Noriko
Le soleil se levait à peine à travers la brume lorsque Mihawk, son sabre en main, se rapprochait du château. Couvert de sueur, il s’épongea le front à l’aide de sa chemise roulée en boule et soupira longuement. La raclée infligée aux baboons devrait les dissuader de s’approcher de ses réserves pendant un long moment.
Il interrompit son geste et souffla du nez.
— Déjà que je tolère tout juste ta présence, marmonna-t-il en réajustant son collier, mais en plus, tu débarques chez moi sans prévenir.
— J’aime tellement être en ta belle compagnie, rétorqua la voix derrière lui.
Il se retourna avec agacement. Celui qu’il considérait presque comme un ami s’approchait, un sourire béat aux lèvres et un immense tonneau dans les mains. Ils avaient presque le même âge, mais son apparence juvénile concordait parfaitement avec son manque de maturité.
— Je n’ai pas envie de me battre, prévint Mihawk en étirant ses cervicales.
— Ça tombe bien, je suis venu en paix et j’ai apporté de la bière.
— Tu perturbes mon entraînement.
— Vu ta gueule, Œil de Faucon, tu l’as terminé depuis un bon moment, répondit fièrement le nouveau venu en se plantant devant lui.
Le sabreur roula des yeux.
— Qu’est-ce que tu veux ?
Le jeune homme fouilla dans sa poche pour sortir une photo pliée.
— Kiyo a accouché.
Mihawk survola à peine l’image du regard et tourna les talons vers sa demeure.
— Tu m’en vois sincèrement navré pour toi.
— C’est pas vraiment ce que je voulais entendre, grommela son camarade de fortune en le suivant.
— Félicitations alors.
— Tu sais que je préfère le vin ? demanda Mihawk, la tempe enfoncée dans ses doigts.
Assis face à lui, l’indésirable – comme il se plaisait à le nommer mentalement – avait récupéré des verres dans un buffet et les remplissait avidement de bière, sans se soucier de l’heure matinale, ni des protestations de son hôte.
— J’ai su que t’étais devenu Grand Corsaire.
— J’aspirais à une vie tranquille, oui.
Il s’esclaffa.
— J’espère que t’as pas prévu de m’arrêter, j’ai une longue carrière qui m’attend, tu sais ?
— Qu’est-ce que tu veux ? répéta Mihawk en fermant les yeux un bref instant. Ne me fais pas croire que tu es venu fêter la naissance de ton fils.
— C’est une fille, se vexa le pirate, tu pourrais faire un effort.
— Je vois. Donc tu es venu noyer ton chagrin dans l’alcool.
— Elle s’appelle Noriko, je viens de la rencontrer.
— Et alors ?
— Alors rien.
Mihawk l’observa porter son verre aux lèvres avec une consternation non dissimulée. Comprenant que son non-invité n’allait pas partir de sitôt, il se pencha pour attraper la deuxième chope et s’enfonça un peu plus dans son fauteuil. La première gorgée tiédasse lui arrachant une vive grimace, il claqua sa langue au palais pour faire passer le goût.
— Tu as traversé les mers uniquement pour venir m’annoncer ça en personne.
— Je peux pas élever un enfant, confessa spontanément l’indésirable dans un souffle.
— Ça, il fallait y penser avant.
Il se passa une main sur le visage, soudainement sérieux.
— Je veux être dans sa vie, mais celle d’un pirate n’est pas faite pour un bébé, et je peux pas non plus rester auprès d’elle.
Il s’agita de nouveau, puis ressortit cette fois un mini-escargophone noir de sa poche avant de le poser sur la table.
Perplexe, le Corsaire fronça les sourcils, redoutant ce qui allait suivre.
— J’en ai déjà un.
— Je sais, mais celui-là est impossible à mettre sur écoute et il n’est relié qu’au mien.
Mihawk ne bougea pas.
— Qu’est-ce que tu attends de moi ?
— Je voudrais que tu le gardes.
— J’avais compris.
Son ami se gratta le front, puis afficha un sourire pincé.
— Tu sais où est l’île, n’est-ce pas ?
Le Corsaire ferma instantanément les yeux en secouant la tête.
— Non.
— Elle n’est pas si loin d’ici et…
— Non, répéta-t-il en levant un index.
— C’est ma fille, insista le pirate.
— Ta fille ? cingla Mihawk en cillant plusieurs fois. Tu l’appelles comme ça alors que tu n’as aucune intention de l’élever ?
Son ami se rembrunit, puis ancra finalement un regard déterminé dans le sien.
— Je serai toujours son père malgré tout. Même si je suis loin, même si je suis pas à la hauteur, rien ne pourra jamais changer ça.
Le Corsaire l’observa longuement. Son erreur de jeunesse était-elle en train d’en faire un homme ? Il voulut prendre une nouvelle gorgée, mais interrompit son geste et reposa sa chope sur la table.
— Tu aurais dû amener quelque chose de plus fort, lança-t-il en se levant, on dirait de la pisse.
Le pirate esquissa un sourire en coin. Mihawk s’éloigna, puis revint avec deux verres remplis d’eau-de-vie. Il en posa un devant son ami et se laissa de nouveau tomber dans son fauteuil.
— Je te demanderai rien, assura le jeune homme tandis que son hôte savourait déjà le précieux liquide ambré. Seulement de veiller sur elle.
Le Corsaire avala de travers et manqua de renverser son verre. Il poussa un juron et fixa le pirate d’un regard glacial.
— J’ose espérer avoir mal compris : tu veux que je l’élève à ta place ?
— Uniquement s’il devait m’arriver quelque chose, se défendit-il aussitôt.
— Et tu prétends ne rien me demander ?
— Elle n’a pas choisi de naître, enchaîna-t-il, elle est innocente et mérite d’avoir une vie normale. Je veux seulement avoir la certitude qu’il lui arrivera rien en mon absence et qu’elle sera placée dans une famille aimante si je suis plus là.
Mihawk ouvrit la bouche pour protester, mais se ravisa lorsqu’un détail essentiel s’imposa dans son esprit.
— Et sa mère dans tout ça, elle en a une, non ?
Les épaules du pirate s’affaissèrent.
— Je n’ai aucune confiance en elle, se désola-t-il.
Oh, bon sang de…
Tout en se maudissant d’avoir abordé le sujet, le Corsaire songea qu’un seul verre ne serait certainement pas assez pour oublier cette visite impromptue. Il haussa les sourcils et afficha un air désabusé.
— Peut-être y réfléchiras-tu à deux fois avant d’aller séduire n’importe qui.
