Les Psychonautes dans la B(o)u(c)lle Temporelle
Chapitre 6 : Épilogue(r ?)
7947 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour il y a 22 jours
Augustus resta figé, bras devant le visage par réflexe et paupières closes, avant d’oser ouvrir un œil pour immédiatement tousser devant le nuage de poussière qui s’abattait sur eux tandis que le coach Oléander désactivait son bouclier Psy. Chassant d’un revers de main les retombées, l’adulte regarda les alentours pour sentir son estomac se tordre : la formidable explosion avait fait s'écrouler une portion considérable de l’atelier, aggravant le trou déjà percé du patio et étalant des débris de béton ci et là. Le comptoir avait été balayé, les inventions jonchant le sol autour du périmètre de la détonation et quelques éclats violets émanant de certaines d’entre elles (si elles n’étaient pas tout simplement cassées). Le plus remarquable restait l’Encépalographe trônant au fond, apparemment parfaitement intact au vu des lueurs et conduits fourmillant toujours comme si de rien n’était malgré l’ampleur du choc. La machine au centre de l’explosion était étrangement intacte dans son ensemble, mais les noircissures et étincelles électriques faisait bien comprendre qu’elle n’était certainement plus en état ; sans compter l’énorme trou au milieu du cadran central laissant voir ses entrailles métalliques.
L’acrobate fit un pas, contemplant les dégâts avec une inquiétude étrangement familière… et surtout grandissante. Il entendit les autres agents autour de lui demander si tout le monde allait bien, et les réponses diverses mais pour la plupart rassurantes du groupe.
Mais un timbre de voix manqua cruellement à l’appel. Et Augustus comprit immédiatement pourquoi.
Tout comme il comprit pourquoi cette scène lui semblait si horriblement familière.
- Razputin ! appela-t-il à la cantonade en s’avançant parmi les débris, ses pas de funambule maladroits.
Presqu’aussitôt un bruit de débris se fit entendre, et le père se retourna avec espoir vers le lieu d’où provenait le son, remarquant un pan de décombres bouger et remuer. L’adulte se précipita vers lui pour aider son fils à sortir de là ; mais lorsque le plus gros du tas s’effondra poussé par ce qu’il y avait derrière, ce fut pour révéler une silhouette adulte, exactement similaire à celle de l’homme ayant attaqué le laboratoire. Augustus s’arrête net sur ses pas, alors que l’inconnu se secouait la tête, visiblement un peu sonné ; et il ne put en faire plus qu’une main télékinétique verte l’attrapa par la taille, le faisant léviter jusqu’à Sasha Nein et Morceau Oléander une main à la tempe au cas où il tenterait quoi que ce soit, même si au vu de sa tête fatiguée il avait jeté l’éponge et toute tentative de voler le labo à la poubelle.
- Intrus appréhendé et neutralisé, déclara sobrement l’agent Nein à Hollis qui sortait de son couvert en époussetant sa veste.
- Parfait, préparez le transport en cellule.
- J’ai hâte de savoir en quoi mon laboratoire l’intéressait autant, maugréa Otto en lui jetant un regard lassé.
Augustus écoutait à peine ce qu’ils disaient ; la surprise et déception passée, sa crainte dévorante reprit le dessus et le poussa à tourner les talons vers le reste du laboratoire en ruine, scrutant avec fébrilité les quelques recoins épargnés par l’explosion dans l'espoir désespéré d’y trouver son fils à l’abri.
- Razputin ! Fils ! Réponds moi, je t’en prie ! Razputin ! Ra-!
Soudain il s’arrêta près d’un reste de comptoir, son regard violet horrifié rivé sur quelque chose à demi caché derrière un coin de mur cassé. Au sol, quelque chose qui ressemblait à une petite chaussure dépassait du coin ; une chaussure tout comme celles de son fils cadet…
La réalisation le frappa alors qu’il se précipitait vers le recoin le cœur battant, contournait la cloison cachant la scène et-
Le père se figea, effroi glacé devant l’image qui se dévoilait devant lui ; devant l’exacte même image de son rêve maudit.
Razputin, son très cher fils cadet, allongé au sol au milieu de débris de l’explosion.
Sans aucun signe de vie.
- RAZPUTIN !
Augustus se jeta littéralement auprès de son enfant, ses main tremblantes soulevant avec une douceur fébrile le corps du garçon dans ses bras ; mais Raz resta inerte, bras retombant mollement comme une poupée de chiffon et aucun son ne s’échappant de sa bouche close. Augustus sentit son cœur s’arrêter en constatant une tache sanglante fraîche au front de son fils, juste sous une de ses lunettes chérie brisée sous l’impact ; et derrière le verre rouge brisé, les yeux vert vif de son enfant restait désespérément caché par ses paupières closes.
- Razputin, fils, réveille-toi, supplia le père en portant une main tremblante à la joue de son enfant qui revint humide de rouge, réveille-toi je t’en prie, parle-moi ! Razputin, mon fils, mon tout petit garçon, pitié ! Ouvre les yeux !
Mais les appels larmoyant du père restèrent sans réponses, le petit corps contre lui resta inerte, sa tête pendante mollement dans le vide, ses paupières restèrent horriblement closes ; rien ne semblait capable de changer l’image terrible qu’avait tragiquement prédite le patriarche des Aquato en ce jour sans fin.
