Noriko
L'aube se levait à peine lorsque Noriko rejoignit le pont. Elle n'avait pas fermé l'œil depuis l'enterrement et la fatigue se faisait cruellement sentir. L'esprit confus, elle peinait à distinguer le rêve de la réalité et craignait de plus en plus de sombrer dans la folie.
Souvent, Ace passait devant elle sans qu'il soit réellement là. Si son cœur se serrait au début, elle se contentait désormais de détourner le regard quand elle l'apercevait.
Hongo disait que malgré le corps sans vie, malgré l'enterrement, une partie d'elle se refusait à croire à sa terrible perte et le voyait partout.
Ace est mort.
Cette pensée la hantait chaque fois qu'elle risquait de perdre pied. Ace était mort. Elle allait le rejoindre, mais elle avait une dernière tâche à accomplir : confronter Mihawk. Ce seul nom suffisait à lui donner toute la force nécessaire pour rester debout.
Une main sur la rambarde, elle se guida à travers le brouillard qui enveloppait le Red Force et se dirigea vers la proue. D'ici peu, elle serait à Kuraigana.
Sitôt les funérailles passées, Shanks s'était adonné à un exercice cruel qu'il avait jugé nécessaire. Agenouillée sur le pont, Noriko devait lui faire face, forcée à rester concentrée. Autour d'elle se tenaient Beckmann, prêt à la jeter à l'eau ; Yasopp, qui gardait les menottes en Granit Marin à sa ceinture, et Hongo, muni d'un nécessaire médical dans le cas où elle rouvrirait ses blessures.
Une fois que tout le monde était en place, l'Empereur libérait l'esprit de Noriko. Sans attendre, celui-ci bouillonnait à mesure qu'il se nourrissait de toute la colère dont il avait été privé et finissait inévitablement par exploser.
Noriko serrait les dents en hurlant pour contenir la migraine qui rongeait l'arrière de son crâne et brûlait lentement ses yeux.
Cependant, la prise de conscience se faufilait toujours. Le visage d'Ace. Son impuissance à le sauver. Son odeur de pin qu'elle ne sentirait plus jamais. Sa mort.
Elle aurait d'abord dû guérir de ses blessures, mais le temps était compté et Kuraigana se rapprochait de jour en jour. Mihawk serait évidemment apte à la vaincre, mais son aversion à le revoir était telle que sa simple présence risquait de provoquer une catastrophe.
Selon Hongo, une perte de contrôle l'affaiblirait, et, dans son état actuel, arrêterait définitivement son cœur.
Noriko n'avait pas relevé l'ironie de la situation et avait ainsi docilement accepté d'endurer toutes ces souffrances.
L'entraînement subi était cependant si éprouvant qu'elle s'en était évanouie plus d'une fois. Lorsque sa fatigue parlait, elle réclamait du Granit Marin afin de faire définitivement taire son pouvoir, mais Shanks se montrait toujours intransigeant : plus elle attendrait, moins elle arriverait à le contrôler.
En dehors des exercices qui avaient lieu plusieurs fois par jour, l'esprit de Noriko était maintenu et elle éprouvait une sensation étrange devenue familière avec le temps.
Même à l'autre bout du navire, l'Empereur était mentalement présent, et la première fois qu'il s'était assoupi, une haine avait submergé la manieuse d'eau. Son entrave retirée, elle avait manqué de détruire sa cabine et forcé l'intervention de plusieurs hommes, dont Beckmann, qui l'avait immobilisée en la plaquant au sol.
Dès lors, Shanks avait cessé de dormir. Malgré ses joues de plus en plus creusées par les cernes, il avait catégoriquement refusé que Noriko soit en contact avec du Granit Marin le temps qu'il se repose, prétendant qu'elle ne ferait que régresser dans ses efforts.
De son côté, Noriko avait également perdu le sommeil. À défaut de la colère, cela avait surtout été la tristesse qui avait pris le pas sur ses émotions. Le chagrin constant la ramenait ainsi à la dure réalité qu'elle affrontait : faire son deuil.
Chaque fois qu'elle fermait les paupières, elle revoyait Ace agonisant et murmurant ses dernières paroles. Elle sursautait alors et hurlait à s'en arracher la gorge.
Hongo qualifiait ces crises de terreurs nocturnes, résultats d'un traumatisme profond. Elle guérirait, mais nul ne saurait dire quand.
Très vite, le manque d'appétit avait suivi et Noriko avait perdu du poids. Elle se forçait, mais finissait inlassablement par vomir tout ce qu'elle avalait.
Avec la diminution de son énergie vitale, son organisme luttait pour guérir les blessures qui déchiraient toujours son corps et le risque d'infection était constant.
Hongo la suivait donc de très près pour lui fournir tous les soins nécessaires à sa survie.
À cause de son esprit malmené sans arrêt, Noriko avait peu à peu sombré dans une léthargie profonde et ne contrôlait plus ses réactions. D'abord calme en attendant patiemment de pouvoir mourir, elle devenait furieuse contre elle-même d'avoir été impuissante, puis vouait une haine indescriptible à l'égard de Mihawk lorsque ses pensées se tournaient vers lui et elle la manifestait en hurlant de rage ou en se martelant le crâne.
En parallèle, les nouvelles de la guerre s'étaient répandues dans le monde à travers les journaux que Noriko avait eu interdiction de lire. Se remémorer son traumatisme à travers les photos atroces qui accompagnaient les articles aurait risqué de lui faire perdre davantage la tête.
Shanks avait cependant été honnête quant à son sort : la Marine la croyait morte ou disparue, et ne cessait de la chercher elle ou son corps. Un nouvel avis de recherche verrait certainement le jour.
