Une question de volonté
Chapitre 10 : Une fin de soirée presque ordinaire
2192 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 16/09/2026 14:28
~ Chapitre 9 ~
Une fin de soirée presque ordinaire
Peu à peu, le silence avait repris possession de la maison.
Jack et Teal’c étaient partis les premiers en emmenant Daniel malgré ses protestations. Janet et Cassandra avaient suivi après une nouvelle tasse de café et un chocolat. Les rires et le brouhaha des discussions avaient disparu avec les derniers invités, remplacés par le léger ronronnement du lave-vaisselle et le tic-tac discret de l’horloge murale.
Sam empila les derniers cartons de pizza sur le plan de travail avant d’essuyer distraitement la table basse du salon. La soirée avait laissé derrière elle ce désordre familier et rassurant qu'elle aimait presque autant que les soirées elles-mêmes.
Une bouteille oubliée près du canapé.
Une canette de soda sous la table basse.
Quelques miettes de pizza sur l’accoudoir du canapé.
Des traces discrètes de vie.
Elle ramassa machinalement l’un des coussins que Jack avait utilisé quelques heures plus tôt pour tenter d’assassiner Daniel à l’aide d’un projectile particulièrement inoffensif, et un léger sourire apparut malgré elle.
Puis son regard dériva vers l’escalier et le sourire disparut presque aussi vite. La maison lui sembla soudainement beaucoup plus grande et beaucoup trop calme.
Sam posa le coussin sur le canapé et croisa les bras en s’y adossant. Elle savait qu’elle devait probablement aller la voir.
Parler.
Trouver les mots.
Ce qui lui semblait actuellement plus compliqué que d’explorer une nouvelle planète…
Elle secoua la tête en laissant échapper un petit soupir et s’engouffra dans l’escalier.
Au même instant, derrière la dernière porte au fond du couloir, Joan était assise au bord de son lit, tripotant nerveusement le cordon de sa capuche.
La chambre baignait dans la même pénombre que lorsque Cassie l’avait rejoint. La veilleuse projetait une petite lueur paisible et le silence qui avait enveloppé la maison lui paraissait presque étrange après l’agitation de la soirée.
Joan promena son regard autour d’elle.
Les livres bien rangés dans la bibliothèque.
Son bureau avec d’autres livres, des carnets de notes abandonnés, témoin de ses devoirs de la veille.
Son télescope juste à côté du bureau, le nez braqué vers le ciel.
Tout semblait exactement à sa place. Tel qu’elle l’avait laissé le matin même.
Et pourtant... Joan s'y sentait soudain étrangère. Comme si quelque chose manquait. Comme s'il manquait une pièce sur l'échiquier.
Joan se frotta les yeux un instant, cherchant à faire le point dans son esprit. Puis, son regard se posa sur la porte fermée.
Peut-être était-ce ça, cette sensation étrange.
Elle soupira.
Hésita.
Regarda à nouveau la porte, sachant très bien ce qu’elle devait faire mais espérant encore pouvoir repousser l’échéance.
Elle soupira une fois encore, se passa la main dans les cheveux.
Et finit par se lever.
Joan passa la porte de sa chambre au moment même où Sam arrivait au bout du couloir. Toutes deux s’immobilisèrent, aussi surprise l’une que l’autre.
Presque prises en faute.
Pendant une seconde, toutes deux s'observèrent, cherchant dans le regard de l'autre un signe de colère... ou de pardon. Aucune des deux ne sut quoi dire.
Et puis, d’une même voix.
« Je suis désolée ».
Le silence qui suivit dura deux battements de cœur. Une inspiration. Pas davantage. Puis un sourire se dessina sur le visage de Joan, et un autre sur celui de Sam.
Timide.
Petit.
Mais sincère.
« Bon… » fit finalement Sam.
« Oui… » répondit Joan
« C’est un peu ridicule. »
« Plutôt oui… On dirait Daniel quand il veut parler à Janet. »
Sam se mordit la lèvre pour ne pas rire, tandis que Joan baissait les yeux vers ses baskets.
« Je ne voulais pas te parler comme ça tout à l’heure… J’ai paniqué je crois. »
« Et moi je n’aurais sans doute pas dû te presser de questions… Je crois que j’ai paniqué moi aussi… », répondit Sam à son tour en secouant doucement la tête.
Joan releva légèrement les yeux vers sa tutrice.
« Tu ressemblais un peu au Général Hammond en situation de crise... »
Sam pencha légèrement la tête et afficha une petite moue faussement sévère.
