Noriko
Mihawk chassa la tension qui s’emparait de lui en faisant craquer ses cervicales d’un mouvement de tête.
La maison hantée.
Un endroit abandonné mais suffisamment effrayant pour terroriser des gamins.
Il ne pensait pas revenir ici un jour.
L’herbe avait repoussé, mais les débris calcinés n’avaient pas été retirés. Le jardin et le porche correspondaient à ses souvenirs. Le toit avait disparu et la bâtisse ne tenait que par la force de trois murs. Le reste n’existait plus.
Le Corsaire balaya les alentours du regard. Une présence était très clairement ressentie, mais s’il ne s’agissait pas de celle de Noriko, cela signifierait que cette dernière avait quitté le village et pouvait désormais se trouver n’importe où.
Il avisa l’escalier menant au porche de la maison en ruines qui risquait de s’écrouler à tout moment. Aurait-elle été suffisamment inconsciente pour s’aventurer à l’intérieur ?
Il leva les yeux au ciel face à sa propre désolation. Noriko n’avait que trois ans. La question ne méritait même pas d’être posée.
Il souffla de dépit, posa un pied sur la première marche et s’immobilisa aussitôt.
Sous le porche.
Il baissa le regard et pencha la tête sur le côté.
Un mouvement. Presque imperceptible.
— Noriko ?
Un autre mouvement, plus saccadé cette fois, et accompagné d’un gémissement de terreur.
Mihawk retint un soupir de soulagement. Il se passa une main sur le visage et posa un genou à terre pour mieux inspecter les fondations. Son regard se perdit sur une silhouette roulée en boule, partiellement cachée par des décombres.
Hors de sa portée.
Il ferma les yeux une seconde de trop. Comment avait-elle pu ramper là-dessous ?
Il se redressa et avisa la maison. La détruire serait un jeu d’enfant, mais ce serait prendre le risque d’effrayer la petite et de la traumatiser une nouvelle fois. Or, Mihawk devait en cet instant gagner sa confiance.
Il jeta un œil par-dessus son épaule. Sa patience à l’égard des autres n’était certes pas la plus grande de ses qualités, mais la Marine risquait surtout de débarquer d’un moment à l’autre.
Il prit une profonde inspiration et se pencha de nouveau.
— Noriko.
La silhouette sursauta et se recroquevilla davantage.
— Je ne te veux aucun mal, je…
Mihawk s’interrompit en songeant une nouvelle fois au fait qu’elle n’avait que trois ans. Parlementer serait inutile. Il s’assit sur la marche et posa ses coudes sur ses genoux.
Tout en se forçant à attendre, il avisa le chemin menant au village. Quoi qu’il puisse se passer, il ne la presserait finalement pas. Si des soldats débarquaient en cet instant, il prétexterait simplement être présent pour les pirates et Noriko, quant à elle, serait suffisamment terrorisée pour ne pas trahir sa présence. À moins qu’elle ne fasse confiance à la Marine ? Les valeurs inculquées à l’orphelinat s’étaient bien manifestées chez l’adolescent.
Le Corsaire secoua aussitôt la tête pour ne pas s’attarder sur ses pensées, puis se frotta les paupières en grimaçant.
Il laissa finalement son regard se perdre dans les nuages et soupira.
— Je m’appelle Dracule Mihawk, lâcha-t-il sans espoir d’avoir la moindre réponse. Tu as grandi. La dernière fois que je t’ai vue, je ne te portais que d’une seule main.
Il arracha une mauvaise herbe qui effleurait son genou et la fit tourner entre ses doigts.
— Je te connais bien, tu sais ? Tu as une jolie croix autour du cou et une autre dessinée sur ton bras.
Elle ne répondit toujours pas.
— Tu dois avoir faim, tenta-t-il finalement sans grande conviction. Tu ne veux pas sortir ?
— Les méchants, répondit enfin une voix fluette. Ils vont me faire mal.
— Il n’y a plus de méchants, ils sont tous partis.
— C’est vrai ?
— Promis.
— Et toi, tu es méchant ?
Mihawk ne put empêcher ses lèvres de s’étirer en un sourire triste.
— Pas avec toi. Jamais avec toi.
— Et avec les pirates ?
— Oui. Avec les pirates, je suis très méchant.
Il l’entendit remuer et se rapprocher de la marche.
— T’as une croix, toi aussi ?
Mihawk fronça les sourcils et baissa les yeux vers le pendentif qu’il portait constamment autour du cou : un poignard rangé dans son fourreau dont la forme évidente ne laissait que peu de place à l’imagination.
— Le docteur m’a dit que je pouvais croire ceux qui en ont une.
Enfoiré d’indésirable…
Il leva les yeux au ciel en le maudissant une fois de plus, puis détacha son collier qu’il laissa ensuite pendre un court instant devant ses pieds – au niveau du passage par lequel Noriko s’était faufilée.
— Je peux l’avoir ?
Donner une arme à une gosse. Bien sûr, quelle bonne idée.
— Si tu sors, oui.
Elle remua de nouveau et se traîna jusqu’à lui.
Lorsque sa tête apparut enfin, Mihawk resta un instant focalisé sur ses cheveux. Même s’ils étaient salis par la suie et qu’une toile d’araignée y était emmêlée, ils étaient d’une blancheur extrême et témoignaient du profond traumatisme qu’elle avait subi.
Par ma faute.
Il se força à reprendre contenance tandis qu’elle époussetait vainement son pull troué pour faire tomber la crasse et la terre, puis se tint prêt à lui parler. Jusqu’à ce qu’elle se retourne.
— Je peux l’avoir ? répéta-t-elle avant de renifler.
Son sang figé à l’intérieur de ses veines, Mihawk laissa distraitement échapper son collier lorsqu’elle s’en empara. En silence, il détailla ses traits ainsi que la forme de son nez et de sa bouche. Un tiraillement le saisit au niveau de sa cicatrice.
