Noriko

Chapitre 96 : Un réveil douloureux (2)

8486 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 28/08/2026 12:20

    Marco n’était pas resté, ses hommes ayant besoin de lui.


    Noriko avisa brièvement la manche de la chemise de Shanks, nouée sur son épaule, là où aurait dû se trouver son bras gauche.


    L’Empereur le remarqua et passa sa main valide dessus.


    — Un lointain souvenir, souffla-t-il. Je l’ai jamais regretté.


    — Je sais, rétorqua-t-elle sèchement, Luffy a parlé de toi.


    Prononcer son prénom lui brisa le cœur et la fit réaliser à quel point il lui manquait. Elle l’avait vu vivant à la fin de la guerre, mais ne l’avait pas vu survivre après sa fuite. Son cri de désespoir résonna dans ses oreilles.


    — J’aimerais le voir…


    Shanks ne répondit pas. Il s’approcha et se laissa tomber sur la chaise qui était toujours près du lit.


    Noriko remarqua qu’il évitait son regard et en fut agacée. Il avait beau être un Empereur, il ne l’intimidait pas – contrairement à Barbe Blanche lors de leur rencontre. Elle ne sous-estimait pas sa puissance, mais son attitude nonchalante l’empêchait de le prendre au sérieux.


    — Je veux le voir, insista-t-elle.


    — C’est impossible. La Marine est dans tous ses états et avec vos blessures, vous ne survivrez pas à une nouvelle attaque.


    Elle se rembrunit.


    — Il ne risque vraiment plus rien ?


    — Tu as ma parole.


    Elle pinça les lèvres. La vie de son capitaine n’avait plus été entre ses mains dès l’instant où elle l’avait aidé à s’enfuir et elle ne pouvait désormais que faire confiance à Law. S’il l’avait sauvé, ce n’était certainement pas pour mieux le tuer ensuite.


    Un frisson parcourut son échine, elle resserra la cape sur ses épaules en omettant volontairement de remercier son propriétaire. Elle ne souhaitait pas s’attendrir sur son geste.


    Shanks passa sa main sous son oreiller et se pencha au-dessus d’elle pour insérer la clé dans la serrure des menottes. Noriko agrippa immédiatement son poignet. Il s’immobilisa, sans prendre la peine de la regarder.


    — Tu pourras te sécher avec tes pouvoirs.


    — Je perdrais le contrôle dans la seconde qui suit.


    — Pas si je t’arrête avant.


    Elle se figea, sans savoir si c’était une menace ou un avertissement. Ses yeux rencontrèrent l’immense sabre accroché à la ceinture de l’Empereur avant de remonter vers son visage.


    Il tourna enfin la tête vers elle et sonda son regard.


    — C’est justement pour ça que je suis là. Tu dois me faire confiance.


    Noriko souffla pour se concentrer, puis laissa retomber sa main.


    Le cliquetis métallique précéda un regain d’énergie qu’elle manifesta par une profonde inspiration. La luminosité de la cabine baissa soudainement. L’instant d’après, une bulle d’eau dansait sur sa chevelure pour absorber l’eau de mer avant de la faire disparaître et permettre ainsi à Noriko de se réchauffer.


    Elle serra les dents lorsqu’une migraine naquit à l’arrière de son crâne avant de s’évanouir sitôt que la fatigue écrasa lourdement ses épaules. Shanks avait placé les menottes entre ses mains et le soleil éclairait de nouveau la pièce.


    — Un contact est amplement suffisant, expliqua-t-il en se rasseyant.


    Noriko retourna les lourds anneaux entre ses doigts, puis lança un regard interrogateur à l’Empereur qui se passait une main sur le visage.


    — La décision t’appartient, même si je suppose que tu n’es pas inconsciente au point de vouloir savoir ce qui risque d’arriver si tu les lâches.


    Elle resta stupéfaite un court instant, puis inspira pour rester calme.


    — Je veux savoir.


    La main posée au niveau de sa bouche, Shanks interrompit son geste et leva un regard vers elle.


    — Je veux savoir tout ce que tu sais, insista-t-elle sans le quitter des yeux.


    Il esquissa son premier sourire. Un sourire en coin.


    — Tu parles de ta perte de connaissance, devina-t-il. Tu veux savoir qui t’a blessée, comment tu t’es retrouvée avec Marco et tu veux savoir aussi pourquoi Mihawk ne t’a pas ramenée avec lui.


