La colère de Kamino
Aayla Secura percuta la surface déchaînée de l'océan. L'impact la sonna à moitié et l'eau glacée se referma sur son corps comme une Obscure prison liquide. La Jedi se sentit immédiatement entrainée vers les profondeurs abyssales.
Elle coulait vite, bien trop vite.
Instinctivement, la Twi'lek battit des pieds pour remonter vers la Lumière au dessus d'elle, mais sa jambe gauche refusa de lui obéir, comme prise au piège dans un étau. La jeune femme baissa les yeux et elle s'aperçut avec horreur qu'un des droïdes séparatistes, tombé avec elle lors de l'explosion, enserrait sa cheville de sa poigne mécanique puissante. Le poids du B2 accélérait sa chute dans les Ténèbres, toujours plus vite, toujours plus profondément, sans espoir de remonter à la surface.
Aayla se débattit sauvagement : elle tenta de libérer sa cheville, elle se contorsionna puis elle tira sa jambe de toutes ses forces. Elle frappait désespérément l'eau de ses bras et de son pied droit, mais en vain.
La Jedi avait lâché son sabre lorsque la déflagration l'avait propulsée dans le vide, et elle se trouvait désormais désarmée et impuissante.
L'air commençait douloureusement à lui manquer et la pression de l'eau l'écrasait tandis qu'elle continuait sa chute inexorable, entrainée par son implacable ennemi mécanique.
Les Ténèbres autour d'elle devinrent totales et la faible lueur de la surface loin au dessus finit par s'estomper totalement.
Son diaphragme se contracta violemment et la Twi'lek dut lutter contre l'envie irrépressible d'inspirer.
Une vague de peur Obscure monta brusquement en elle, dévastatrice, et plusieurs voix remontèrent alors du tréfond de sa mémoire pour émerger à la surface de son esprit.
Il y eut d'abord son oncle Pol Secura qui ambitionnait de la vendre alors qu'elle n'était encore qu'une enfant, juste avant que les Jedi ne la découvre sur Ryloth, sa planète d'origine. La Twi'lek voyait encore le disgracieux visage du chef de famille lorsqu'il prononça ses immondes paroles :
" Il faudra bientôt la vêtir comme une femme, je veux tirer le meilleur prix possible pour ce futur... échange de bons procédés. "
La voix de son oncle fut ensuite remplacée par celle, séductrice mais bien plus dangereuse, du Jedi Noir Volfe Karkko. Ce dernier avait exercé son emprise sur elle alors qu'elle était padawan et il l'avait entraînée vers le côté Obscur de la Force sans qu'elle ne puisse lutter :
" Je gouvernerai bientôt la galaxie, et toi petite chérie, tu seras ma Reine. Tu siègeras à mes côtés dans notre Royaume des Ombres, tu m'aimeras et tu tueras en mon nom ! "
Enfin, le timbre rocailleux et sans âge de Yoda se superposa à celui du Jedi Noir. Aayla revit dans un bref flash de lumière verte le visage empli de tristesse de l'antique Maître lorsque celui-ci avait annoncé l'étendue des pertes du Temple après la bataille de Géonosis :
" Géonosis, une victoire n'a pas été. Une véritable tragédie, devenue elle est. Cent-soixante-dix-neuf des nôtres, la mort dans cette arène ont trouvé. Leur sacrifice, un prix bien trop cher à payer, c'était. "
Un tourbillon d'images se bouscula soudain dans l'esprit de la Twi’lek : les corps des Jedi sur le sable ocre de l'arène de Géonosis se mêlaient désormais au rire gras de son oncle, tandis que le regard mauve et malsain de Volfe Karkko la toisait dans les Ténèbres victorieuses.
Puis les clones décédés de Kamino s'ajoutèrent subitement à l'ensemble, parachevant l'horreur de sa vision. Le visage d'Aby flotta un instant devant tout le reste, gravé à jamais dans sa mémoire.
Une lame de désespoir Obscur traversa le corps d'Aayla, la brisant presque de part en part. Toutes ces épreuves, toute cette souffrance, toutes les morts de ses frères et sœurs du Temple se transformaient en une souffrance indescriptible, prête à lui broyer le cœur.
L'éclair de Lumière verte dansait toujours au dessus d'elle tandis que le manque d'oxygène devenait lui aussi insoutenable.