Noriko ne s'était pas retenue de clamer qu'elle n'avait causé que des dégâts matériels et ôté la vie à des assaillants qui avaient tenté de s'en prendre à elle. Elle ne comprenait pas pourquoi ils s'intéressaient autant à sa personne alors qu'elle avait déjà démontré sa puissance à Enies Lobby. Tout comme ce jour-là, elle n'éprouvait pas le moindre remords lorsqu'il s'agissait de la vie de soldats. Ils s'en étaient pris à Ace. À Luffy. Elle n'avait fait que se défendre et contre-attaquer.
Shanks n'avait pas jugé nécessaire de répondre.
L'estomac de Noriko se noua lorsqu'elle aperçut Kuraigana se détacher du brouillard et grandir à vue d'œil. Trop vite à son goût. Lorsque le ciel redevint blanc, elle noua nerveusement ses cheveux en arrière pour ne pas penser à l'emballement de son rythme cardiaque. Plus de trois ans qu'elle n'y avait pas remis les pieds. Plus de trois ans qu'elle n'avait pas franchi le seuil de sa maison qui avait longtemps été une prison.
Elle ne se retourna pas lorsqu'elle sentit la présence de Shanks derrière elle.
— Tu tiens le coup ?
— Qu'est-ce que ça change ?
Il s'accouda sur la rambarde à ses côtés et elle put observer ses traits tirés.
— Mihawk ne m'a pas laissé le choix, tu sais ?
Elle soupira de lassitude tant elle ne cherchait même plus à comprendre ce qui les liait.
— Tu ne lui dois rien.
— Détrompe-toi : j'ai du respect et une dette à payer.
— Quelle dette ?
— Il m'a rendu un service il y a bien longtemps.
Noriko n'insista pas. Lorsque Shanks parlait en énigmes, c'était une manière de faire comprendre qu'il n'en dirait pas davantage. Sans compter qu'elle se moquait de leur passé respectif.
— Ce brouillard nous suivra jusqu'au bout, poursuivit-il pour changer de sujet.
Elle roula des yeux, mais fit l'effort de répondre.
— Grand Line n'est pas si différente du Nouveau Monde, finalement.
— Étant donné les circonstances, je doute que ce soit lié à la mer.
Et encore une putain énigme...
— Je comprends pas, marmonna-t-elle malgré elle.
— T'en fais pas, je suis même pas sûr de ce que j'avance.
Noriko se rembrunit. Il en avait trop dit ou pas assez.
— Il y a beaucoup de choses pour lesquelles je dois pas m'en faire, mais je finis toujours par être concernée.
Shanks laissa retomber son menton contre son torse en soupirant.
— Donc tu es en colère contre moi.
À force d'entraînement, il ne prenait plus la peine de lui dire s'il manipulait son esprit ou non afin de la laisser en prendre naturellement le contrôle. Elle soupçonna cependant que c'était le cas en ce moment car elle ressentait une profonde satisfaction à s'imaginer lui faire avaler sa cape.
Elle se tapota la tempe et força un sourire hypocrite.
— J'aimerais bien.
— C'est pour ton bien, Noriko. Tu seras en sécurité avec lui, c'est la meilleure personne pour prendre soin de toi à l'heure actuelle.
Elle laissa passer un petit silence et frissonna à l'idée d'entendre la voix redoutée lui donner un ordre.
— Il décide à ma place, murmura-t-elle, comme il l'a toujours fait depuis ma naissance.
— C'est faux, tu es libre de tes choix, mais tu as simplement besoin d'être encadrée parce...
— Parce que je ne peux pas rejoindre mon équipage vu que le monde entier veut me voir morte, récita-t-elle par habitude en claquant ses paumes sur la rambarde. Je dois donc rester cachée en attendant que les choses se tassent ; rester avec toi est inenvisageable parce que ce serait contraire à ton marché et... Oh, j'oubliais ! Je peux pas non plus être laissée sur une île déserte parce que je suis mentalement instable et que je serais capable de la détruire pour sombrer avec.
Shanks ouvrit la bouche en cillant plusieurs fois. Elle en éprouva de la fierté : c'était bien la première fois qu'elle lui clouait le bec.
— Je n'ai jamais...
— J'ai entendu tes hommes le dire, coupa-t-elle en détournant le regard.
Une boule s'était formée dans sa gorge. Elle ne s'était pas vexée concernant sa santé mentale qui était effectivement fragile, mais elle croyait cependant mieux maîtriser son pouvoir qu'ils ne le pensaient. Arriverait-elle vraiment à éviter une nouvelle perte de contrôle ? La fatigue la rendait facilement irritable et elle appréhendait sa réaction lorsqu'elle ferait face à Mihawk. Sa colère exploserait-elle une fois le fluide royal hors de sa portée ?
Elle fronça les sourcils pour repousser une migraine naissante.
Shanks soupira.
— Je vais les tuer.
— Inutile, rétorqua-t-elle en haussant les épaules, je veux pas avoir leur mort sur la conscience.
Au-delà de l'ironie, Noriko s'était réellement attachée à l'équipage. Tous avaient fait preuve d'une immense patience à son égard et tous l'avaient considérée comme l'une des leurs. Elle ne pouvait que remercier leur gentillesse.
Shanks était sur le point de répliquer, mais son regard fut attiré par le brouillard qui masquait l'horizon – nul doute que son Haki de l'Observation était activé. Il afficha un air grave.
— Nous y sommes.
Noriko sentit son cœur se serrer et ses mains se mirent à trembler. Elle avait envie de pleurer mais savait que les larmes ne couleraient pas.
— Je donnerais tout pour retrouver ma vie d'avant, souffla-t-elle, faire comme si tout ceci n'était qu'un horrible cauchemar.
Shanks baissa les yeux vers elle. Pour la première fois, ils dégageaient de la compassion.
— Je sais... Malheureusement, on ne peut pas aller à l'encontre de son destin. J'espère sincèrement qu'un jour, tu comprendras.