    Le corps de Noriko se crispa entièrement, tandis qu’un nœud retourna son estomac. Sa bouche s’ouvrit plusieurs fois, mais aucun son n’en sortit. Elle n’avait pas relevé l’absence de Mihawk car elle avait d’abord cru s’être réveillée de son voyage imposé par Kuma ; puis s’était souvenue que la dernière fois qu’elle l’avait vu, il combattait les pirates qui fuyaient et n’avait même pas fait semblant de se soucier d’elle.


    Elle l’avait repoussé, il l’avait abandonnée. Pire que tout, il l’avait empêchée de rejoindre Ace. Tout ce qu’elle éprouvait pour lui n’était donc plus que colère et déception. Elle ne désirait plus le revoir.


    N’ayant aucune envie d’en parler, elle souffla avec mépris.


    — Il est parti sans moi parce que j’ai refusé de le suivre.


    — Et depuis quand est-ce une raison suffisante pour l’arrêter ?


    Elle le regarda avec effroi. Il la regarda avec nonchalance.


    — Après toutes ces années, il t’aurait tourné le dos uniquement parce que tu ne lui as pas obéi ? insista Shanks en levant un sourcil moqueur. N’est-ce pas ce que tu fais depuis toujours ?


    Noriko écarquilla ses yeux et se décomposa intérieurement.


    Mihawk était à l’origine même de ses premiers avis de recherche. Il n’aurait évidemment jamais abandonné aussi facilement et elle avait été stupide de croire le contraire.


    Tremblante, elle entendait les battements de son cœur résonner dans ses tympans et détestait son corps de réagir de la sorte. Avait-elle peur qu’il lui soit arrivé quelque chose ou bien craignait-elle de le voir débarquer d’un moment à l’autre ?


    Tandis que l’Empereur la dévisageait avec un léger mépris, un spasme musculaire la fit grimacer de douleur. Elle souffla longuement pour le contrer et ses ongles crissèrent sur le Granit Marin. Si Shanks continuait de jouer avec ses nerfs, elle finirait par le lui jeter à la figure.


    Il poussa sur ses pieds pour reculer sa chaise au moment où elle balança ses jambes sur le côté du lit pour lui faire face.


    — Où est Mihawk ? cracha-t-elle d’un ton amer.


    — En route pour Kuraigana.


    Elle ne fut même pas soulagée de le savoir loin, car elle ne put s’empêcher d’être sceptique. Son agacement envers son hôte se transforma soudainement en colère. Combien de temps allait-il parler en énigmes ? Les jointures de ses doigts devinrent blanches. Tout semblait trop facile.


    — Non, ahana-t-elle en secouant la tête. Si tu prétends que rien ne l’aurait arrêté, ça veut dire que toi non plus. Il ne t’aurait jamais laissé m’emmener.


    Le coin des lèvres de Shanks se releva lentement.


    — C’est pas le cas, Noriko.


    Elle crispa la mâchoire et le dévisagea avec une hargne non dissimulée en attendant qu’il daigne développer sa réponse. Avait-il toujours été aussi détestable ? Elle s’apprêtait à répliquer, mais son souffle se coupa quand elle réalisa ce qu’il venait de dire.


    Sans rompre le contact, elle posa les menottes à côté d’elle en tremblant nerveusement.


    — Attends… Comment tu peux connaître le nom de son île ?


    — Parce que c’est l’endroit où nous nous rendons.


    Le sol se déroba sous les pieds de Noriko. Elle était loin, très loin de s’imaginer qu’elle allait retourner chez Mihawk.


    Non…


    Le souffle court, elle secouait frénétiquement la tête. Pour accentuer sa lutte intérieure, les effets de l’antalgique choisirent ce moment pour s’estomper doucement. Elle voulut se lever, mais le pic de douleur dans sa hanche la ramena à la réalité et l’en empêcha.


    Non, non, non, non, non.


    Shanks prononça son prénom. Sa voix était lointaine.


    Le thorax de Noriko s’élevait et s’abaissait à une vitesse folle, tandis que le Granit Marin écorchait presque ses doigts. Elle ne pouvait pas retourner chez Mihawk. Pas après tout ce qu’elle avait traversé. Il ne l’avait pas aidée, l’avait empêchée de rejoindre Ace et avait fini par l’abandonner quand elle avait le plus besoin de lui. Elle ne désirait plus le revoir, elle ne lui devait plus rien et refusait d’être de nouveau sous son emprise.


    Sa main sur son cœur, elle surmonta sa crise d’angoisse et accrocha le regard de l’Empereur. L’implorer étant inutile, elle devait mentir sur l’idée de reprendre le cours de sa vie et donc de retrouver son capitaine.