« Hum… Dis ? N’en rajoute pas trop quand même. »
« Désolée Sam… » murmura la gamine, reconnaissant là, les limites invisibles et tacites à ne pas franchir.
Un léger silence prit de nouveau place dans ce couloir étroit, mais beaucoup plus confortable cette fois, apaisant même.
« Ça te dit un chocolat chaud ? »
Joan releva la tête surprise.
« Il est pas trop tard ? »
« Jamais pour ça ! » lui répondit Sam avec un petit sourire.
o-O-o
La cuisine baignait dans une douce lumière tamisée, contrastant vivement avec le reste de la maison plongé dans l’obscurité. Au-delà du seuil de la pièce, le salon s'enfonçait dans un silence presque intimidant, comme si la maison tout entière retenait son souffle, déjà endormie. Cette frontière invisible isolait les deux femmes du monde extérieur, créant une bulle hors du temps où la violence de la journée ne pouvait plus les atteindre.
Sur la table en bois, deux grandes tasses fumantes reposaient l'une près de l'autre, et une délicieuse odeur de chocolat chaud s’en échappait, apportant un parfum d'enfance et de réconfort immédiat dans l'atmosphère encore lourde de non-dits.
Joan referma ses deux mains autour de sa tasse, cherchant dans la chaleur de la porcelaine un point d'ancrage. Dans son esprit, pourtant, rien ne s'apaisait. Le chaos était toujours là. Le contraste était violent entre la douceur feutrée de cette cuisine et le vide vertigineux qui l'avait submergée quelques heures plus tôt sur le bitume. Elle fixait les volutes de vapeur qui s'élevaient de sa tasse, terrifiée à l'idée que s'il lui manquait des morceaux de sa journée, peut-être s'effritait-elle un peu elle-même.
Sam s'installa en face d'elle, ses mouvements fluides et mesurés pour ne pas rompre la fragilité du moment. Pendant quelques instants, aucune ne parla. Le silence n'était pas lourd, il était suspendu. Le simple bruit des cuillères contre la porcelaine, un tintement régulier et presque hypnotique, suffisait à meubler l'espace. C'était un code secret entre elles, une façon pour Sam de dire « Je suis là, je n'insiste pas », et pour Joan de répondre « Merci de ne pas me forcer ».
Mais le poids du secret devenait trop lourd à porter dans cette bulle de bienveillance. Joan redoutait le regard de Sam, non pas par peur d'une nouvelle réprimande ou d’une nouvelle salve de questions, mais par crainte qu’elle puisse lire sa propre peur.
Avalant une gorgée du liquide chaud et sucré, Joan finit par rompre le silence.
« Cassie est venue me voir. »
« Je sais. »
« Elle est pénible quand elle a raison. »
« Comme sa mère. », rétorqua Sam en souriant
« C’est pas faux. » répondit Joan avec un petit rire.
Le silence revint quelques secondes.
Paisible.
Reposant.
« Cassie m’a dit que Daniel avait déjà passé une demi-heure à chercher ses lunettes à la base. C’est vrai ? »
Sam sourit aussitôt.
« ...alors qu'elles étaient sur son nez ? »
« Alors c'est vrai ? »
« Absolument. »
« Personne ne lui a rien dit ? » Demanda Joan, incrédule.
« Non. »
« Pourquoi ? »
Sam haussa les épaules avec un sourire coupable.
« On voulait voir combien de temps il lui faudrait pour s'en rendre compte. »
Joan la fixa quelques secondes, bouche bée.
« Mais…. Vous êtes horribles. »
« J’avoue…. Mais c’était drôle. »
Joan pencha la tête sur le côté, essayant de s’imaginer la scène et cette équipe d’adultes, normalement très sérieuse se laisser aller à ce genre de plaisanterie.
« Je suis sûre que c’est Jack qui a eu cette idée… »
« Même pas ! »
« Han ? mais qui alors ? »
Sam ne répondit pas et baissa la tête vers sa tasse avec un sourire hautement coupable.
« Mais nan… pas toi quand même » demanda Joan en laissant échappé un petit rire amusé.
« Je plaide coupable », répondit la jeune femme en souriant innocemment.
Joan avala une nouvelle gorgée de son chocolat mais sans quitter Sam des yeux, avec une sensation nouvelle de découvrir sa tutrice sous une autre façade.
« Est-ce qu'au moins quelqu'un avait parié ? » Finit-elle par demander
La question fit rire Sam plus franchement, reconnaissant là le côté pratique de sa pupille.