Il voulut poser sa main sur son épaule mais se ravisa. Il se racla finalement la gorge et tourna les talons afin de s'adresser à son équipage au sujet de la démarche à suivre. Le brouillard empêchant de voir à plus de quelques mètres, accoster l'île relèverait d'une manœuvre délicate.
Noriko avait dit au revoir à l'équipage et se tenait désormais sur une plage aux côtés de Shanks. Au-dessus de leur tête, le brouillard ne cessait d'aller et venir.
Elle réajusta le lourd sac contenant entre autres des vêtements de rechange sur son épaule et passa son poids d'une jambe à l'autre – seul moyen efficace qu'elle avait trouvé pour contenir ses tremblements.
D'ici quelques instants, Mihawk lui ferait face et elle ignorait encore comment elle allait réagir.
C'est moi qui te contrôle, pas l'inverse.
Elle leva son regard vers l'Empereur.
— Shanks, je...
Les mots ne vinrent pas. Elle avait beau avoir de la rancœur envers lui à cause de ce stupide marché, elle savait qu'elle ne le remercierait jamais assez pour tout ce qu'il avait fait.
Il ferma les yeux et secoua la tête.
— Je sais, lâcha-t-il en esquissant un sourire en coin.
La gorge nouée, elle serra ses doigts sur la bretelle de son sac. Elle regrettait tellement d'avoir été aussi dure avec lui.
Des pas se rapprochèrent. Son cœur tambourinant dans sa poitrine rata un battement lorsque la silhouette de Mihawk se découpa du brouillard pour s'approcher d'eux. Son sabre éternellement accroché dans le dos, il releva légèrement son chapeau pour mieux la toiser.
Elle baissa le regard quand elle croisa le sien, comme si elle avait de nouveau seize ans et qu'elle était ramenée chez elle après une fugue.
Elle savait qu'elle éprouvait de la haine à son égard, mais était incapable de la ressentir avec Shanks qui verrouillait son esprit. Elle se força cependant à se concentrer. Le chagrin, la tristesse, le manque de sommeil et sa peur n'étaient pas réels, uniquement le résultat de l'intensité folle de ces dernières semaines et d'un entraînement acharné.
C'est moi qui te contrôle, pas l'inverse.
— Noriko, lâcha Mihawk.
Elle tressaillit et redressa la tête.
— Retourne au château, je dois parler au Roux.
Elle écarquilla les yeux, incapable de réagir, et sursauta lorsque l'Empereur posa une main sur son épaule.
— Malgré les circonstances, sache que ça a été un plaisir de t'avoir à bord.
Son menton trembla. Pourquoi était-elle aussi perturbée par sa bienveillance ?
Shanks sourit avec empathie. Noriko se calma dès l'instant où il effleura sa joue du dos de ses doigts.
— Tout ira bien, je te le promets.
Elle sentit Mihawk se tendre à ses côtés et revint à la réalité. Ils allaient vraisemblablement se concerter à son sujet, mais elle s'en moquait. Elle hocha la tête en guise de remerciement et s'éloigna sans se retourner.
Elle s'enfonça rapidement dans le brouillard en tentant de se concentrer sur le chemin qu'elle connaissait par cœur. Le fluide royal avait-il toujours été aussi puissant ? Pourquoi était-elle aussi confuse ?
Elle remonta l'allée rocailleuse et foula enfin de la terre. Les embruns de la mer ainsi que l'écho des vagues s'écrasant contre la berge furent étouffés par la distance qui la sépara rapidement de la rive. Ses pas écrasèrent des touffes d'herbe sèche et butèrent dans des cailloux. Ne voyant toujours rien, elle se fiait à ses souvenirs sans cesser d'avancer.
Autour d'elle, des craquements et des grognements se faisaient entendre.
Les baboons.
Les humandrills, plus précisément. Une sorte de babouin géant qui imitait à la perfection les techniques employées par les humains. D'ordinaire pacifiques, ceux-ci étaient particulièrement violents à cause de la guerre locale qui avait secoué l'île de nombreuses années auparavant – avant que Mihawk ne s'y installe. Des vestiges d'armes et d'armures jonchaient le territoire depuis et les baboons s'en servaient pour repousser toute tentative d'invasion avec une puissance redoutable.
Noriko ne se soucia pas d'eux. En temps normal, elle aurait été suffisamment forte pour se défendre, mais sans parler de son corps affaibli, il s'avérait surtout que Mihawk régnait en maître sur l'île et leur avait fait comprendre il y a bien longtemps qu'ils perdraient la vie s'ils osaient s'en prendre à elle.
Elle continua sa route et parvint aux abords du lac qu'elle contourna par la gauche pour rejoindre l'entrée du château.
Arrivée devant la lourde porte géante à double battant, elle prit une grande inspiration et la poussa dans un terrible grincement.
Ce n'est que lorsqu'elle se retrouva à l'intérieur de l'immense vestibule qu'elle se rendit compte que plus rien ne l'atteignait. Aucune émotion ne l'envahit lorsqu'elle avança sur le long tapis qui décorait le sol dallé. Rien ne fit battre son cœur lorsqu'elle reconnut le couloir qui menait aux cuisines situées au sous-sol ou encore l'escalier qui se perdait vers les étages supérieurs.
Elle gagna le grand salon et s'arrêta pour regarder autour d'elle : l'immense cheminée où avait été allumé un feu, la longue table de bois verni, les chaises rembourrées avec leurs hauts dossiers, les assises en velours, les lourdes consoles impossibles à déplacer, les bibelots anciens, les vases sans fleurs, le buffet qui gardait précieusement les bouteilles de vin et d'alcool en tout genre, les tableaux qui couvraient inlassablement les murs et les énormes lustres illuminés qui pendaient du haut plafond. Tout était exactement comme dans ses souvenirs.
Sa main passa sur le dossier du canapé où elle faisait ses siestes lorsqu'elle était petite tandis que Mihawk avait pour habitude de siroter un verre de vin rouge en lisant le journal dans le fauteuil qui l'avoisinait.
