Le problème à deux corps
Chapitre 13 : Confession d'un enfant de la fin du siècle
5778 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 03/05/2026 17:29
Chapitre 13 : Confession d’un enfant de la fin du siècle [1]
Le fiacre dans lequel nous étions montés au sortir de Scotland Yard ne put nous déposer au 221B, en raison de travaux qui paralysaient la circulation : nous descendîmes donc du véhicule sur Marylebone Road et fîmes à pied les derniers mètres qui nous restaient à parcourir jusqu’à notre appartement. Je réfléchissais encore aux conséquences tragiques de cette affaire pour Lady Amelia et sa nièce, lorsque, à mon côté, Holmes trébucha sur les pavés inégaux de notre rue. Machinalement, je tendis mon bras pour le stabiliser, et c’est à ce moment, en tournant la tête vers lui, que je remarquai la pâleur peu naturelle de son visage.
– Holmes ? m’inquiétai-je. Quelque chose ne va pas ?
Il fit un pas mal assuré et serait probablement tombé si je ne l’avais pas soutenu. Alarmé par cette faiblesse soudaine, aussi inexplicable qu’inattendue, j’affermis ma prise sur le bras du détective et l’aidai à gagner le seuil de notre immeuble, notant non sans inquiétude qu’il n’émettait aucune protestation et s’appuyait sur moi de tout son poids. Bon an, mal an, je parvins à ouvrir la porte et à la refermer derrière nous. La respiration de Holmes s’était faite saccadée et je pouvais nettement distinguer sur son front une légère pellicule de sueur, ce qui, après quelques mètres d’une marche qui ne nécessitait aucun effort physique, me parut particulièrement préoccupant. Sans un mot inutile, je l’aidai à monter l’escalier et à s’asseoir sur le divan de notre salon ; là, je retirai son chapeau, son pardessus et ses chaussures avant de desserrer le col de sa chemise et de le forcer à s’allonger, malgré quelques faibles protestations de sa part. En prenant son pouls, je m’aperçus qu’il était extrêmement faible et désordonné. Mon appréhension augmenta d’un cran.
– Holmes, avez-vous mal quelque part ? Y a-t-il un médecin que vous souhaiteriez que j’appelle, à moins que vous ne préfériez avoir recours à mes services ? Je n’ai pas pratiqué depuis plusieurs mois, mais j’espère être encore capable de mener une consultation.
J’avais prononcé cette dernière phrase sur le ton de la plaisanterie pour alléger l’atmosphère, mais tous mes sens professionnels étaient en alerte : la soudaineté et la violence de la crise me laissaient craindre quelque chose de sérieux et j’aurais préféré examiner immédiatement mon compagnon. Ce dernier se redressa en position assise sur le canapé, but le verre d’eau que je lui tendais et me regarda avec une intensité dérangeante.
– Mon cher Watson, on dirait bien que je vous dois des excuses ! Je suis sincèrement désolé de vous avoir alarmé.
Je voyais bien qu’il faisait son possible pour parler d’une voix assurée, mais bien plus faible qu’à l’ordinaire. La pâleur de son visage, son front perlé de sueur, sa respiration précipitée, tout indiquait chez lui un désordre physique bien inhabituel. Alors qu’il semblait attendre de ma part une réponse, je traduisis mentalement les deux phrases qu’il venait de prononcer : « Je suis sincèrement désolé que vous ayez pu me voir dans un tel état de faiblesse, et je serais encore plus mortifié que vous me posiez des questions à ce sujet. »
Comme pour confirmer le petit travail d’interprétation interne que j’avais entrepris, il ajouta de manière pressante :
– Je vous assure que tout va bien à présent et que je n’ai nul besoin d’un médecin.
Bien sûr, j’aurais pu accepter les sous-entendus de cette dernière phrase, j’aurais pu en rester là, percevoir la note d’avertissement dans le ton de mon colocataire et estimer que ses problèmes de santé, quels qu’ils pussent être, n’étaient pas les miens. J’aurais pu – mais je choisis de ne pas le faire.