« — Tu sauras. »
Kiyo.
La couleur des iris mise à part, la ressemblance était troublante. Il s’attarda sur les sillons de propreté sous ses yeux causés par les larmes et sur la trace rouge qu’arborait sa pommette gonflée – causée par le coup dont elle avait été victime un peu plus tôt.
Ce n’est que lorsque Noriko comprit que le pendentif bougeait et qu’elle voulut retirer le fourreau que Mihawk revint à la réalité.
Il abaissa sa main sur les siennes juste à temps pour éviter un accident. Noriko relâcha aussitôt l’arme en glapissant et ferma les paupières.
Il cilla plusieurs fois. Avait-il été trop brusque ?
Les deux poings serrant avec force la croix autour de son cou et son corps tremblant de tout son long, les larmes roulaient déjà sur ses joues.
Le Corsaire se décomposa intérieurement.
Merde.
Jurer qu’il ne poserait jamais la main sur elle était inutile. Aussi, il garda cette promesse pour lui.
Avec douceur, il se redressa et s’agenouilla devant elle.
— C’est le symbole de ta famille, n’est-ce pas ?
Elle hocha vivement la tête et serra un peu plus ses poings en laissant échapper un sanglot étouffé.
— Je ne veux pas te le voler, assura-t-il. C’est à toi et uniquement à toi.
Elle ouvrit les yeux et renifla bruyamment. Son corps tremblait toujours.
— Regarde.
Avec un sourire encourageant, Mihawk lui présenta de nouveau son poignard. Il fit glisser lentement le fourreau et dévoila tout juste la lame.
— J’ai juste cru que tu allais te blesser.
Elle observa l’arme avec une fascination évidente. Puis leva le regard vers lui.
— C’est pour couper ta viande ?
Pris au dépourvu par la question, le Corsaire laissa échapper un rire franc.
— En quelque sorte.
— Alors t’es ma famille ? T’es enfin venu me chercher ?
Cette fois, la question déstabilisa Mihawk d’une manière différente. Il ouvrit la bouche, mais ne parvint pas à trouver les mots justes. Noriko n’avait que trois ans et était déjà particulièrement dégourdie.
Bon sang…
Il pinça les lèvres pour rester concentré. La priorité restait de gagner sa confiance.
— Disons que je suis un parent éloigné.
— Comme un oncle ?
Les muscles de son visage se tendirent sous le coup d’une brève grimace.
Tel père, telle fille…
Il se força à afficher un sourire crispé malgré la veine qui palpitait nerveusement sur sa tempe.
— Ce n’est pas vraiment…
— T’es le frère de papa ou de maman ?
Il arqua les sourcils. Elle le fixait avec curiosité.
— Je les ai jamais vus, précisa-t-elle. Mais un oncle, c’est un tonton et donc le frère des parents.
Ne sachant quoi lui répondre, Mihawk désigna la maison d’un signe de tête.
— Pourquoi es-tu venue ici ?
Elle se rembrunit et haussa les épaules.
— Ce n’est pas une bêtise, ajouta-t-il. Je suis simplement curieux.
— Ça fait peur, ici. Mais j’avais plus peur des pirates, alors… J’ai pensé qu’ils auraient peur aussi.
Maligne.
Cette petite avait assurément hérité de la témérité de sa mère, mais surtout de l’intelligence de son père.
— Une mini-indésirable, marmonna-t-il pour lui-même.
Elle pencha la tête sur le côté en reniflant.
— T’as dit quoi ?
Le Corsaire voulut poser une main sur son épaule tandis qu’elle essuyait maladroitement ses joues, mais se ravisa au dernier moment. Il se racla la gorge et se redressa.
Elle suivit ses gestes de ses grands yeux.
— Tu vas venir avec moi, Noriko.
— Pourquoi ?
Il fronça les sourcils.
— Parce que je te le dis.
— Mais pourquoi ?
Il se pinça l’arête du nez. Puis se maudit intérieurement.
— Parce que je suis bien ton oncle et que je suis venu te chercher.
Il savait que la lueur d’espoir qui passa dans son regard à ce moment-là resterait à jamais gravée dans sa mémoire.
Les yeux brillants et un immense sourire de soulagement collé aux lèvres, elle leva les bras vers lui en trépignant d’impatience.
Gêné, Mihawk déglutit, puis consentit finalement à la porter. Au vu de son âge, elle ne supporterait certainement pas le trajet jusqu’à son navire.
Une main protectrice à l’arrière de son crâne pour la tenir contre lui tandis qu’elle l’étranglait presque, il jeta un œil au chemin menant au village, puis s’en détourna pour couper à travers les collines. La route serait plus longue, mais il aurait ainsi l’assurance de ne croiser personne.
*****
L’indésirable avait débarqué dans le grand salon sans même s’annoncer.
— Où est-elle ?
— Première chambre à droite.
— Je dois…
— C’est ta fille.
Il n’attendit pas d’autorisation supplémentaire et se précipita à l’étage.
Mihawk lui tendit un verre d’eau-de-vie lorsqu’il redescendit.
— Elle va bien, souffla de soulagement le pirate en se laissant tomber sur un canapé, elle dort profondément.
— Tu me prends pour qui ?
— Ce n’est pas ce que… Merci pour ce que tu as fait.
Mihawk se tendit nerveusement et laissa sa tempe retomber sur ses doigts.
— N’en parlons plus.
L’indésirable se frotta le visage, puis consentit à boire une longue gorgée.
— Le médecin m’avait prévenu qu’elle lui ressemblait, mais je pensais pas que c’était à ce point.
Le Corsaire ferma les yeux pour chasser les images de son esprit.
— Tu as plus important à traiter.
Les sourcils froncés, son ami le regarda sans comprendre.
— Elle a hérité de ton pouvoir.
— Elle a déjà une force surhumaine ? s’étonna-t-il avec une fierté non dissimulée.