    — J’ai pas le temps de faire un détour, gronda-t-elle. C’est Luffy que je dois retrouver, pas Mihawk.


    Il laissa passer un court instant.


    — Je regrette, mais pour ta propre sécurité, cette décision-là ne t’appartient pas.


    Noriko n’eut même pas le temps d’encaisser l’information. Avec la rapidité d’un éclair, Shanks se leva pour lui arracher les menottes des mains. Elle réagit immédiatement en se jetant dessus, mais l’Empereur recula et la laissa s’écrouler au sol dans un cri de douleur.


    Les dents serrées pour pallier la souffrance que lui infligeaient ses blessures, Noriko resta prostrée.


    À quoi jouait-il ?


    Dehors, le ciel s’était de nouveau assombri tandis que la migraine s’insinuait déjà à l’arrière de son crâne. Un cri guttural sortit de sa gorge et de l’eau s’échappa de ses mains.


    — Résiste, Noriko, ordonna sévèrement la voix de Shanks. Tu pourras pas passer ta vie avec du Granit Marin et encore moins dans l’océan, tu dois apprendre à te contrôler.


    Elle se tordit de douleur, puis entendit l’Empereur poser les menottes sur la table. Pourquoi lui infliger une telle épreuve ? C’était beaucoup trop tôt. Elle devrait d’abord se remettre de ses blessures physiques avant de s’attaquer à celles qui étaient mentales.


    Elle se comprima les tempes et se recroquevilla.


    — Regarde-moi, continua Shanks.


    Elle trouva la force de secouer la tête. Elle savait. Elle savait que si elle ouvrait les yeux, ils s’embraseraient et lui feraient perdre ses moyens. Sa bouche trembla lorsqu’elle sentit ses canines la tirailler. Elle serra les dents en vain pour les empêcher de s’allonger. L’instant d’après, ses ongles la lancinèrent tant qu’ils l’obligèrent à les retirer de son crâne.


    — Regarde-moi, répéta-t-il avec impatience.


    Non…


    Elle continua de lutter. Elle pouvait sentir les torrents d’eau danser autour d’elle et créer un souffle qui détruisait ce qui se trouvait dans la pièce l’instant d’après.


    Non !


    — Noriko, cingla Shanks en lui attrapant brusquement l’épaule pour la redresser.


    Elle laissa échapper un cri de stupeur et se figea lorsque leurs regards se croisèrent. Les torrents s’immobilisèrent et rien ne se produisit. Elle pouvait jurer que ses rétines étaient en feu, mais avait conscience de ce qui l’entourait et visualisait parfaitement ses ongles devenus noirs et tranchants. Sa gorge s’assécha. Depuis quand avait-elle des griffes ?


    Shanks lui saisit fermement le menton et le souleva. Ses sourcils froncés, il sonda son regard sans laisser transparaître la moindre trace d’empathie, puis ferma brièvement les yeux en soufflant du nez.


    Noriko était incapable de parler. Furieuse l’instant d’avant, elle ne ressentait désormais qu’une profonde confusion. Une onde invisible émanait de Shanks. Une force qui l’empêchait de sombrer, tout en menaçant à chaque instant de lui faire perdre connaissance.


    Le fluide royal.


    Le Haki le plus rare au monde. Cette puissance innée – possédée par moins d’une personne sur un million – dont les effets dévastateurs ne pouvaient résulter que de l’ambition de son utilisateur et du prix d’un entraînement intense. Cette puissance qui permettait de dominer les esprits faibles et de les faire plier à leur volonté.


    À Sabaody, Noriko avait résisté à celui de Rayleigh car il avait soigneusement choisi les personnes à faire sombrer ; et elle avait également résisté à celui de Luffy sur le champ de bataille parce qu’il n’avait pas eu conscience de l’utiliser et qu’il ne le maîtrisait aucunement.


    En revanche, celui d’un Empereur était tout autre. Dans son état, elle serait incapable de le contrer.


    Le visage de Shanks se radoucit.


    — Reprends-toi, murmura-t-il en la relâchant. Tu es plus forte que tu ne le crois, tu peux y arriver.


    Elle baissa la tête et expira longuement pour prendre le pas sur son pouvoir.


    C’est moi qui te contrôle, pas l’inverse.


    Le fluide royal aidant grandement, la migraine à l’arrière de son crâne s’estompa, tout comme le feu incandescent qui avait pris place dans ses rétines. Ses dents et ses ongles reprirent une apparence normale et, pour finir, l’eau qui flottait toujours se désintégra lentement avant de disparaître.