Le crépitement des flammes la fit sursauter. La chaleur qui s'en dégageait réchauffait à peine cet endroit triste, froid et lugubre. Cet endroit qu'elle avait toujours détesté.
Noriko laissa tomber son sac à ses pieds et s'en approcha. L'esprit confus, elle tendit une main tremblante au-dessus du brasier, puis la retira aussitôt lorsque la chaleur mordit sa peau.
Elle serra les poings, puis se détourna vers la fenêtre. La rive du lac était à peine visible derrière le brouillard qui ne cessait de s'épaissir. Y en avait-il toujours eu autant ? Elle soupira de lassitude. Pourquoi ne ressentait-elle plus rien ?
Vidée de l'intérieur...
Son sang se glaça dans ses veines.
Shanks était trop loin et peut-être même déjà reparti. Le fluide royal ne devait donc plus entraver son esprit en cet instant.
La porte d'entrée grinça. Les pas de Mihawk se dirigèrent immédiatement vers elle.
Noriko inspira longuement pour contenir la colère allait exploser à l'instant où il ouvrirait la bouche et se força à garder son calme. La haine la rattraperait sitôt qu'elle croiserait son regard et elle devait à tout prix éviter de laisser son pouvoir la submerger. Elle s'était entraînée beaucoup trop dur pour échouer dès les premiers instants.
C'est moi qui te contrôle, pas l'inverse.
Mihawk s'arrêta à l'entrée du salon. Sa simple présence lui donna le courage de se retourner.
Rien. Absolument rien ne passa dans son esprit au moment où une profonde fatigue la frappa de plein fouet.
Qu'est-ce que...
Sans un mot, Mihawk retira son sabre de son dos et le posa précautionneusement sur la grande console près de lui.
Les jambes de Noriko vacillèrent lorsqu'il retira son chapeau et elle dut se rattraper au dossier d'un petit fauteuil pour ne pas sombrer.
Non...
La cruelle vérité s'imposa d'elle-même : le manque de sommeil accumulé ces derniers jours la rattrapait. Elle n'avait plus aucune force et certainement pas l'énergie de confronter le Corsaire.
Prise d'un vertige, elle serra les dents et enfonça son pouce et son index dans ses yeux pour rester éveillée. Elle devait regagner sa chambre à l'étage, ne serait-ce que pour éviter l'humiliation de s'écrouler de fatigue. Mihawk ne raterait certainement pas une occasion de souligner sa faiblesse. Elle trouva la force de récupérer son sac qu'elle balança sur son épaule et entreprit de passer à côté de lui pour quitter la pièce.
— Nous devons discuter, imposa-t-il froidement.
Elle ne ralentit pas.
— Je... Je n'ai rien à te dire.
Mihawk fit un pas de côté pour lui barrer la route, son nez rencontra presque le poignard qu'il portait au cou.
Elle pinça les lèvres lorsqu'il récupéra son sac et suivit la besace des yeux lorsqu'il la balança sur l'un des canapés. La conversation allait vraisemblablement mal tourner.
— Une question et tu seras libre de quitter cette pièce.
Un rire nerveux s'échappa de sa bouche. Elle se massa les paupières pour ne pas craquer.
Putain...
C'était pire que ce qu'elle avait imaginé.
— Une question, répéta-t-elle d'un ton amer. Tu réponds jamais aux miennes, alors pourquoi devrais-je te faire l'honneur de le faire ?
— Ne commence pas, s'agaça-t-il.
Il retira son long manteau et le posa près de son sabre avant de retrousser les manches de sa chemise.
Noriko l'observa distraitement. Ses jambes flageolaient et elle sentait ses blessures la tirailler. Avant de débarquer, elle avait reçu une dose d'antalgiques et arborait toujours de nombreux points de suture recouverts de pansements.
— S'il te plaît, Mihawk, je suis fatiguée, soupira-t-elle. On discutera demain. Laisse-moi seule ce soir, j'ai... j'ai juste besoin d'un peu de repos.
Il passa devant elle sans la regarder.
— Tant mieux. Tu ne pourras pas perdre le contrôle en étant épuisée.
Elle se figea d'effroi. En temps normal, elle aurait certainement hurlé de colère, mais ses forces amenuisées l'empêchaient de retrouver la haine qu'elle ressentait pour lui. Incapable de réagir, elle peinait à rester debout et tressaillit lorsqu'il tira une chaise de la longue table vernie, lui ordonnant silencieusement de venir s'y asseoir.
— Je ne te laisse pas le choix, Noriko, cingla-t-il, alors autant en finir vite.
Le menton tremblant, elle obéit, sans comprendre d'où venait cette terreur qui entravait son estomac. Elle savait que Mihawk ne lui ferait jamais de mal et elle ne redoutait donc pas un accès de violence. En revanche, il était très clairement furieux contre elle et elle ignorait pourquoi. Lui en voulait-il de ne pas l'avoir suivi dès les premiers instants ? Elle craignait que ses prochaines paroles ne la blessent davantage qu'une altercation physique.
« — COMMENT PEUX-TU ÊTRE AUSSI INCONSCIENTE !? »
Ses mains claquèrent sur la table lorsqu'il repoussa sa chaise et elle éprouva la même sensation qu'une petite fille sur le point de se faire disputer par son tuteur.
Sans un mot, il s'approcha du buffet et fouilla dans un placard. Noriko fut étonnée de le voir non pas sortir une bouteille de vin rouge comme à son habitude, mais un liquide ambré qui ne laissait pas de doute quant au degré d'alcool qu'il contenait.
Qu'est-ce qui lui prenait ? Mihawk savait apprécier une bonne eau-de-vie, mais certainement pas dans ces conditions.
Elle trembla de tout son long et ferma les yeux pour rester concentrée. Si elle devait le confronter maintenant, ce serait donc sans haine ni colère. Peu importait. Sitôt cette conversation terminée, elle s'enfuirait pour rejoindre Ace.