Il perdit rapidement son sourire face au silence du Corsaire, battit lentement des paupières, puis secoua finalement la tête.
— Elle a trois ans, Œil de Faucon.
— Je sais.
— C’est impossible.
— Je sais.
— Important comment ?
— Une vingtaine de pirates.
Il blêmit.
— Tu l’as vue ?
— Je suis arrivé après.
— Comment tu sais que c’était elle, alors ?
— Je le sais.
— Quelqu’un l’a vue ?
Mihawk ferma les yeux.
— Personne. Elle est la seule à avoir survécu.
— Mais si tu le sais, c’est que...
— Personne.
Le ton de sa voix avait refroidi l’air ambiant de la pièce. L’indésirable ouvrit la bouche. Puis la referma face à son regard lourd de sens et hocha lentement la tête.
— Ça change beaucoup de choses.
Concentré sur le feu crépitant dans la cheminée, Mihawk but son verre en silence tandis que son ami tirait ses propres conclusions.
— Je peux plus l’abandonner à n’importe qui.
— N’importe quoi, soupira-t-il malgré lui, rien ne dit qu’elle tournera mal.
— Le Haki des Rois dépend de la volonté de son utilisateur, rétorqua le pirate. Si elle n’a aucune conscience de ce qu’elle fait à son âge, ça pourrait être catastrophique.
— Elle a juste eu une forte volonté de vivre parce qu’elle a eu peur.
— Et alors quoi ? On va prendre le risque que ça se reproduise ? Qu’elle soit de nouveau en danger ? Qui sait ce qui se passera quand elle se retrouvera adoptée par les premiers venus ?
— Tu voulais une famille aimante, non ? Elle sera choyée et n’aura peut-être jamais aucune conscience de son pouvoir. Elle ne sera pas forcément disposée à mener une vie trépidante.
L’indésirable secoua la tête.
— Elle doit être encadrée.
Mihawk posa son verre en haussant les sourcils, puis joignit ses poings sous son menton.
— Tu pourrais aussi lui expliquer ce que c’est et lui apprendre à ne pas s’en servir inconsciemment.
— Elle a trois ans, répéta-t-il.
— Quand elle sera assez grande.
— Va dire à une gosse qu’elle peut faire évanouir tous ceux qui l’emmerdent. Tu crois qu’elle m’écoutera ?
— Ce n’est pas héréditaire au sens propre, elle a cru qu’elle allait mourir cette fois-là mais n’aura pas forcément ta puissance. Un simple instinct de survie ne signifie rien pour la suite.
— Je prendrai pas le risque de la confier à des inconnus.
Mihawk retint un soupir agacé.
— Alors emmène-la. Fais-la devenir pirate à tes côtés, au moins tu pourras la surveiller.
— Tu sais très bien que c’est impossible.
Le Corsaire roula des yeux. Oui, il le savait. Mais en cet instant précis, il s’en moquait et ne souhaitait qu’une chose : aller se coucher pour oublier cette histoire.
— Mihawk ?
Il coula un regard vers lui. Puis se crispa aussitôt en voyant son air implorant. Le pirate l’imita sitôt qu’il se leva sans attendre.
— Non.
— Laisse-moi parler…
— N’y pense même pas, asséna-t-il en le pointant du doigt. Ôte-toi tout de suite cette idée de la tête : j’élèverai pas ta môme.
— Où tu veux qu’elle aille ? se désola-t-il en écartant les bras. Elle est avec toi depuis des jours, elle te fait déjà confiance et elle t’a immédiatement suivi quand…
— Parce que tu n’avais pas déjà tout prévu, peut-être ? railla Mihawk.
— C’était seulement au cas où…
— Il t’arriverait quelque chose, tu parles, maugréa-t-il. Tu t’es bien foutu de moi, l’indésirable.
Le pirate fronça les sourcils et répéta plusieurs fois cette appellation pour lui-même, ignorant très clairement ce que cela signifiait. Il se racla finalement la gorge pour passer outre.
— Et si c’était temporaire ?
Les mains sur les hanches, le Corsaire pesta à voix basse en se détournant vers la fenêtre. Voir son air bête le rendait fou.
— Le temps que je trouve une solution, je… Certains de mes hommes ont des enfants, alors peut-être que…
— Tu comptes en refourguer un de plus à celles qui les élèvent ? se moqua Mihawk d’un ton acerbe. Pas de nouvelles de leurs maris, mais un gosse qui sort de nulle part, quelle conclusion vont-elles en tirer à ton avis ?
— Tu vois le mal partout, râla-t-il.
— Je n’y peux rien si tu ne connais toujours pas les femmes.
Le pirate soupira bruyamment et le Corsaire se pinça l’arête du nez.
— Tonton…, gémit soudainement une voix enfantine étouffée.
Surpris, les deux jeunes hommes se regardèrent en silence, puis levèrent la tête vers le plafond.
Mihawk pointa un index pour interdire à son camarade de bouger.
— Je peux y aller, voyons.
— Tu veux lui faire peur ou quoi ?
— Elle ignore qui je suis, regretta amèrement le pirate en se rasseyant.
Le Corsaire quitta la pièce sans un mot supplémentaire et sans manquer de le fusiller du regard.
— Tonton donc ? interrogea l’indésirable lorsqu’il revint.
— La ferme.
Avec un léger sourire, il leva les mains en signe de reddition.
Mihawk se laissa tomber à ses côtés et s’écrasa les paumes sur le visage en soufflant exagérément. Il récupéra bien vite le verre tendu.
— Elle s’est rendormie, lâcha-t-il avant de prendre une gorgée.
Le pirate émit un petit rire.
— Tu l’aimes bien.
Une veine palpita sur son front.
— Je t’ai dit de la fermer.
— Mais tu l’aimes bien.