Augustus resta figé, ses mains tremblantes n’osant même plus se poser sur le visage de son enfant chéri, ses mains à présentes couvertes de sang ; de son sang. C’était donc ça ? devoir survivre à son propre fils, devoir voir son enfant mourir à peine deux ans après s’être réconcilié avec sa propre nature psychique, cette même nature psychique qui l’avait fait prédire ce-
- Razputin !
Le père arracha quelque peu son regard embrumé du corps sans vie de son enfant à l’appel de Sasha, lequel se précipitait vers eux d’un empressement bien peu caractéristique.
- Agent Nein, faites quelque chose, Razputin, il… il est…
Sans un mot, l’agent s’agenouilla à côté de lui une main à la tempe, semblant se concentrer profondément en dépit de son air préoccupé tranchant avec sa froideur naturelle ; puis tout d’un coup, toute son expression se relâcha, son corps détendu d’une façon presque effrayante vu son attitude précédente :
- Il est vivant.
- Q-Qu…?
- J’ai perçu un signal de Razputin, il est en vie, fut simplement l’homme en baissa la main et se tournant vers le père abasourdi.
- M-Mais-Comment ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? supplia Augustus en regardant tour à tour l’homme et son fils, toujours sans réponse.
- Oh, oui : j’ai essayé de communiquer par télépathie avec Razputin, expliqua enfin Nein en tapotant sa tempe du doigt, et bien que je n’ai pas reçue de réponse nette de sa part j’ai perçu son fil mental ; seul un cerveau encore doué de pensée peut en émettre, ce qui signifie qu’il est toujours parmi nous. Il doit être simplement inconscient, mais il vaut mieux être prudent avec cette plaie à la tête…
Toute autre chose que put dire ensuite Sasha fut noyé dans les pensées et émotions contradictoires d’Augustus ; une réalisation soudaine et espérée le prit tout entier, et se tournant vers son fils gisant toujours inerte dans ses bras, il le serra un peu plus contre lui en portant une main à la tempe, ne prêtant même plus attention au sang qu’il y étalait à présent.
Allez, Razputin, fils, réponds-moi, dis-moi que tu m’entends, pensa de toutes ses forces le père en essayant de communiquer par télépathie avec son enfant dans ses bras.
Une espèce de choc quasi-physique le prit lorsqu’il rencontra le solide mur mental caractéristique de Razputin, mais Augustus persista, ignorant l’obstacle pour tenter de transmettre sa voix à son garçon, se raccrochant à cet espoir de toute sa force de père.
Je t’en prie, montre-moi que tu vas bien, supplia le parent en tremblant, parles-moi Razputin, pitié, fais-moi signe mon fils, mon tout petit garçon… Je t’en prie…
…a… p…? P…apa ?
- Razputin !
Rouvrant les yeux, Augustus cria presque en entendant la tant désirée connexion mentale parler dans sa tête et baissa son regard plein de larmes vers son fils sans connaissance. Sentant son cœur battre fébrilement dans sa poitrine, le patriarche des Aquato scruta le visage ensanglanté mais bien vivant de son enfant alors qu’il lui envoyait à nouveau un message télépathique, cette fois plein d’espoir.
Razputin ! Tu m’entends, fils ?
Il n’y eut pas de réponse réelle ce coup-ci, mais la sensation psychique et familière persista dans son esprit. Au même moment, le visage auparavant immobile de Raz se fronça légèrement comme pour tenter de reprendre conscience, tandis qu’un grognement douloureux et fatigué s’échappait de ses lèvres ; et Augustus comprit que son enfant était toujours bien là, même s’il ne pouvait pas encore lui répondre vraiment.
Abaissant sa main encore tremblante d’émotion, le père sentit une main se poser sur son épaule et leva les yeux vers Sasha, le fixant sans un mot de son imperturbable regard derrière ses verres opaques. L’agent resserra brièvement sa paume, et Augustus sentit exactement ce que voulait lui dire le mentor de son fils. Les yeux plein de larmes et de reconnaissance, le père le remercia du regard tandis que Sasha hochait simplement la tête en réponse.
Augustus reporta son attention sur son fils blessé mais bien vivant dans ses bras, et posant doucement une main sur sa joue, il le regarda frissonner à son contact comme sentant sa présence :
- Ne t’inquiètes pas, Razputin, tout va bien, lui dit-il doucement, ça va aller fils, tu es en sécurité, je suis là, papa est là, je reste avec toi, mon tout petit garçon.
Le visage de son enfant sembla se détendre. Augustus n’était pas certain que son fils le comprenne ni même qu’il l’entende ; mais cela lui importait peu. À cet instant, il était juste un père avec son enfant ; et il ferait tout pour qu’il soit rassuré et sauf.
Par bonheur, il s’avéra que les blessures de Raz reçues lors de l’explosion de la machine n’étaient que superficielles. Même sa plaie à la tête, une affection à toujours considérer avec la plus grande gravité chez les psychiques, n’eut pas plus de répercussion qu’une légère difficulté à maîtriser ses pouvoirs quelques temps, et à peine une semaine plus tard il était déjà reparti à gambader et cramer les pommes de pin comme si de rien n’était ; au grand soulagement de tout le monde.