Le bruit d'un liquide versé atteignit ses tympans. Les images de la guerre dansèrent dans son esprit. Elle inspira et rouvrit ses paupières pour planter son regard dans le dos de Mihawk.
— Pourquoi t'en être pris à eux ?
Il ôta le verre de ses lèvres et expira bruyamment par le nez.
— De qui parles-tu ?
— Les hommes de Barbe Blanche. Tu savais qu'ils m'aidaient, tu empêchais les Marines de s'en prendre à Marco, mais eux, tu...
— Le Phénix ? s'étonna-t-il en se retournant vers elle.
Noriko déglutit et hocha la tête.
Mihawk siffla entre ses dents, puis s'approcha pour s'asseoir en bout de table, comme il avait toujours eu l'habitude de faire. Leurs genoux se frôlèrent presque.
— Je l'ai aidé pour ta survie, rien de plus.
Elle se décomposa tandis qu'il portait de nouveau son verre à sa bouche.
— Comment... comment peux-tu être aussi cruel ? Tu lui as demandé de me sauver pour ensuite massacrer ses hommes ?
— Je suis l'un des Sept Grands Corsaires, lâcha-t-il dans un souffle exaspéré. Bon sang, Noriko, tu t'attendais à quoi ? Je ne suis pas là pour épargner des pirates sous prétexte qu'ils sont de ton côté ou que l'un d'entre eux partage mon objectif, le monde ne fonctionne pas comme ça.
Elle resta muette de stupeur.
Il posa son verre en soupirant, puis joignit ses mains sous son menton.
— C'est mon devoir d'arrêter les pirates, se justifia-t-il. Aussi longtemps que l'on me le demandera, j'assumerai cette obligation.
Un haut-le-cœur s'empara de Noriko.
— Me fais pas rire, maugréa-t-elle. Tu es le premier à cracher sur le Gouvernement Mondial, tu te fiches de la Marine, tu restes uniquement à leurs bottes pour protéger tes propres intérêts : une vie tranquille et le plaisir de tuer sans vergogne.
La mâchoire de Mihawk se crispa lorsqu'il planta un regard glacial dans le sien.
— Je te suggère de changer de ton...
— Tu as attaqué Luffy ! s'emporta-t-elle en se levant brusquement.
Mihawk ne bougea pas.
— Uniquement pour t'atteindre, je ne cherchais pas à le tuer.
Noriko n'allait pas tarder à s'écrouler sous son propre poids. Elle se força à faire quelques pas, cherchant désespérément la colère qui lui permettrait de tenir.
— Je t'ai vu, Mihawk, insista-t-elle, pas une seule fois tu n'as retenu tes coups et...
— Ton capitaine serait mort si ça avait été le cas, trancha-t-il.
— Il est en vie parce que vos combats ont été interrompus !
Elle avait crié malgré elle et son sternum douloureux lui rappela sa triste condition.
— Alors estime-toi heureuse que ce soit arrivé, conclut froidement le Corsaire.
Elle resta interdite face à son calme déconcertant et observa son immobilité parfaite, puis secoua la tête avec incrédulité. Il ne voulait pas s'attarder sur le sujet, mais elle, si.
— C'est le protégé de Shanks, souffla-t-elle d'une voix blanche, ça... ça ne compte pas pour toi ?
— Je ne dois rien au Roux.
Une boule se forma dans la gorge de Noriko : rien n'atteindrait jamais Mihawk.
— Tu... Tu tuerais mon équipage si tu en avais l'occasion ?
— Je les ai laissés en vie sur East Blue, ça ne te suffit pas ?
Un poids tomba dans son estomac. Elle posa une main sur son cœur pour calmer les battements qui menaçaient de perforer ses côtes et prit appui sur le dossier d'une chaise. Au fond d'elle, elle était furieuse, mais la peur inexplicable qu'elle éprouvait en cet instant prenait le pas sur ses émotions.
— Je ne suis pas inconscient au point de te faire subir une telle atrocité, reprit Mihawk. Je ne te ferai jamais souffrir volontairement.
Hébétée, elle sonda son regard en remettant sincèrement ses horribles paroles en question. Comment osait-il affirmer cela avec un tel aplomb ?
— Alors pourquoi m'avoir empêchée de le rejoindre ?
Les mots étaient sortis tout seuls. Des jours durant, elle s'était imaginé les lui cracher à la figure. Elle s'était vue le pousser, le frapper et lui faire du mal, mais pourtant, en cet instant, face à l'épuisement qui dévorait son corps, elle les avait tout juste murmurés.
Elle avait cruellement besoin d'une réponse. Sans cris, sans larmes. Juste la vérité.
Mihawk savait de qui elle parlait. Ses yeux froids qu'elle ne quittaient pas du regard laissèrent brièvement entrevoir une lueur de pitié. Il se ressaisit cependant bien plus vite qu'elle ne l'aurait cru.
— J'ai fait ce que j'avais à faire.
Elle secoua la tête.
— Je refuse de te croire, haleta-t-elle faiblement. Tu étais furieux. Comme tu ne l'as jamais été. Tu savais que j'étais là uniquement pour lui. Que c'était pas pour Barbe Blanche, pas pour Luffy, mais pour lui. Tu...
Un sanglot coupa sa phrase. Des larmes brouillèrent sa vision. Elle les chassa aussitôt.
— J'ignorais que tu serais sur place, précisa-t-il. Crois-moi que si ça avait été le cas, tu n'aurais même pas pu voir la couleur de Marineford : je serais venu te chercher bien avant et tu aurais été épargnée par toute cette histoire.
Noriko se décomposa. Une histoire ? C'était tout ce que cela représentait pour lui ? Une simple histoire qu'il oublierait sitôt qu'il irait se coucher ?
Son cœur fit une embardée et une chaleur intense envahit son corps. S'il avait pu, il l'aurait empêchée d'aller le sauver. Outrée, elle retroussa la lèvre supérieure.