Il crispa la mâchoire. S’il pouvait mentir à qui voulait l’entendre, il ne pourrait jamais se mentir à lui-même. Chaque fois qu’il voyait Noriko, il voyait Kiyo. Mais chaque fois qu’il songeait au jour où il en serait enfin débarrassé, il repensait à la lueur d’espoir qu’il avait vue dans ses yeux quand il avait prétendu être de sa famille et son cœur se serrait malgré lui.
— J’ai tué sa mère.
— Pas par choix.
— Et j’ai très envie de tuer son père.
— Ça, ce serait un mauvais choix.
Mihawk laissa retomber sa tête en arrière. Aurait-il seulement la force de la regarder dans les yeux pour lui annoncer qu’il l’abandonnait avant de la jeter dans les bras de celui qu’elle verrait comme un inconnu ? N’était-ce pas justement une peine purgatoire que d’élever une enfant après avoir abattu sa mère de sang-froid ?
Il pressa ses paupières sous ses doigts.
— Je veux que tu t’en ailles, marmonna-t-il.
— Avec elle ?
— Je m’en contrefous.
Le pirate souffla du nez, mais prit malgré tout le temps de se servir un autre verre.
— Tu feras un excellent père de substitution.
Il le regarda avec des yeux assassins.
— C’est la dernière fois que tu prononces ces mots.
Son ami esquissa un sourire narquois.
— Je te donnerai de quoi subvenir à ses besoins.
— Je n’ai pas besoin de ta charité, maugréa-t-il.
L’indésirable porta son verre aux lèvres au moment où le Corsaire se redressa en marmonnant. Tout se déroulait beaucoup trop vite pour lui et son esprit ne cessait de partir en tous sens. Il inspira longuement et réussit finalement à remettre de l’ordre dans ses idées. En un éclair, le futur de Noriko défila devant ses yeux. Sa bouche devint pâteuse lorsque l’évidence s’imposa d’elle-même.
Merde.
Il coula un regard vers son camarade qui buvait innocemment.
— Si je l’élève…
— Je viendrai aussi souvent que possible.
— Non.
Le pirate le regarda avec incompréhension, puis devint sérieux en voyant son air grave.
— Si je l’élève, reprit Mihawk, tu consentiras à ne pas interférer avec sa vie.
— Attends, quoi ? s’offusqua-t-il aussitôt. Tu comptes quand même pas m’interdire de voir ma fille ?
— Ta réputation grandit de jour en jour et finira inévitablement par la mettre en danger.
Il se tut et resta interdit. Son menton trembla légèrement lorsque ses sourcils se rapprochèrent.
— Il… il n’y a que toi et moi qui…
— Ils sauront, je te dis, coupa Mihawk d’un ton sans appel, ton équipage qui attend au large, les habitants de la ville voisine, les pirates qui ont pour dernier souvenir une gamine aux cheveux blancs qu’ils ont voulu dépouiller, et j’en passe. Tout finit par se savoir, tu le sais pertinemment.
— J’ai confiance en mes hommes, rétorqua-t-il fermement, ils sont déjà tous prêts à la protéger.
— Je ne prétends pas le contraire.
— Le secret sera bien gardé.
Mihawk soupira.
— Un Grand Corsaire qui rencontre régulièrement un pirate de renom soulèvera des questions. Même si cela doit prendre des années, ils finiront par s’en prendre à elle pour t’atteindre, tu le sais aussi bien que moi.
L’indésirable demeura silencieux, le visage crispé par la cruelle vérité qui s’imposait à lui.
— Tu veilleras sur elle ? souffla-t-il.
— Jusqu’à ma mort.
— Et si elle se fait connaître malgré tout ?
— Elle sera ma nièce, mon statut la protégera tant qu’ils ne la considèreront pas comme un problème.
— Ce qui veut dire que tu ne pourras jamais abandonner tes fonctions.
— Je sais.
— Toute ta vie au service de la Marine ?
— Peu importe.
Il ferma les yeux. Sa bouche se tordit et son corps tressaillit sous l’effet d’un spasme. Il posa une main sur ses yeux pour les masquer.
— Je viens à peine de la retrouver…
Mihawk se releva en secouant la tête.
— Tu as jusqu’à l’aube pour réfléchir, mais quelle que soit ta décision, je ne veux plus que tu reviennes ici.
*****
— Tu me fatigues.
— Je sais.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Tu m’as dit qu’elle avait recommencé.
— Et que ce n’était rien.
— Mais si ça empirait ?
— Elle a chassé un oiseau qui s’est approché trop près de son gâteau…
— Ça pourrait empirer.
— Elle a quatre ans, bon sang !
— C’est bien ce que je dis ! J’arrête pas d’y penser, figure-toi : imagine qu’elle soit beaucoup plus puissante qu’on le croit et que les pirates n’étaient pas un simple hasard ?
— Dans ce cas, je l’enfermerai à la cave pour éliminer toute menace potentielle.
— Ton humour est déplorable.
— Laisse-moi tranquille.
*****
— Elle dort ?
— Elle a cinq ans et il est minuit passé, à ton avis ?
— Je peux la voir ?
Mihawk soupira.
— Ne la réveille pas.
Poussé par sa folie protectrice, l’indésirable revint dans son bureau après de longues minutes. Le sac qu’il gardait sur son épaule ne l’avait pas quitté.
— Bien. Maintenant que tu es content, que me vaut cette visite non désirée et totalement dénuée de sens ? cingla le Corsaire en s’enfonçant dans son fauteuil.
Le non-invité posa son bien devant lui et en sortit une bouteille de vin rouge que Mihawk identifia immédiatement comme un excellent cru. Loin d’être dupe, il se pencha vers lui et joignit ses mains sous son menton.
— J’ose espérer pour toi que tu n’as pas un autre enfant sous la main.
Le pirate rit grassement à la remarque acerbe.
— Pas aux dernières nouvelles.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— J’ai trouvé un moyen de détourner Noriko de son Haki des Rois.