    Noriko aspira une grande bouffée d’air frais lorsqu’elle redevint elle-même, puis toussa grassement, réveillant la douleur atroce qui comprimait son sternum.


    — Tu possèdes le Haki des Rois, ahana-t-elle une fois calmée.


    — Je vois que Mihawk a été un bon professeur, sourit Shanks en récupérant sa chaise renversée plus tôt.


    Sa remarque n’avait rien de drôle. Trop faible pour se lever, elle s’agenouilla et le fusilla du regard. Elle voulait se mettre en colère, mais était incapable d’en ressentir les effets.


    — Tu contrôles toujours mon esprit, devina-t-elle.


    Il haussa un sourcil, puis continua à remettre de l’ordre dans la cabine.


    — Tu fais tout pour me mettre hors de moi mais je suis toujours consciente et… je peux pas m’énerver, comme si… comme si je savais pas comment faire.


    C’était la sensation d’oublier quelque chose, mais sans en avoir la certitude, un sentiment qu’elle avait connu jadis et qui ne se manifesterait plus jamais.


    Elle avisa distraitement ses ongles roses, certaine d’y avoir vu des griffes quelques secondes plus tôt, et fronça les sourcils.


    C’est quoi ce bordel ?


    — Te pousser à bout était justement le seul moyen pour t’aider à reprendre le contrôle.


    Elle reporta son attention sur Shanks qui affichait un visage impassible.


    Était-ce sa manière de s’excuser ? Noriko avait envie de l’envoyer paître, mais, condamnée à rester calme en toute circonstance, n’en éprouvait pas réellement le besoin. Elle crispa la mâchoire. Si sa colère était inaccessible, la frustration de ne pas pouvoir l’exprimer était bel et bien présente.


    — Comment tu as su… ? grogna-t-elle.


    Elle se tut un bref instant, ravie de constater qu’elle pouvait toujours râler.


    — Comment j’ai su que Mihawk serait un bon déclencheur ? compléta-t-il sans la regarder.


    Il lit dans mes pensées ou quoi !?


    — Je connais ton aversion pour lui. C’est pas pour rien que tu as fugué.


    Noriko eut l’idée fugace de lui faire avaler son navire, son air supérieur, et le tout agrémenté de son bras restant. À la place, elle gonfla simplement ses joues. Y avait-il une seule chose qu’il ne savait pas sur elle ?


    Shanks regarda désespérément l’état de la pièce, puis marmonna une parole à l’encontre de Hongo qui allait probablement manifester le désir de le tuer. Il claqua sa langue contre le palais et vint se planter devant Noriko.


    — Quand est-ce que tes yeux ont commencé à te brûler ? demanda-t-il en la toisant de haut.


    D’abord surprise par ce savoir, elle se retint de rétorquer d’une manière acerbe en voyant son air sérieux et réfléchit un court instant.


    Water Seven.


    — Quelques semaines, lâcha-t-elle finalement. Je croyais que c’était dû à la colère, puis il y a eu la fois où j’étais sur le point de mourir. J’ai perdu le contrôle mais j’avais pleinement conscience de mes gestes. Mes ongles étaient noirs, je crois, et mes dents étaient bizarres.


    Shanks se pinça l’arête du nez. Noriko attendit une réponse qui ne vint pas.


    — Tu sais ce que c’est, assura-t-elle d’une voix blanche.


    — Une forme de ton pouvoir, rien de plus. Il n’est pas rare que les Fruits du Démon changent l’aspect physique quand ils sont utilisés. T’as juste les yeux qui virent au jaune et des griffes, et alors ? Que voulais-tu que ce soit d’autre ?


    Jaune ? Ses yeux la brûlaient parce qu’ils changeaient de couleur ?


    Shanks remarqua son étonnement.


    — Tu l’ignorais.


    La frustration monta d’un cran. Faisait-il exprès ? Comment aurait-elle pu le savoir ? Elle ne se trimballait pas forcément avec un miroir lorsqu’elle combattait.


    Son mutisme encouragea l’Empereur à continuer.


    — Si tu refoulais et contenais ton pouvoir depuis tout ce temps, il n’y a rien d’étonnant à ce que tu en perdes le contrôle. Tu dois simplement apprendre à le canaliser...


    Dit comme ça…


    — … Un entraînement rigoureux devrait suffire.


    Elle crut l’espace d’un instant entendre Mihawk et manqua de s’étouffer avec sa propre salive. Elle fixa le regard impassible de l’Empereur qui avait le don de lui hérisser le poil et songea à une façon de lui faire ravaler ses paroles.