— Pour qui tu te prends, putain ? siffla-t-elle avec une hargne non contenue. Tu crois que ton emprise aurait eu raison de ma détermination ?
Mihawk cessa un bref instant de respirer, comme s'il n'était pas certain d'avoir bien entendu. Ses paupières s'ouvrirent davantage et sa jugulaire se gonfla sous l'afflux sanguin.
Enfin rattrapée par la haine qui la rongeait depuis si longtemps, Noriko pouffa nerveusement face à son sérieux.
— Tu crois que ton autorité aurait suffi à m'interdire d'aller le sauver ?
Une veine palpitant furieusement sur la tempe, le Corsaire se tendit un peu plus.
— Mesure tes prochaines paroles, Noriko, tu n'as certainement pas envie de me pousser à bout.
Elle n'eut pas une once d'hésitation.
— Je veux l'entendre de ta bouche : pourquoi tu ne m'as pas laissée le rejoindre ? persista-t-elle en enfonçant ses ongles dans le tissu rembourré.
Sa voix était brisée et elle respirait difficilement, mais elle fulminait tellement qu'elle s'en moquait.
— Il avait besoin de moi, j'aurais pu lui dire au revoir, je...
— Le Roux t'a emmenée pour ça, rétorqua-t-il sèchement à travers ses dents serrées.
— J'aurais pu lui parler ! tonna-t-elle en repoussant la chaise qui cogna le bois verni.
Le Corsaire ferma les yeux une seconde de trop et se craqua nerveusement le cou.
Noriko ne supporta pas son silence. Elle ne le laisserait pas se défiler.
— Pourquoi, Mihawk ? cracha-t-elle. Pourquoi tu t'es interposé !? Pourquoi faut-il toujours, toujours que tu t'insinues dans ma vie au moment où j'en ai le moins besoin et que tu...
Il abattit violemment sa main sur la table et la fit sursauter.
— Parce qu'il t'aurait tuée !
Stupéfaite par son explosion soudaine, elle ouvrit une bouche tremblante sans pouvoir parler.
— Il t'a vue, Noriko, siffla rageusement Mihawk en la pointant du doigt. Il savait que tu allais le rejoindre et avait déjà préparé son attaque. Si je n'étais pas intervenu, Akainu t'aurait tuée toi aussi !
Il ment...
Elle avait beau se creuser la mémoire, seul Ace lui apparaissait. Elle n'avait vu que lui lorsqu'elle s'était mise à courir.
— Je ne te crois pas, haleta-t-elle en secouant la tête. Tu ne te serais jamais... jamais mis un Amiral à dos, pas au risque de perdre ton précieux stat...
— Il a été le premier à vouloir te tuer, et s'il n'avait pas subi la vengeance de Barbe Blanche, c'est probablement ce qui serait arrivé ! Après ce que tu as fait, estime-toi au moins chanceuse d'être toujours en vie !
— Et qu'est-ce que j'ai fait, au juste, hein !?
Peinant à se contenir, le Corsaire fit lentement jouer sa mâchoire en la dévisageant avec incrédulité.
Noriko soutint son regard. Elle ne s'excuserait certainement pas pour la partie de sa mémoire effacée et ne le laisserait pas s'en servir contre elle.
— Je sais que tu m'en veux de ne pas t'avoir obéi, argua-t-elle avec dédain. Je sais que j'ai perdu le contrôle et je sais que j'ai tué des Marines, mais j'ai fait que me défendre, putain ! C'étaient eux ou moi, alors me fais pas croire que la vie des soldats t'importe à ce p...
Le verre explosa si fort contre un mur qu'elle dut se protéger le visage.
— IL A ÉTÉ TUÉ POUR SON SANG, TU N'AS TOUJOURS PAS COMPRIS !?
Elle ouvrit de grands yeux, incapable de faire le moindre mouvement : Mihawk la surplombait déjà de toute sa hauteur.
— De tous les hommes, Noriko, il a fallu que tu ailles chercher le seul qui te condamnerait à ta perte, il a fallu que tu donnes la pire raison au Gouvernement Mondial pour te traquer et te mettre à mort ! Tu ne te rends toujours pas compte des conséquences de tes actes !?
Elle ne l'avait jamais vu dans cet état. Ce n'était pas seulement la colère qui parlait, mais une fureur qu'elle ne lui connaissait pas. Elle eut un mouvement de recul lorsqu'il la saisit violemment par le bras et glapit quand il comprima son épaule endolorie. Son visage à quelques centimètres du sien, elle gigota pour se dégager, mais il resserra son emprise.
— Tu le savais ? fulmina-t-il.
— Tu me fais mal, Miha...
Elle serra les dents quand il la secoua sans ménagement.
— Est-ce que tu savais qui était le père d'Ace !?
Le cœur de Noriko se brisa dans sa poitrine. Entendre son nom dans sa bouche raviva brusquement sa haine.
Mihawk ne lui laissa cependant pas le luxe de réagir.
— Je te jure que je ne réponds plus de moi si tu continues de jouer avec mes nerfs, Noriko. Est-ce que tu savais que son père était Gold D. Roger ?
— Oui ! hurla-t-elle. Oui, d'accord !? Oui !
Il la relâcha si brutalement qu'elle tomba à genoux.
Le souffle court, elle se tint immédiatement l'épaule pour lutter contre l'atroce douleur qui irradiait de sa blessure et pinça les lèvres pour se retenir de gémir.
Bien sûr qu'elle le savait. Ace lui avait raconté les détails de sa vie, tout comme elle lui avait raconté les siens. Ils avaient comme point commun de partager le sang d'un pirate puissant qui entraînerait leur perte si leur existence était connue. Un nom qui l'avait hanté depuis sa naissance et qu'il avait renié. Un nom à cause duquel il s'était longtemps demandé s'il méritait de vivre.