Mihawk plissa les yeux. Qu’est-ce que ce fou était encore allé chercher ?
Celui-ci élargit l’ouverture du sac et en sortit un petit coffre. Lorsqu’il le déverrouilla, son cœur rata un battement.
— C’est quoi ça ?
— Un Fruit du Dém…
— Je sais très bien ce que c’est.
— Alors pourquoi tu…
— Je veux savoir ce que ça fait là.
— Elle pourrait ne jamais savoir, tenta l’indésirable, le temps pour elle de grandir.
Le Corsaire cilla plusieurs fois. Il avait beau essayer de comprendre, la situation lui échappait. Il resta donc impassible en attendant d’en savoir plus.
— Si on concentrait sa volonté sur autre chose, peut-être qu’elle ne manifesterait plus son fluide.
— La volonté de savoir maîtriser un Fruit, donc ?
— Exactement.
— As-tu perdu l’esprit ?
— En fait…
— Dehors.
— Laisse-moi parler, merde !
Il se leva sans même lui accorder le bénéfice du doute.
— Tu te bases sur des suppositions absurdes, maugréa-t-il en lui rendant sa bouteille. Tu me crois incapable de maîtriser le fluide d’une gosse ou quoi ? Que Noriko soit puissante ou non, ça ne change pas le fait qu’elle vive sous mon toit. Quand bien même elle déciderait de raser l’île, je serais là pour la contenir et…
— Mihawk, coupa son ami.
L’onde qui émana de lui alourdit brutalement l’atmosphère.
Loin d’être impressionné, le Corsaire esquissa un sourire mauvais en ancrant son regard dans le sien.
— Le moment est mal choisi pour un combat, tu ne crois pas ?
— Ce n’est pas que pour son Haki.
Mihawk le dévisagea un court instant, puis fronça les sourcils face à son air insistant. Sans un mot, il souffla finalement du nez, s’éloigna pour récupérer un verre, se rassit, déboucha la bouteille à l’aide de ses dents, s’en versa une quantité raisonnable, puis s’affaissa suffisamment pour pouvoir lourdement croiser ses deux jambes sur son bureau.
L’indésirable étira ses lèvres en un sourire en coin, puis claqua sa langue au palais avec une once de satisfaction.
— Tu as certainement déjà entendu parler du Mizu Mizu no Mi ?
Le Corsaire laissa son regard couler sur le fruit semblable à une énorme goutte d’eau bleue ornée de sillons brunâtres qui la parcouraient sous forme de spirales diverses et variées. Ce fruit inconnu n’apparaissait prétendument que tous les mille ans et était source de légendes pour la plupart de ceux qui en avaient entendu parler.
Cet inconscient n’en rate pas une…
Il soupira, puis laissa sa tempe retomber sur ses doigts.
— Comment t’es-tu débrouillé ?
Il haussa une épaule.
— Un carnet de route laissé par Roger.
— Évidemment.
— Celui-là ou un autre, je reste persuadé que ça la détournera temporairement de son Haki et dans tous les cas, elle aura besoin de savoir se défendre.
Je vais le tuer.
— Alors pourquoi un Fruit aussi convoité ?
— Parce qu’il ne pourra plus changer d’utilisateur avant un millénaire et qu’entre de mauvaises mains, il pourrait avoir des conséquences catastrophiques. Rends-toi compte : un Logia d’eau.
Peu convaincu, le Corsaire leva les yeux au ciel.
— Sachant que l’eau affaiblit les utilisateurs des Fruits et neutralise leurs pouvoirs lorsqu’ils sont complètement immergés, je ne vois pas comment son propriétaire pourrait contrôler quoi que ce soit alors qu’il est composé de sa propre faiblesse. À moins que celui-ci n’échappe à une règle absolue.
— Il n’y échappe probablement pas et il pourrait très bien contrôler celle qu’il crée et…
— Tu ne connais rien de ses propriétés, n’est-ce pas ? coupa-t-il avec mépris avant de prendre une gorgée.
Le pirate émit un souffle nerveux du nez sans relever sa remarque cinglante.
— Ça change pas le fait qu’il doit être ingéré par quelqu’un de confiance, c’est trop dangereux de le laisser dans la nature ou ne serait-ce qu’à bord de mon propre navire. Si le Gouvernement Mondial venait à s’en emparer…
— Et qui de mieux que ta propre fille pour le protéger ? supposa Mihawk d’un ton acerbe.
Il parut agacé par ses interruptions incessantes.
— Elle saura tout en temps voulu, grinça-t-il des dents.
— Tu lui imposerais ce fardeau ?
— Pas par choix. Par nécessité.
Le Corsaire afficha un regard fatigué en portant son verre aux lèvres.
— Tu avais raison, tu sais ? admit le pirate en haussant les sourcils. Ma carrière a pris de l’ampleur et viendra le jour où ils s’en prendront à elle.
— Tu sais que je ne les laisserai pas faire. Et toi non plus.
— Elle grandira, Œil de Faucon. Elle deviendra adulte, elle partira et elle vivra sa vie.
— Elle a cinq ans.
— On doit la préparer.
— Tu ignores ce qu’il adviendra d’elle.
— Je me fiche de le savoir, s’agaça-t-il. Ce qui m’importe, c’est qu’elle reste en vie. Elle doit apprendre à se défendre et le plus tôt sera le mieux.
Mihawk ne put retenir un rire méprisant.
Bon sang.
— Tu n’essaies quand même pas de me faire croire, à moi, qu’une personne ne peut survivre qu’à travers un pouvoir démoniaque ?
L’indésirable roula des yeux.
— Ce Fruit doit disparaître, Mihawk.
— Alors détruis-le.
— Et ensuite ? Un millénaire après la mort de celui qui l’a ingurgité, mais pour le reste, on n’a aucune certitude. Le problème restera le même : il est trop dangereux pour notre ère.
