Passion de glace
Les personnes rassemblées dans la grande arène accueillirent les époux et leur suite par des acclamations de joie, des vivats et des vœux de bonheur. Puis la foule se mit en mouvement, tel un immense serpent, pour escorter le jeune couple hors du Sanctuaire, les guidant au travers des rues étroites de Rodorio, ne les quittant qu’une fois arrivé à la limite du village située à l’opposé du Domaine Sacré.
Là un sentier s’enfonçait dans un petit défilé rocheux qui se perdait au regard à la suite d’un virage sur la gauche quelques mètres après avoir commencé.
Milo n’avait jamais pénétré dans cette partie éloignée qui entourait le Sanctuaire et le cachait au monde extérieur. Il observa le chemin sinueux qui s’étendait à ses pieds et se demanda où il pouvait bien mener. Le chevalier d’or regarda sa femme qui avançait déjà dans l’étroit passage, il la rejoignit et lui prit la main en chuchotant à son oreille :
- Je pensais qu’on devait rendre hommage à Héra alors pourquoi sommes-nous ici à déambuler dans cet endroit peu engageant ?
Niënor suivit du regard les hautes parois rocheuses qui les entouraient et qui leur masquaient le soleil. Elle finit par répondre :
- Je n’en sais pas plus que toi mais si les villageois nous ont conduits jusqu’ici c’est qu’il y a une raison.
Le chevalier parut sceptique mais se garda bien de tout commentaire. Les jeunes gens marchèrent encore dix minutes puis après un dernier lacet, ils atteignirent la fin du défilé. Il leur fallut un peu de temps pour que leurs yeux se réhabituent à la luminosité dont l’astre du jour baignait l’endroit et restèrent ébahis par le spectacle qui s’offrait à eux.
*****
Morwen regarda disparaître les mariés dans l’ombre des parois rocheuses qui s’étendaient menaçantes à la lisière du village. Elle frissonna sans le vouloir et sentit des mains rassurantes se poser sur ses épaules. La jeune femme se retourna et croisa le regard de son amant. Sans réfléchir elle se blottit contre son torse. Si ce geste tendre le prit d’abord au dépourvu, le Verseau, qui n’était pas un adepte des effusions de sentiments en public, finit par serrer sa compagne contre lui en déposant sur son front un petit baiser semblable à la caresse d’une aile de papillon. Il y eu quelques murmures dans les rangs des nobles gardiens du zodiaque mais personne n’osa chambrer le onzième chevalier d’or, le risque de tomber en hypothermie était trop grand. La foule s’était dispersée et les invités au repas nuptial se hâtèrent de rejoindre le domaine de la déesse Athéna pour y attendre patiemment le retour du jeune couple. Une des arènes secondaires, servant habituellement à l’entraînement des apprentis chevaliers d’argent, accueillait les convives. Un assemblage de table formait un cercle parfait, celui-ci était couvert de nappes blanches sur lesquelles avait été éparpillés : épis de blé mûr, grappes de raisin et fleurs sauvages. Sur une partie des gradins, les domestiques du Sanctuaire étaient en train de dresser un buffet constitué essentiellement de poissons et de fruits de mer.
Morwen observa leur travail assise sur un muret non loin. Lorsqu’elle avait rencontré Camus, la jeune femme n’avait jamais imaginé qu’un jour elle assisterait à un mariage au cœur d’un sanctuaire consacré à une déesse grecque. Elle sourit à cette pensée. Oui parfois elle avait vraiment l’impression de vivre dans un rêve.
*****
Niënor était émerveillée par la beauté du temple qui se dressait fièrement devant eux. Chaque bloc qui le constituait était de marbre rose tout comme les colonnes de style ionique qui le décoraient. La jeune femme serra la main de Milo et tous deux montèrent les quelques marches menant à l’intérieur du bâtiment. Des paons au plumage irisé en gardaient l’entrée, certains faisaient la roue, d’autres les regardèrent passer inclinant la tête d’un côté et de l’autre comme s’ils cherchaient quelques chose.
Le couple fut accueilli par une jeune fille dont la coiffure, constituée de six tresses ramenées autour de la tête, ressemblait à s’y méprendre à celle des Vestales. Le voile d’un blanc vaporeux qui lui couvrait le visage rappelait la virginité des prêtresses d’Héra. La petite prêtresse les mena jusqu’à l’autel dédié à la déesse du mariage et invita les époux à y poser leur offrande. Milo laissa glisser sa poignée de fruits secs dans le plat de bronze prévu à cet effet et regarda sa femme faire de même. Quand leur regard se croisa il lui sourit avant de se tourner vers l’adolescente qui avait prit la parole.
- Veuillez vous agenouiller ! fit-elle en désignant les deux coussins à leurs pieds. Puis faisant face à la statue, effigie de l’épouse de Zeus, la prêtresse poursuivit : Ô Héra ! Toi qui veilles sur le foyer, acceptes l’offrande de ces époux. Ils sont venus jusqu’ici pour te rendre hommage. Toi qui veilles sur le mariage, accordes à cet homme et à cette femme ta bénédiction.
Un silence cérémonieux suivit la prière tandis que la jeune prêtresse déposait aux pieds de la statue, le plat en bronze. Elle termina la célébration en offrant aux mariés un morceau de grenade que chacun fit manger à l’autre. Pendant qu’il accomplissait le rituel, le chevalier du Scorpion crut ressentir un cosmos inconnu les envelopper lui et sa compagne. Le contact fut très léger et ne dura qu’une fraction de seconde mais le huitième gardien sut qu’Héra avait bel et bien bénit leur union.
- Tout va bien ? demanda Niënor alors qu’ils empruntaient le chemin qui les mènerait au Domaine Sacré.
- Oui ne t’inquiètes pas, répondit le jeune homme en plongeant ses yeux bleus dans ceux de sa femme.
- Tu as l’air bizarre ! insista-t-elle.
- C’est juste que tout à l’heure j’ai crû ressentir un cosmos inconnu.
- Héra ?
- C’est à elle que j’ai effectivement pensé, admit-il.
- Alors nous avons vraiment beaucoup de chance ! et sur ces mots Niënor embrassa son mari.
À la fin de leur étreinte Milo voulut poser sa main sur l’épaule de la jeune femme et sursauta quand la broche qui la décorait se mit à bouger toute seule.
- Qu’est-ce que… Antarès ?!
Milo n’en croyait pas ses yeux. C’était sous son nez depuis le début et il ne s’était rendu compte de rien.
- Comment ? Je veux dire… Je croyais que tu le détestais ?
- J’ai pensé qu’il était temps pour nous de faire la paix. Ce ne fut pas simple je l’avoue mais j’avais envie de le faire pour toi. Prends ça comme une sorte de cadeau de mariage.
Le Scorpion d’or fut touché par l’effort fournit par sa compagne. Il connaissait l’aversion de Niënor pour les arachnides et cet acte courageux valait bien plus que toutes les déclarations d’amour du monde.