Quatorze Juillet

Chapitre 7 : - Partie I ~ Chrysanthème - - Chapitre VII -

2876 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 07/06/2019 01:06

- Chapitre VII -

Fantôme R s'échappait dans les dédales de rues, essoufflé mais relancé par l'adrénaline et l'excitation de l'instant. Cela faisait tellement longtemps qu'il n'avait éprouvé de telles sensations !

Il vira sur une rue assez fréquentée, il se fondit dans la foule. La même foule qui, peu de temps après, se scinda, le laissant seul au centre, visible et à la portée de tous.

Il se figea en voyant quelques officiers venir dans sa direction.

Il fallait trouver une issue, et vite.

Instinctivement, le voleur déguisé se retourna, espérant pouvoir s'échapper en rebroussant chemin. Mais il dut constater avec effroi que les passants s'étaient tous reculés afin de faire place à un barrage humain constitué de policiers.

Raphaël se mit à réfléchir à toute vitesse. Il devait trouver une issue ; il y en avait toujours une.

Mais aujourd'hui était un mauvais jour. Non seulement il s'était retrouvé sans la moindre issue ni idée, mais en plus il s'était vu se faire passer les menottes, et embarquer dans une voiture de police. Il reconnut l'homme l'ayant arrêté comme étant Loïc, un vieil ami et collègue de l'inspecteur Vergier. Ce fut cette même personne qui l'amena dans une salle bien gardée et dont les seuls meubles étaient une table, deux chaises, et une lampe.

On le força à s'asseoir tournant le dos à la porte ; on accrocha ses menottes à son siège. On lui ôta son chapeau, et le disposa à côté de lui, sur la table. On le força à se taire, à attendre.

Le temps s'écoulait lentement, lorsque l'on fixait les aiguilles d'une horloge. Celle postée juste en face de lui, sur le mur lui indiquait qu'il n'attendait que depuis cinq minutes. Cinq minutes qui lui avaient paru être une éternité.

« Alors comme ça, tu t'es fait avoir, hein ? » ricana la voix de l'homme à la peau mate qui s'occupait personnellement de son dossier, lorsqu'il entra dans la salle d'interrogatoire.

Il ne riposta pas, et resta muet face à l'inspecteur qui prenait place face à lui.

« Une seule question. Pourquoi voler les œuvres, et rendre des copies conformes ?

– Je vole les copies, et rends les originaux » cingla le détenu.

Vergier soupira.

« Est-ce que tu as une idée du bazar que tu as mis au commissariat quand les analyses sont venues ? »

Pas de réponse, ni la moindre réaction.

« Tu sais depuis combien de temps j'essaie de te coffrer ? »

Vergier sembla attendre quelques chose de sa part, mais le rouquin ne souffla mot. L'inspecteur soupira, et fouilla dans ses poches, à la recherche de quelque chose. Voyant qu'il n'avait pas trouvé ce qu'il voulait, il serra les dents, et reprit sa tentative d'interrogatoire face au criminel.

« On a quelques démarches à faire. Je te demande ta coopération là-dessus. »

L'homme posa son coude gauche sur la table, et appuya sa tête sur son poing. Il guettait quelque chose, peut-être une réaction de la part de l'adolescent.

« Tu es fier de toi, Raphaël ? » demanda-t-il en décortiquant chacune des syllabes de son prénom.

Entendre ses cordes vibrer sur ces trois syllabes, entendre sa voix prononcer son nom, eut l'effet d'un déclic chez le rouquin.

Il se leva subitement, soulevant la chaise de ce fait, ignorant la douleur des menottes sur ses poignets qui se propageait dans ses bras.

« Comment m'avez-vous trouvé !? »

Sa voix tremblait, certes. Mais elle bouillonnait de rage. En trois ans, personne ne l'avait vu, reconnu, ni n'avait fait le rapprochement. Comment était-ce possible qu'on le trouvât seulement qu’à présent ?

L'inspecteur leva les yeux, surpris par une telle réaction quelque peu excessive. Il lui demanda de se rasseoir, mais l'adolescent refusa qu'on l'approchât. Il lâcha un soupir, et sortit quelques feuilles d'une pochette cartonnée. Il en énonça le contenu au fil des pages.

« Rapport de l'arrestation. Il me manque ton nom de famille et ton âge. Fiche de détention provisoire, pareil, avec ton adresse. Il nous faut savoir si tu as un avocat pour te défendre. Il faudrait aussi que l'on prévienne tes parents si tu es mineur. »

Il disposa une à une les feuilles sur le bureau, face à Raphaël, puis en sortit une dernière.