L’intrus ayant pénétré l'atelier (maintenant en travaux pour un temps indéterminé, au grand dam de Hollis et des finances des Psychonautes) s’était révélé n’être qu’un opportuniste voleur psychique déjà recherché par les autorités ; apparemment, il avait entendu parler du laboratoire du Mégalobe et s’était mis en tête de voler tout ce qu’il pouvait trouver à revendre au plus offrant. Enfin, jusqu’à ce que sa tentative n'échoue dans l'œuf grâce à l’intuition de Sasha Nein et un bienheureux concours de circonstance. Et tout particulièrement l’explosion de la machine d’Otto.
D’ailleurs, cette dernière (et surtout sa destruction prématurée) porta un coup dur à l’agent Mentallis, qui avait perdu une certaine quantité de ses œuvres dans l’incident ; mais heureusement pas celle de sa vie, l’Encéphalographe. Une des rares fois où il avait pris suffisamment de précautions avant de mettre en circuit une invention. D’après l’inventeur, la machine ayant rendu l’âme (et implosé une partie conséquente de son atelier dans la foulée, bien que cela soit aussi dû au combat qui y avait eut lieu) était censé pouvoir tester les badges psys et leur puissance avant d’être mis en circulation, ce qui expliquait plus ou moins pourquoi elle avait surchauffée si vite et surtout l’ampleur de l’explosion. Quoi qu’il en soit, l’agent Mentallis était déprimé (ce qui était rare chez lui) par la disparition de nombre de ses créations, mais pas le moins du monde découragé : il devrait emprunter le bureau et laboratoire de l’agent Nein pour le moment, mais Otto était bien déterminé à reprendre ses inventions et recréer celles perdues dans l’incident ; voire peut-être même les améliorer, d’ailleurs. Il n'y avait qu'à espérer qu'elles ne soient pas aussi instables que celle venant d'exploser, et surtout qu'elles n'aggravent pas le trou dans le budget de Forsythe.
Mais ces préoccupations étaient loin derrière Raz, à présent : les psychonautes (enfin, plus particulièrement Truman et Hollis) lui avaient laissé une bonne semaine de repos suite à l’incident "Explosion d'Otto-machine", autant pour qu’il récupère de l'expérience que pour qu'il guérisse ses plaies ; et il l’avait quasiment passée au campement de sa famille une fois que les médecins avaient estimé son état stable (ce qui avait été dès le lendemain de l’explosion).
Actuellement, il était en train de jouer avec Tala à faire leurs acrobaties, sa petite sœur virevoltant dans les airs en des saltos très compliqués et lui la faisant rebondir avec sa télékinésie et sa main aqueuse caractéristique. Il avait été un peu inquiet lorsque l’utilisation de ses pouvoirs avaient provoqué une légère migraine peu après sa sortie de l’infirmerie, mais tout mal de tête et difficulté s’étaient progressivement et sûrement estompées au fil des jours, et il n’en restait plus rien. Il semblait juste que sa main hydrokinétique avait l’air plus espiègle que d’habitude, mais rien d'inquiétant.
Mirtala rit en s’envolant encore une fois, criant à son frère de l’envoyer plus haut ; avec un sourire, Raz leva une main et porta l’autre à la tempe, se concentrant un peu plus pour focaliser sa paume télékinétique sur un envoi rapide et sûr.
Ses doigts effleurèrent alors le pansement sur son front, et il marqua une pause, ignorant le prochain cri de joie de sa petite sœur qui s’envolait jusqu’aux branchages des arbres alentours.
La petite acrobate s’accrocha à une branche horizontale, tournant autour comme si c’était un trapèze, et se retourna vers son grand frère au sol pour lui demander de lui faire le coup du trampoli-main quand elle le vit fixer le sol, l’air très concentré sur autre chose et la main sur son bobo à la tête. Une petite peur naquit dans son esprit d’enfant tandis qu’elle montait sur son perchoir, appelant son frère depuis les hauteurs :
- Ça va Raz ? T’as encore mal à la tête ?
Sa question tira aussitôt son frangin de sa contemplation, et il leva son regard vert déterminé vers elle, lui répondant :
- Non, tout va bien Tala ! Je dois aller vérifier un truc, on retournera jouer après !
- Oh, mais je voulais que tu fasses le trampoli-main ! râla la gamine déçue de voir son jeu s’arrêter déjà.
Son grand frère lui cria une excuse sincère et promit de reprendre le jeu très vite, avant de quitter leur terrain d’acrobatie et de se diriger vers la salle de bain du camp (en fait, juste une tente avec le baquet de douche et le vieux miroir), sa main retournant un peu malgré lui toucher la gaze de son front.
Raz ferma le rideau extérieur et se tourna vers la surface réfléchissante, montant sur le tabouret pour pouvoir se voir dans le reflet un peu sali par les années. Fronçant les sourcils, l’enfant observa un instant le pansement quotidiennement changé à sa tempe gauche, effleurant la compresse maintenue par l’adhésif contre sa peau. C’était beaucoup moins impressionnant que le bandage lui cerclant le crâne qu’il avait eu le premier jour et qui avait presque donné une crise cardiaque à sa mère (ça ou le fait qu’il avait été pris dans une explosion, c’était un peu dur à déterminer), mais la présence du carré blanc jurant avec ses mèches auburn et son teint soleil ne lui allait pas trop. Parce que c’était le signe qu’il s’était blessé ou parce qu’il s’inquiétait de ce qu’il y avait en dessous, il ne savait pas trop ; mais quoi qu’il en soit, il n’aimait pas ce pansement. Passant une main sur la gaze, sentant à peine les contours de la plaie qu’elle masquait en dessous, le garçon contempla son reflet incertain dans le miroir un instant.