– Bien sûr que vous avez besoin d’un médecin. Sur n’importe quel autre sujet, je m’en remettrais à votre jugement qui est mille fois plus acéré que le mien ; mais dans le domaine médical, n’essayez pas de m’imposer vos vues. Mon devoir est de traiter des patients lorsqu’ils ont besoin de mes services, et vous avez clairement besoin des services d’un médecin. Qu’il s’agisse de moi ou d’un autre, peu importe, et je suis disposé à aller chercher votre praticien habituel si vous le préférez.
Mon compagnon me lança un regard stupéfait, visiblement peu habitué à la brusquerie à laquelle j’avais recours face aux patients les plus récalcitrants. Croisant les bras sur ma poitrine, j’attendais sa réponse ; il dut comprendre que je n’accepterais pas une fin de non-recevoir et soupira.
– Ce dont vous venez d’être témoin n’est que le contrecoup habituel qui suit une affaire particulièrement dense et complexe. Je vous assure qu’il n’y a pas de quoi s’alarmer de cette faiblesse passagère.
– Vous voulez dire que vous avez l’habitude de ce genre de choses ?
Il haussa les épaules, comme pour minimiser la portée de mes paroles, mais je perçus immédiatement la tension derrière cette feinte désinvolture.
– Cela m’est déjà arrivé après une enquête fatigante, oui. Et maintenant, excusez-moi, je vais me retirer dans ma chambre.
Mon compagnon rassembla ses forces défaillantes, se leva… et retomba à genoux devant le canapé avec un juron particulièrement peu élégant. Je l’aidai à se rasseoir et le forçai à boire de nouveau.
– Holmes, vous êtes incapable de vous tenir debout. Vous êtes dans un état de faiblesse et de fatigue qui n’ont rien de normal, et il me semble qu’au contraire, l’inquiétude est de mise, surtout s’il ne s’agit pas de la première crise de ce genre.
Il leva les yeux au ciel dans une pâle imitation de sa propre exaspération, mais ses paupières semblaient se fermer d’elles-mêmes, mues par un irrépressible besoin de sommeil. A bout de forces, il laissa retomber sa tête sur l’oreiller que j’avais glissé dans son dos. Alors que j’essayais frénétiquement de parvenir à un diagnostic convenable avec le peu d’indices qui étaient en ma possession, une idée soudaine me traversa l’esprit :
– Combien de temps avez-vous dormi la nuit dernière ?
Il soupira de nouveau, comme si cette question n’avait rien à voir avec le problème.
– J’étais au commissariat. J’ai somnolé.
– Et les nuits précédentes ?
– Peut-être… deux ou trois heures ? murmura-t-il en fermant de nouveau les yeux.
Je me mordis les lèvres. Si ce qu’il me disait était la vérité – et je n’avais aucune raison de ne pas le croire – le meilleur des remèdes était en effet le sommeil. Je hasardai une nouvelle question :
– A quand remonte votre dernier repas ?
Holmes esquissa un nouveau mouvement d’épaules, comme si je lui posais une question particulièrement saugrenue.
– Un petit-déjeuner hier. Je crois, ajouta-t-il avec un froncement de sourcils.
– Je vois, me contentai-je de dire de la manière la plus neutre possible. Pouvez-vous me dresser la liste de ce que vous avez mangé durant ces derniers jours ?
– Une soupe un soir, un sandwich avec vous à l’auberge, peut-être… ?
J’étais bien certain que lorsque nous nous étions attablés ensemble en compagnie de l’inspecteur Bradstreet, le détective s’était contenté de deux ou trois tasses de thé pendant que je faisais honneur aux sandwiches préparés par l’aubergiste. Pendant un instant, je me demandai s’il se moquait de moi, mais visiblement, il n’avait sincèrement aucun souvenir de ce qu’il avait pu manger durant ces quatre derniers jours d’enquête.
