D'honnêtes Argonautes

Chapitre 2 : Pour qui sont ces serpents ?

5006 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 29/08/2025 20:01

Chapitre 2 : Pour qui sont ces serpents ?

 


Station 10LC0-S, bureau de Pélias Crethee

Le Praseidon par intérim de la planète Thessalis était plongé en pleine réflexion quand sa secrétaire l’interrompit une nouvelle fois. Elle lui rappela que son neveu désirait le voir avant son départ, et qu’il attendait déjà depuis une heure. Pélias haussa les épaules avec une grimace. Il n’avait aucune intention de lui parler alors qu’il revenait de l’hôpital où son demi-frère aîné Aeson déclinait peu à peu. Mais trop lentement à son goût. À dire la vérité, il ne l’avait jamais apprécié et l’avait longtemps jalousé. Aujourd’hui qu’il était mourant, Pélias estimait qu’il allait enfin recevoir ce qui lui revenait légitimement : le trident de la pélagocratie de Thessalis. Le fils d’Aeson, qui aurait dû être expédié au front sitôt son diplôme en poche, avait tout arrêté pour rester auprès de son père. Et à présent, Jaeson mobilisait les précieuses ressources de sa famille pour trouver un remède à la maladie inconnue qui frappait également un pourcentage croissant de la population.

Les gens grondaient – pas encore trop bruyamment. Mais bientôt, cela changerait. Si la situation sanitaire n’était pas rétablie rapidement, non seulement il ne serait pas désigné pour prendre la succession de la pélagocratie, mais il pourrait finir en prison pour sa mauvaise gestion de cette crise. Il en était au point où il se disait qu’il devait prendre le pouvoir par la force et faire taire les contestations. Le trafic des routes commerciales vers Thessalis s’amenuisait en dépit de tous ses efforts pour minimiser les « rumeurs » concernant l’épidémie. Mais pour prendre le pouvoir par la force, en faisant éclore des émeutes justifiant la loi martiale, il aurait fallu qu’il ait encore des policiers et une armée qui tienne toujours debout... Or leurs forces étaient durement touchées. Des casernes entières de hoplites étaient contaminées en raison de la promiscuité de la vie militaire : qui aurait pu prédire que partager les mêmes dortoirs et les mêmes installations sanitaires conduirait à un tel résultat ?

La joue burinée de Pélias se balafra d’un sourire méprisant en réaction à cette exaspérante malchance. Il passa une main agacée dans ses boucles brunes parsemées de fils de plus en plus gris. Le pire, était qu’il n’avait pas d’autre solution que de devoir compter sur son neveu. Le héros. Le sauveur. Ce blanc-bec qui s’était juste donné la peine de faire quelques études (payées trop cher), le peuple le regardait d’un œil humide. Avec son père, malade depuis des mois, la médiatisation discrète des recherches qu’il faisait pour trouver un remède, ses quelques succès sur des patients encore peu atteints...

Il ne manquait pas de le souligner dans ses discours pour donner le change. « Je sais ce que vous ressentez. Notre famille est affligée comme les vôtres. Mon cher frère résiste mais il est si faible. Mon neveu travaille d’arrache-pied et j’ai fait débloquer des crédits spéciaux pour lui donner les moyens de poursuivre car oui, ses premiers résultats sont encourageants. Et je suis fier de lui. Un jour, il sera Praseidon de la Thessalie... »

Ce qui l’aurait bien arrangé, c’est que ce jour n’arrive jamais. Ni Aeson ni son fils n’étaient aisément corruptibles. Voir Aeson aller mieux, plutôt que plus mal, l’avait fort indisposé. Contrairement à ce qu’il avait toujours cru (faute d’y prêter suffisamment attention), eh bien le petit crétin... n’en était pas vraiment un. Or le plan avait toujours été de lui prendre le Trident et de ne jamais le rendre. Cette épidémie était une aubaine qui lui évitait l’assassinat.

— Dites-lui que je suis très occupé, enfin ! gronda-t-il finalement de son ton le plus revêche.