Puis son regard indécis se fronça de détermination, et d’un geste décidé, Razputin tira sur l’adhésif et retira la compresse au dessus de son œil gauche, laissant retomber le tissu à ses pieds. Sa main resta un petit instant sur place, sentant les contours refermés de la blessure sur sa peau, avant qu’il ne l’abaisse enfin en une expiration résolue, ses iris verts contemplant à présent la cicatrice qui adornait son front.
Elle n’était pas si grande ni si impressionnante qu’il aurait cru après cette explosion et les éclats de verre reçus, mais elle était quand même bien marquée : une petite coupure tombait vers sa paupière, coupant son sourcil sans atteindre son œil, et remontait juste un peu au-dessus de l’arcade en un trait légèrement de biais vers l’extérieur, et une deuxième lacération plus longue s’étirait en travers à son extrémité, se dirigeant vers le centre de son front mais sans trop s'étaler ; les deux coupures formaient une espèce de croix très légère à leur lieu de rencontre, ou bien plutôt une sorte de 7 un peu mal proportionné.
Les médecins des Psychonautes avaient suturé la plaie, laquelle démangeait de temps en temps le garçon qui néanmoins évitait de la toucher pour la laisser guérir en paix ; mais là, se contemplant dans le miroir ancien de leur campement familial, Raz ne savait pas trop quoi penser de cette nouvelle marque qui, il venait de s’en rendre compte, reflétait étrangement celle que son père arborait à son œil droit suite à un accident de lancer de couteau. Elle ne lui faisait pas peur, plutôt c’était, comment dire…
- …Razputin ?
L’enfant sursauta à l’appel et cacha subconsciemment sa blessure de la main, se tournant vers l’entrée de la tente venant de s’ouvrir ; derrière le rideau soulevé, se tenait son père, une main poussant le tissu et l’autre décalée dans son dos sans qu’il puisse la voir.
Voyant son fils une main sur sa plaie et le bandage abandonné à ses pieds, Augustus fronça aussitôt les sourcils et s’approcha, l’air inquiet :
- Tout va bien fils ? Tu as du mal à refaire le pansement, tu veux qu…
- Non, non, c’est pas ça ! réfuta Raz en secouant la tête. C’est juste…
Le garçon fixa le sol un instant, hésitant, puis soupira et laissa lentement retomber sa main de son front, dévoilant sa cicatrice nouvelle à son père. Raz vit immédiatement son regard violet s’écarquiller brièvement à la vue de la blessure, et détourna les yeux, se grattant distraitement la nuque sans savoir quoi lui dire ; mais il perçut un mouvement et se retourna vers son parent juste quand celui-ci posait une paume sur le côté de sa tête, effleurant du bout des doigts la plaie pas encore tout à fait refermée et agenouillé à hauteur de son fils. L’enfant hésita à soutenir son regard attristé, laissant sa main glisser sur son épaule et se tint le bras timidement tandis que l’adulte le contemplait sans un mot, caressant simplement la joue de son petit garçon.
Enfin, Augustus brisa le calme silence entre eux deux :
- Ça ne te fais pas mal, Razputin ?
- Non, répondit l’enfant en secouant doucement la tête.
- Tant mieux.
Un nouveau silence résonna dans la petite tente, avant que le père ne reprenne en un soupir presque inaudible :
- Je suis tellement désolé, mon fils…
- Qu-? s’écria l’enfant, yeux écarquillés. Pourquoi ?
- J’avais vu ce qui devait arriver, et je n’ai rien fait pour l’en empêcher, dit sombrement son parent en détournant son regard du sien.
- Non, c’est pas vrai papa ! répondit le garçon en prenant la main de l’adulte dans les siennes. Si t’avais pas eu ces rêves, on aurait peut-être pas arrêter le voleur avant qu’il fasse des dégâts ; et c’est justement parce que tu m’as dit que tu m’avais vu en danger que j’ai décidé d’utiliser un Bouclier Psy au lieu d’une Bulle Temporelle pendant le combat ! Si je savais pas ça, peut-être que ça aurait été pire quand la machine a explosé…
Le regard de son père s’assombrit à cette phrase, et Raz sentit qu’il avait sans doute aggravé sa culpabilité ; mais il resserra ses doigts autour de ceux de son papa, l’air déterminé :
- Mais je vais bien maintenant, et c’est grâce à toi ! Et le seul souvenir qui reste, c’est cette petite cicatrice, rien de plus.
- …Mais tu n’aurais jamais dû avoir cette cicatrice, répliqua sombrement Augustus, un éclat légèrement plus rassuré dans ses yeux violets inquiets.
- …Je sais… mais c’est pour le mieux, assura le jeune psychonaute en adressant un sourire triste mais confiant à son père.
Ce dernier détacha sa main des siennes pour la reposer sur sa joue, caressant un instant du pouce le visage de son fils qui lui sourit d’autant plus en penchant la tête dans son étreinte. Puis Razputin se tourna vers le vieux miroir à côté d’eux, contemplant leurs réflexion dans la surface poussiéreuse alors qu’il gonflait la poitrine de fierté :
- Et puis regarde ! Ça forme un sept, c’est bon signe ! Le sept c’est un chiffre porte-bonheur pour les psychiques et les gens normaux ! affirma l’enfant en passant doucement un doigt sur les contours encore frais de la cicatrice.