— Putain, mais on en a déjà parlé, s’agaça aussitôt le pirate, c’est arrivé qu’une fois et j’étais ivre, donc merde à la fin !
Mihawk esquissa un sourire narquois. Que c’était facile de le faire sortir de ses gonds.
Encore un peu…
Son ami se tendit face à son silence insistant, puis se frotta les paupières.
— J’ai une furieuse envie de te faire bouffer ton sabre..., bougonna-t-il avant de relever la tête. Oui, j’ai cédé à ses avances et oui, je regrette la nuit passée avec elle, tu vas continuer longtemps à me pourrir la vie avec ça ?
Et voilà.
— Ah oui, ça devait être horriblement contraignant, se moqua le Corsaire en ignorant son regard assassin. Et maintenant, tu veux partager les conséquences de tes pulsions sexuelles avec moi, très touchant.
— J’avais pas forcément prévu qu’elle tomberait enceinte après une nuit. Ça arrive, non ?
— Tu ne l’avais pas prévu ? l’enfonça Mihawk avec mépris. On ne t’a jamais appris à faire attention quand un papa et une maman s’aiment très fort ?
— Oh, écrase ! Je suis pas venu pour un discours moralisateur…
— As-tu au moins la certitude d’être son père biologique ? poursuivit le Corsaire d’un ton faussement concerné. Connaissant le passé de ta chère amante, je ne vois aucune raison de lui faire confiance là-dessus.
Il porta l’eau-de-vie à ses lèvres tandis que le pirate le regardait avec des yeux fous.
— C’est pas mon am… Bon, qu’importe, maugréa celui-ci en se massant la tempe. Kiyo m’a assuré que j’étais le seul et de toute façon…
Il s’interrompit lorsque son hôte étouffa un rire, puis le regarda avec un air incrédule.
— T’as même pas fait semblant de regarder la photo, en fait.
Touché.
Mihawk se racla la gorge, puis leva son verre dans sa direction en inclinant la tête.
— Je n’en voyais pas l’intérêt.
L’indésirable ressortit son bien sans masquer sa frustration et l’agita devant lui.
— Elle a mes yeux, ça se voit, non !?
Le Corsaire coula un regard insignifiant vers l’image qui ne cessait de trembler, puis haussa un sourcil.
— À son âge, elle pourrait ressembler à n’importe quel homme.
— Mon sang coule dans ses veines, Mihawk, s’emporta-t-il en jetant la photo sur la table. J’ai vérifié et il n’y a aucun doute possible !
Rattrapé par le sérieux de la situation, le Corsaire se figea, puis plissa les yeux.
— Ne me dis pas que tu es suffisamment fou au point de t’être procuré le sang d’un nourrisson ?
— Elle s’est écorchée avec ses ongles dans son sommeil, le rabroua son ami, je suis pas aussi inconscient ! J’avais besoin de savoir, alors oui, j’ai récupéré le…
— Bon, d’accord, c’est ta fille, admit Mihawk avec exaspération. Ensuite ?
— Ensuite rien, tout dépend de toi.
Le Corsaire se passa une main sur le visage, puis, constatant que son verre était vide, repéra de loin la bouteille utilisée plus tôt.
— Tu m’épuises, tu sais ? accusa-t-il en se levant.
— Tu me le dis à chaque fois.
— Il serait donc peut-être avisé de comprendre que ta présence m’importune et…
— Mihawk, coupa le pirate d’un ton implorant tandis que ce dernier se rasseyait.
Le Corsaire soupira, puis pesta contre lui-même en constatant qu’il avait oublié son verre sur le buffet. Il but finalement à même le goulot et laissa l’alcool brûler sa gorge.
— Bon, d’accord. Alors imaginons un bref instant que tu meurs dans d’atroces souffrances – terribles, même. Imaginons seulement.
— J’imagine très bien, oui, grinça des dents son camarade.
— Que deviendrait la mère ? Même si tu la crois incapable de s’occuper d’un enfant, rien ne dit qu’elle acceptera gentiment qu’un inconnu lui arrache sa fille des bras, qui plus est, pour la mettre chez les voisins.
Le pirate se pinça l’arête du nez face à son manque de sérieux.
— Pour le moment, on n’en est pas là, j’ai pas encore eu le temps de réfléchir à tout ça.
— Toi qui es si réfléchi comme garçon.
— Tu m’énerves.
Le Corsaire but tranquillement une nouvelle gorgée.
— Et pourquoi ne pas embarquer la gamine maintenant au lieu d’attendre de mourir pour me laisser me coltiner tout le sale boulot ? Ce n’est pourtant pas un crime pour un pirate d’enlever des enfants.
— Parce que j’ai pas la moindre preuve de ce que j’avance. Kiyo est instable, mais aux yeux de tous, je lui retirerais sa fille par la force sur une simple présomption.
— Et je suppose que tu tiens à ta réputation.
Le pirate souffla pour s’efforcer de rester calme.
— Kiyo est tellement folle qu’elle ne me laisse même plus l’approcher, ni elle ni la gosse, tant que je lui assure pas que je reprendrai jamais la mer pour rester à leurs côtés.
— Une vie condamnée avec une nymphomane, ça doit être terrible…
— Ça suffit !
Les deux chopes laissées sur la table éclatèrent au moment où l’atmosphère s’alourdit.
Une veine palpita sur le front du Corsaire.
— Je t’ai pourtant dit que je n’avais pas envie de me battre aujourd’hui, rappela-t-il sévèrement en secouant sa main pleine de bière.
— Je t’en conjure, Mihawk, asséna son ami sur le même ton. Je te le demanderais pas si c’était pas aussi important pour moi.
Sachant pertinemment que l’indésirable ne partirait pas avant d’avoir obtenu gain de cause, le Corsaire soupira bruyamment.
— C’est d’accord, concéda-t-il malgré lui. Si tu me fous la paix pour les années à venir et que, par pur hasard, tu viens à être envoyé par le fond, je jure que j’irai annoncer de vive voix à ta gamine la mort d’un père minable qu’elle n’a jamais connu, le passé d’une mère complètement timbrée et l’horrible vie qui l’attend. Ça te va ?
Le pirate se radoucit subitement.
— Vraiment ?
— Ne me fais pas répéter.
Soulagé, il s’ébouriffa les cheveux en soufflant. Son regard se posa sur l’image qu’il fit glisser sur la table.
— Tu peux garder la photo si tu veux, j’en ai un double.
— Qu’est-ce que tu veux que j’en fasse ? grommela Mihawk en la repoussant dans le sens inverse.
— Garde-la, c’est tout, insista son camarade en l’envoyant cette fois sur ses genoux.
