Ares Chapter
Chapitre 2 : Le Dragon dans les embruns
1596 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 05/10/2026 11:20
Mont des Cinq Vieillards, Chine.
Shunreï coucha Shoryu dans son berceau de bambou. Il babilla gaiement, l’observant de ses grands yeux brillants. Les trois petits toupets d'un noir soyeux qui ornaient son crâne s’agitèrent un instant alors qu'il tendait ses courts bras potelés vers sa mère adoptive, afin qu’elle le reprenne dans ses bras. La jeune femme n’obtempéra pas, entonnant à la place une douce berceuse qui dura un moment et interrompit temporairement son besoin de calin. Enfin, alors qu’il réitérait sa demande à la fin de la comptine, elle le caressa tendrement, lui faisant ainsi comprendre qu’elle était toujours là, mais qu’il était temps de se séparer pour dormir. Il n'insista pas et se laissa emporter par le sommeil du juste.
Shunreï surveilla l’apaisement de sa respiration à mesure qu’il entrait dans le monde des rêves. Elle avait trouvé ce fils providentiel abandonné dans la montagne, non loin de la grande cascade de Lushan. Cela avait réveillé ses propres souvenirs d'orpheline et elle l’avait pris sous son aile, comme le Vieux Maître avait fait avec elle bien des années plus tôt. Accueillir le nourrisson dans sa vie avait quelque peu comblé le vide que Shiryu et Dohko avaient laissé derrière eux pour partir en guerre contre Hadès.
Depuis, elle avait abandonné l’espoir de revoir le vieil homme, ayant assisté au flamboiement fugace de la constellation de la Balance, et le retour de Shiryu, bien qu’il l’eût transportée d’une joie ineffable, n’avait pas arrangé la solitude de son quotidien. Son aimé reposait, inanimé, sur le promontoire du Vieux Maître, dans un cocon d’embruns de la grande cascade.
Après s'être assurée que Shoryu dormait profondément, Shunreï procéda au reste de son rituel personnel. Elle effleura la canne de Dohko, qu’elle avait mise sur un support mural au-dessus du couffin, talisman précieux qui émettait une aura protectrice dans toute la chaumine, et se rendit auprès du chevalier du Dragon, qu’elle avait pris l’habitude de veiller également. Elle monta jusqu'à l’avancée rocheuse sur laquelle le Vieux Maître avait passé plus de deux-cents ans à guetter le réveil des Spectres… et où reposait à présent Shiryu.
La jeune femme se rapprocha de l'enveloppe aqueuse surnaturelle qui capturait en continu la bruine issue de la cataracte, se convainquant elle-même, comme à chaque fois, qu’il ne s'agissait pas d’un cercueil. Shiryu était en vie, c'était chose certaine. Elle y voyait là une volonté divine, celle d’Athéna à n'en pas douter. La pléiade de fines gouttelettes d’eau formaient une chrysalide autour du chevalier. Il avait l’air serein et sa poitrine se soulevait paisiblement. Mais il ne répondait pas. Il ne lui répondait pas, à elle, à celle qu’il aimait. Elle s’était résignée à l’attendre, comme à son habitude, sauf que cette fois, il était là, bien visible, ce qui rendait paradoxalement la séparation encore plus vive que les fois précédentes.
Shunreï s’agenouilla auprès du cocon. Le ballet de ses composants ne cessait de la fasciner. La peau de Shiryu, vierge de toute blessure, en était perlée. Le jeune homme semblait recouvert de poussières stellaires qui masquaient sa nudité. Au début, elle avait rougi en le découvrant ainsi, le jour où, dans un fracas retentissant, il était tombé du ciel comme une étoile filante. Chaque fois qu’elle lui rendait visite, elle repensait à la frayeur qu’elle avait eu en le retrouvant meurtri, dans une armure en grande partie détruite. Elle se souvenait de la panique qui l’avait étreinte quand la Cloth avait quitté d’elle-même le corps de son porteur et s’était réfugiée dans les remous de la cascade. Elle se remémorait l’horreur qui l’avait saisie quand les blessures de Shiryu étaient apparues au grand jour.
Mais chaque fois également, elle n’avait pu que constater que ses plaies se refermaient et que ses contusions s’estompaient. Il avait guéri progressivement… rapidement. Il s’était complètement remis, si ce n'était qu'il n’avait pas repris conscience.
Elle le trouva dans le même état que la veille et, traversant de sa main la pellicule brumeuse, elle caressa sa joue. Comme d’habitude, ses doigts ressortirent étonnamment secs, conservant le souvenir de la douce chaleur du dormeur. Elle lui raconta ensuite sa journée, comme elle lui avait conté toutes les précédentes depuis son retour à Lushan. Elle lui parla de Shoryu, du village où elle avait commencé à instruire les enfants dont les parents étaient trop pauvres pour les envoyer dans une école, de l’actualité peu reluisante de l’humanité devenue folle, du plaisir qu’elle avait d'être avec lui dans leur petit paradis épargné par les violences du monde.