Une nouvelle voix s'éleva alors du tréfonds de son être, insidueuse et tentante, presque bienveillante :
" Il n'y a donc plus aucune raison de lutter. Tu peux arrêter tout ceci dès à présent. Lâche, lâche tout, inspire L'Obscurité de l'océan et rejoins-la à tout jamais. "
* Non *
La réponse, claire et immédiate, ne venait pas de l'esprit d'Aayla.
Dans un dernier sursaut de conscience, la Jedi leva la tête au cœur des Ténèbres infinies qui la noyaient lentement. La lueur émeraude était toujours là, dansante, presque à porter de main. Puis dans un éclair vif, l'éclat vert trancha net le bras du droïde B2, libérant ainsi Aayla de son poids mortel.
* Tiens bon. Retiens ta respiration *
* Kit... je n'y... arriverai pas... Pas jusqu'à la surface... *
* Alors je vais respirer pour toi *
Le Jedi amphibien attira doucement le corps de la Twi’lek contre le sien puis il saisit son visage entre ses mains. Leurs lèvres se joignirent et Kit Fisto expira. Une fois. Puis deux. Puis trois. L'air, presque brûlant tant il était salvateur et attendu, quitta les poumons du Jedi pour pénétrer dans ceux d'Aayla.
L'Obscurité recula soudain en même temps que la douleur, et la jeune femme perçut clairement le visage de son frère du Temple, uniquement éclairé par la lueur de son sabre laser au milieu des flots sombres.
Pendant une fraction de seconde, tout sembla suspendu autour d'eux : leur connexion au sein même de la Force vibrait, plus éclatante que jamais au cœur de la Noirceur glacée de l'océan de Kamino. Ils se reconnaissaient simplement, dans un respect profond et une affection mutuelle sans limite.
Puis doucement, sans briser cette bulle de Force partagée, Kit saisit Aayla par la taille et il se propulsa énergiquement vers la surface.
Leurs têtes percèrent bientôt les flots mouvementés, et les vagues immenses les rabattirent sur un ponton bas qui servait à la maintenance de la structure.
La Twi'lek inspirait l'air à grandes bouffées, haletante, tandis que ses mains cherchaient à accrocher le métal glissant de la passerelle. Elle trouva enfin une prise sûre et, dans un dernier sursaut de Force, elle parvint à arracher son corps de l'eau. La jeune femme roula sur le côté, ses poumons brûlant et protestant à chacune de ses inspirations tandis que la pluie et le vent lui fouettaient à nouveau le visage.
Puis la douleur explosa.
Un déchirement cuisant la saisit au niveau du crâne, irradiant dans ses lekkus d'une manière insoutenable. La poigne cruelle qui s'appliquait sur elle l'obligea à se redresser et deux longs bras blafards l'immobilisèrent brutalement.
Kit Fisto se hissa à son tour sur l'appontement et il embrassa rapidement la scène de son regard sans pupille.
Ven Si se tenait droite face lui, un filet de sang magenta coulant le long de son front pâle. Sa tunique blanche de scientifique était déchirée et noircie à plusieurs endroits comme si elle avait souffert lors du crash de sa navette. La Première Assistante s'était saisit d'Aayla et avait passé un bras autour de son cou tout en exerçant une pression cruelle sur ses lekkus. Et de son autre main, la Kaminoan tenait une seringue en métal qui luisait faiblement, son aiguille pressant dangereusement la peau bleue de la Twi’lek.
-Lâche ton arme, Jedi, hurla la Première Assistante en resserant encore sa prise sur son otage. Lâche ton arme, ou je la tue !
Le Nautolan, connecté à la Force et à l'Équilibre, comprit immédiatement la réalité de la menace proférée par Ven Si. Il pouvait percevoir sa souffrance, sa peur et sa haine, couronné par le fait qu'elle n'avait plus rien à perdre : elle avait trahit les siens, tué sa Supérieure ainsi que des milliers de Clones, et assassiner une Jedi ne serait qu'une étape de plus à franchir sur le chemin de sa déchéance.
Kit Fisto n'hésita donc pas plus longtemps. Il lâcha le manche chromé de son sabre laser, qui atterri sur la passerelle avec un bruit de roulement métallique.
Et il regretta immédiatement son erreur.
Dans la Force, il discerna le mensonge que la scientifique venait de proférer : cette dernière n'avait jamais eu l'intention d'épargner Aayla.
Le Nautolan ressentit avant qu'il ne le vit l'infime mouvement de son doigt pâle qui se contracta sur le piston de la seringue. Puis dans l'Équilibre et le Tout, Kit sentit la mort invisible franchir la barrière de la peau, et tout bascula.