J’avais déjà remarqué les habitudes excentriques de mon colocataire en ce qui concernait les heures de repas ; mais jamais je n’aurais imaginé qu’il eût pu commettre l’erreur grossière de se priver de nourriture alors qu’il avait besoin de toute son énergie pour résoudre l’affaire.
Ses réponses me montraient à quel point j’avais tort.
Pour l’heure, il me semblait parfaitement inutile de lui en faire la remarque, étant donné que le détective, vaincu par l’épuisement, s’était endormi sur le divan au beau milieu de sa phrase. Secouant la tête pour dissiper la frustration qui m’accablait, j’étendis ses jambes sur le canapé, recouvris son corps d’une couverture et profitai de son sommeil pour vérifier son pouls. Le battement du cœur, quoique faible, avait retrouvé un rythme régulier, tout comme la respiration qui soulevait doucement sa poitrine.
Avec un soupir, je dressai mentalement une liste dont la brièveté le disputait à la stupidité : du thé en guise de nourriture (avec, sans aucune certitude, un petit-déjeuner et un hypothétique sandwich ou une soupe avalés à la hâte) et jamais plus de trois heures de sommeil par nuit, ce qui faisait un total de moins de quinze heures en cinq jours. Je sentis monter en moi, après la stupéfaction que j’avais ressentie en entendant mon camarade faire le déplorable bilan de ses habitudes alimentaires, une colère qu’il m’était difficile de réfréner. Comment Sherlock Holmes pouvait-il se montrer aussi stupide lorsqu’il s’agissait de sa propre santé ? Cette question, je devrais me la poser encore et encore durant les quatre décennies qui suivraient, et ce avec une acuité renouvelée lorsque, quelques mois après cette affaire, je me rendis compte avec atterrement que mon compagnon, malgré son intelligence supérieure, semblait penser que la morphine ou la cocaïne n’avaient pas plus d’incidence sur son état de santé qu’un jeûne de plusieurs jours ou l’enchaînement de plusieurs nuits blanches. [2]
Je ne suis pas certain, à l’heure où j’écris ces lignes, d’avoir obtenu une réponse claire.
Pour l’heure, le plus urgent semblait encore de le laisser se reposer ; pendant qu’il dormait, je pourrais réfléchir à la manière dont il serait préférable d’avancer mes pions dans la conversation que nous ne pourrions manquer d’avoir à son réveil. Avant tout, je devais me faire sur place une alliée pour la bataille qui se préparait : je quittai donc le salon pour aller frapper à la porte de Mrs Hudson.
Holmes émergea d’un sommeil de plomb au bout de trois heures environ ; trois heures que j’employai pour ma part à trier certains documents dont je n’avais que par trop remis le rangement à plus tard, m’interrompant toutes les dix ou quinze minutes pour vérifier que la respiration du détective était toujours aussi régulière et son sommeil aussi profond. Lorsque le rythme de son souffle se modifia et qu’il se redressa légèrement, papillonnant des paupières, je me levai, sortis du salon et me penchai au-dessus de la rambarde de l’escalier.
– Mrs Hudson ?
– Docteur ?
– Auriez-vous l’obligeance de nous monter un solide petit-déjeuner ? Je vous prie de nous excuser pour ces horaires inhabituels et cette demande impromptue, mais je ne me permettrais pas de vous déranger si les besoins de mon colocataire n’étaient pas réels et urgents.
Notre digne logeuse, dont la tête venait d’apparaître en bas de l’escalier, me fit un clin d’œil.
– Immédiatement, docteur ! s’écria-t-elle.
Avec un remerciement, je retournai dans le salon pour me retrouver nez à nez avec un Sherlock Holmes passablement hirsute mais bien réveillé, une moue réprobatrice figée sur les lèvres.