Son père suivit son regard en se redressant, ses yeux encore incertains glissant un instant dans le reflet de sa propre cicatrice à son œil droit, avant qu’il n’ait un très léger sourire en se tournant vers l’image de son fils déjà un peu plus grand qu’il ne l’aurait soupçonné pour son âge, posant sa main sur son épaule :
- Dans ce cas, je n’ai plus à m’en faire puisque la chance restera avec toi ! Même si j’aurai préféré que tu attendes d’avoir dix ou vingt ans de plus avant d’essayer de ressembler ainsi à ton vieux père…
- Ça me fera penser à toi chaque fois que je la verrais, fit son garçon en levant les yeux vers lui d’un sourire fier, et ça me rappellera d’être toujours prudent où que j’aille, pour que ça reste la première et la dernière cicatrice que je reçoive pendant une mission des Psychonautes.
Le sourire d’Augustus retomba quelque peu à ces mots, mais il tourna son regard aimant vers son fils, resserrant tendrement sa main sur son épaule. Père et fils restèrent un court moment ainsi à se parler du regard, la fierté inquiète de l’un rassurée par l’amour déterminé de l’autre.
Puis l’adulte donna une brève tape sur l’épaule de son enfant cadet, son sourire revenant un peu plus mystérieux tandis qu’il se tournait complètement vers lui ; sa main libre resta néanmoins étrangement hors de la vue de ce dernier, qui haussa un discret sourcil intrigué alors que son père déclarait :
- Justement, à ce sujet, fiston…
Il s’agenouilla à sa hauteur, sa paume quittant l’épaule du garçon pour se poser sur son propre genou et cacha ostensiblement cette fois l’autre dans son dos comme pour masquer quelque chose, à l'étonnement du plus jeune qui jeta un bref regard derrière sans pouvoir voir ce qu’il cachait :
- Attends un peu Razputin, ne sois pas si impatient ! rit doucement Augustus avec un sourire amusé, faisant grandir la curiosité du garçon.
Raz se tourna vers son parent, regard intrigué mais attentif alors que le patriarche fixait un instant le sol comme pour réfléchir par où commencer, avant de reporter son regard violet aimant dans celui de son fils :
- J’ai… repensé à ces histoires de rêves prémonitoires, et bien que je n’aime toujours pas vraiment ça, j’ai… beaucoup réfléchi sur le sujet.
L’enfant fronça les sourcils, craignant que la discussion ne ravive de mauvais souvenirs à son papa ; mais à sa surprise le léger sourire ne disparut pas du visage de l’adulte, tandis qu’il poursuivait :
- L’agent Zeho-quelque-chose, enfin celui qui a décrypté mon rêve le jour de l’explosion, m’a expliqué beaucoup de choses sur les prémonitions et la précognition ; et même si j’ai encore beaucoup de mal à saisir tout ça, j’ai compris que ça n’était pas forcément une mauvaise chose. Comme tu me l’as dit, ce n’est rien d’autre qu’un pouvoir qu’il se trouve que tu possèdes, et que je possède, et qui n’a de mal que ce qu’on décide de lui attribuer. Et bien que ça ne me plaise pas personnellement, pour beaucoup de raisons, j’ai décidé de ne pas voir ça comme une autre malédiction.
Le visage de Raz s’éclaira d’une joie soulagée à cette nouvelle en comprenant toute l’étendue de ces mots, alors que Augustus décidait de contempler un invisible point sur le côté en se grattant la barbe, comme bizarrement gêné :
- Et… je ne sais pas si ça a un rapport avec cette décision ou si c’est juste ce qui arrive, mais j’ai… eu comme l’impression d’avoir fait un nouveau rêve de ce genre récemment.
Le jeune agent grimaça instinctivement en craignant que ça n’annonce de mauvaises nouvelles, mais à sa surprise le patriarche semblait plus embarrassé qu’inquiet pendant qu’il lui déclarait la suite :
- J’avoue que cette fois ça a été un peu plus… absurde que celui de l’incident avec la machine, mais ça n’était pas du tout inquiétant. En fait, j’étais vraiment excité quand je me suis réveillé ce matin-là ! confia-t-il, le poing serré d'enthousiasme. Et même si je n’ai pas tout compris, je savais étrangement quoi faire, alors je suis allé voir les psychonautes et…
Augustus s’arrêta un instant, et Razputin faillit le supplier de continuer, impatient de savoir ce qu’il avait donc fait avec les Psychonautes après cette annonce si intrigante ; c’était presque comme une mission des Histoires Psychiques, quand ils décidaient de faire des scénarios en plusieurs parties sur plusieurs numéros ! Ah, il s’en rappelait de cet horrible suspense quand il était parvenu à la fin du Numéro 346 où l’agent Nein avait été téléporté dans ce qui ressemblait à un monde parallèle où il rencontrait sa version maléfique et…
- À vrai dire, reprit alors son père en interrompant sa réminiscence sur le pire scénario de sa vie, je voulais attendre pour te le donner pour te faire une vraie surprise et aussi pour ne pas que tes frères et sœurs soient jaloux, mais j’ai comme une forte impression qu’il vaut mieux que tu l’ais maintenant… Et, je sais que c’est un petit peu tôt pour ça, mais vu qu’on n’a pas vraiment pu célébrer le dernier avec toi le jour même, je pense que tu peux considérer ça comme un cadeau en avance, fils…
Disant ces mots, Augustus sortit lentement son bras de derrière son dos, cachant encore un instant ce qu'il tenait entre ses doigts ; puis, il retira sa main et tendit l’objet dans celles de Raz, qui écarquilla les yeux en le prenant lentement dans ses paumes stupéfaites, pendant que son père déclarait avec fierté :
- Joyeux douzième anniversaire, Razputin.