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La pimpante secrétaire aux pupilles fendues et tresses ondulantes trahissant des origines méduses, risqua un regard navré au jeune homme qui avait tout entendu. Il ferma les yeux et secoua la tête pour lui signifier silencieusement qu’elle n’y était pour rien.

— Quand il sera disponible, dites-lui que je suis parti rechercher des stocks directement sur le site de production. Avec un peu de chance, s’il a écouté mes messages précédents, il saura où je me trouve. Le voyage est un peu long, l’accès est malaisé et il se peut que la communication ne passe pas bien. Le Professeur Kheiro ne peut pas m’accompagner mais j’ai trouvé quelqu’un d’autre.

— Bonne chance, dit-elle gentiment. Ma grand-mère et ma fille sont toutes deux malades, et votre nouveau traitement leur fait du bien.

Jaeson inclina sa tête bouclée aux reflets d’or.

— J’en suis heureux, dit-il simplement.

 

°°°

Jaeson Aeson avait également été très heureux, étonné et soulagé que le Dr McCoy ait accepté sa requête inopinée. Quoiqu’il ait conservé l’esprit fort vif, son mentor le professeur Kheiro était trop âgé pour un voyage potentiellement aussi dangereux. Il fallait qu’une autre personne l’accompagne.

Il était à peine un adolescent quand ils s’étaient rencontrés, le Dr McCoy et lui. Lorsqu’il l’avait vu débarquer pour ce remplacement au pied levé, il avait dû se résoudre à constater que son ancien enseignant n’était plus non plus aussi jeune que dans son souvenir. Mais son air bourru s’était éclairé d’un large sourire lorsqu’il l’avait retrouvé dans la grosse navette qu’ils avaient louée.

Jaeson y avait laissé toutes ses économies personnelles. Même acheté au marché noir, le système occulteur HadizCasQ, dérivé de celui des Klingons, avait fait considérablement fondre son pécule. Ils n’avaient besoin que d’un tout petit vaisseau pour passer entre les mailles de certains filets, mais qui disait « petit » disait aussi... proie facile pour de plus gros poissons. D’où le système occulteur qui devrait leur assurer une relative tranquillité pour travailler en route.

Car il n’était pas question d’attendre leur retour pour s’y mettre. Chaque heure comptait.

— J’ai été surpris je l’admets, disait le Dr McCoy, mais je ne regrette pas d’être venu. J’ai feuilleté votre article et vos notes de recherches en vous attendant, et ils m’ont laissé l’envie d’en savoir infiniment plus. Cela me semble vraiment prometteur. Laissez-moi poser ça et parlez-moi de la situation sur Thessalis ? Comment progresse l’épidémie ?

— Trop vite pour mon goût.

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Jaeson avait plutôt l’air d’un athlète que d’un médecin. Même avec une blouse bleue, il irradiait d’assurance et de santé. Son cursus le destinait à être engagé dans l’armée et il avait suivi l’entraînement exigé comme n’importe quel hoplite, mais le contraste était frappant. Il verrouilla soigneusement la porte et s’installa aux commandes de navigation pour programmer leur itinéraire.

— Mais quelle route voulez-vous nous faire prendre ? tiqua McCoy en voyant le tableau de bord clignoter en rouge. Ce n’est pas dangereux ce secteur ?

— Si, mais pas quand on a de quoi montrer patte blanche.

— On a ça ?

— Oui. Tout a été précisément calculé. De la taille du vaisseau au nombre de drones nécessaires. Grâce à Mayde, l’intelligence de bord a reçu les codes de navigation lui permettant d’emprunter des accès que seuls les Kolcidiens connaissent. Ce sera peut-être un peu sportif par moments, mais pas tant que vous pouvez le croire. Nous aurons du temps pour travailler. Et j’ai hâte de pouvoir vous montrer mes travaux.

— En tous cas, vous, vous avez l’air en pleine forme.

— Je pense que je le suis, répondit-il avec un modeste sourire. J’ai renforcé mon immunité dès que j’ai eu à travailler avec des souches virales. Attention, bouclez votre ceinture, nous décollons.