— Donc tu déplaces seulement le problème, constata le Corsaire avec cynisme. Mille ans s’écouleront et les générations futures devront régler ça à leur tour.
— Est-ce ma faute si une telle puissance existe ? s’exaspéra-t-il.
— Rends-toi au large dans ce cas. Jette-le par-dessus bord et laisse-le sombrer, aucun être avisé n’ira le chercher dans les tréfonds de l’océan et plus personne n’en entendra parler.
Il secoua lentement la tête, indiquant que c’était un risque qu’il ne souhaitait pas prendre.
— Je sais que tu veux la préserver, mais viendra le jour où ni toi ni moi ne serons plus là pour elle.
Le Corsaire ferma les yeux un bref instant. Il n’était pas arrogant au point de se penser invincible, mais cette phrase lui faisait plus de mal qu’il n’oserait jamais l’admettre.
Enfoiré d’indésirable.
— Tu veux la sacrifier pour le bien-être du monde, marmonna-t-il avec amertume.
— Non. Je veux faire au mieux pour lui assurer une longue vie.
— Mais si tu emmerdes le Gouvernement Mondial au passage, tu ne dis pas non.
— Tu ne connais pas ces gens-là comme je les connais.
— Ne prétends pas pouvoir me faire la morale, le rabroua aussitôt le Corsaire d’un ton sec.
Le pirate l’avisa quelques secondes, puis reprit d’une voix calme.
— Entraîne-la, Œil de Faucon. Apprends-lui à se battre et tout ce qu’il faut savoir pour survivre. Et quand elle sera prête, je prendrai le relais pour lui enseigner la maîtrise du Haki.
— Tu ne sais rien de sa puissance, cingla-t-il, elle n’est pas comme toi et n’aura pas forcément besoin de l’être.
— Très bien, concéda placidement le pirate. Si tu estimes qu’elle peut s’en sortir sans moi, je m’opposerai pas à ton jugement.
— Et pour le Fruit ?
— C’est tout autant ta fille que la mienne, désormais, donc…
— Donc ? se méfia Mihawk.
— C’est toi qui l’élèves, alors la décision t’appartient.
*****
— Tu comptes m’appeler toutes les semaines ?
— Pourtant tu décroches.
— Tu vas débarquer si je ne le fais pas.
— Content de t’entendre aussi. Comment va-t-elle ?
— Elle a encore fait des siennes.
— C’était grave ?
— Un baboon.
— Oh, c’est pas grand ch…
— Adulte.
— Ah.
— Voilà.
— Donc il…
— Mort. Elle l’a fait décoller contre un rocher et croit que c’est moi.
— Tant mieux.
— Autre chose ?
— Non.
— Ne m’appelle plus.
*****
— Œil de Faucon.
— Je vais finir par te tuer, tu sais ?
— Mais c’est toi qui m’appelle, là.
— C’est une vraie calamité et je vais finir par la tuer elle aussi.
— Elle te déteste toujours ?
— Ça, je peux très bien vivre avec. Je te parle de ses entraînements.
— Elle n’a pas de volonté ?
— Pire que ça, elle…
— … Elle quoi ? Je t’entends plus.
— Qu’est-ce que tu viens de dire… ?
— Rien, que je…
— Je te parle du fait qu’elle soit incapable de se défendre après tout ce temps et tu oses me parler de son Haki !?
— Elle l’a manifesté depuis son Fruit ?
— Non, mais…
— Donc mon idée fonctionne.
— Elle en arrive au point de refouler son pouvoir, espèce d’inconscient !
— … Effectivement, c’est un énorme problème.
— C’est ta faute, comme toujours.
— Comme toujours, oui. Il faudrait que tu la forces et…
— C’est ce que je fais, mais elle est bornée et insupportable.
— Elle tient ça de toi.
— … Tu as de la chance d’être très loin de moi en cet instant même.
— Tu penses qu’on devrait tout lui avouer ?
— Tu veux qu’elle perde la tête ? C’est trop tard pour ça, elle risque de nourrir une haine incontrôlable envers le monde entier et les conséquences pourraient être catastrophiques.
— Dit comme ça.
— Je vais employer la manière forte, c’est le seul moyen. Elle me détestera toujours plus mais c’est un fardeau que je suis prêt à assumer.
*****
— C’est rare que tu m’app…
— Elle est partie.
— Comment ça « partie » ?
— Cette idiote a fugué.
— Mais sa carte de vie est…
— Intacte, je sais.
— J’arrive.
*****
Lorsque l’indésirable pénétra dans son bureau, Mihawk ne releva même pas l’état lamentable dans lequel il se trouvait depuis la dernière fois qu’il l’avait vu.
— C’est ta faute.
— Ma faute !? s’étrangla-t-il. Mais j’étais même pas là, c’est toi qui l’as pas survei…
Son sang ne fit qu’un tour et son regard glacial suffit amplement à lui faire comprendre.
— Bon. Je conçois que c’est pas vraiment la question… Sa carte de vie est intacte donc on sait déjà qu’elle va bien. Elle serait partie à cause de ces histoires d’entraînement ?
— Mais évidemment, cracha le Corsaire en s’approchant de sa bibliothèque pour chercher un atlas bien précis.
— Au moins, elle sait se défendre.
— Tu sais bien que non.
Il se massa les paupières et se dirigea vers la sortie.
— Elle peut être n’importe où, je préviens mes hommes et…
— J’ai contacté la Marine, coupa Mihawk en fouillant les étagères. Les avis de recherche sont déjà en cours d’impression.
Le pirate se figea avant de se retourner avec une lenteur inquiétante. Ses joues avaient perdu plusieurs teintes.
— P… Pardon ? T’as… t’as perdu la têt…
— Tu crois que je t’ai attendu avant d’agir ? fulmina aussitôt le Corsaire.
Il s’emporta en retour.
— Tu vas lui coller une étiquette de criminelle sur le dos parce qu’elle t’a désobéi !?