Exaspéré, le Corsaire la glissa dans la poche de sa chemise en bougonnant à voix haute.
— Si tu savais à quel point je n’en ai rien à f…
— Moi si, trancha le jeune homme. Je veux que tu saches que quelque part, une petite fille pourrait avoir besoin de toi.
Le maître des lieux arqua un sourcil et souffla du nez.
— Après tout ce temps, tu essaies encore de me prendre par les sentiments ?
— Pour ça, faudrait au moins que t’aies un cœur.
Il esquissa un sourire méprisant, puis porta la bouteille à ses lèvres, tout en maudissant son empathie. Dans quoi venait-il de s’embarquer ?
— Quoi encore ? maugréa-t-il finalement en apercevant l’air bête de l’indésirable.
— Tu pourrais être son parrain, tu sais ? Ou un oncle éloigné, par exemple.
Mihawk manqua de s’étrangler. Ce misérable pirate de pacotille allait le rendre fou.
— Tu me fatigues. Finis ton verre et va-t’en.
*****
Alors qu’il fendait les flots de Grand Line aussi vite que possible, l’agacement de Mihawk ne cessait de croître. Il n’avait plus entendu parler de l’enfant depuis près d’un an et voilà que son imbécile de père l’avait une nouvelle fois dérangé pour une querelle qui n’avait ni queue ni tête.
« — Pourquoi devrais-je te rendre service ? Tu es en vie, à ce que je sache.
— T’es plus proche que moi, Mihawk, je ferais pas appel à toi si j’avais le choix. »
Le Corsaire se frotta les yeux. Si ce que disait cette maudite femme était vrai, Noriko aurait contracté une maladie incurable et serait mourante. Pour pallier l’éventualité de ne plus jamais revoir sa fille, l’indésirable avait donc été sommé de revenir au plus vite.
« — Tu ne vas quand même pas croire ce qu’elle raconte ?
— Je prendrai pas le risque. Elle vient de me contacter et…
— Donc elle aurait subitement changé d’avis après t’avoir interdit de la voir ?
— J’ai pas le temps de réfléchir. »
L’île se découpa à l’horizon.
— Pour une gamine qu’il ne connaît même pas, maugréa Mihawk en réajustant la barre.
Lorsqu’il franchit les portes de la ville, plusieurs habitants croisés baissèrent la tête avant de s’éclipser en silence. Mihawk resta indifférent. Les Grands Corsaires n’avaient normalement pas le droit de s’en prendre aux civils, mais cela n’empêchait pas la plupart d’entre eux de les craindre. Il remarqua d’innombrables pirates grouillant sur le port et sa main le démangea aussitôt d’atteindre le pommeau de son sabre. Il se retint à contrecœur : il n’était pas là pour eux.
Il siffla entre ses dents et prit la direction des collines, là où une longue marche l’attendait.
Aux abords de l’immense village, les hauts arbres laissèrent place à des arbustes plus modestes, puis à une quantité de champs s’étalant à perte de vue. Mihawk évita de peu un gamin qui manqua de le percuter, poursuivi par un autre. Un vieil homme sortit devant sa maison pour les disputer, mais les deux enfants avaient déjà détalé en riant. Une cigarette en bouche, le villageois inclina le menton en signe d’excuses envers le Corsaire et retourna à ses occupations.
Le sabreur leva les yeux au ciel, puis repéra le premier chemin qui quittait la route principale. Tout en suivant les indications de son commanditaire, il se dirigea d’un pas ferme vers la maison la plus éloignée.
Sans s’attarder sur le jardin laissé à l’abandon en proie à une quantité monstrueuse de déchets, il contrôla un souffle exaspéré, grimpa les deux marches menant au porche et frappa à la porte.
Pas un son ne lui parvint.
Les sourcils froncés, il pesta à voix basse. Son Haki ne pouvait pas le tromper : quelqu’un se trouvait bien à l’intérieur. Peu enclin à patienter, il tambourina.
Une voix étouffée se fit enfin entendre.
Après un remue-ménage et un bruit de verre brisé accompagné d’un juron, la porte s’ouvrit.
Sur le point de faire preuve de son amabilité légendaire, Mihawk resta un instant stupéfait lorsque, pour la première fois, il se retrouva face à Kiyo. Il haussa les sourcils et cilla lorsque les émanations d’alcool s’insinuèrent dans ses narines.
Si elle avait vraisemblablement été très belle, son teint blafard, ses joues creuses et les cernes sous ses yeux témoignaient du poids des derniers mois écoulés.
Comment cet idiot avait-il pu tomber aussi bas ?
Non…
S’était-il déjà seulement élevé en matière de femmes ?
Kiyo réajusta une bretelle de sa robe, tout en le dévisageant avec un mépris non dissimulé.
— Quoi ? grogna-t-elle.
Surplombant la jeune femme de près de deux têtes, Mihawk salua intérieurement sa témérité. À moins que ce ne soit de l’inconscience, ce qui, dans son état, serait fortement probable.
Ça, mon cher, tu peux être sûr que tu vas en entendre parler.
Il retint un sourire narquois à l’idée de rendre fou son détestable indésirable et força un visage impassible.
— Vous êtes qui ? s’impatienta Kiyo.
Mihawk perdit toute envie de rire lorsqu’il entraperçut brièvement l’état déplorable de l’intérieur de la maison.
— Je vous parle, s’agaça-t-elle.
Face à l’absence de réponse, elle roula des yeux et referma la porte. Il posa immédiatement une main dessus et força pour la retenir.
— Nous avons une connaissance en commun, lâcha-t-il.
Kiyo leva un sourcil, puis plaqua ses longs cheveux noirs en arrière.
— Je fais plus ce genre de service depuis longtemps, si c’est ce qui t’amène.
Le Corsaire ferma les yeux une seconde de trop, tout en maudissant celui qui l’avait envoyé ici et la décision fut prise en une fraction de seconde : la prochaine fois que cet inopportun croiserait sa route, il le tuerait.
Le rire à peine perceptible de Kiyo le ramena à la réalité. Elle dut prendre son silence pour de la déception car elle le détaillait de haut en bas. Visiblement satisfaite, elle posa une main sur son épaule avant de faire glisser sa paume jusqu’à son torse.
— Mais si t’insistes et que t’as de quoi payer, murmura-t-elle en le caressant exagérément, je ferai peut-être une exception.
Mihawk retroussa sa lèvre supérieure de dégoût.
— Je suis pas venu pour toi, cingla-t-il en dégageant sa main de sa ceinture, mais pour Noriko.