— Et avec quoi vous avez fait ça ? s’enquit McCoy en obtempérant.

— Cela, vous le saurez quand vous aurez fini de lire mes notes. Non, allez, je ne maintiens pas le suspense inutilement. J’ai utilisé une dose de moins d’un microgramme de pollen d’aurifera. C’est une plante qui pousse dans une région très spécifique de Kolcid, sur quelques coteaux seulement. Elle ne fleurit que tous les sept ans. C’est Mayde qui me l’a faite connaître – ma fiancée. Enfin, c’est ma fiancée mais je profite aussi de ce voyage pour en parler à son père qui n’est pas encore au courant, vous voyez... Non seulement, ce pollen m’a évité de tomber malade, mais il a déjà permis de soulager des formes très précoces de l’affection sur des personnes jeunes. Mayde et moi nous avons travaillé des nuits entières sur les calculs et les modélisations. J’ai procédé à des tests cliniques sur des patients en phase terminale qui étaient d’accord.

— Vous voulez dire... sur votre père ?

Jaeson baissa les yeux tandis que ses joues s’empourprèrent légèrement.

— Je ne voulais pas, mais il a insisté pour en faire partie. Et je dois dire qu’il a sans doute eu raison car il devrait être mort depuis des semaines... Il n’est pas en bonne santé, bien sûr, mais il est conscient la plupart du temps et il a l’esprit clair. Je ne lui ai pas donné les doses qui me semblaient les plus appropriées, parce que j’avais peur.

— Oui, c’est pour ça qu’on ne nous laisse – normalement – jamais soigner des proches... Pourtant vous avez appliqué un principe de précaution élémentaire.

— Mhh, fit le jeune homme. Il y a aussi une autre raison à ce que mon père me le demande. Une raison... politique.

— Ah, la politique... je ne m’en mêle jamais. J’ai bien trop de travail pour ça, répliqua McCoy avec une petite moue.

Jaeson s’égaya de ses insinuations.

— Quand vous êtes le fils d’un Praseidon, c’est moins facile d’ignorer cela. Comment diriez-vous ? Un « prince » de Thessalia qui veut être « soldat », c’est déjà assez antinomique, mais en plus soigner des gens au lieu de les tuer ? Ha !

Il soupira en basculant la navigation du vaisseau sur le pilotage automatique. Les mains abandonnées sur le rebord de la table de commandes, il se tourna pour lui faire face.

— Je vais être honnête avec vous. Je n’ai aucun intérêt pour la politique, et la bonne santé de mon père me garantissait de ne pas avoir à m’en préoccuper avant plusieurs années. Seulement tout a changé... j’ai le sentiment que mon oncle, qui peut apparaître comme un successeur naturel à la tête de la pélagocratie, eh bien que mon oncle... n’est pas un homme bien. C’est difficile d’être catégorique car j’étais absent pour mes études mais, depuis que je suis rentré, il y a une quantité de petits détails... dont je ne sais plus s’ils sont vraiment insignifiants. Mon père ne m’a rien dit expressément, mais j’ai l’impression qu’il le sait aussi. C’est pour ça qu’il est d’accord pour tester le traitement expérimental.

McCoy opina en le regardant droit dans les yeux.

— Tant que votre père est en vie, votre oncle n’osera peut-être rien tenter tout de suite pour prendre le Trident.

— Et cela me laisse le temps d’avancer. Venez lire les documents que j’ai rassemblés pour vous. Votre œil neuf me sera utile.

— Oui bien sûr. Donc ce que nous allons faire, c’est accessoirement demander la main de votre fiancée à son père, mais aussi négocier de l’aurifera pour concevoir un vaccin ou un traitement pour les Thessaliens qui peuvent encore le recevoir ?

— C’est bien ça. Je ne suis pas sûr que le Basile de Kolcid voudra m’écouter, mais il respectera peut-être votre ancienneté et votre renommée. Si je n’y parviens pas, il vous faudra essayer de le convaincre avec les bons arguments... Je ne suis pas un orateur.

Leonard McCoy sourit en coin.