Noriko s'en moquait car personne ne choisissait ses origines, mais en quoi était-ce si important pour Mihawk ?
Accoudé sur l'alcôve de la cheminée, celui-ci se passait une main sur le visage en soupirant bruyamment.
— Depuis combien de temps ? demanda-t-il d'un ton acerbe.
La bouche pâteuse, Noriko se recroquevilla pour pallier la souffrance qui l'empêchait de réfléchir. Elle n'en pouvait plus. La tristesse, le chagrin, la colère, tout se mélangeait dans son esprit qui menaçait d'exploser à tout moment.
— Avant que tu ne deviennes pirate ? Avant East Blue ?
Bouleversée, elle hocha faiblement la tête. Les chaussures de Mihawk entrèrent dans son champ de vision.
— Noriko.
Il s'accroupit et la força à le regarder dans les yeux.
— Portes-tu l'enfant de Portgas D. Ace ?
Les yeux écarquillés, elle oublia de respirer tant elle tomba de haut.
— Qu... Quoi ? lâcha-t-elle finalement de manière presque inaudible.
Mihawk resta de marbre et seule la veine battant frénétiquement sur sa tempe trahissait son impatience.
— Tu m'as très bien entendu.
— Co... Comment peux-tu... me demander une chose pareille ?
Dire qu'elle était atterrée serait trop faible pour décrire ce qu'elle ressentait en cet instant. Cela ne pouvait pas être possible. Rien ne l'était. Il ne pouvait pas être aussi cruel envers elle.
— Tu n'as vraiment aucune conscience de l'ampleur de tes actes, reprocha-t-il en se relevant. Vous vous êtes donnés en spectacle et tout a été retransmis en direct ; le monde entier a été témoin de votre soi-disant amour...
— C'était réel, s'indigna-t-elle, je...
— Tais-toi !
La peur saisit Noriko aux tripes : Mihawk avait levé une main.
Il la referma lentement et inspira profondément.
— Il a été tué pour mettre un terme à sa lignée, reprit-il avec mépris. Sengoku l'a publiquement annoncé avant ton arrivée et toi... Tu débarques pour sauter dans ses bras devant tout le monde et tu ridiculises le Gouvernement Mondial en démontrant fièrement qu'ils se sont peut-être trompés...
Elle baissa la tête et se boucha les oreilles lorsque sa dernière étreinte avec Ace passa devant ses yeux.
— Arrête...
— Ils ne s'arrêteront pas, Noriko, ils ne s'arrêteront jamais. Ils te traqueront pour t'étudier, ils te forceront à écarter les jambes s'il le faut, mais d'une manière ou d'une autre, ils sauront.
— Arrête !
— Si tu portes la descendance du Roi des Pirates, je dois le savoir...
— LA FERME !
Elle avait hurlé en se redressant.
La lèvre supérieure retroussée, Mihawk la foudroyait d'un regard haineux.
Un silence avait envahi la pièce, uniquement brisé par le crépitement de la cheminée.
C'était donc pour ça... Tout ça pour... pour ça...
Une boule comprima la gorge de Noriko. Elle déglutit avec difficulté.
— Je... je n'ai jamais... été enceinte, souffla-t-elle.
Mihawk se pinça l'arête du nez, puis lâcha un profond soupir.
L'esprit embrumé, Noriko se releva sans s'en rendre compte, tandis qu'il prenait appui sur la table pour se calmer.
Un bruit strident perçait ses tympans ; elle n'avait plus la force de réfléchir.
Elle n'avait surtout plus la force de se battre.
Ses jambes la portèrent mécaniquement et ce n'est que lorsqu'elle s'adossa à une lourde porte en bois qu'elle se rendit compte qu'elle se trouvait dans son ancienne chambre. Malgré les épais rideaux tirés qui ne laissaient entrer aucune lumière, le lieu parfaitement ancré dans sa mémoire était reconnaissable.
Elle se laissa glisser pour s'asseoir, mais perdit connaissance avant de toucher le sol.
*****
— Oncle Mihawk !
Somnolant sur le sable, les doigts croisés derrière son crâne, l'intéressé ne prêtait pas attention à celle qui l'appelait.
— TONTON ! hurla cette fois la voix enfantine.
— Je t'ai dit mille fois de ne pas m'appeler comme ça, maugréa-t-il.
— Oui, tonton !
Une veine palpita sur le front du Corsaire. Gagné. Du haut de ses six ans – en plus de le faire tourner en bourrique –, Noriko savait toujours comment l'irriter.
— Regarde !
Las, il consentit finalement à se redresser sur un coude, indiquant à sa protégée qu'elle avait son attention.
Avec un grand sourire, la fillette prit de l'eau dans ses paumes et l'envoya fièrement en l'air pour la faire retomber sur elle.
— T'as vu ? Il pleut !
— C'est très intéressant, ironisa Mihawk avant de se rallonger.
Un bruit de pas précipité, du sable projeté sur son visage et un poids plume écrasant son torse plus tard, il essuya ses yeux et soupira longuement.
— Tu viens te baigner ? demanda Noriko en enfonçant un doigt dans sa joue.
— Non.
— S'il te plaît ?
— Non.
— Mais sans toi, je peux pas aller plus loin que les genoux !
— Ce n'est pas mon problème.
Noriko grommela pour elle-même.
Mihawk ouvrit un œil et la regarda discrètement gigoter de manière à s'allonger en travers de son ventre. Elle se tourna ensuite sur le dos sans prêter la moindre attention à son support, pointa un nuage en lui trouvant une forme bizarre, éternua, analysa ce qui était sorti de son nez, observa son tatouage en plissant les yeux, fit tournoyer la croix de son collier, puis tendit ses bras au-dessus de sa tête pour attraper du sable.
— Dis, tonton ?
— Mihawk.
— Parrain ?
Il se tendit nerveusement.
— C'est encore pire.