— Ah, nous l’avons enfin trouvé, celui dont nous devons nous débarrasser !
Shunreï sursauta. Derrière elle, des rires gras accompagnaient la déclaration de la voix rauque et sardonique qui avait interrompu son recueillement. Elle se retourna. Trois individus se tenaient devant elle. Sales, vêtus de haillons crasseux, le regard enfiévré… et armés de couteaux rouillés aux lames ébréchées. Des pauvres hères visiblement en quête de méfaits, missionnés, si elle en croyait les paroles cruelles, pour tuer son compagnon.
Shunreï se redressa et n’afficha pas l’air apeuré que les assaillants avaient escompté. Leurs visages goguenards perdirent de leur superbe lorsqu'ils s’aperçurent que celle qu’ils avaient prise pour une faible femme éplorée s’apprêtait à leur tenir tête. Elle avait toujours été protégée par Dohko ou Shiryu. Mais elle n’avait pas passé autant d’années auprès du Vieux Maître sans qu’il lui ait transmis quelques rudiments martiaux. Elle n’avait jamais eu l’occasion de les mettre concrètement en pratique, mais elle n’avait plus le choix. Le chevalier n'était pas en mesure de se protéger lui-même et le cocon d’embruns ne le garderait pas d’un mauvais coup. L'homme qu’elle aimait était en danger de mort et il n’y avait qu’elle pour le défendre. Elle ne pouvait pas tourner les talons. Elle mima donc la détermination qu’elle avait toujours vue sur les visages du chevalier et de son maître, déglutit imperceptiblement pour cacher son appréhension et fit face.
Quand le premier individu se précipita sur elle, elle l’accueillit d’un fouetté de jambe au menton. L’homme bascula brutalement en arrière, fauché dans son élan. Shunreï sentit une certaine confiance l’envahir. Le mouvement était venu naturellement et s’il y avait des membres dont elle était fière de la puissance, c'était bien ses jambes, celles qui la portaient tous les jours par les sentes et layons montagneux des Cinq Pics. Les deux acolytes restants hésitèrent, leur comparse ne se relevant pas.
— S’il vous plaît, partez d’ici, proposa Shunreï. Emmenez votre camarade et allez-vous en. Vous pouvez certainement trouver une meilleure façon de gagner votre vie qu’en attentant à celle d’un homme endormi.
— Ne nous dis pas quoi faire, chienne ! lança l’un d’eux, enhardi une fois l’effet de surprise passé.
— Nous sommes venus pour lui, tant pis pour toi, si tu te mets sur notre chemin ! s’écria l'autre.
Ils attaquèrent de front, armes brandies. Le corps de Shunreï réagit instinctivement. De la tranche de sa main, elle frappa le poignet du premier lorsqu'il abattit sa lame. En même temps, elle envoya son talon dans son genou. Elle se ferma émotionnellement au craquement et au déboîtement de la rotule car, déjà, le deuxième individu était sur elle. Elle esquiva le couteau in extremis, se recroquevilla en tournant sur elle-même pour projeter son pied dans l’abdomen de son agresseur qui se plia en deux, lâcha son arme et vomit.
Shunreï prit soin de ramasser les couteaux et de les éloigner de leurs propriétaires terrassés, avant de sortir de l'état second qui l’avait prise pour le temps de l’affrontement. Alors seulement elle réalisa son œuvre. Elle en fût à la fois fière et effrayée. Était-ce vraiment elle qui avait ainsi mis à mal les trois intrus ?
Des applaudissements moqueurs accueillirent son exploit.
— Bravo, ma jolie ! Je n'attendais pas grand chose de ces moins que rien, mais de là à imaginer qu’ils puissent être mis en déroute par une créature aussi frêle que toi, ça dépasse mes attentes !
Un inconnu, chinois comme elle, sortit des ombres d’un rocher. Shunreï frémit. Il portait une armure indigo aux reflets d’un pourpre aussi lugubre que du sang cyanosé.
— Qui… qui es-tu ? demanda la jeune fille en tremblant.
Cette fois, elle ne parvint pas à dissimuler sa peur. Un porteur d'armure ne pouvait signifier qu’une chose : cet individu maîtrisait le cosmos. Contre un tel adversaire, elle se savait impuissante.
— Je suis Jiàn Jiān de l’Épée Chixiao, Makhai de Haut Sang d’Arès, de l'armée des Algos, et je viens prendre la vie du Dragon.