    — J’éprouve en cet instant même une étrange satisfaction à m’imaginer te faire du mal, murmura-t-elle entre ses dents.


    Shanks soupira en levant les yeux au ciel, puis l’aida à se relever.


    Une pointe douloureuse se fraya un chemin parmi les articulations de Noriko et la ramena à sa cruelle condition. Elle grimaça quand il la fit asseoir sur le lit, mais se retint de réclamer une nouvelle injection d’antalgique et se concentra sur ses paumes bandées pour oublier la douleur.


    De nouveau, Shanks s’installa face à elle.


    Noriko referma lentement ses mains abîmées par la guerre. Surgissant de nulle part, le visage d’Ace apparut devant ses yeux.


    « — Promets-moi de rester en vie. »


    Elle frissonna et serra les paupières.


    Ace est mort.


    Elle le savait déjà, mais ne cessait de s’en rendre douloureusement compte à chaque instant. Soudainement épuisée par tout ce qu’elle avait traversé, ses épaules s’affaissèrent et un sanglot se coinça dans sa gorge. Les larmes ne coulèrent pas, mais l’envie de pleurer était irrémédiablement présente.


    — Shanks, gémit-elle doucement.


    Elle leva son regard vers lui. Dehors, le ciel blanc laissait tout juste la lumière s’infiltrer à travers le hublot et éclairait ses traits légèrement marqués.


    — Je suis prête à tout entendre, je… je veux savoir.


    L’Empereur plaqua ses cheveux en arrière. La manche de sa chemise retomba le long de son bras et Noriko put clairement apercevoir un pansement dans le creux de son coude.


    Elle ouvrit de grands yeux.


    — C’était toi, souffla-t-elle.


    Il fronça les sourcils avant de suivre son regard, puis esquissa un sourire complice.


    — T’avais besoin de sang, j’en avais à revendre.


    — Tu m’as sauvée…


    — Non, rectifia-t-il aussitôt, je t’ai aidée à survivre. C’est Marco qui t’a sauvée en faisant repartir ton cœur.


    Interloquée, elle resta sans voix et battit plusieurs fois des cils, le regard ancré dans celui de Shanks.


    Sa perte de conscience : quelqu’un l’avait tuée sur le champ de bataille et Marco était intervenu.


    Elle posa ses doigts tremblants sur son sternum, ressentant à travers ses vêtements l’hématome qui le décorait. Son cœur se serra quand elle songea au Phénix qui ne lui avait rien raconté. Ils s’étaient sauvés mutuellement la vie. Elle l’avait empêché de mourir sous les coups d’un laser, il l’avait ramenée d’entre les morts. Ce lien qui les unissait expliquait pourquoi sa simple présence l’avait aidée à recouvrer la mémoire.


    Mais qui ? Qui avait réussi à l’abattre ?


    — Tu vas devoir encaisser beaucoup d’informations, Noriko. Crois-moi que je le regrette, mais je n’ai pas le temps de te ménager.


    Son esprit toujours entravé par le fluide royal, elle hocha lentement la tête.


    Shanks parla longuement. Sa perte de contrôle. Le torrent d’eau détruisant tout sur son passage. La lance de glace dans son épaule. L’intervention de Mihawk. Son arrêt cardiaque dû à son épuisement. Les injections d’Ivankov qui n’étaient pas de l’adrénaline.


    Noriko avait la bouche sèche. Elle était morte, oui, mais uniquement par sa propre faute. Elle se frotta les paupières et soupira de lassitude, comprenant l’importance du choix de Shanks d’user de son Haki des Rois sur elle. Qui sait comment elle aurait réagi avec son esprit intact ?


    Elle l’aurait sûrement perdu.


    Mihawk, Marco, Ace. Leurs visages défilaient incessamment devant ses yeux.


    Putain…


    Les questions se bousculaient dans sa tête et elle aurait voulu s’endormir à cet instant. S’endormir pour ne plus jamais se réveiller et oublier tout ce qu’elle savait.


    Marco avait fait repartir son cœur, mais uniquement parce que Mihawk l’y avait autorisé. Uniquement parce que Mihawk avait fait diversion en combattant le torrent pour faire discrètement dévier ses attaques sur les Marines pendant qu’il fuyait en l’emportant. Uniquement parce que Mihawk lui avait permis de s’abriter quand elle avait cessé de respirer.


    Marco avait agi, mais Mihawk avait tiré les ficelles. Il l’avait abandonnée aux mains du Phénix parce qu’elle n’aurait pas survécu entre les siennes.