Le visage de Kiyo s’assombrit aussitôt.
— Elle est un peu jeune pour ça, tu crois pas ? provoqua-t-elle.
Le sang du Corsaire ne fit qu’un tour et sa mâchoire se crispa instantanément.
— Où est-elle ? siffla-t-il.
— Qu’est-ce que ça peut te foutre ?
— Réponds si tu veux que je reste calme.
Kiyo pouffa nerveusement.
— Putain… C’est lui qui t’envoie, pas vrai ? devina-t-elle en secouant la tête. Quel enfoiré… C’est lui que je veux voir et personne d’autre : transmets-lui bien le message de ma part.
De nouveau, elle tenta de fermer la porte. Toujours plus rapide, Mihawk la retint, mais cette fois, il força le passage.
— Je partirai quand je l’aurai vue.
Kiyo jura et lui ordonna immédiatement de sortir.
Il ne lui prêta pas attention et se perdit dans la contemplation désastreuse de la maison qui s’apparentait plutôt à un taudis. De part et d’autre, des cadavres de bouteilles vides, des déchets et même des restes de nourriture : un véritable dépotoir.
Tout en l’invectivant, Kiyo planta ses ongles dans ses bras pour le tirer en arrière. D’un simple geste, il la repoussa et se dirigea vers la porte du fond. Sans aucune gêne, il pénétra dans ce qui faisait office de chambre et fut aussitôt frappé par une odeur étrange. Il se racla la gorge et s’immobilisa brièvement lorsqu’il aperçut le lit à barreaux. Il repoussa une nouvelle fois Kiyo et s’approcha.
La bouche ouverte, les poings serrés de part et d’autre de sa tête, Noriko dormait paisiblement.
Mihawk soupira. La génitrice était dans un état déplorable, mais la progéniture était en parfaite santé. Il réajusta la couverture sur ses pieds nus et s’attarda sur son visage encadré des mêmes cheveux noirs que sa mère.
Je vois vraiment pas en quoi elle te ressemble…
Il fut arraché de sa contemplation lorsque Kiyo tira violemment son épaule en arrière.
— Tu vois ? aboya-t-elle en s’interposant devant sa fille. Elle va bien, alors maintenant, tu dégages d’ici !
Le Corsaire leva les mains en signe de reddition et recula quand elle poussa son torse. Il ne prononça pas le moindre mot lorsqu’il regagna l’entrée.
— Tu me crois capable de lui faire du mal !? s’égosilla Kiyo dans son dos. Je suis pas un monstre, elle souffrira pas !
Un bruit de verre tinta, un souffle lâché sous le coup d’un effort et Mihawk se tourna pour saisir le poignet de Kiyo au moment où la bouteille allait se fracasser sur son crâne.
D’abord surprise par sa force, elle tenta rapidement de se dépêtrer, son regard passant de l’effroi à la haine.
Le Corsaire lui tordit non sans mal le bras pour la désarmer et la poussa en arrière. Elle grogna de douleur lorsqu’elle tomba par terre, puis le fusilla du regard, prête à lui sauter à la gorge.
— IL M’A ABANDONNÉE ! hurla-t-elle soudainement. Je l’ai appelé lui, pourquoi c’est toi qui es là !?
Mihawk soupira. Son ami l’avait prévenu : il ne lui avait jamais rien promis, s’était offert ses services sous le coup d’une ivresse trop prononcée, connaissait tout juste son prénom avant qu’elle ne lui annonce sa grossesse, et pour finir, lui avait malgré tout juré d’assumer l’enfant à naître.
— Je veux qu’il revienne, implora-t-elle vivement. Je l’ai aimé dès la première seconde, je… j’ai arrêté de voir des hommes, j’ai tout prévu, tu sais ? Je savais. Je savais que ce soir-là, il ne résisterait pas à une bouteille. Je savais qu’il m’offrirait quelque chose qui le lierait à moi pour toujours.
Le sang de Mihawk se glaça dans ses veines, tandis que ses sourcils se froncèrent. Il espéra sincèrement avoir mal compris.
— Tu… Tu as fait exprès de tomber enceinte ?
Elle hocha la tête avec entrain et sourit de toutes ses dents.
Non, impossible. Ce n’est qu’un hasard, rien de plus, les probabilités sont beaucoup trop faibles pour que ce soit volontaire.
Abasourdi, il se pinça l’arête du nez et se demanda soudainement ce qu’il faisait là, à débattre avec une irresponsable qui confondait le rêve et la réalité.
— Il sera obligé de revenir, confia-t-elle dans un souffle. Il viendra voir sa fille dormir dans son lit, elle ne bougera pas, elle sera près de moi pour toujours.
Elle se tut, puis secoua plusieurs fois la tête comme si elle se répondait à elle-même.
— Tu es complètement folle, lâcha Mihawk en fermant les yeux.
Il tourna les talons et ne répondit pas lorsqu’elle cria qu’il ne la connaissait pas assez pour l’insulter, ni lorsqu’elle menaça de le tuer à leur prochaine rencontre.
Tout en redescendant prestement vers le village, le Corsaire soupira et jeta au loin la bouteille qu’il avait machinalement gardée.
— Voilà donc dans quoi s’est embarqué cet idiot, maugréa-t-il.
Pour la première fois de sa vie, il lui donna raison : Kiyo était incapable d’élever un enfant.
Il n’avait pas envie d’y penser, mais c’était plus fort que lui.
Elle ne laisserait jamais personne s’emparer de Noriko à moins que quelqu’un ne la lui prenne de force ou ne signale sa négligence et son inaptitude à s’occuper d’un enfant.
Mihawk passa nerveusement un index sous son nez et se racla la gorge. Cela ne relevait pas de ses obligations. Et encore moins de ses préoccupations. Il avait fait ce qu’il avait à faire : répondre à un appel et rendre service malgré lui.
Désormais, cela ne le concernait plus.
Bon courage, l’indésirable.
Il se racla de nouveau la gorge, puis plissa les narines. L’odeur qu’il avait sentie dans la chambre ne le quittait pas et nourrissait son exaspération déjà à son paroxysme.
Il serra les dents, tentant d’ignorer son intuition et son instinct qui lui ordonnaient de se retourner pour faire demi-tour. Il était tracassé et n’arrivait pas à mettre le doigt sur ce qui l’avait le plus dérangé, mais il n’avait aucune envie de s’incommoder de la vie d’une gamine qui ne représentait rien pour lui. Dans le meilleur des cas, elle mènerait une vie normale. Dans le pire, elle finirait par exercer le même métier que sa mère.