— Oh mon garçon, si vous saviez combien moi non plus ! Ce n’est pas moi que vous auriez dû emmener pour mener à bien cette partie du plan.

— Ah bon ? Mais qui d’autre ?

— Un fieffé beau parleur du nom de J...

L’intelligence de bord l’interrompit abruptement. « Appel entrant en provenance du secteur de Marenostre. Pélias Crethee sur Thessalis ».

Jaeson fronça les sourcils.

— Quand on parle du loup... Excusez-moi. Il m’a fait poireauter sans me recevoir, j’ai décidé de partir quand même. Que diriez-vous de vous installer tranquillement dans votre cabine ? Ou d’aller voir le petit laboratoire ? C’est sommaire mais...

— Ne vous inquiétez pas, dit McCoy en tapotant sa valise. J’ai emporté de quoi travailler plus à notre aise. Prenez votre appel et rejoignez-moi ensuite, je vais commencer à installer tout ça.

— Merci Dr McCoy.

— Vous avez déjà deux doctorats au moins : nous sommes confrères. Appelez-moi Leonard, répondit-il en souriant.

Jaeson le regarda s’engouffrer dans le petit labo, puis se rassit en se préparant à un moment assez désagréable. Au lieu de ça, quand la communication visuelle fut établie, il reconnut son oncle sur le petit écran.

Tout sourire, le visage de ce dernier était incompréhensiblement radieux.

 

°°°

Kolcipolis, deux semaines plus tard

Une petite sonnerie discrète indiqua que quelqu’un cherchait à entrer dans le sanctuaire al-chemique. Mayde sortit de la transe induite par le chant scandé des formules anciennes. La tradition voulait que les opérations de distillation doivent se faire sur des notes chantées précises. Lorsque la vibration atteignait une certaine fréquence, alors les atomes des poudres en suspension dans un liquide neutre se réagençaient subtilement pour créer des concoctions médicinales impossibles à réaliser sans cela. L’ingrédient secret des mages de Kolcid n’était pas du tout un « ingrédient », mais un mode de préparation encore largement considéré aujourd’hui comme sacré.

— Entrez !

Troublée, elle se releva en refermant bien les pans de son peignoir. La préparation des potions exigeait une propreté absolue de l’environnement et de l’opérant. Il était obligatoire d’être baigné et parfaitement propre pour qu’aucun autre élément, même infime, ne puisse venir contaminer les solutions en cours de réalisation. À cet égard, les douches sèches antiseptiques qu’elle avait pu découvrir dans les universités terrananéennes de la Fédération lui semblaient formidables. Elle tenait absolument à en acquérir une pour pouvoir travailler habillée...

— Basilide, votre père vous réclame immédiatement, chuchota son assistante qui faisait une drôle de tête.

— D’accord. Je... je vais interrompre le rituel chemique. Je m’habille et j’arrive dans un instant.

— Non ma dame, il a dit tout de suite.

— Mais... je ne vais pas me présenter dans cette tenue ! C’est très malséant !

— Il a bien insisté, madame. Il semble... euh... extrêmement mécontent.

Mayde plissa les yeux devant l’embarras de son assistante. Son humeur commençait à être au diapason de celle de son père. Elle prit d’abord une brosse pour lisser ses cheveux encore mouillés en arrière, puis écarta délibérément les pans du peignoir noir soyeux comme une nuit liquide, laissant bien apparent sur ses seins nus le collier de chatoyants cristaux de canalisation. Et elle eut soin de conserver les bracelets conducteurs sacrés à ses poignets. Leur forme sinueuse évoquait des serpents, symbole de sa haute caste de prêtresses-guérisseuses. Elle serra fort sa ceinture et s’abstint de mettre des sandales.

Il verrait bien qu’il la dérangeait en pleine opération de hiérurgie. Et en plus, il serait mal à l’aise devant sa cour. Peu de gens en bonne santé étaient autorisés à voir les prêtresses. Le mystère qui les entourait faisait partie de la thérapie et renforçait leur prestige.

Elle effaça sa moue rebelle pour se composer un visage humble et une attitude déférente, en suivant son assistante qui lui jetait des regards à la fois réprobateurs et effrayés. Elle fit semblant d’arriver essoufflée dans la salle du trône.