    Je lui dois la vie.


    Elle lui devait la vie, oui, mais n’en éprouvait aucune reconnaissance. Depuis qu’il l’avait recueillie, il ne se souciait pas d’elle et n’agissait que par devoir.


    « Je te laisserai pas mourir ici, tu m’entends ? »


    « …débrouille-toi pour atteindre la ville, je t’y récupèrerai. »


    « — COMMENT PEUX-TU ÊTRE AUSSI INCONSCIENTE !? »


    Sa voix ne cessait de résonner dans son esprit. Elle avait cru qu’il avait quitté le champ de bataille sans elle parce qu’il était furieux, alors que tout n’était qu’une abominable mascarade. Une mise en scène pour sauver les apparences parce qu’il savait parfaitement qu’elle le rejoindrait plus tard.


    — Il a choisi son titre plutôt que moi, murmura-t-elle finalement.


    — Mihawk t’a confiée à Marco pour te donner une chance de survivre, rétorqua aussitôt Shanks, son statut l’aurait obligé à te livrer.


    Elle grimaça un sourire désabusé, loin d’être dupe.


    — Il m’a élevée pour rendre service à mon père et me garde en vie pour la même raison. S’il m’avait emmenée avec lui, il n’aurait jamais pu me livrer et aurait été destitué de ses privilèges.


    Elle déglutit tandis que l’Empereur l’observait. Elle ne comptait pas assez aux yeux de Mihawk pour qu’il fasse un tel sacrifice. Tout n’avait toujours tourné qu’autour de son titre de Grand Corsaire qu’il n’abandonnerait jamais.


    — S’il n’avait pas été là, la Marine t’aurait abattue.


    — S’il n’avait pas été là, j’aurais pu rejoindre Ace.


    Les mots lui avaient échappé, mais les prononcer à voix haute lui faisait prendre conscience de l’ampleur de sa haine à son égard.


    Ses actes la révulsaient. Il avait attaqué Luffy à plusieurs reprises sans retenir ses coups et l’avait empêchée d’être auprès d’Ace pour ses dernières paroles. Elle connaissait sa puissance de Grand Corsaire : soi-disant égale à celle d’un Empereur. L’égal de Barbe Blanche. L’égal de Shanks avec qui ses duels légendaires et interminables ne se terminaient que lorsque les deux hommes s’écroulaient de fatigue.


    Mihawk avait été sur place du début à la fin. S’il l’avait voulu, il aurait pu sauver Ace. Tout comme son intelligence l’avait démontré, il aurait pu le sauver sans que la Marine ne puisse l’accuser de complicité et lui retirer ainsi ses privilèges.


    — Il ne m’a pas aidée, Shanks.


    — Il t’a sauvée.


    — Marco m’a sauvée.


    L’Empereur soupira de lassitude.


    — Je refuse de le revoir, insista-t-elle, tu ne peux pas m’emmener là-bas.


    — Ce n’est pas aussi simple.


    — Qu’est-ce qui n’est pas simple ? s’offusqua-t-elle. J’ai grandi avec lui, je le connais mieux que personne : il prétend avoir élevé sa propre nièce, mais tolère tout juste ma présence. Il n’a jamais souhaité m’avoir dans les pattes alors laisse-le m’abandonner une bonne fois pour toutes.


    Elle aurait voulu que sa colère explose et que les mots dépassent sa pensée, mais ne pouvait que faire parler sa frustration.


    Shanks resta silencieux un court instant.


    — Je t’ai dit qu’il ne t’avait pas abandonnée, reprit-il comme si de rien n’était. Bien au contraire, tu es là parce que j’ai un marché avec lui : il m’a laissé t’emmener quelques jours, mais à condition que je te ramène à Kuraigana.


    Noriko se décomposa. Avait-elle réellement bien entendu ce qu’il venait de dire ? Elle cilla et comprit qu’il ne comptait vraiment pas prendre son avis en compte.


    — Tu te fiches de moi ? s’étrangla-t-elle soudainement. C’est peut-être ton ancien rival, mais tu es un Empereur, alors me fais pas croire que t’es sous ses ordres ! Je suis plus une gamine, putain, j’ai passé l’âge d’être en garde partagée, et—


    Elle gémit et se plia en deux sous l’effet d’une douleur fulgurante qui traversa son corps, puis poussa un juron quand elle se redressa, le souffle court.


    Shanks passa un index sous son nez, l’air faussement détaché.


    — Juste avant de partir, il m’a encore dit que tu avais du caractère.


    Elle coula un regard mauvais vers lui.