Il se frotta les paupières pour chasser toute opinion concernant cette situation et continua son chemin.
Avance, idiot. Il est grand, il s’en sortira très bien.
S’il soulignait souvent l’incompétence de celui qui s’immisçait dans sa vie à intervalles irréguliers, il reconnaissait cependant sa puissance – même s’il ne lui avouerait jamais – et savait qu’il saurait très bien comment gérer son problème personnel.
En passant devant une maison dont l’apparence devait être une priorité absolue pour son propriétaire, le taudis qui était tout sauf un endroit convenable pour élever un enfant s’insinua dans l’esprit de Mihawk. Il pesta vainement pour penser à autre chose – comme au mini-escargophone noir malencontreusement laissé sur son navire par exemple. Les souvenirs parasitaient malgré tout son esprit : les bouteilles, les déchets et surtout cette odeur dérangeante qu’il n’arrivait pas à identifier.
— Arrête, maintenant, s’ordonna-t-il en râlant.
L’image de Noriko dormant paisiblement s’imposa bien évidemment à lui. Avec tout le raffut qu’ils avaient fait dans la pièce d’à côté et même près de son lit, elle n’avait pas une seule fois daigné s’agiter ou pousser le moindre cri.
Un sommeil plutôt lourd pour son âge.
Les pas de Mihawk ralentirent sous le coup de sa propre bêtise.
« … elle souffrira pas ! »
« … elle ne bougera pas, elle sera près de moi pour toujours. »
L’odeur…
Il renifla par réflexe.
Puis s’immobilisa.
Du chloroforme.
Cette tarée avait drogué sa propre fille.
Et allait la tuer incessamment sous peu.
La porte vola en éclats sous le coup de pied de Mihawk. D’un bond, il se trouva dans la chambre. Il ne prit pas le temps de réagir à l’horreur qu’il avait devant les yeux et plongea sa main dans les cheveux de Kiyo pour la jeter en arrière. Les cris étouffés de Noriko devinrent plus stridents lorsqu’il retira l’oreiller de son visage.
La jeune femme se traîna au sol en grognant de frustration et disparut de la pièce tandis que Mihawk soulevait l’enfant.
Affaiblie, elle hoquetait difficilement et luttait pour ouvrir les yeux, mais avait le mérite d’être en vie.
Le Corsaire soupira de soulagement en la plaquant contre son torse. L’indésirable ne lui aurait jamais pardonné s’il était arrivé trop tard.
Et lui non plus.
— Lâche-la ! vociféra Kiyo en faisant de nouveau irruption dans la chambre.
Sans la quitter des yeux et avec un calme déconcertant, Mihawk se contenta de mettre une main derrière le crâne de Noriko qui hurlait toujours. Son irresponsable de mère tenait un énorme couteau de cuisine braqué vers eux.
— Pose ça.
— JE TE DIS DE LÂCHER MA FILLE !
Mihawk se tendit et Kiyo chancela légèrement face à son regard glacial. Il secoua la tête en sifflant de mépris. Il en avait fini avec elle.
— Ce n’est pas ta fille, asséna-t-il en faisant un pas vers la sortie. Plus maintenant.
Il recula vivement lorsque Kiyo se jeta sur lui et celle-ci se cogna contre le lit à barreaux. De rage, elle s’en saisit et le dégagea derrière elle.
Mihawk resta immobile. Noriko était fragile du fait de son âge et affaiblie par la situation. Il ne pouvait pas se permettre de la secouer.
— Si elle ne peut pas ramener son père, elle me sert à rien, j’en voulais pas de cette morveuse !
— Alors saisis ta chance de tout recommencer, trancha-t-il sèchement. Laisse-moi l’emmener et tu n’auras plus jamais à te soucier d’elle.
Imprévisible, Kiyo fut prise d’un rire sinistre et secoua furieusement la tête.
— Je la laisserai pas vivre sa vie en sachant qu’elle a gâché la mienne.
Le dos du Corsaire rencontra un mur lorsqu’il recula face à une autre attaque. Dans ses bras, Noriko hurlait tellement qu’elle s’étranglait presque.
Tout en se rapprochant, Kiyo restait délibérément devant la porte, compromettant toute tentative de fuite.
Acculé, Mihawk ancra un regard haineux dans le sien.
— Ne m’oblige pas à te faire du mal, prévint-il.
Elle pouffa de nouveau et fit habilement tourner son arme entre ses doigts.
Il serra les dents, comprenant qu’elle savait très bien manier une lame. Qu’importe. Il ne se battrait certainement pas avec elle.
Kiyo se jeta une nouvelle fois sur lui, mais cette fois, passa le couteau d’une main à l’autre au dernier moment et la dirigea droit vers Noriko.
Mihawk se tourna à temps pour la protéger et siffla de douleur lorsque la lame entailla profondément son bras.
D’un revers de poing, il repoussa Kiyo qui s’étala au sol en criant. Le sang coulant à flot, il lâcha un juron, puis réajusta sa prise sur la petite qui hurlait toujours plus fort. Il ne vit que trop tard son assaillante se relever et se jeter sur eux.
À cause de l’étroitesse de la pièce, tous deux tombèrent à la renverse. Elle se hissa immédiatement sur lui. Il saisit son poignet avec force pour arrêter la lame à quelques centimètres de son torse.
— Je te laisserai pas la prendre, cracha-t-elle avec hargne.
Hors d’elle, elle frappa plusieurs fois sa blessure de sa main libre et tenta de récupérer sa fille.
Mihawk crispa la mâchoire pour contrer la douleur fulgurante. L’absence de choix s’imposa : il devait assommer cette furie.
Il resserra sa poigne et tordit violemment son poignet pour la faire lâcher prise. Il rata une respiration lorsque l’autre main de la jeune femme se referma sur Noriko et que ses ongles s’enfoncèrent dans son bras.
Tout se déroula très vite.
La main désarmée. Le couteau fendant les airs. Mihawk rattrapant le manche avec la rapidité d’un éclair. La lame s’enfonçant dans la poitrine de Kiyo.
Les quelques secondes qui s’écoulèrent ensuite parurent interminables.
Haletant, le Corsaire repoussa le corps qui l’écrasait et se redressa, Noriko toujours fermement maintenue contre lui.
D’une main mal assurée, il dégagea la chevelure du visage de son assaillante.
Ses yeux ouverts ne voyaient plus.
La maîtrise de ses gestes l’avait conduit à poignarder directement son cœur, elle était morte sur le coup.
Face à l’impardonnable et à la situation irréparable dans laquelle il se trouvait, Mihawk détourna la tête en jurant.