Raz resta muet, bouche bée devant ce qu’il tournait lentement entre ses mains d’enfant retrouvant l’objet familier.
Sa paire chérie de lunettes de psychonaute, réparée et comme neuve, un verre à la teinte d’un bleu profond remplaçant celui rouge foncé brisé lors de l’explosion ayant également marqué à vie le côté gauche de son visage.
Son cœur battit en reconnaissant la version améliorée des lunettes qu’il avait un jour décisif vu au dos des magazines Histoires Psychiques et commandées aussi vite qu’il avait pu sans laisser ses parents savoir où il les avait trouvées de peur qu’ils les lui arrachent des mains. Mais cette version était hyper rare, et il reconnaissait suffisamment la signature psychique de la paire dans ses mains pour savoir que c’était bien la précieuse version qu’il avait achetée des années auparavant et non une nouvelle paire commandée au gérant du célèbre périodique ; alors comment…
- L’agent Mentallis – je crois que c'est lui ? – a remplacé le verre qui était cassé et fait quelques ajustements ; il a accepté de le faire en remerciement d’avoir sauvé son atelier, même s’il m’a expressément demandé de te rappeler de lui donner les résultats d’un certain "Badge de BT"… Il a aussi dit que tu aurais maintenant toutes sortes d’améliorations avec tes lunettes, même si j’avoue que je n’en ai pas vraiment compris la moitié…lui glissa Augustus avec une certaine confusion.
Alors c’était ça, ça expliquait tout. Encore plus génial.
Les mains tremblantes, presque les larmes à ses yeux vert malachite qui redécouvrait les lunettes chéries comme au premier jour, Raz ne put que murmurer, pris par les émotions :
- Papa, c-c’est tout simplem… c’est vraiment… c’est…
- …c’est juste n’importe quoi !
Lili leva à peine la tête de sa plante, entendant sans problème autant les murmures de ses belles-de-jour et les complaintes de son copain feuilletant furieusement le périodique entre ses mains.
- Qu’est-ce qui te vas pas, Raz ? C’est pas le premier numéro où tu apparais ? Oh s’ils t’ont relégué au second plan je vais leur cramer leurs-
- Non, non, c’est pas ça du tout, je suis bien dedans ! répliqua l’adolescent en parcourant à nouveau les pages neuves avant de le refermer en un geste frustré. C’est tout le reste qui va pas !
La jeune fille daigna lever le nez de sa fleur et s’approcha du psychonaute, jetant un œil à la couverture du magazine Histoires Psychiques qu’il avait entre les mains ; en couverture, une illustration de son petit ami (de trois ans plus jeune) faisant face à un tourbillon psychique au cœur duquel se tenait une machine imposante aux aiguilles et cadrans d’horloges trônait avec juste en dessous le titre "Psychonautes dans la B(o)u(c)lle Temporelle", en plus d’une mention "Apparition du prodige Razputin". La pyrokinésiste sourit brièvement à ce sous-titre, puis tourna son regard noisette vers son copain en haussant un sourcil.
Ils t’ont pourtant bien réussi en couverture, commenta-t-elle d’un amusé soupir mental.
Alors ça oui, la composition est géniale ! s’écria avec une joie non faussée le jeune homme.
- Mais pour le reste, c’est n’importe quoi ! laissa-t-il échapper vocalement en levant des bras défaitistes.
Lili haussa un sourcil, signe qu’elle laissait son petit ami lui expliquer ; et Razputin s’en donna à cœur joie, alors qu’il se levait de son rocher pour aller de long en large :
- C’est vrai que c’est moi qui ait brisé la boucle temporelle en évitant de créer une BT juste quand la machine d’Otto a explosé ; mais pour tout le reste j’ai quasiment rien fait ! Y’a même pas un quart de ce qu’on fait les agents Nein, Vodello, Oléander et Forsythe dans ce torchon ! Et même papa a plus de pages que eux et pourtant il a dû être impliqué que dans les cinq ou six dernières boucles ! Bon j’avoue que je trouve ça sympa qu’ils l’aient pas retiré directement ; mais l’agent Nein ! Il a presque découvert qu’il y avait une boucle temporelle avant qu’elle se re-déclenche et nous renvoie tous en arrière, et ils le disent même pas ! Et c’est lui qui a compris qu’il y avait eu boucle après, et c’est même pas mentionné non plus ! Et puis ils ont mis Frazie dans une case juste parce que je me souvenais d’un détail débile d'une boucle et il l’ont gardé, mais pas Sasha et sa découverte de la boucle ? ET ILS T’ONT MÊME PAS MISE DEDANS ? MAIS T’ÉTAIS LÀ ET T’AS MÊME CRAMÉ LES FESSES DE ANNO NÎMES QUAND LE LABO A EXPLOSÉ ! explosa à son tour le jeune agent en créant accidentellement des colériques mains aqueuses des rares flaques du jardin secret de sa copine.