« Et il me faut pour compléter tout ça ta carte d'identité, ainsi qu'une signature au bas de cette feuille. »

L'adulte regarda le détenu provisoire, qui jetait un coup d’œil méprisant au contenu des pages. Il comprit que si l'adolescent en avait eu la capacité, il aurait déchiré les feuilles.

Il répéta sa question. C'était la seule chose qui l'intéressait. Comment la police l'avait-elle retrouvé ?

« C'est grâce à une de tes chères connaissances, annonça l'inspecteur dans un soupir las, sans la moindre émotion dans la voix –il annonçait juste– en ordonnant d'un signe de la main droite à ses coéquipiers et subalternes de le faire s'asseoir de nouveau avant de sortir. Elle nous a donné des informations, qui m'ont mené jusqu'à toi. »

Il fit glisser un stylo à bille entre ses doigts, et le coinça entre son index et majeur, à la manière dont on saisirait une cigarette.

« Maintenant, tu coopères ? » demanda-t-il une énième fois en se retenant de hurler sur le gamin à tête rousse.

Puisque son interlocuteur ne daignait pas articuler quoi que ce fût, Vergier se leva, et se mit à faire les cent pas autour du bureau et du détenu.

« Ça fait trois ans que je te cours après. Tu sais ce que j'ai dû mettre de côté pour me concentrer sur ta traque. Tous les sacrifices que mon acharnement m'a valu. »

La tête baissée de l'adolescent contemplait le sol. Ses yeux rivés n'exprimaient rien.

« Tu sais ce que tu encours pour vol et détention d’œuvres culturelles, avec effractions, résistances aux forces de l'ordre, et j'en passe. Si tu coopérais, tu n'en serais pas là ; tu aggraves ton cas à chaque instant. »

Il se rassit à son bureau, et joignit ses mains, coudes posés sur la table.

« Je ne me répéterai plus. Je te demande de coopérer quant à la peine que tu encoures. Tout ce dont nous avons besoin est une explication des vols, des raisons pour lesquelles tu les as commis en remettant les vrais, et des informations concernant l'origine des faux et vrais. »

Puisqu'il persistait à garder le silence, Vergier ordonna à ce que la porte derrière Raphaël s'ouvrît. Des bruits de pas retentirent, mais il ne détourna pas son regard de l'inspecteur. Il avait le sentiment que s'il le lâchait, il ne reverrait plus la liberté qu'il connaissait.

« Justement, te voilà, dit l'adulte à l'attention du nouvel arrivant qui jusque là était resté muet. Je lui ai dit à quel point tu nous as aidés, mais ça ne l'a pas motivé pour autant à parler. »

L'adolescent jeta un rapide coup d’œil dans la direction de cette personne, avant de porter à nouveau son regard sur l'inspecteur.

Puis il se figea.

Il tourna lentement la tête sur sa gauche.

Non, c'est impossible...

« Je n'ai fait que ce qu'un honnête citoyen aurait fait, Monsieur Vergier. »

Elle sourit à l'adulte, et passa une main dans sa chevelure dorée. Elle resta debout, mettant à peine un mètre de distance entre elle et Raphaël, et le regarda. Ses yeux azurs le fixaient. Il ne savait quelles émotions ces reflets bleus traduisaient.

« Asseyez-vous Marie, je vous prie, proposa Vergier.

– Non merci, je préfère rester debout. »

Il resta pantois. Elle l'avait dénoncé ?!

Qu'avait-elle dit aux policiers à son sujet ?

« Au cas où il tenterait de m'agresser » ajouta-t-elle avec une pointe de dédain qui parut comme une anomalie flagrante aux oreilles du rouquin.

Il observa longuement Marie. Elle portait sa tunique bleu ciel, son gilet blanc, et son jean bleu foncé. Il vit qu'elle avait laissé ses cheveux au vent, sans sa pince, et ne portait pas non plus le collier qu'il lui avait offert.

« Eh bien sachez jeune fille qu'à présent, cette vermine est derrière les barreaux.

– Mais il n'y a pas eu de procès ! » protesta-t-elle.

Sa voix tremblait, elle semblait sincère. Elle se souciait de lui, sinon elle n'aurait pas répondu sur un tel ton alarmé et inquiet.

Face à Raphaël, elle se pencha vers lui, lui donnant comme d'une manière ostentatoire une vue plongeante, de laquelle il détourna les yeux, embarrassé.