— Tu préfères attendre qu’on retrouve son corps, peut-être !?
L’indésirable serra les dents, puis observa le chantier qu’était devenu le bureau d’ordinaire si bien rangé. De partout, des livres avaient été jetés. Il consentit à inspirer pour se calmer et s’approcha du Corsaire qui ne cessait de s’agiter.
— Elle est maligne, reprit celui-ci en se forçant à baisser le ton. À l’heure où on parle, je suis sûr qu’elle est cachée à bord d’un navire et va savoir lequel. La chercher sans savoir où aller serait vain, il faut d’abord retrouver sa trace ou attendre qu’on me la ramène.
— Qu’on te la ramène ? Quoi, ici ?
— Recherchée vive, précisa-t-il en consultant un nouvel ouvrage. La Marine croit que c’est ma nièce. J’ai menacé de quitter mes fonctions pour obtenir gain de cause.
— Elle a treize ans.
— Tu ne m’apprends rien, le rabroua-t-il.
— Les chasseurs de prime vont en faire qu’une bouchée, tu peux pas laisser ça arriver.
Mihawk laissa lourdement retomber le livre sur le bureau et leva des yeux fous vers lui.
— Tu crois que je l’ignore !? J’ai traversé la mer à la nage pour rejoindre l’île la plus proche, sitôt que j’ai eu un navire, j’ai arpenté les alentours jour et nuit jusqu’à ce que tu débarques ; elle est tout bonnement introuvable.
Le pirate sonda son regard.
— Si elle se sert de son pouvoir…
— Elle sait que les Fruits du Démon sont uniques, donc reste à attendre qu’elle prenne le risque. Manipuler de l’eau reviendrait à trahir son identité.
L’indésirable encaissa l’information, puis fronça les sourcils.
— La Marine est au courant de…
— Cheveux blancs, tatouage, collier, maîtrise de l’eau, marmonna-t-il en s’appuyant sur son bureau, elle sera repérée au moindre faux pas.
— Tu… Tu leur as tout dit ?
Mihawk fonça si brutalement vers lui qu’ils se retrouvèrent nez à nez.
— Tu me crois capable de la trahir ? siffla-t-il entre ses dents à peine desserrées. Tout ce pour quoi je lutte depuis que tu me l’as refourguée et j’enverrais tout ça en l’air sur un simple coup de tête ?
Il ne quitta pas ses yeux de son regard haineux.
Aucunement impressionné par sa fureur, l’indésirable ne cilla pas un seul instant et se contenta d’inspirer profondément pour ne pas répondre à sa provocation.
— Ne t’avise surtout pas de remettre mes actes en question, parce qu’une fois de plus, c’est l’un des tiens qui nous a conduits jusqu’ici.
— Je veux pas me battre avec toi, prévint calmement le pirate.
Le Corsaire laissa échapper un rire méprisant en le détaillant de haut en bas.
— Vu ton état, je n’en tirerais aucune satisfaction.
Il se détourna et reprit ses recherches. S’il étudiait suffisamment les vents et marées de cette période et qu’il se renseignait sur tous les navires qui avaient quitté les ports des îles alentour, il aurait peut-être une chance de retrouver la trace de Noriko.
— Mihawk.
— Va-t’en.
— Que sait la Marine ? demanda précautionneusement le non-invité.
— Qu’elle n’est pas dangereuse : elle peut contrôler l’eau, mais ne maîtrise rien du tout.
— Donc ils te la ramèneront sans poser de question.
— Je ne suis pas inconscient.
— Ne perds pas ton temps, ton nom seul suffira à la protéger.
— Je vais devenir fou si je reste sans rien faire.
— Sa carte de vie est intacte, répéta l’indésirable.
Le Corsaire écrasa ses paumes sur le bureau et se força à inspirer longuement.
— S’il lui arrivait quelque chose…
— Il lui arrivera rien.
— Comment peux-tu en être aussi sûr ?
— Parce que c’est ta fille.
Les épaules de Mihawk s’affaissèrent quand il soupira. Il se passa une main sur le visage pour se ressaisir.
— J’ai échoué, putain.
— Non. Tu as jugé bon de m’écouter et j’avais pas prévu qu’elle aurait cette réaction. Je suis le seul responsable.
— Si elle meurt, je te tue.
— Je sais. Et je te laisserai faire.
Il se laissa retomber sur son fauteuil en s’invectivant mentalement. Ce n’était pas dans ses habitudes de perdre son sang-froid.
— Ton calme m’énerve, marmonna-t-il en tapotant machinalement le bois vernis.
— Pourtant, tel que tu me vois, je suis mort d’inquiétude.
— Oh, la ferme.
— Je t’assure, souffla le pirate en prenant place face à lui. Mais je sais aussi que je suis impuissant pour le moment.
Depuis quand est-il aussi sage, celui-là ?
— Elle ne pourra pas provoquer de catastrophe, reprit-il. Elle refoule trop son pouvoir et son Haki ne risque pas de se manifester avec une telle absence de volonté.
— Elle ne peut même pas se changer en eau.
— Ce qui prouve qu’elle est loin de le maîtriser.
— Ça reste une enfant.
— Une adolescente.
Un spasme musculaire tendit les cervicales de Mihawk qui chassa immédiatement des pensées invasives en craquant son cou.
— T’as une affiche ?
Le Corsaire dégagea machinalement une pile de livres qui s’écrasa par terre et récupéra une feuille à moitié pliée.
Le pirate s’en saisit pour l’étudier. L’image représentait une photo de Noriko âgée de dix ans. La seule que Mihawk eût jamais prise après que son père avait insisté pendant des semaines.
— La somme est énorme.
— Je n’ai pas choisi. Ils ont pris ma menace de démissionner très au sérieux.
— Les gens la considéreront dangereuse ou comme une proie facile.
Les jointures de Mihawk blanchirent instantanément.
