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Chapitre 4 : L'idiot regarde le doigt

1159 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 08/11/2016 22:35

 

Un instant l'attention de Sherlock dévie de la scène de crime sur laquelle il devrait être focalisé, suit le mouvement de John qui contourne la flaque de sang à pas mesurés, lèvres pincées, repère et analyse le très léger claudinement.

Intrigant.

John est : a) fatigué -peu probable, il a eu une nuit complète et ne montre aucun des autres symptômes habituels-, ou b) préoccupé. L'esprit de Sherlock rembobine la journée, dissèque ses multiples détails, sa routine habituelle. Rien qui explique cette résurgence soudaine du boitement psychosomatique. Il retire la chaussure gauche du cadavre, la renifle tout en continuant d’observer John. Voilà qui mérite réflexion...

 

John obtempère sans un mot quand Skerlock l’envoie racler de la boue à l’autre extrémité de la rue.Éloigner la source de distraction lui permet de se concentrer sur la laine sous les ongles du mort, la coupe de son manteau et le trou dans sa chaussette, et le temps que John soit revenu avec la terre le cas est au trois quarts résolu. C’est aussi bien, car dès qu’il est de nouveau proche Sherlock ne peut que remarquer la manière dont il frotte la couture extérieure de son jean -tic nerveux, signe de réflexion d’ordre personnel-, le coup d’oeil à sa montre -il est midi 30, l’heure à laquelle il prend généralement sa pause déjeuner à la clinique-, la discussion presque cordiale qu’il engage avec Donovan -il pose un front honorable...

Sherlock est si occupé à scruter du coin de l’oeil la manière absolument révélatrice dont John penche la tête qu’il en manque presque le poil de chien sur la manche du cadavre.

 

Il sait tout de John, ou du moins il le devrait. John est un homme facile à décoder. Inhabituel peut-être, hors-norme sous certains aspects, mais fondamentalement simple.Et pourtant il découvre des détails inexpliqués, des comment, des pourquoi terriblement communs qui chez le docteur lui semblent étrangement fascinants. Pourquoi John s’est-il remis à boiter ? Et surtout : comment se fait-il que lui, Sherlock, y prête plus qu’une attention fugace le temps de remarquer l’effet et de déduire la cause ?

Il a d’autres choses à faire que de s’interroger sur son colocataire. Un tel niveau de distraction est tout à fait inacceptable.

 

Il tourne le dos, s’éloigne de la scène du crime, John sur les talons. Sa boiterie s’est accentuée et Sherlock le distance sans peine, remonte la Tamise vers Heron Quays à longues enjambées rageuses.

Entre l’affaire en arrière-plan dans son esprit et les indices que lui offre la ville, il n’est pas difficile de penser à autre chose. Mille détails s’imposent et réclament son attention : l'éboueur responsable de la rue est gaucher, le couple qu’il vient de croiser est doublement adultère et manifestement heureux de l’être, il faut qu’il aille à St-Bart pour tester les éléments trouvés sur la scène du crime...

Penser à autre chose, rien de plus facile. Par contre, s'empêcher de revenir encore et toujours sur John...

 

--

 

Les charades, John aimait bien ça quand il était petit et qu’Harry et lui jouaient lors des trajets interminables vers Slough pour les vacances. Il n’était pas très bon cela dit, et en grandissant les occasions de jouer se sont raréfiées, jusqu'à disparaître complètement... puis il a rencontré Sherlock Holmes.

Sherlock ne joue pas, mais communiquer avec lui tient parfois de la devinette : il dit une chose, s’attent à ce qu’on en comprenne une autre... Ou pire parfois, il ne dit rien du tout, et c’est à John d’essayer de décrypter pourquoi diable son colocataire est irracible alors qu’ils sont sur une affaire, l’ignore encore plus qu’a accoutumée, et le scrute pourtant d’un air vexé quand il pense que John ne le regarde pas.

 

L'acuité de Sherlock ne fait aucun doute pour John (et encore moins pour Sherlock lui-même), mais d’autres ont plus de mal à être convaincu, ce qui peut mener à des scènes pénibles quand le détective annonce de but en blanc à quelqu’un qu’il vient de rencontrer la marque de son dentifrice, la religion de sa mère, et le nombre d’amants de son épouse.

“ Pas de “tu l’as bien cherché” ?” demande belliqueusement Sherlock tandis que John examine son œil au beurre noir. Il s’est interposé et a plaqué l’époux bafoué, mais pas avant qu’une droite impressionnante ne fasse mouche.

”C’était évident qu’il allait réagir comme ça, ce qui signifie que tu cherchais à le provoquer, ” répond John sans s’émouvoir. “Tu as trouvé l’indice que tu voulais ?”

Sherlock ne dit rien, et le regarde fixement.

 

Les regards intenses de suspicions de Sherlock finissent par rendre John fou. Il est habitué a être observé et immédiatement disséqué, mais ça prend généralement en tout et pour tout trois secondes, pas plus d’une semaine ! Là, Sherlock alterne entre un prétexte d’expérience et de longs regards reptiliens dans sa direction qui donnent envie à John d’attraper son flingue. Les “Quoi ?” irrités dans la direction du détective ne lui ont gagné qu’un mépris silencieux, et toute tentative de fuite vers des cieux moins oppressants (ou le pub) ne sont qu’un piètre répit.

Des mesures radicales s’imposent.

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