— Père ? J’ai fait aussi vite que j’ai pu...

Le Basile Etess, qui était en contemplation devant des fenêtres donnant sur un beau jardin fruitier, se retourna dans l’intention manifeste de lui crier dessus mais le murmure qui accompagna son geste le surprit. Tous les présents baissèrent précipitamment la tête en voyant leur basilide entrer à peine vêtue, entièrement parée de ses attributs de haute prêtresse, ceci étant presque plus sacrilège que cela.

Le roi en resta bouche bée tandis que sa fille faisait mine de se rappeler le protocole et se prosternait profondément. Les pans de son peignoir d’officiante s’ouvrirent sur ses cuisses fines par la même occasion.

— Debout ! tonna-t-il. Et vous autres, dehors, ou je vous ferai crever les yeux !

Souriant intérieurement, Mayde obtempéra. Elle enleva lentement le collier et les bracelets en affectant mille précautions comme si elle avait peur de les briser. Elle fit signe à sa suivante qui lui apporta un petit sachet avec révérence.

— Appo, lança-t-elle. Vite, cours les remettre au sanctuaire. Et dis de ma part à une autre de reprendre la Grande Concoction que j’ai dû interrompre. Il est encore temps de la compléter sans perdre tout le mélange !

— C’est bon ? Tu as fini ? s’impatienta son père.

— Mais, père... vous n’êtes pas sans savoir que ces objets sont chargés au maximum pendant l’opération. La moindre étincelle est dangereuse. Je ne tiens ni à ce que la salle du trône explose, ni à ce que la récolte soit perdue. Elle a été maigre cette année. Qu’y avait-il de si urgent ?

Etess se retourna en faisant voler sa cape aussi rubiconde que sa face. Il appuya sur quelques boutons et derrière lui, deux panneaux sculptés dans l’aubier d’acacia le plus pur, s’ouvrirent en révélant des écrans.

— Ce sont deux bâtiments stellaires de la Fédération. On vient de m’avertir que le petit stationnait près de la ceinture de Talos et qu’il essayait différents codes d’accès. Je les ai tous faits révoquer et remplacer. Cela va leur prendre un petit moment pour répondre aux énigmes. Et le grand là, avec la soucoupe pompeuse, il arrivera dans quelques jours à peine. Il approche du côté des Mâchoires de Pierre. Ce sont des amis à toi ?

— Pour le grand vaisseau de classe Constellation, je ne sais pas. Mais sur le petit, je pense qu’il s’agit de mon binôme universitaire, le Dr Aeson-Crethee. Je l’ai invité à me rendre visite.

— Et pourquoi ça ? N’était-ce pas assez que tu disparaisses pour des études futiles en négligeant les devoirs de ta charge ?

— Ce n’est pas exactement comme cela que je le vois. Je pensais que vous seriez heureux que j’acquière d’autres savoirs qui pourraient nous aider à mieux comprendre pourquoi les récoltes baissent.

— Bien sûr, bien sûr... maugréa-t-il. Mais étais-tu obligée d’aller au diable pour cela ?

— Père, quand on voit comment Kolcid accueille les étrangers, je ne vois pas qui aurait eu envie de venir m’enseigner sur place...

— M... oui, admit-il. Mais il n’en reste pas moins que tu as livré des accès secrets à notre monde et d’aucuns pourraient voir ça comme de la trahison. Et pire, tu l’as fait à dessein. Tu connais nos lois. Je ne peux pas laisser passer ça. Que pensera le peuple si nous ne sommes pas exemplaires ? Tu resteras dans tes quartiers jusqu’à nouvel ordre. Attends, avant d’y aller. Que veut-il ce « binôme » ?

— Te demander humblement deux choses.

— Il veut une audience avec moi ?

— Oui, évidemment.

— Mais de quel droit ? N’importe qui ne rentre pas au palais comme dans un moulin ! C’est hors de question.