– Vraiment, Watson, il n’était pas nécessaire de…
– De vous laisser dormir pendant trois heures ? De demander à Mrs Hudson de chambouler ses horaires en nous servant un repas à 15 heures passées ? Nous avons pensé qu’un petit-déjeuner serait plus facile pour vous à avaler avec l’estomac vide, mais si vous préférez autre chose…
Ayant ainsi implicitement montré à mon compagnon, par l’emploi d’un pronom pluriel, que notre logeuse était clairement de mon côté dans cette affaire, je décidai d’attendre un peu avant de passer à l’offensive. Holmes, qui semblait osciller entre la colère et l’embarras, chercha d’un regard machinal et vaguement hagard une confirmation de l’heure sur la pendulette de la cheminée, puis, l’ayant trouvée, se frotta la nuque avec un soupir. Jusqu’ici, jamais il ne m’avait été donné de le voir aussi peu sûr de lui ; d’ordinaire, il se montrait assuré jusque dans ses moments d’intense mélancolie. Je le laissai se redresser, rajuster du mieux qu’il put ses vêtements froissés, enfiler la robe de chambre gris souris que j’avais déposée à son intention sur une chaise voisine, tout en m’affairant, pour ma part, à ranger les documents que je venais de finir de classer. Nous n’avions toujours pas échangé une parole lorsque Mrs Hudson entra, porteuse d’un plateau surchargé qui tira au détective une petite grimace. Elle dressa en une minute la table de ce petit-déjeuner tardif et s’esquiva sans un mot, mais non sans un regard éloquent, entre inquiétude et désapprobation, à l’encontre de mon colocataire. Ce dernier secoua la tête, résigné, et se traîna jusqu’à sa chaise habituelle avec toute l’énergie d’une moule au vinaigre.
– Je crois que notre digne logeuse a confondu les adjectifs « solide » et « copieux ». Votre estomac ne supportera probablement pas tout ce qu’elle a préparé pour vous, mais je ne saurais trop vous conseiller d’en avaler une part conséquente si vous ne voulez pas la froisser.
Holmes émit un grognement qui pouvait passer pour une approbation et se servit une tasse de thé. Je l’imitai et attendis qu’il eût commencé à beurrer une tartine – avec aussi peu d’énergie que d’enthousiasme – pour lancer les hostilités :
– Je sais que je n’ai aucun droit, ni personnel ni professionnel, pour vous imposer quoi que ce soit, mais je voudrais vous demander de m’écouter quelques instants.
Le détective esquissa un geste de résignation forcée semblant indiquer qu’il était de toute façon coincé à cette table, en face de moi, par la volonté quasi divine de notre logeuse.
– Vous m’avez dit tout à l’heure que cette faiblesse était chronique ; avez-vous consulté un médecin à ce sujet ?
– Non.
Bien que je me fusse attendu à une telle réponse, j’éprouvai une certaine surprise face à la rapidité avec laquelle Holmes avait admis ce fait, quoique de fort mauvaise grâce. A ce stade de notre conversation, je savais que je devais m’astreindre à réfléchir avant de parler. Il m’apparaissait évident que mon colocataire était un homme jaloux de son intimité et de sa vie privée ; il ne m’appartenait pas de m’immiscer dans ce qui ne me regardait ni personnellement ni professionnellement. Après tout, Holmes n’était pas (encore) mon patient. Toutefois, j’avais prêté serment, je restais médecin avant tout, et ne pouvais m’empêcher d’imaginer de bien plus sinistres situations. Le détective avait-il déjà été blessé tandis qu’il enquêtait ? Avait-il alors daigné se rendre à l’hôpital ? A quelle fréquence ces « contrecoups habituels » se manifestaient-ils ? Je ne pouvais lui poser ces questions, certain qu’il m’opposerait un silence peu amène ; mais il ne serait pas dit que je n’aurais pas au moins essayé de lui faire entendre raison.
– J’imagine que tout ce qu’un médecin pourrait vous dire vous est déjà passé par l’esprit, mais il est de mon devoir de vous le dire malgré tout : le manque de sommeil chronique et des jeûnes ou quasi-jeûnes de plusieurs jours ne sont pas à prendre à la légère. Vous soumettez régulièrement votre corps tout entier à une intense pression et, quoique vous ayez la sensation de maintenir le contrôle en compensant par des nuits de sommeil plus longues ou des repas réguliers hors période d’enquête, votre système digestif, votre cœur, votre cerveau sont menacés par des risques à long terme d’autant plus importants que votre fonctionnement est irrégulier. Vous ne vivrez pas longtemps sans aucune séquelle si vous ne vous ménagez pas un peu plus.