« Évidemment. »
« Qui a gagné ? »
« Teal'c. »
« Il avait parié combien de temps ? » demanda Joan en haussant un sourcil.
« Vingt-sept minutes et Daniel a tenu vingt-neuf minutes »
Joan secoua lentement la tête.
« C'est... incroyablement précis. »
« Teal'c est quelqu'un de très méthodique. »
Un mince sourire étira enfin les lèvres de Joan qui plongea le nez dans sa tasse pour quelques gorgées supplémentaires.
Quelques minutes passèrent encore. La fatigue, implacable, commençait à réclamer ses droits et à se lire cruellement dans chacun des gestes de l'adolescente.
Cela se voyait d'abord dans sa posture : ses épaules, d'ordinaire si droites, s'affaissaient doucement, et sa tête semblait soudain trop lourde pour sa nuque. Puis, cela gagna son visage. Ses paupières se faisaient plus lourdes, papillonnant avant de retomber quelques secondes de trop, luttant contre un sommeil qui menaçait de la plonger dans l'inconscience au beau milieu de la pièce.
Sam le remarqua immédiatement. Son regard de scientifique, doublé de cette intuition protectrice qu’elle développait jour après jour auprès de la jeune fille, ne rata aucun de ces signaux d’alerte. Elle vit la fragilité derrière le masque de fer que Joan tentait désespérément de maintenir.
Mais elle ne dit rien.
Pas encore.
Coude sur la table, Joan posa sa tête dans sa main et remua distraitement sa cuillère dans le chocolat.
« Et au fait ? ton cylindre extraterrestre ? »
Sam leva les yeux au ciel.
« Toujours aucun progrès. »
« T'as essayé de lui parler ? »
« Joan... »
« Quoi ? »
« C'est un artefact. »
« C'est exactement ce qu'il veut te faire croire. »
Cette fois, Sam éclata franchement de rire. Un vrai rire, limpide et sonore, qui résonna agréablement contre les murs de la cuisine. C’était le tout premier depuis plusieurs heures.
Joan sourit à son tour, un sourire authentique qui détendit enfin ses traits fatigués. Elle savoura cet instant, sincèrement satisfaite de son effet. Réussir à désarmer le Major Carter, à lui faire oublier son costume de soldat pour ne garder que la femme bienveillante en face d’elle, était une petite victoire dont elle n'était pas peu fière. Pendant une seconde, elle redevint juste une adolescente complice avec sa tutrice.
Puis, un énorme bâillement vint immédiatement ruiner toute tentative de conserver un semblant de crédibilité. Ce fut un réflexe traître et incontrôlable, une somnolence brutale qui s'empara d'elle sans crier gare.
L'adolescente plaqua aussitôt une main devant sa bouche dans un geste de défense paniqué, tentant de refouler ce signal de faiblesse. Mais c'était trop tard. Le piège s'était refermé.
Sam arqua un sourcil, un sourire en coin étirant ses lèvres. Son regard, teinté d'une tendre affection, passa de la main de Joan à ses yeux mi-clos, scellant sans un mot la fin de la récréation et le début du couvre-feu.
« Je crois que le chocolat chaud vient de remporter la bataille. » murmura-t-elle en se penchant vers Joan.
« Il m’a eu en traître… » soupira l’adolescente en repoussant doucement sa tasse.
Ni l'une ni l'autre ne proposa d'aller se coucher. Il n'y en avait pas besoin. Comme si la décision s'était imposée à elles au même instant.
Elles se levèrent presque simultanément. Joan récupéra machinalement sa tasse vide tandis que Sam attrapait la sienne. Elles traversèrent la cuisine dans une coordination presque instinctive, chacune accomplissant les gestes habituels sans avoir à se concerter : déposer les tasses dans l'évier, éteindre la lumière au-dessus du plan de travail, vérifier d'un regard que tout était en ordre.
Ce n'était rien. Et pourtant, cette simplicité avait quelque chose d'étrangement réconfortant.
Arrivée à la première marche de l’escalier, Joan se retourna.
« Sam ? »
« Oui ? »
« Bonne nuit. »
Quelque chose se détendit doucement dans la poitrine de Sam. Une tension qu'elle portait depuis des heures sans même s'en rendre compte.
« Bonne nuit, Joanny. », lui répondit-elle en lui adressant un sourire chaleureux.
Et pour la première fois depuis le début de cette interminable journée, Samantha Carter se surprit à croire que tout allait enfin rentrer dans l'ordre.
Pas parfaitement. Pas complètement.
Mais suffisamment pour attendre le lendemain.