    — Parce qu’en plus, il était à bord ? haleta-t-elle.


    Shanks haussa brièvement les sourcils avec un sourire pincé.


    Noriko roula des yeux. Il allait la rendre folle.


    — S’il y a autre chose que je dois savoir, autant en finir, bougonna-t-elle. Ton Haki ne pourra plus me contrôler très longtemps si tu t’obstines à me parler de Mihawk.


    Le coin de la lèvre de l’Empereur se releva légèrement avant de retomber, son air amusé se transformant soudainement en air grave. Il se racla la gorge, ancra son regard dans le sien et saisit délicatement sa main.


    Un frisson parcourut l’échine de Noriko qui en oublia toute sa frustration.


    — Ace est à bord, prévint-il avec douceur. Mihawk t’a laissée partir pour que tu puisses lui dire au revoir.


*****


    Le froid du couloir mal éclairé gelait Noriko, mais elle devait ses tremblements à sa nervosité. Même si Shanks bloquait toujours son esprit, il avait refusé qu’elle prenne les menottes avec elle et la perspective de perdre le contrôle ne la quittait donc pas.


    Tout en suivant la silhouette de Shanks – qui avait récupéré sa cape –, elle inspirait et expirait longuement, les douleurs qui parcouraient son corps étant de plus en plus fortes. Sous ses pieds, le navire se balançait au rythme des flots et le simple fait de marcher lui demandait beaucoup d’efforts.


    Lorsque l’Empereur s’apprêta à ouvrir une porte, Noriko lui agrippa le bras.


    — Je t’en supplie, ne… ne m’empêche pas d’être triste…


    Il laissa brièvement l’étonnement s’afficher sur son visage avant de froncer les sourcils.


    — Je ne te ferai jamais ça.


    Elle laissa retomber sa main tremblante.


    Il abaissa la poignée.


    Hongo les attendait et, sans un mot, les précéda vers le fond de la pièce.


    Toute sensation de douleur et de vie quitta le corps de Noriko lorsqu’elle aperçut la table et le drap blanc tiré par-dessus, les formes qu’adoptait le tissu ne laissant aucune place au doute sur ce qui se trouvait en dessous.


    Ses jambes s’activèrent et, sans qu’elle ne s’en rende compte, l’amenèrent face au médecin qui, de l’autre côté de la table, l’interrogeait du regard.


    Elle hocha la tête sans le vouloir.


    Hongo releva le drap. Juste assez pour laisser apparaître la tête et les épaules d’Ace.


    Noriko s’écroula sous son propre poids. Derrière elle, Shanks la retint fermement contre lui, tandis qu’elle s’écrasait la bouche pour s’empêcher de hurler.


    Un son rauque s’échappa de sa gorge. La trachée comprimée par les sanglots, elle lutta pour respirer correctement.


    Les yeux remplis de larmes qui refusaient de couler, elle gémit bruyamment lorsque l’air s’infiltra enfin dans ses poumons. Le souffle court, son regard remonta vers le corps d’Ace. Elle repoussa le bras de Shanks et se cramponna à la table. La bouche tordue par le chagrin, elle leva une main tremblante vers le visage d’Ace, sans oser le toucher. Toute trace de lutte avait été nettoyée, ce qui donnait l’impression qu’il dormait paisiblement. Elle posa son regard sur ses lèvres. Il souriait.


    — Ace ? gémit-elle à travers ses sanglots.


    L’Empereur fit un signe de tête à Hongo et tous deux quittèrent la pièce.


    Noriko recoiffa une mèche qui tombait sur le front de son amant.


    Elle renifla bruyamment et se força à tenir sur ses jambes flageolantes.


    — Ace ? répéta-t-elle un peu plus fort.


    Elle voulait qu’il se réveille. Elle voulait qu’il se réveille pour qu’elle puisse prendre sa place. Pour qu’il puisse reprendre la mer. Pour qu’il puisse continuer à vivre.


    Contrairement à elle, il était fort, il serait capable de surmonter un deuil.


    Les sanglots l’étouffaient presque, mais les larmes ne coulaient toujours pas. Elle grogna de chagrin, puis posa ses lèvres sur son front comme elle avait l’habitude de le faire lorsqu’il dormait.


    Son cœur se déchira.


    Sa peau était froide. Sans vie.


    Elle s’effondra sur lui.


    — Pardonne-moi…, pleura-t-elle. Pardonne-moi, Ace… d’avoir été… d’avoir été si faible.


    Elle aurait dû l’écouter, elle aurait dû s’entraîner, elle aurait dû accepter ses pouvoirs. Si elle avait été plus forte, elle aurait pu le sauver.