— Somme toute, elle sera soit crainte, soit traquée.
— En grandissant, ce sera les deux.
Le Corsaire resta silencieux un bref instant. Noriko risquait d’être une cible pour le Gouvernement Mondial et pas uniquement à cause de son Fruit du Démon. Il devait la retrouver, quitte à faire de sa vie un enfer.
— S’ils apprennent que c’est ta fille…
— Je sais. Je n’arrête pas d’y penser.
*****
— Je l’ai récupérée.
— Elle va bien ?
— Secouée. Elle… Elle a échappé au pire.
— Qui ?
— Elle n’aurait même pas pu se défendre… Elle… elle était impuissante et je n’étais pas là.
— Merde, dis-moi qui a voulu la tuer !
— Pas la tuer.
— … Il…
— Mort. Ses cris résonnent comme une musique dans ma tête.
— … J’aurais aimé assister à ça. Et t’aider.
— Je l’ai envoyée entre ses griffes…
— Tu n’es pas responsable, Mihawk, tu le sais très bien. Tu as toujours fait tout ce qu’il fallait pour elle.
— J’ai réclamé les avis de recherche.
— Tu n’avais pas le choix ! Tu avais raison depuis le début : c’était la seule solution pour—
*****
— Elle est où, là ?
— Dans sa chambre. Je lui ai imposé un entraînement et elle ne veut plus me parler.
— Comme d’habitude.
— Je ne compte pas lui laisser le choix. Elle m’a avoué ne s’être jamais servie de son pouvoir en public par peur d’être reconnue.
— Elle est maligne, mais…
— Ça veut dire qu’elle le refoule encore et que je ne suis pas prêt de me reposer.
— J’avais compris. Autre chose ?
— Elle te croyait mort et s’est maintenant mis en tête de te trouver.
— … Att… attends, quoi ? Tu… TU LUI AVAIS DIT QUE J’ÉTAIS MORT !?
— Je n’y peux rien si c’est ce qu’elle en avait déduit.
— Mais tu t’es bien gardé de rétablir la vérité !
— Je n’ai jamais menti. Elle m’avait demandé confirmation pour sa mère, pas pour toi.
— … T’es vraiment un bel enfoiré, putain. Elle sait qui je suis ?
— C’est à toi de le lui dire.
— Donc elle cherche un inconnu.
— Un pirate renommé avec une cicatrice sur la gueule plus précisément, tu devrais être tranquille pendant un bon moment vu le nombre de candidats.
— …
— Quoi ?
— J’ai rien dit.
— Ton silence en dit assez.
— Tu sais que la meilleure façon pour elle de me trouver serait…
— Ne parle pas de malheur.
— Ça veut pas dire qu’elle tournerait mal.
— Il ne manquerait plus que ça.
— …
— … Si elle devient vraiment pirate, je te tue.
*****
— Elle a encore volé mon navire.
— T’as pas l’air inquiet.
— Je l’ai laissée faire.
— Tu te fous de moi ?
— Tu voulais que je l’enferme de force, peut-être ? Elle est grande et débrouillarde.
— Elle sait toujours pas se défendre.
— Est-ce que ça l’a déjà arrêtée ?
— Qu’est-ce que tu comptes faire ?
— Arpenter les mers ; j’ai une fonction à assumer. Elle manie mieux l’eau, mais elle n’est pas considérée comme menaçante, donc mon accord avec la Marine tient toujours. S’ils l’attrapent, ils me la ramèneront.
— Et si quelqu’un d’autre l’attrape ?
— La prime a augmenté et vu la somme, elle sera forcément livrée.
— Augmenté ? Elle n’a rien fait à ce que je sache.
— Ils ont dû anticiper le fait que j’allais vraiment démissionner, que veux-tu que je te dise ?
— Évidemment. Et la carte de vie qui s’agite, c’est normal ?
— Aucune importance.
— … Donc on sait où elle est ?
— Toujours.
*****
— East Blue ? Mais qu’est-ce qu’elle faisait là-bas ?
— J’ai essayé de le savoir, figure-toi.
— Tu l’as pas ramenée ?
— Bien sûr que si, elle est à côté de moi. Tu veux lui parler ?
— Donc tu l’as laissée partir. Je peux demander pourquoi ou ça va encore me retomber dessus ?
— Elle avait l’air heureuse.
— Je crois que j’ai mal entendu, là.
— Je l’ai vue avoir peur pour quelqu’un et elle était bien entourée. Je n’ai pas eu la force de lui retirer ça.
— Ça te ressemble tellement.
— Ne m’énerve pas.
— … Elle t’en veut encore ?
— À l’évidence.
— Donc elle est pirate…
— Ce n’est pas une bonne nouvelle.
— J’ai rien dit.
— Je sens ta fierté d’ici.
— Tu vois le mal partout, j’ai été pirate toute ma vie et…
— Il est vrai que tu es une référence en la matière.
— Dans ce cas, fallait pas la laisser partir, Œil de Faucon, qu’est-ce que tu veux que je dise d’autre ?
— J’aurais simplement repoussé le problème, tu l’as dit toi-même : pour te retrouver, le plus simple est de devenir pirate.
— … Je pensais pas qu’elle en deviendrait vraiment une.
— Inutile de mentir, tu sais ?
— … Bon d’accord, mais ça change rien à sa situation : ton influence auprès de la Marine pourra toujours la sauver tant qu’…
— Tant qu’elle ne présente pas une menace, je sais, mais c’est ce qui risque d’arriver plus vite qu’on ne le croit quand on voit son équipage.
— Comment ça ?
— Peu importe… Bon sang, il a fallu que tu aies raison, comme d’habitude.
— …
— Tu es en train de sourire ?
— Absolument pas.
— Si sa prime augmente ne serait-ce que d’un seul Berry, je viendrai personnellement te régler ton compte.
— Parce que c’est ma faute !?
— C’est toujours ta faute !