— Père, je l’ai invité et il ne vient que pour cette raison. Il a fait un voyage que je sais périlleux pour cela. Et oui, je connais nos lois. Celle de l’hospitalité aussi. Elles nous obligent à le recevoir, même brièvement, et même si c’est pour le chasser comme un malpropre, sans considération pour son statut.

— Ne sois pas insolente.

Mayde regarda son père d’un air de profonde déception qui lui fit l’effet d’une gifle ; bien plus que la façon dont elle lui tenait tête aujourd’hui, et depuis qu’elle avait quitté leur monde. Elle se retira les yeux baissés sans dire un mot. Et sans qu’il sache non plus qui étaient ces étrangers et d’où ils venaient.

L’instant d’après, il convoqua le chef de sa garde personnelle.

 

°°°

Vaisseau Enterprise en orbite haute de Kolcid, salle des machines

Le capitaine Kirk se pencha pour apercevoir Scotty qui bricolait sous une console de la chambre intermix. Ce dernier marmonnait tout seul tout en maniant un mini laser, plus maniable dans un espace réduit, et qu’il avait manifestement emprunté à l’infirmerie. L’absence de McCoy se ressentait à ces détails.

— Est-ce que vous avez réussi à faire baisser la pression du flux ?

— Oui, oui, répondit l’ingénieur en chef. Mais ça m’a permis de voir qu’il y avait un autre petit souci de dérivation en cas de surtension... Heureusement que nous avons dû nous arrêter pour réparer, sinon je ne l’aurais pas vu. Il y a bien longtemps qu’on n’avait pas soumis le moteur à ces redémarrages constants. Il faut que je règle ça avant de rebrancher et de tout remettre en marche.

— Un mal pour un bien. Nous avons pu arriver en même temps que le Dr McCoy et pour l’instant nous n’avons pas reçu de...

Le bruit de l’intercom l’interrompit. Il était réglé plus fort que partout ailleurs en raison du bourdonnement constant qui régnait dans la pièce. La voix du Commandeur Spock sortit des haut-parleurs.

— Capitaine, il y a du mouvement, une flottille de ce que j’identifie comme des satellites de communication s’éloigne rapidement et deux chasseurs kolcidiens sont en approche. Leurs canons sont parés à tirer. Est-ce que nous avons récupéré un peu de boucliers ?

— Oui, mais seulement à cinquante pour cent, répondit-il en voyant Scotty hocher la tête de haut en bas, agitant les doigts d’une main largement écartés. Je vous rejoins tout de suite. Kirk terminé.

Il se redressa, la mine préoccupée.

— Scotty, faites-moi savoir quand nous serons opérationnels. Navigation et armement. Il va peut-être falloir qu’on décampe très vite. L’Amiral Archer m’a donné quelques éléments d’ordre diplomatique sur la situation de cette planète mais ça ne suffira peut-être pas pour les amadouer.

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Lorsqu’il regagna la passerelle, Spock était assis dans le grand et inconfortable fauteuil de commandement, tandis que l’écran face à lui montrait le visage fermé des douaniers au teint vert olive, protégeant farouchement leur espace aérien.

— Vaisseau de la Fédération, nous vous demandons de quitter sans délai l’orbite où vous vous trouvez actuellement.

Exsudant son habituelle autorité charmeuse, le capitaine reprit sa place et sourit. Cela ne mangeait jamais de pain, dans toute négociation quelle qu’elle soit.

— Bonjour, je suis le capitaine James T. Kirk du vaisseau Enterprise de la Fédération. Nous sommes actuellement sur votre orbite haute pour effectuer des réparations. Nous avons tenté de vous joindre mais nos appels sont restés sans réponse. Nous transitions dans le secteur de Marenostre et avons rencontré des difficultés imprévues qui n’étaient pas signalées sur nos cartes. Il ne s’agit que de quelques avaries mais l’une d’elles touche notre moteur alors...

— Vous n’êtes pas autorisés à rester ici, pour quelque motif que ce soit.

— Pourquoi ? s’étonna-t-il sincèrement. Il ne nous faut que quelques dizaines d’heures tout au plus. Nous ne comptons pas déranger.