« J'espère que tu comprends pourquoi j'ai fait ça, murmura-t-elle, il fallait que j'aide Paris...

Imposteur ! »

Il se leva brusquement, lui donnant un coup dans la mâchoire par inadvertance. Elle recula, et le dévisagea, les larmes aux yeux. Elle afficha une mine blessée et attristée. Ne la croyait-il donc pas ?

L'inspecteur se leva à son tour, et força le détenu à se calmer. Mais ce dernier tenait tête.

« Tu n'es pas Marie ! Elle ne m'aurait jamais fait ça ! » hurla-t-il tel un dément.

Elle essuya les larmes qui lui montaient aux yeux.

« Je t'ai dénoncé parce que je te pensais dangereux, lui cria-t-elle en retour. Maintenant j'en ai la preuve ! »

Marie prit la fuite, s’enfuyant à toute vitesse, loin de lui. Ses sanglots résonnaient dans le couloir.

Raphaël reçut une claque de la part de Vergier, afin de le calmer.

Mais il n'en avait pas besoin.

Il avait été trahi par celle qu'il aimait, et il l'avait blessée en retour.

Finalement, l'autre version de cette journée était meilleure, pensa-t-il alors qu'on l'emmenait dans une cellule provisoire en attendant la suite des procédures.

*

Depuis sa banquette, l'adolescent contemplait le plafond délavé qui l'abritait de la pluie qu'il entendait tomber. Après avoir fait à de nombreuses reprises les cent pas dans sa cellule, il s'était décidé à se coucher et réfléchir un peu.

Il méditait sur son avenir, et se demanda ce qu'allait devenir Fondue, qu'il avait laissé seul à l'appartement, le temps d'aller voir Charlotte. Peut-être que Marie se rendrait compte qu'il avait disparu, s'interrogerait, et s'occuperait de son compagnon. Peut-être qu'elle appellerait la police, et signalerait sa disparition. Mais comment pouvait-il en être sûr ? Il avait pourtant bien été clair qu'elle l'avait trahi.

Il lâcha un soupir de déception. Les quatre murs gris qui l'entouraient le dérangeaient. Quelque chose clochait. Peut-être était-ce juste lui qui s'imaginait quelques fantaisies. Peut-être espérait-il que quelque chose d'anormal se produisît.

Qu'allait-il devenir ? Il devenait vraiment fou. Il s'imaginait que Napoléon –plutôt Léonard Bonar– allait revenir d'outre-tombe et se venger, que cela expliquait cette impression d'être observé, et cette hallucination, ou plutôt ce rêve, de cette étrange fille, et de sa mort violente.

« Allez, debout. L'inspecteur veut te parler. »

Le gardien, un homme moyen à la musculature moyenne, lui ouvrit la porte. Il se leva, et avant de sortir, resserra quelque peu sa cravate rouge autour de son col de chemise. Il ne daigna même pas jeter un regard d'adieux à la cellule, et en franchit le seuil.

« Chef ! Chef ! On a un gros problème ! »

Vergier ôta ses lunettes, en nettoya les verres, et leva un sourcil.

« C'est Fantôme R ! Il s'est volatilisé ! Comme ça, sous mes yeux ! »

À ces mots, le policier manqua de briser une des lentilles correctrices. Il fronça les sourcils.

« Comment ça, volatilisé ? interrogea-t-il en tentant de conserver tout son calme et son bon sens, convaincu de l'absurdité de la chose.

– Bah j'ai voulu vous l'amener comme vous avez demandé. Je suis allé le voir, j'ai ouvert la porte –vous voyez ?– et quand il est sorti, comme ça –pouf !– il a disparu. Il n'était nulle part ! »

Toute personne un tant soit peu saine d'esprit aurait remis en question les affirmations du pauvre gardien. On pourrait dire de lui qu'il était surmené, et que la fatigue avait joué un rôle important dans la fuite de Fantôme R. Il aurait pu, par exemple, profiter de la faiblesse de l'attention de l'individu afin de se faufiler discrètement hors du champ de vue des caméras et des autres agents et ainsi s'enfuir du commissariat. C'était un exemple parmi tant d'autres qui expliquerait les faits et leur donnerait une tournure suffisamment réaliste pour que l'on y crût.

C'est ce que toute personne ne connaissant pas les capacités de Fantôme R aurait cru.