Holmes, qui depuis le début de mon petit discours triturait un morceau de mie de pain sans se décider à le porter à sa bouche, leva les yeux et plongea son regard indéchiffrable dans le mien :
– Vous avez terminé ?
– Oui.
– Je vous remercie, docteur, dit-il de son habituel ton sarcastique, de m’avoir prouvé à quel point aller consulter un médecin pour ce que vous appelez mes « faiblesses chroniques » aurait été une perte de temps. Ainsi que vous l’avez très justement fait remarquer, tout ce que vous venez de me dire m’est déjà passé par l’esprit. Vous avez accompli votre devoir : merci pour votre avis médical hautement autorisé.
Je m’attendais à une telle réaction et me contentai de boire calmement une gorgée de thé, attendant la suite qui ne pouvait manquer de venir face au silence tranquille que je lui opposais. Holmes avait atteint un stade d’énervement visible dans ses gestes saccadés, la sécheresse de sa voix, la rapidité de son débit, la crispation de ses mâchoires. Bien évidemment, il avait déjà pensé à tout cela ; et en tant que scientifique, il savait pertinemment ce qu’il risquait.
– J’imagine, poursuivit-il, qu’un médecin aurait ajouté que la solution à mon problème est après tout d’une simplicité enfantine : il me suffirait de manger et de dormir régulièrement. Simple comme bonjour, n’est-ce-pas ?
– Je ne vous ferai pas l’affront de vous répondre une pareille ineptie, répliquai-je. Car vous avez déjà essayé, et échoué.
Le détective suspendit son geste et me lança un regard suspicieux mais intrigué.
– Que voulez-vous dire ?
– Que vous avez vous-même, et fort justement, diagnostiqué un manque chronique de sommeil et des habitudes alimentaires irrégulières susceptibles de vous causer à long terme des problèmes de santé bien plus importants, qui pourraient nuire à votre travail ; que vous avez donc vous-même essayé d’y remédier, sans succès. Le manque d’appétit et les insomnies ne me sont pas totalement inconnues, comme vous le savez.
Durant les derniers mois, mon colocataire n’avait pu manquer de remarquer mes traits tirés, les nausées qui m’empêchaient bien souvent de faire honneur aux repas pourtant délicieux préparés par notre logeuse, ni – ma chambre étant située au-dessus de la sienne – d’entendre mes allées et venues au plus profond de la nuit, lorsque les cauchemars de la guerre revenaient me hanter. Holmes me fixa pendant un long moment, indécis, puis il détourna le regard et secoua la tête.
– Ce n’est pas…
Il s’arrêta brusquement et se mordit les lèvres. Je saisis la balle au bond, conscient de jouer une de mes dernières cartes :
– Ce n’est pas la même chose ? Non, vous avez raison. Car si j’ai du mal à dormir depuis mon retour d’Afghanistan, et si les fièvres ont diminué mon appétit, il ne s’agit là que d’un état passager, qui se résorbera avec le temps, qui est déjà même en train de passer. Voilà pourquoi j’ai mentionné, dans votre cas, des troubles « chroniques ».
– Comment savez-vous que j’ai essayé d’y remédier ?
Je ne pus m’empêcher de sourire.
– Il n’est pas toujours agréable de se voir « déduire », n’est-ce-pas ? Je commence à vous connaître un peu, Holmes. Vous êtes la rationalité incarnée. Lorsque vous vous êtes rendu compte du problème et de ses éventuelles conséquences à long terme, je ne peux pas imaginer que vous n’ayez pas réfléchi à une situation et essayé de la mettre en œuvre par tous les moyens possibles. C’est à vous de voir si vous avez envie de m’en parler aujourd’hui. Essayez de manger un peu plus si vous ne voulez pas vous attirer les foudres de Mrs Hudson.