Ce n’est qu’à cet instant que le silence le frappa. Il baissa le regard vers Noriko. Celle-ci ne pleurait plus. Les paupières grandes ouvertes et la bouche tremblante, elle venait d’assister au meurtre de sa propre mère.
*****
Le regard rivé sur Noriko qui s’était assoupie contre son torse nu, Mihawk ne prêtait pas attention à l’aiguille qui transperçait inlassablement sa peau.
— Vous l’avez sauvée.
Il ferma les yeux. Sa main tremblait encore.
À quel prix ?
— Je regrette de ne pas avoir réagi plus tôt, continua celui qui le soignait.
Mihawk resta silencieux. Le médecin du village – qui avait la soixantaine bien entamée – l’avait pris en charge après l’avoir vu revenir avec Noriko, les vêtements en sang. Autour d’eux, les habitants affolés n’avaient rien remarqué, trop occupés à se précipiter vers la maison isolée qui était en proie aux flammes.
La situation avait été pire que tout ce qu’il aurait pu envisager. Kiyo avait parlé d’une mort subite du nourrisson à qui voulait bien l’entendre et s’était recluse dans sa maison sous prétexte d’être en deuil. Elle n’était plus elle-même depuis longtemps et profitait de vivre à l’écart de tous pour conspirer dans sa folie.
Connaissant son passé douteux et son côté marginal, aucun des villageois ne s’était soucié de son sort – ni de celui de Noriko par conséquent.
Le Corsaire récupéra son bras fraîchement soigné et le bougea plusieurs fois pour s’assurer de sa mobilité.
Il avait insisté pour que Noriko soit examinée avant lui et avait été soulagé de savoir qu’il n’y avait aucune inquiétude à avoir concernant son état de santé : la dose de chloroforme inhalée n’avait pas été assez importante pour mettre ses jours en danger et elle s’en remettrait rapidement.
Il la confia au médecin pour récupérer une chemise prêtée qu’il enfila prestement. Lorsque le sexagénaire voulut la lui remettre dans les bras, il secoua la tête et s’en détourna.
— Son père est en route.
— Le pirate prodige ?
Mihawk plissa les yeux.
Le médecin esquissa un sourire en coin, puis posa délicatement Noriko au milieu d’un lit.
— Je connais le passé de ce gamin, et je sais très bien qu’on parle de plus en plus de ses exploits dans les journaux.
— Des exploits ? Venant d’un civil, je m’attendais plus à ce qu’ils soient qualifiés de méfaits.
— Vous croyez que j’ai mené une vie rangée ? se moqua l’homme en plaçant quantité de coussins autour de l’enfant. Vous êtes encore jeune, mais sachez que j’ai fricoté avec la piraterie moi aussi.
Le sabreur se tendit aussitôt. Le médecin le remarqua et s’en amusa de plus belle.
— Doucement fiston, j’ai soigné des pirates, mais je n’en ai jamais été un. Pour moi, la vie est précieuse et peu m’importe ce que les gens en font ; alors, garde tes manières de Grand Corsaire intimidant pour toi : j’ai jamais enfreint la loi.
Mihawk laissa échapper un rire nerveux et se passa une main sur le visage. Les civils. Craintifs ou téméraires, on ne pouvait jamais prévoir.
— Tu peux la laisser ici si tu veux reprendre la mer.
— Hors de question.
— Bien, alors emmène-la.
— Que voulez-vous que je fasse d’une gamine ?
Le médecin lui lança un regard désabusé, puis quitta la chambre d’auscultation pour disparaître dans le hall d’entrée.
Le Corsaire soupira en ramassant son manteau et son sabre. Les choix concernant la suite des évènements n’étaient pas très nombreux. Sans un regard vers Noriko, il imita l’homme et le retrouva dans la cour arrière.
Celui-ci avait récupéré un paquet de cigarettes et en tenait déjà une entre ses lèvres.
— Tu peux loger ici le temps que son père arrive.
Cette fois, ce fut au tour de Mihawk de lui lancer un regard lourd de sens.
L’homme haussa les épaules et aspira une bouffée.
— Ils ont dû récupérer le corps de Kiyo, songea-t-il en exhalant. Je suppose que je devrai conclure à une mort par asphyxie ?
— Je suppose qu’il en va de votre survie ?
Le médecin éclata d’un rire franc.
— Les jeunes de nos jours, marmonna-t-il. Ton secret sera bien gardé, et celui de la gosse aussi.
— Celui de la gosse ? interrogea le Corsaire en levant un sourcil.
— Si la réputation de son père continue à prendre de l’ampleur, la Marine s’intéressera tôt ou tard à ses proches. Pour l’instant, elle risque rien, mais t’es un Corsaire, tu dois pas ignorer ce qu’ils ont fait pour s’assurer que la descendance de Roger s’était bien éteinte après sa mort.
— Comment vous…
— Bon sang, gamin, tu crois que je suis né de la dernière pluie ? Mes amis les plus proches sont tous pirates, je sais très bien ce qui se passe dans le monde.
— Son père n’en est pas là pour l’instant.
— Pour l’instant, oui.
Mihawk roula des yeux. Argumenter sur ce qui ne le concernait pas ne l’avait jamais intéressé. Il préféra concentrer son esprit sur celui qui était responsable de sa situation actuelle. S’imaginer lui dire sa façon de penser le revigora.
*****
Allongé dans un hamac, le Corsaire étira ses cervicales lorsque son indésirable préféré le rejoignit dans la cour. Il n’avait que trop traîné ici et allait enfin pouvoir prendre congé. Les baboons avaient certainement profité de son absence prolongée pour piller ses réserves et il se languissait de leur apprendre les bonnes manières.
— Elle dort, souffla le pirate.
— Ravi de le savoir, rétorqua-t-il en se levant.
— Je viens à peine d’arriver et tu pars déjà.
— Tu voulais m’inviter à rester dîner, peut-être ?
Le jeune homme ne répondit pas à sa provocation et resta impassible.
Mihawk soupira, puis récupéra son manteau et son sabre.
— Je n’ai plus rien à faire ici et tu le sais.
— Merci d’avoir été présent.
Le Corsaire réprima un frisson. À ses oreilles, ces mots sonnaient presque comme une insulte. Il secoua la tête et rangea sa lame dans le dos.
— Rends-moi service et ne m’appelle plus tant que tu es encore en vie.
— J’y veillerai.
Mihawk quitta la cour pour rejoindre une des chambres d’auscultation mise à sa disposition et récupéra ses affaires. Il fronça rapidement les sourcils avant de se retourner : son ami de fortune n’avait pas pris la peine de le suivre et ce n’était pas normal.