- T’es sérieux là ? fit la jeune fille en se levant vers lui.
- Regarde toi-même ! répondit son copain en lui tendant le magazine dans ses mains.
La pyrokinésiste feuilleta le périodique jusqu’à la bonne page, puis les regarda rapidement une à une avant de recommencer une fois parvenue à la fin pour finalement crisper les feuilles en un geste furax, quelques flammèches volant de ses doigts et vêtements :
- Ooooh, quelle bande de-!
- Carrément ! s’écria Razputin avec un dépit déçu. Ils ont loupé le meilleur de cette histoire de boucle temporelle !
Dans un geste las, l’adolescent se laissa retomber en arrière, instinctivement rattrapé par une paume d’eau qui le maintint étalé en l’air comme sur un canapé invisible tandis qu’il fermait les yeux, un bras en travers de ses lunettes aux verres non assortis marine et carmin. Il rouvrit ses iris malachite vers le ciel à peine nuageux, sourcils froncé de déception :
- Et dire que papa avait hâte de voir ma première apparition dans ce torchon de scénario… soupira-t-il dépité.
Lili laissa ses flammes de colère s’éteindre, autant pour ne pas cramer son jardin que parce que voir son petit copain dans cet état la refroidissait toujours un peu, jeta au pif le magazine maintenant froissé et s’allongea à côté de lui sur le flanc, soutenue par une de ses plantes s’étirant comme un sofa d’écorce.
- T’as qu’a lui dire que t’as perdu le numéro qu’on t’a offert avec ta première apparition, suggéra-t-elle la joue dans une main.
- Non, ça lui ferait trop de peine de croire que j’ai perdu un magazine d’Histoires Psychiques, il sait que je les adore, soupira le jeune homme en se passant une main sur la figure.
Ses doigts gantés s’attardèrent un instant sur la cicatrice qu’il arborait toujours à son arcade sourcilière gauche ; elle était beaucoup plus discrète que lorsqu’il l’avait reçue tout juste quelques années avant, s’étant effacée après maints et maints mois de guérison, mais restait bien marquée, montrant au monde sa singulière forme de sept ; et Raz en était fier. Il la portait avec honneur, en n’oubliant jamais la promesse qu’il avait faite à son père lorsqu’il l'avait vu pour la toute première fois : de toujours faire attention à lui pour que cette marque soit la seule et unique qui ait un jour à entailler son corps. Et jusqu’à présent, malgré quelques petits accrochages lors de missions et ailleurs, il avait pu tenir parole.
- Dommage que la chance ne soit de mon côté que quand y’a du danger et pas quand y’a un truc débile, soupira-t-il en fermant les yeux de dépit à sa veine somme toute sélective.
- Qu’est-ce qui y’a comme truc débile ?
Raz écarquilla les yeux et se redressa brusquement à la voix moqueuse et familière un peu plus loin, son regard malachite se posant immédiatement sur une silhouette devant eux, suspendue par les pieds aux reliefs pierreux autour du jardin.
- Frazie ? Qu’est-ce que tu fais là ? s’écria-t-il en se relevant suivi par sa copine.
- Voir mon petit frère qui a oublié de rendre visite à sa famille venue exprès à la Zone Aberrante, quoi d’autre ? répliqua sa sœur en quittant souplement son perchoir pour atterrir avec quelques acrobaties non loin d’eux, mains sur les hanches et un grand sourire fier aux lèvres.
L’adolescent soupira en faisant la moue et allait donner une excuse (sincère, cela dit) pour son retard quand sa frangine remarqua le magazine abandonné par terre et fit mine de le ramasser :
- Tiens, qu’est-ce que c’est ?
- Que ! Touche pas ! s’écria le jeune psychonaute en se précipitant pour l’empêcher de le prendre.
Mais souple comme trois chats, la jeune femme attrapa le périodique et fit une roue arrière pour se mettre hors de portée de son (plus tant que ça) petit frère et examiner plus en détail ce qu’elle avait entre les mains. Un sourire intéressé s’étira sur son visage tandis qu’elle déchiffrait les premières lignes de la couverture.
- Hé, mais c’est une de tes BD Histoires Psychiques !
- Périodique illustrés ! la corrigea avec insistance Razputin en retentant prestement de lui reprendre ledit périodique des mains, sans succès.
- Attends, ça serait pas celui qui vient de sortir dont tu nous as parlé ? Celui avec ta première apparition dans une histoire ? s’écria-t-elle tout sourire en montrant la couverture et son excellent dessin du jeune (à cette époque encore enfant) face à la machine dans le tourbillon psychique.
- N-Non ! C’est pas celui-là, e-et puis ça te regarde pas, rends-le-moi !
Sans écouter les suppliques de son frangin, Frazie sauta en arrière, prenant de la hauteur sur un des rochers alentours pour feuilleter le magazine au grand dam de Raz qui tenta de le lui reprendre d’une main hydrokinétique. La jeune femme évita la paume aquatique, puis eut un regard amusé et sournoisement moqueur en comprenant combien il n’avait pas envie qu’elle voie ledit magazine tandis qu’il jouait cette fois d’acrobatiques pour le récupérer ; l’acrobate effectua une belle pirouette arrière hors de sa portée, et fit un discret signe des doigts alors qu’il s’apprêtait à la rattraper. Une main lavande attrapa alors le jeune homme par la jambe et le souleva en l’air un instant, avant de le relâcher sans manières tandis qu’il retombait sur le dos au sol. Le temps qu’il se relève, la silhouette fluette et agile de sa grande sœur avait déjà disparue de la carrière autour du Mégalobe.