Un fantôme de sourire effleura les lèvres de mon compagnon à cette dernière phrase ; il avala une ou deux bouchées de pain en silence, puis prit une profonde inspiration, comme s’il se jetait à l’eau.
– J’ai commencé à enquêter alors que j’avais vingt-et-un ans. Une de mes… connaissances (il hésita quelques instants avant de prononcer ce mot ; à cette époque, j’ignorais tout de son frère et je ne posai aucune question, me contentant d’écouter ce qu’il voudrait bien me confier) assez proche du gouvernement me fournissait des dossiers non élucidés pour que je me fasse la main : je n’étais pas connu et n’avais aucune clientèle. C’est ainsi que j’attirai l’attention de quelques policiers de Scotland Yard, comme Lestrade ou Gregson, qui en vinrent à solliciter mon avis de plus en plus souvent, puis à me confier quelques cas difficiles. Ma première grosse affaire eut lieu en août 1876 ; je dus être sur le front pendant trois jours d’affilée, durant lesquels la surveillance constante de mon principal suspect accapara tout mon temps et toute mon énergie. J’oubliai de manger, je me passai de sommeil. Une fois l’affaire résolue, je rentrai chez moi et éprouvai le premier… contrecoup d’une longue série. Il me fallut près d’une semaine entière pour m’en remettre, et je décidai de ne pas me laisser piéger la fois suivante.
Holmes se tut un instant, puis il reprit pensivement, comme s’il se parlait pour lui-même, répétant des arguments maintes fois rabâchés :
– Je pensais pouvoir régler le problème en établissant un programme rigoureux. Je me suis astreint à des horaires fixes pour les repas comme pour le repos, mais…
Mon camarade s’interrompit de nouveau, l’embarras clairement visible sur son visage.
– Mais vous n’avez pas réussi à reprendre le contrôle sur cet aspect de votre vie, suggérai-je avec toute la délicatesse possible.
Il acquiesça sombrement. Pour un homme dont le contrôle sur son intellect était quasi-total, cet état de fait devait être terriblement angoissant.
– Disons que je n’ai guère eu de problème à conserver un rythme normal, mais je n’ai pas… je n’ai pas réussi à résoudre l’enquête. Ma pensée était lente, mon raisonnement défaillant, et le coupable m’a glissé entre les doigts. Je sais ce que vous allez me dire, Watson : comment puis-je avoir la certitude que cet échec était bien dû à quelque chose d’aussi trivial que des repas réguliers ou des nuits de sommeil complètes ? Peut-être le meurtrier m’aurait-il échappé malgré tout, mais…
– Mais vous avez expérimenté plus avant, complétai-je.
– Oui, pendant plusieurs mois. Je n’ai jamais réussi à résoudre une affaire longue et complexe sans laisser de côté les exigences de mon corps. La digestion ralentissait mes facultés cérébrales ; de plus, m’obliger à penser à manger à heure fixe, interrompre l’enquête en cours pour satisfaire des besoins corporels rompait sans cesse la chaîne de mon raisonnement.
Malgré la réprobation toute médicale que je sentais grandir en moi et qui me donnait envie de sermonner mon interlocuteur, je comprenais la logique tordue qui avait présidé à ses choix. Le jeûne fournissait une acuité mentale qui devait permettre à Holmes d’atteindre bien plus facilement des strates de réflexion supérieures, que je ne pouvais même pas concevoir.
– Et le sommeil ?
– C’est un peu plus compliqué. Même en me forçant, il m’était très difficile de m’endormir car les données de l’affaire se bousculaient dans mon esprit et m’empêchaient de trouver le sommeil. Lorsque je parvenais enfin à dormir plusieurs heures d’affilée, je me réveillais comme dans le brouillard et il me fallait un certain temps pour en émerger, reprendre le fil de l’enquête là où je l’avais laissé la veille. Je me suis rendu compte que j’avais besoin de me concentrer en permanence sur l’affaire si je voulais espérer la résoudre.