Il revint sur ses pas et constata qu’il n’avait pas bougé.
Il ferma les yeux et se maudit pour ce qu’il s’apprêtait à faire. Mais le fit malgré tout.
— J’ai essayé, tu sais ? J’ai vraiment tout fait pour éviter d’en arriver là, mais…
— Je sais.
Il détourna le regard, puis serra les poings lorsqu’une vive douleur traversa son bras.
Son ami fit volte-face. Un sourire triste décorait son visage.
— J’aurais fait la même chose, Œil de Faucon. Elle n’était plus elle-même et c’était inévitable.
Le Corsaire ne répondit pas. Les mots étaient inutiles.
— Qu’est-ce que tu comptes faire, maintenant ?
— La vie de pirate n’est toujours pas faite pour un bébé. Il y a un orphelinat ici… Elle sera bien.
Mihawk hocha lentement la tête.
— Tu fais ce qu’il y a de mieux pour elle.
— Elle lui ressemble beaucoup.
Un petit silence s’installa entre les deux jeunes hommes.
— Non, souffla finalement le Corsaire malgré lui. Elle a tes yeux.
L’indésirable battit plusieurs fois des cils. Enfin, il retrouvait son air bête.
— Viens avec moi.
Mihawk se maudit une nouvelle fois avant d’obtempérer.
— Qu’est-ce que tu fais ? bougonna-t-il lorsqu’ils furent à l’intérieur.
Prenant soin de rester à l’entrée de la chambre de Noriko, il avisa son camarade penché au dessus du lit.
— Je prends de quoi faire une carte de vie. Hors de question que je sois de nouveau dans l’ignorance.
Il ne trouva rien à redire. L’idée était bonne, mais il refusait tout simplement de l’admettre.
— Je t’en donnerai un morceau.
— N’y pense même pas.
— Mais si, imagine…
— C’est ta gamine, merde. Comme je suppose que tu n’as pas l’intention de mourir de sitôt, je ne suis plus censé entendre parler d’elle.
— T’as quand même pas hésité à la sauver.
Cette fois, Mihawk resta silencieux pour garder son sang-froid. Il roula des yeux en marmonnant bruyamment, puis tourna les talons.
— Tu veux peut-être lui dire au revoir ?
Le Corsaire lui lança un regard glacial par-dessus son épaule.
— Ne m’insulte pas.
*****
Enfoiré d’indésirable.
Deux années. Deux années de tranquillité et voilà qu’il s’était de nouveau immiscé dans sa vie pour implorer son aide : le village de Noriko était aux mains de pirates.
« — Elle est en vie, sa carte est intacte !
— Si elle a été embarquée, tu…
— Mihawk ! »
Il avait donc accepté de se rendre sur place. Si Noriko y était, il la trouverait. Dans le cas contraire, son père passerait certainement sa vie à la chercher dans le monde entier.
Il aurait pourtant été facile de laisser la carte de vie originelle sur sa fille et n’en garder qu’un morceau pour connaître sa position à tout moment, mais confier un bout de papier à une gamine de son âge aurait été peine perdue.
Elle aurait été capable de le manger.
Mihawk amarra rapidement son navire et se dirigea sans attendre vers les collines.
« — Comment je la reconnaîtrai ?
— Tu sauras.
— Dit comme ça.
— Je lui ai fait tatouer une croix sur le bras. Elle pense que c’est le symbole de sa famille, mais c’est juste un prétexte pour la mettre en confiance. Je lui ai même offert un pendentif pour que le dessin corresponde.
— Tu es cinglé.
— Et elle a les cheveux blancs.
— Blancs ?
— Irréversible. Le médecin a dit que c’était lié à un profond traumatisme. »
Mihawk n’avait plus répondu.
Les mots étaient inutiles.
L’odeur de brûlé atteignit le Corsaire avant même qu’il n’aperçoive les premières maisons. Des cris lui parvinrent. De part et d’autre, des gens couraient en hurlant des ordres.
Mihawk dut forcer quelqu’un à s’arrêter pour en savoir plus.
Il ne s’agissait aucunement de survivants, mais des habitants de la ville qui étaient venus constater l’ampleur des dégâts et sauver ce qui pouvait encore l’être.
Les pirates avaient surgi de nulle part et l’attaque n’avait duré que très peu de temps. Les villageois avaient tenté de fuir pour aller chercher de l’aide, mais tout s’était déroulé trop vite et aucun d’entre eux n’avait trouvé le moyen de se défendre.
Le Corsaire pinça les lèvres en regardant autour de lui. La plupart des maisons avaient été la proie des flammes et celles restantes avaient été saccagées avec une telle violence qu’elles ne pourraient certainement pas être restaurées avant d’avoir été entièrement rasées.
De partout, des corps gisaient. Certains couverts de draps blancs, tandis que d’autres n’avaient pas encore été déplacés.
Des hommes. Des femmes. Des vieillards. Et des enfants.
Une silhouette plus petite attira l’attention du sabreur. Si la carte de vie de Noriko était intacte lors de sa communication avec le père de celle-ci, rien n’indiquait que c’était toujours le cas. Sans hésitation, il souleva légèrement le drap.
Un petit garçon.
Il détourna le regard en replaçant précautionneusement le tissu et continua ses recherches.
Les personnes présentes ne lui prêtaient plus attention, trop occupées à courir dans tous les sens pour trouver un éventuel survivant.
Mihawk secoua la tête. Tout espoir était vain. Son Haki ne le trompait pas sur l’absence de présence autour de lui : le village et ses habitants avaient été massacrés.
Son corps se tendit entièrement lorsque quelqu’un mentionna que la Marine serait bientôt là. N’ayant aucune envie de leur rendre des comptes, il devait avant tout prévenir l’indésirable de ne pas venir sur place.
— Je suis déjà en route, je…
— Ils te colleront le massacre sur le dos.
— Tu crois que ma réputation m’importe à ce point !?
— Sa carte de vie ?
— Intacte.
— Alors je la trouverai.
— Mais…
— Je la trouverai, je te dis. Ne viens pas ici.
— Ton île ?
— Mon île.
Mihawk coupa la communication du mini-escargophone noir et entreprit de rejoindre l’orphelinat.
Il s’attarda à peine sur le reste du village qui semblait avoir échappé au carnage et avisa un bâtiment dont l’inscription au-dessus de la porte indiquait qu’il se trouvait au bon endroit.
Il pénétra dans le vestibule. Ses bottes crissèrent sur les éclats de verre et il dut enjamber un buffet renversé. Son regard se perdit sur l’escalier menant à l’étage et certainement aux chambres.