- FRAZIE ! cria en frustration l’agent des Psychonautes en regardant partout où son regard pouvait se poser. Et Lili, pourquoi tu m’aides pas ?
Parce que la dernière fois que je t’ai proposé mon aide dans une bagarre contre ta sœur, t’as insisté que tu pouvais te débrouiller tout seul, répliqua malicieusement la voix mentale de sa copine main sur la hanche, un sourire amusé aux lèvres et un air bien connu dans ses iris noisette.
Son petit ami lui jeta un regard désabusé en secouant agacé la tête, avant de reprendre sa recherche et de remarquer une lointaine silhouette à l’orée de la mine traversant les reliefs séparant les lieux de la Zone Aberrante, semblant presque l’attendre. Razputin abaissa ses précieuses lunettes bicolores, apposant deux doigts à sa tempe pour activer la fonction "jumelle" de sa paire chérie depuis tant d’années, et eut à peine le temps de zoomer sur la figure à l’autre bout du lac qu’il la vit agiter un bras dans sa direction en un geste moqueur. L’adolescent poussa un cri de colère avant de tout simplement sauter depuis le rebord dans le point d’eau suivi de près par sa petite amie, atterrissant sur une grande onde à vague forme digitale qui les transporta illico presto à l’entrée de la mine ; sans attendre, Raz sauta de la vague et grimpa agilement à la grotte artificielle, dissipant l'embarcation hydrokinétique dès que Lili en descendit d’un geste mental, et traversa l’ancienne mine (lui d’acrobatie en acrobatie, elle de lévitation en pensées égarées) jusqu’au parking de la Zone Aberrante où se dressait fièrement l’Aquatodôme, mais pas Frazie nulle part en vue.
- Frazie ! Montre-toi, voleuse de magazine !
T’as qu’à me chercher, frangin~! résonna la voix mentale de l’intéressée partout à la ronde dans sa tête, pas assez clairement pour savoir précisément d’où.
L’adolescent laissa échapper un grognement de frustration tandis qu’il inspectait les arbres alentours de ses verres spéciaux, avant qu’un énorme coup sur sa tempe ne le sonne à la fois de surprise et de douleur ; portant une main à sa figure, il baissa les yeux vers la chose venant d’y renter violemment en contact et grinça des dents en constatant qu’il s’agissait – encore – d’une pomme de pin.
- FRAZIE ! JE VAIS DIRE À PAPA ET MAMAN QUE TU M’AS ENCORE BALANCÉ UNE POMME DE PIN DANS LA TÊTE ! cria-t-il à la ronde les poings serrés.
D’accord, alors je vais montrer cette jolie BD à papa !
- FRAZIE !
Razputin continua un instant de scruter les branches alentours sans plus de succès, se tourna vers Lili qui venait d’arriver et observait l’échange en secouant lentement la tête d’un air presque amusé, et n’eut pas besoin de lui demander vocalement ou mentalement un coup de main qu’elle le rejoignit alors qu’il se remettait à courir vers le reste de la Zone Aberrante à la poursuite de l’acrobate cachée.
Laquelle les contemplait partir dans la mauvaise direction, perchée sur un arbre juste au-dessus de l’entrée de la mine traversant la carrière.
S’installant plus confortablement sur sa branche, la jeune femme rouvrit le magazine Histoires Psychiques et tourna les pages jusqu’à trouver la bande dessinée correspondante parmi la douzaine imprimée dans le périodique. Croisant une jambe par dessus l’autre et adossée au tronc, la fille aînée des Aquato commença sa lecture de l’aventure bien hors du commun (enfin… plus hors du commun que ça n’avait déjà été auparavant) de son petit frère dans la mystérieuse boucle temporelle qui avait affectée le Mégalobe trois ans précédemment, écoutant distraitement les appels bruyants et surtout de plus en plus frustrés de son frangin cadet à travers toute la Zone Aberrante.
L’acrobate s’ennuya assez rapidement, n’ayant jamais eu autant d’intérêt pour ces choses écrites qu’adorait dévorer son cher petit frère depuis sa tendre enfance ; et l’espace d’un instant, elle hésita à carrément arrêter sa lecture pour balancer le magazine à la tronche de son cadet toujours en train de la chercher bruyamment en lui disant qu’elle était déçue du résultat et ne comprenait pas comment il trouvait ça intéressant.
Mais son regard bleu ciel tomba sur une case précise au détour de la page suivante, et un grand sourire s’étira sur son visage, avant de se muer en un rire éclatant de sa gorge et résonnant dans toute la forêt alentour.
Elle entendit Raz au loin lui crier de se montrer, et ignora ses appels pour poursuivre sa lecture devenue tout de suite plus intéressante, se promettant pour une fois d’envoyer une lettre aux éditions des Histoires Psychiques afin de les féliciter d’avoir aussi bien illustré la scène où elle envoyait une pomme de pin sur son très cher petit frère psychonaute.