Vergier avait travaillé sur son dossier pendant suffisamment de temps pour comprendre que ce voleur n'était pas ordinaire. Son mode opératoire était une particularité, certes, mais après avoir quelque peu côtoyé cet adolescent farceur l'année précédente, il pouvait affirmer que ce n'était pas une personne comme une autre. Ce garçon était peu banal, et c'était le mystère qu'il créait autour de son identité qui attirait l'attention des autres. Mais il avait capté celle de l'inspecteur de par ses prouesses acrobatiques. Peu d'individus lambda étaient capables de courir sur les toits avec aisance, encore moins d'escalader des bâtiments de par leur façade lisse, et surtout pas de disparaître en passant des portes.

On sonna l'alerte dans tout le commissariat. Il fallait le retrouver.

*

Quelque chose lui avait paru louche à la minute où il avait franchi cette porte.

Premièrement, il s'était retrouvé dans un endroit vide d'agents de police, de la manière la plus naturelle qu'il fût.

Deuxièmement, la porte se referma presque automatiquement derrière lui, l’empêchant de faire demi-tour.

Troisièmement, il s'était retrouvé en pleine rue.

Il resta figé devant la porte close, aux aguets. Le temps lui manquait. Il lui fallait trouver un endroit où se dissimuler des yeux des policiers. Ironiquement, la première idée qu'il eut fut le manoir de la duchesse Élisabeth. Il aurait été stupide de se rendre à son appartement ; les agents avaient sûrement son nom et son adresse. Cela aurait été du suicide.

Il examina la rue dans laquelle il se trouvait. Pas la moindre trace d'uniforme. Il n'attendit pas un instant de plus, et se précipita dans la foule, chapeau tenu fermement dans sa main.

« Monsieur Raphaël ? Qu'est-ce qui vous amène là ?

– Je dois voir Élisabeth. Maintenant. »

Le ton pressant qu'il avait employé lui déplaisait, mais il n'avait pas le choix. Il devait se cacher.

Le majordome le pria de bien vouloir le suivre, et l'emmena jusqu'au bureau d'Élisabeth. Il frappa à la porte, et fit entrer le rouquin, dont les poings serrés tremblaient.

La duchesse sembla remarquer que quelque chose n'allait pas, de même qu'elle parut comprendre que c’était urgent. Elle l'invita à s'asseoir, et à lui expliquer la situation.

Raphaël prit la précaution de la prévenir qu'il ne souhaitait pas la prendre à parti, avant de lui raconter cette journée de fou qu'il vivait. Ses tremblements s'intensifièrent lorsqu'il commença à parler de la trahison de Marie, et il manqua de fondre en larmes à l'évocation de la prison. Il savait que c'était ce qu'il méritait pour ses nombreuses violations de la loi, mais cette mauvaise expérience avait été de trop dans cette horrible journée.

Tout ce qu'Élisabeth put faire fut écouter le récit de l'adolescent, et lui souffler quelques mots d'encouragement.

« J'ignore pourquoi Marie ferait cela. Elle t'apprécie beaucoup, tu sais...

– Et elle m'avait promis de garder ça secret, à notre première rencontre » gémit-il en essuyant une larme au coin de son œil droit.

Elle lui prit les mains, et le fixa droit dans les yeux.

« Raphaël, je vais t'aider, te garder ici quelques jours. J'enverrai quelqu'un chercher Fondue, et des affaires. Mais si la police me demande de coopérer, je n'aurais pas le choix. »

Elle avait ce regard froid, sévère. Mais sa voix n'était pas dure, au contraire. Il voyait bien qu'elle avait du mal à croire à tout ça.

Elle appela un domestique, demanda à ce qu'on préparât une chambre pour l'adolescent. Il reconnut le couloir de sa chambre comme étant le même que celui où Marie dormait, avant de constater qu'il n'était qu'à une dizaine de mètres de ladite chambre, ce qui le mit encore plus mal à l'aise.

Il n'était que dix-huit heures trente, mais il était déjà assoupi, étalé de tout son long sur l'immense lit deux places dont il disposait. Il avait jeté ses chaussures de ville aux pieds d'une chaise sur laquelle il avait posé sa veste, balancé son chapeau à travers la pièce, et lâché sa cravate quelque part. Comme sa chemise l'empêchait de respirer, il la déboutonna, au moins jusqu'à la moitié. Puis il s'était couché.

Les yeux fermés, il rêvait de l'instant où il s'endormirait, et de celui où il découvrirait que cela n'avait été qu'un mauvais cauchemar. Il allait se réveiller chez lui, avec Fondue, et tout irait bien. Parfaitement bien.


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