Du sang. Partout.
Le lieu n’avait pas encore été inspecté, comme en témoignait la présence d’innombrables corps d’enfants sans défense ainsi que de ceux des adultes qui avaient tenté de les protéger jusqu’au bout.
Sans se laisser abattre, Mihawk balaya les alentours du regard, mais pas une seule petite fille ne correspondait à Noriko. Ni en âge, ni en apparence.
Un cadavre attira cependant son attention. Les sourcils froncés, il se pencha pour le retourner.
Le médecin sexagénaire. Celui qui avait prévenu l’indésirable de l’attaque pour honorer sa parole de veiller sur Noriko. Ses bras tenaient le corps d’un enfant. La balle les avait transpercés tous deux.
Le Corsaire posa délicatement ses doigts sur ses paupières pour les fermer définitivement.
Il lâcha un profond soupir et s’enfonça un peu plus à l’intérieur de la bâtisse.
Son pied buta sur un morceau de porte. Elle n’avait pas seulement été défoncée, mais avait littéralement explosé au vu de la quantité affolante de copeaux de bois plantés dans le mur d’en face.
Son regard suivit les traces au sol.
Il se figea un bref instant après être entré dans ce qui s’apparentait à une immense salle de jeux. Au-delà des innombrables débris de meubles se trouvaient une vingtaine de corps.
Tous vivants, mais inconscients.
Les tenues et armes qu’ils portaient ne laissaient aucune place au doute quant à leur fonction : Mihawk venait de retrouver les auteurs du massacre.
Il se pinça l’arête du nez. Les maisons intactes se situant après l’orphelinat prenaient sens. Quelqu’un était passé par là avant lui et avait sauvé le reste du village.
L’horreur à l’état pur se matérialisa dans son esprit : si les habitants n’avaient pas obéi à leurs instincts de survie et étaient tous restés cloîtrés chez eux, ils auraient probablement survécu.
Il secoua la tête pour chasser ses pensées inutiles. La Marine débarquerait d’ici peu et cogiter serait une perte de temps qu’il n’avait plus.
Il avisa les pirates gisant au sol avec la douce satisfaction de s’imaginer les achever.
Non.
Noriko restait la priorité.
Il fit volte-face pour quitter les lieux, puis s’immobilisa.
Une présence. Vivante. Et bien consciente cette fois.
Après avoir été guidé par ses pas, Mihawk se trouva dans un dortoir.
Il referma la porte derrière lui et laissa son Haki l’orienter.
Le placard.
Il l’ouvrit à la volée, écarta des vêtements suspendus à des cintres et tomba nez à nez avec une silhouette prostrée.
Un gamin. Pas plus de quatorze ou quinze ans.
Dépassant sa déception, Mihawk haussa les sourcils et posa un genou à terre. L’adolescent se recroquevilla un peu plus, tremblant de tout son long.
Encore une partie de plaisir…
— Je ne suis pas un pirate, avertit le Corsaire.
Il leva un regard affolé vers lui.
— Un… Un Marine ?
Mihawk retint un soupir agacé.
— En quelque sorte.
— Ils sont tous morts, s’agita-t-il aussitôt, ils sont tous morts et…
— Petit, je suis navré pour ta perte, mais je n’ai pas de temps à perdre. Je cherche une gosse qui…
— C’était elle.
Le Corsaire se releva en roulant des yeux.
Bon sang…
— J’entends encore son cri…
Mihawk se passa une main sur le visage. La seule personne capable de lui apporter un témoignage concret était en état de choc.
— … avec ses cheveux blancs.
Il interrompit son geste, puis coula lentement un regard vers le rescapé. En silence, il l’observa se balancer d’avant en arrière, les yeux écarquillés et les ongles plantés dans la chair de ses bras.
Les prochains mots seraient décisifs.
— Tu ne risques plus rien, rassura-t-il avec toute la douceur dont il était capable. La Marine est sur place et la plupart des survivants ont déjà été pris en charge. J’ai moi-même été envoyé pour vous aider.
Une lueur d’espoir emplit le regard innocent du garçon.
— Les pirates sont hors d’état de nuire, insista Mihawk, il n’y a plus aucun danger.
— Mais qui…
— Dis-moi ce que tu sais sur la gamine, quand l’as-tu vue pour la dernière fois ?
— Elle… Elle s’est enfuie. Là où personne n’ose jamais aller…
— Où ça ? s’impatienta le sabreur.
Bon sang, reste calme.
— La maison hantée, déglutit finalement l’adolescent en secouant la tête.
Mihawk claqua sa langue au palais. Il n’en tirerait rien de plus. Il le prévint d’attendre la Marine et tourna rapidement les talons. Celui-ci l’interpella à l’instant où il entrouvrit la porte.
— C’était elle, répéta-t-il. Celle que vous cherchez.
Les sourcils froncés, le Corsaire l’avisa par-dessus son épaule.
— Elle… Ils l’ont frappée quand elle a refusé de donner son collier. Elle avait peur, elle a hurlé et… les pirates sont tous tombés. Comme une vague, je… j’avais jamais vu ça.
Mihawk manqua de s’affaisser sous son propre poids.
Impossible…
Il se racla la gorge pour reprendre contenance.
— Es-tu sûr de ce que tu avances ?
— Je mens pas ! hurla soudainement le garçon avec une rancœur non contenue. Je sais ce que je dis, cette fille n’est pas normale, elle… elle leur a fait quelque chose, elle a crié et ils sont tous tombés !
Le Corsaire battit plusieurs fois des cils.
— Qui d’autre était là ?
Il secoua la tête.
— Que moi.
Mihawk souffla de soulagement.
— Oublie cette histoire, conseilla-t-il en franchissant le seuil.
— La Marine doit savoir.
Le sabreur s’immobilisa.
Tais-toi…
— Elle peut pas rester dans la nature si elle est dangereuse.
Arrête, bon sang.
— Elle doit être attrapée avant qu’elle ne recommence !
— Ils ne te croiront pas, prévint le Corsaire en resserrant sa main sur la poignée. Une gamine de trois ans qui vient à bout d’une bande de pirates sanguinaires, tu crois vraiment qu’ils vont avaler ça ?
L’adolescent cracha avec une voix trahie par la haine.
— J’ai vu votre réaction : vous m’avez cru. Donc ce que je dis est vrai et ils me croiront aussi.
Mihawk baissa la tête en jurant intérieurement.
Il souffla du nez.
Puis fit un pas en arrière.
Et referma la porte.