, la musique poussée à fond, les vitres ouvertes, le vent glacé lui fouettant le visage. Peu importe les kilomètres parcourus dans la nuit, il ne parvient pas à se calmer. Une douleur sourde palpitant encore quelque part au fond de sa poitrine. Le poids des insultes échangées et le regard effrayé de Nancy le hantent.


Exactement comme ton connard de père.


Nancy ne sait pas… elle ne voulait pas le dire de cette manière-là.


Pourtant, la phrase perfide continue à tourner dans un recoin de son cerveau ; sinistre ritournelle qu’il ne parvient pas à déloger, même avec Joy Division résonnant à fond dans l’habitacle du Surfer Boy.


Ce n’est que lorsqu’il s’arrête aux abords d’Indianapolis, que Jonathan réalise où sa balade insensée l’a mené. À quelques kilomètres seulement de la maison de Lonnie Byers… les mystères de l’esprit humain. Le sens de l’humour douteux de l’inconscient.


Il éclate d’un rire amer et se gare sur le bas-côté. Il essuie rageusement quelques larmes traîtresses accumulées au coin de ses paupières. Il ouvre la portière. À peine le temps de se pencher hors du véhicule avant de s’écrouler sur l’accotement et de vomir sur l'asphalte, le corps secoué de tremblements.


Il inspire profondément et tente vainement de regagner sa contenance. Il doit retourner à Hawkins, mais il n’en a pas la moindre envie.


Il a peur. Peur des autres, mais – surtout – peur de lui-même. C’est le genre de peur qui déchire quelqu’un et lui laisse des cicatrices invisibles. Il n’y a aucun refuge* pour ça.



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Notes:


* Le titre du chapitre est tiré des paroles "No man's land and there ain't no asylum here" (Un désert, il n'y a pas de refuge ici) de Straight to Hell des Clash.


** Lignes de dialogue extraites de L’irresponsable chapitres 2 et 5.


*** Love Will Tear Us Apart (L'amour nous déchirera) de Joy Division, l’intitulé du Two-Shot ("Les cicatrices nous déchirent" en traduction) est une référence à ce morceau.


Bon, voilà. Comme je l’ai dit, je pense que j’ai fait de mon pire.


Pour ceux qui pensent que ça va « trop loin » et que leur relation va être quasiment irréparable après tout ça… eh bah, effectivement, ça a été très loin. La partie la plus compliquée à écrire était celle entourant les quelques phrases de Nancy provenant de L'Irresponsable ; à la relecture, je les trouvais vraiment âpres et je voulais les enrober d'un contexte précis rendant leur survenue possible. Comme l'insulte que prononce – presque – Jonathan qui ne lui ressemble pas et marque un autre point de "non retour".


À bientôt pour la suite ! Ceux ayant lu « L'Irresponsable », savent que je vais me faire un devoir de réparer les pots cassés. Ça va être un travail de déminage en règle :p




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