— Tu m'apprendras à nager ?
Soudainement éveillé, le Corsaire ne répondit pas tout de suite et prit sur lui pour rester impassible. Il fit glisser Noriko à ses côtés et s'accouda pour lui faire face.
— Pourquoi veux-tu apprendre ?
— Pour voir les poissons, pardi ! répondit-elle de manière enjouée.
Tout en dodelinant de la tête au rythme d'une chanson qu'elle fredonnait, elle faisait passer du sable d'une main à l'autre. Savait-elle seulement que les humains ne voyaient pas distinctement sous l'eau ?
Mihawk interrompit son geste pour attirer son attention.
— Tu as conscience que Grand Line est remplie de Monstres Marins, que lesdits poissons se font tous dévorer et qu'il pourrait t'arriver la même chose si le moindre courant t'entraînait au large sans même que tu t'en aperçoives ?
Elle le regarda avec des yeux ronds. Puis éclata de rire.
— Bah oui, tu me l'as déjà dit au moins... euh... plein de fois. C'est pour ça que je veux que tu viennes avec moi !
Mihawk soupira. Cette entêtée n'avait décidément peur de rien.
— Alors ? insista-t-elle. Tu m'apprendras ?
— Je n'en vois pas l'utilité.
— Et si je tombais à l'eau ? gémit-elle avec une moue boudeuse.
Le Corsaire roula des yeux, loin d'être attendri par ce visage qui commençait à fabriquer de fausses larmes.
— Mais pourquoi est-ce que tu tomberais à l'eau ?
— Tu m'as appris à naviguer, exposa-t-elle en levant un index. Donc si je dois naviguer seule, je dois savoir nager, c'est essentiel à la survie de tout bon marin qui se respecte.
Où allait-elle chercher tout cela ?
— Toi, un bon marin ? Tu sais à peine ferler une voile et tu ne sais même pas tenir la barre.
Noriko afficha un air sceptique et réfléchit un court instant.
— Bah. Ça suffit, non ?
— Ne serais-tu pas légèrement présomptueuse ?
Elle fronça le nez.
— Ça veut dire quoi, « présomptuer » ?
— Présomp... Laisse tomber, marmonna Mihawk en haussant les sourcils.
Elle claqua ses mains l'une contre l'autre pour retirer l'excédent de sable et l'imita lorsqu'il se releva. Son regard fut soudainement attiré vers le sol.
— Pourquoi t'as pas tes bottes ?
— Tu es pieds nus aussi.
— Mais moi, c'était parce que j'étais dans l'eau !
— Et moi, parce que je suis dans le sable.
— Mais pourquoi ?
Il retint un soupir agacé et fit les gros yeux.
— Quand cesseras-tu de me poser autant de questions ? s'impatienta-t-il.
— Quand tu m'auras appris à nager, rétorqua-t-elle avec malice en bombant le torse.
— Ce serait une perte de temps, tu n'en as pas besoin.
— Mais pourquoi ? insista-t-elle.
— Ça suffit ! gronda Mihawk d'une voix plus forte qu'il ne l'aurait voulu.
Noriko laissa échapper un petit hoquet de stupeur quand elle sursauta, puis baissa finalement les yeux.
Les épaules du Corsaire s'affaissèrent. Il se pinça l'arête du nez.
— On rentre, ordonna-t-il finalement en tournant les talons, il commence à se faire tard.
— J'ai pas peur du noir, moi, ronchonna-t-elle en le suivant, les baboons viennent jamais, de toute façon.
Mihawk s'arrêta si brutalement qu'elle se cogna contre sa jambe.
— Qu'est-ce que tu as dit ? siffla-t-il tandis qu'elle se frottait le front.
— C'est toi, hier, tu as dit fichus baboons, expliqua-t-elle en imitant sa voix et son air austère.
Occupé à s'invectiver mentalement, le Corsaire ne releva même pas qu'elle aurait dû être couchée depuis longtemps. Il inspira pour rester calme et se força à adopter une attitude détachée.
— Sais-tu au moins ce que c'est ? se moqua-t-il en levant un sourcil.
Amusée par la situation, elle haussa les épaules.
— Non. Ça se mange ?
— Tu es pénible.
— Et toi, t'es pas drôle. Pourtant je dis rien.
— Noriko, la reprit-il sévèrement.
— Pardon...
Il la toisa brièvement et alla récupérer leurs chaussures.
— J'aimerais bien voir un baboon, marmonna-t-elle pour elle-même.
Mihawk fit de nouveau volte-face.
— Ça, je te l'interdis !
— AH ! hurla-t-elle joyeusement en le pointant du doigt. Donc tu admets que ça existe !
Il pinça les lèvres pour retenir une furieuse envie de lui tordre le cou. Cette gamine était à la fois impertinente, têtue, ô combien agaçante, mais surtout très intelligente, et il s'en rendait compte chaque jour passé en sa présence.
Merci du cadeau.
Un signe du menton ordonna à Noriko de ramasser ses sandales, tandis qu'il s'occupait de ses bottes.
Ils quittèrent rapidement la plage et rejoignirent le chemin de terre menant au château.
Pour garder le rythme, Noriko trottinait aux côtés du Corsaire.
— Tu me portes ?
— Pardon ?
— Tu me portes ? répéta-t-elle.
— Il manque un mot.
— Tonton ?
— Tu m'énerves.
— Bon d'accord : s'il te plaît.
Il lui fit face et esquissa un sourire pour la gratifier de sa politesse. Ravie, elle tendit les bras vers lui.
— Non, lâcha-t-il aussitôt en reprenant sa route. Tu as des jambes, tu t'en sers.
— Mais je suis fatiguée ! s'offusqua-t-elle.
Il ne répondit pas et ne prit pas la peine de ralentir.
Elle bougonna quelque chose d'inaudible, puis le rejoignit en traînant les pieds. La négociation était terminée et elle ne le savait que trop bien.