— Ce n’est pas là la question. C’est... par mesure de sécurité.

— Nous vous assurons que nos intentions sont pacifiques et que vous n’avez pas besoin d’en douter en pointant sur nous vos canons à photons.

Pas nôtre sécurité, capitaine Kirk, intervint un autre homme qui venait d’apparaître sur l’écran. Mais la vôtre. La voie d’accès à Kolcid est strictement réglementée en raison d’un phénomène de marée qui a déjà entraîné la perte de plusieurs bâtiments trop curieux comme le vôtre. Dans moins d’une demi-heure notre lune principale va être exposée au soleil levant pendant l’éclipse mensuelle. Son noyau ferreux subit une puissante attraction qui a des répercussions sismiques sur la planète et tout ce qui se trouve en orbite à proximité. Un vaisseau de votre taille pourrait engendrer des perturbations supplémentaires que nous n’avons pas envie de découvrir à la dernière minute. Donc, si vous me passez l’expression : dégagez d’ici et vite ! Nous n’hésiterons pas à tirer pour vous y forcer.

Le capitaine tourna la tête vers Spock.

— M. Spock, recontactez l’ingénierie pour savoir si nous pouvons avoir l’impulsion en vingt minutes. J’en doute mais vérifiez tout de même. Excusez-moi, capitaine, reprit-il en revenant à son interlocuteur kolcidien. J’ai peur que nous ne puissions pas nous écarter suffisamment vite. J’attends confirmation. Est-ce qu’il y aurait moyen que l’un de vos vaisseaux nous tracte pour nous mettre hors de danger ?

Le Kolcidien parut troublé et sa mine se fit plus sombre.

— Aucun vaisseau avec la puissance nécessaire n’est en mesure de le faire actuellement dans un tel laps de temps, admit-il avec mauvaise grâce.

— Très bien. J’en prends note. Avons-nous, dans ce cas, l’autorisation de nous poser en attendant que ça passe ?

L’autre grinça des dents en faisant saillir un petit muscle sur sa joue. Il avait l’air encore moins aimable et répondit d’un ton polaire :

— Un instant, j’en réfère à ma hiérarchie.

L’écran redevint noir et Spock intervint.

— Il dit la vérité, capitaine. Je viens d’examiner les données télémétriques transmises par nos capteurs qui sont de nouveau activés, et le vaisseau est déjà en train de compenser les premiers effets qu’il décrit.

— Est-ce que vous savez si la navette du Dr McCoy a pu franchir leurs barrages ?

— En effet, il y a dix-sept minutes et sous bonne escorte militaire. Ce commandant de bord est probablement très réticent parce que tactiquement, il ne serait pas judicieux pour eux de laisser répandre le bruit que durant leurs éclipses, ils sont vulnérables à de potentielles attaques et que l’essentiel de leurs moyens de défense se trouve rassemblé de l’autre côté de la planète.

— Je m’en doute. Uhura, appelez M. Scott, il devrait déjà avoir répondu.

— J’essaie mais il n’y a pas de réponse...

L’intercom sonna et on entendit la voix de l’ingénieur, assez tendue.

— Capitaine ?

— Ah Scotty, dites-moi que c’est réparé. Est-ce qu’on peut faire machine arrière ? Les locaux veulent qu’on déguerpisse en quelques minutes.

— Euh, oui. Je sais. Ils sont là.

— Que voulez-vous dire ? « Là » où ça ?

— A bord ! Aïe ! Mais arrêtez, ne touchez pas à cette... Aïe !

Après un bruit de lutte et de chute, la communication se coupa. Avec un calme qu’il n’éprouvait pas réellement, le capitaine ouvrit le canal de sécurité prioritaire directement depuis sur son accoudoir pour prévenir l’équipage. L’alarme retentit, criarde et pulsatile comme une migraine.

— « Alerte rouge. Intrusion à bord. Tous à vos postes. » Uhura, faites verrouiller l’accès à tous les ponts, et demandez deux équipes de sécurité en salle des machines. Sulu, prenez les commandes. M. Spock, avec moi !

 

°°°


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