Je hochai la tête en silence, attendant la suite, stupéfait par la manière dont cette conversation, qui avait débuté sous de mauvais auspices, s’était métamorphosée en une consultation informelle. J’en avais appris sur mon compagnon en une dizaine de minutes bien plus qu’en six mois de colocation, et ce que j’apprenais jetait une lumière nouvelle sur le mystère Sherlock Holmes.
– En bref, conclut ce dernier sur un ton qui semblait osciller entre embarras et défi, après près d’une année passée à essayer de concilier les exigences de mon esprit et celles de mon corps, les nécessités de mon travail et celles de ma santé, j’ai renoncé à trouver un équilibre et j’ai laissé le naturel revenir. Je suis ainsi fait, Watson, et il est vain de vouloir lutter contre sa nature. Mon travail est essentiel à ma vie et je n’y renoncerai pour rien au monde.
– Sauf si votre état de santé vous rattrape et vous y force, fis-je remarquer. Vous ne pouvez pas ne pas y avoir pensé. Peut-être même, à chaque nouvelle enquête, vous demandez-vous si vous allez retrouver ce niveau d’énergie si impressionnant pour un observateur extérieur ; si vous n’allez pas vous effondrer pendant une enquête qui durera plus de quelques jours ; si votre corps supportera la pression que vous lui imposez et si vous pourrez, cette fois encore, aller jusqu’au bout.
Le silence qui accueillit mes paroles n’était pas hostile. Pour la première fois, Holmes se trouvait en face de quelqu’un qui l’avait percé à jour, mais je m’étais défendu de laisser paraître dans ma voix le moindre jugement.
– Vous avez raison, murmura-t-il avec un pâle sourire, il est extrêmement déplaisant d’être… – comment avez-vous formulé la chose ? – d’être « déduit » si facilement. Vous avez extrêmement bien résumé mon problème – un problème auquel je n’ai pas trouvé de solution à ce jour, conclut-il en écartant les mains au-dessus de la table en signe d’impuissance.
– Vous est-il venu à l’idée, hasardai-je, que vous vous étiez contraint à un contrôle bien trop strict en vous imposant des horaires draconiens ? Peut-être y aurait-il moyen de résoudre ce problème avec davantage de… souplesse.
Mon compagnon me jeta un regard incrédule. Le dernier mot que je venais de prononcer n’avait pas de place dans le système mental rigoureux (oserais-je dire rigide ?) qui était le sien. Il s’agissait là d’une des nombreuses contradictions, et non des moindres, qui faisaient de Sherlock Holmes un des hommes les moins faciles à comprendre : à une vie bohème, sans norme et sans règles lorsqu’il ne travaillait pas, il alliait une rigueur scientifique à la limite de l’humain dès lors que son activité professionnelle au sens large était concernée.
– Je ne pense pas être capable d’un entre-deux, finit-il par avouer en détournant le regard.
Mon ami était parfaitement lucide sur son caractère si particulier ; il connaissait ses faiblesses et ne s’illusionnait pas sur ses capacités. Plus étonnant était le fait qu’il me l’avouât si tôt dans notre relation. En relisant mes notes, je ne peux m’empêcher de penser que la discussion que nous avions eue quelques jours auparavant sur les asiles d’aliénés et la santé mentale avait nécessairement joué sur sa confession. Je ne pouvais que lui rendre ce qu’il venait de m’offrir en me montrant parfaitement sincère.
– Holmes, vous avez compris que je ne vous pose pas toutes ces questions pour vous embarrasser : je m’inquiète pour vous, et je ne me pardonnerais pas de ne pas avoir au moins essayé de vous aider. Pensez-vous que je puisse vous être d’un quelconque secours en vous rappelant, lorsque vous avez tendance à les oublier, les nécessités de votre propre corps ? J’ai bien compris que votre esprit ne peut fonctionner sous une trop forte contrainte, mais de simples réajustements ponctuels pourraient peut-être suffire à rééquilibrer… [3]
Je m’interrompis, ne sachant comment finir ma phrase. Le détective me regarda pendant quelques instants comme s’il me voyait pour la première fois, puis il hocha lentement la tête.
– Je crois qu’un tel arrangement serait… acceptable.
Un silence confortable retomba sur notre petit salon. Holmes comme moi-même ignorions alors que cet « arrangement » durerait près de quarante ans. [4]
[1] J’adore ce titre, qui – sans surprise – n’est pas de mon fait. Il se trouve que, durant mes études, j’ai étudié Confession d’un enfant du siècle de Musset et que j’ai vraiment beaucoup aimé ce roman. Avec mon conjoint, nous avons souvent parlé de Sherlock Holmes comme d’un personnage « fin de siècle », sensible à la « mélancolie », entre désabusement (tendance à l’ennui, attitude autodestructrice) et modernité (utilisation de la science pour résoudre les enquêtes…). On peut aussi dire que l’histoire se passe vraiment à la fin du siècle, puisqu’on est en 1881… et, bien sûr, il s’agit aussi vraiment d’une confession (à la limite du crédible, j’en ai hélas conscience, car un gentleman victorien ne se confierait certainement pas sur des sujets aussi personnels et sensible, mais j’implore votre suspension d’incrédulité pour ce chapitre).
[2] Dans Une étude en rouge, Watson soupçonne Holmes de prendre certaines substances, mais étant donné que dans tous les autres domaines il vit en ascète, il abandonne cette idée. C’est un peu plus tard, dans « Un scandale en Bohème » et Le signe des Quatre, que l’on se rend compte que le détective se drogue régulièrement, et que Watson ne parvient pas à le convaincre d’arrêter. Plus tard, dans des aventures postérieures, on apprend que le médecin a finalement réussi à détacher son ami de la drogue, ce qui correspond à l’évolution de la position de Conan Doyle lui-même sur l’usage de la cocaïne ou de la morphine. Quand il commence à écrire ses récits holmésiens, la communauté scientifique dont il fait partie en tant que médecin utilise ces produits et n’a pas encore pris la mesure de leur nocivité ; même après avoir arrêté sa pratique médicale, Doyle se tient toujours au courant et il décide de rendre Holmes « clean » après plusieurs nouvelles (et décennies) quand il se rend compte que ce « modèle » pourrait être un mauvais exemple auprès des lecteurs les plus jeunes.
[3] J’ai bien conscience que cet échange entre Holmes et Watson est assez « moderne » et il est peu probable qu’il ait pu avoir lieu au XIXème siècle, mais d’un autre côté, quand on observe la relation entre les deux hommes, on se rend compte qu’à aucun moment Watson ne « force » Holmes à dormir, manger, s’arrêter, prendre soin de lui, etc… pendant une enquête. Il le surveille et essaye de limiter les dégâts, quitte à lui imposer du repos après. Ma vision des choses est qu’il agit comme un régulateur avant, pendant et après les enquêtes, en s’adaptant au rythme de Holmes parce qu’il a compris que le forcer ne servirait à rien. Je sais bien que cette idée ne devait pas vraiment avoir cours au XIXème siècle et je n’ai pas vraiment d’excuse pour ce chapitre qui me tient à cœur. Mes trois relecteurs (encore merci Crapule et Bruant !) m’ont dit que pour eux, ça passait et que c’était intéressant bien qu’à la limite du crédible. Comme c’est un sujet dont je veux vraiment parler à propos de Holmes, j’ai écrit ce chapitre, mais j’ai beaucoup hésité avant de le poster. Désolée si ça vous semble un peu tiré par les cheveux.
[4] Holmes et Watson se rencontrent en 1881 et on sait qu’ils sont vivants en 1914 (dans « Son dernier coup d’archet »), ce qui fait donc 33 ans de collaboration (interrompue par la mort simulée de Holmes à Reichenbach, atténuée lorsque Watson se marie – probablement à deux reprises car Mary meurt lorsque Holmes est absent). Mon canon personnel situe la mort de Holmes dans les années 20, ce qui fait donc près de 40 ans de collaboration entre les deux hommes.