    Tout était de sa faute.


    La respiration saccadée, elle regarda ses traits qu’elle connaissait si bien. Ses traits qui ne bougeraient plus jamais.


    Elle se mordit la lèvre jusqu’au sang, puis coula un regard sur le drap. Ne souhaitant pas revoir la blessure fatale qui ornait son torse, elle laissa glisser sa main le long de son épaule droite et descendit jusqu’à son poignet. Elle força sur ses doigts pour y entrelacer les siens, puis tira délicatement son bras pour le dégager du drap.


    « — La prochaine fois que je te verrai, je te le rendrai. »


    Tremblant de tout son long, elle retira son bracelet de perles rouges à l’aide de ses dents et l’enfila autour du poignet d’Ace.


    — Une promesse est une promesse…


    « — Promets-moi de rester en vie. »


    Elle ferma les yeux pour chasser sa voix de sa tête et observa longuement son visage en sanglotant.


    Ce n’est pas un adieu, mais un au revoir.


    Elle se força à sourire, puis se pencha en avant pour déposer une dernière fois ses lèvres sur les siennes.


*****


    Lorsque Shanks avait prévenu Noriko qu’ils feraient une halte avant de prendre la direction de Kuraigana, elle n’avait pas tout de suite compris que ce serait pour les funérailles d’Ace et de Barbe Blanche.


    À la fin de la guerre et par respect, Sengoku avait accepté la requête de Shanks qui consistait à récupérer les morts afin que leurs amis puissent les enterrer dignement. Le corps de Barbe Blanche avait été confié à ses hommes tandis que celui d’Ace avait soigneusement été préparé par Hongo.


    Noriko n’avait pas eu la force de voir leurs cercueils se refermer sur eux et attendait donc sur le pont du Red Force que les préparatifs des funérailles soient terminés.


    Le regard tourné vers le ciel recouvert de brouillard, elle songea à l’Empereur décédé qui, malgré ses réticences, avait fini par ordonner de la protéger. Elle sourit tristement en songeant à sa grandeur d’âme qu’elle aurait davantage aimé connaître.


    Le visage épanoui d’Ace en train de l’évoquer passa dans son esprit.


    Elle pinça les lèvres et ferma les yeux pour le chasser. Bientôt elle le retrouverait, ce n’était plus qu’une question de jours.


    Ses souvenirs retrouvés l’avaient convaincue de suivre sa conviction de se laisser mourir. Elle avait accompli sa dernière volonté : sauver Luffy. Même si elle ignorait où il se trouvait, elle faisait suffisamment confiance à Shanks pour savoir qu’il était sauf.


    Il avait un rêve à accomplir, il se remettrait sur pied pour le suivre. Le sien était mort devant ses yeux, elle se laisserait dépérir pour le rejoindre.


    Elle avait prétendu plusieurs fois auprès de l’Empereur sa volonté de voir son capitaine et son équipage, mais il avait toujours été formel : elle devait rester cachée jusqu’à ce que les derniers évènements se calment. La Marine la croyait morte ou disparue. Excepté Mihawk, personne ne savait qu’elle avait été repêchée par ses hommes, ni où elle se trouvait.


    Noriko n’insistait jamais. Elle aimait sincèrement ses amis, mais tout n’était qu’un odieux prétexte pour éloigner les soupçons de sa réelle motivation. Si on lui découvrait son envie de mourir, nul doute qu’elle serait placée sous une surveillance constante.


    Le plus difficile serait d’échapper à Mihawk.


    Elle enfonça ses ongles dans la rambarde et se mordit la lèvre inférieure.


    D’ici quelques jours, elle serait de retour chez lui. Toutes ces années à le fuir pour finalement revenir au point de départ.


    Elle n’avait plus peur désormais, car elle nourrissait depuis peu ce besoin inébranlable de le confronter. Elle voulait connaître la raison de son comportement à l’égard d’Ace. Elle voulait savoir si, une fois dans sa vie, il s’était un tant soit peu réellement soucié d’elle. Elle voulait savoir s’il aurait été capable de la sauver par amour et non par devoir.


    Elle sentit la présence de Beckmann avant qu’il ne l’interpelle. Elle inclina le menton et tous deux quittèrent le Red Force pour rejoindre l’île où ils avaient accosté quelques heures plus tôt.




    Le brouillard allait et venait, tantôt s’épaississant au point de faire croire qu’il faisait nuit, tantôt s’éclaircissant pour laisser paraître un rayon de soleil. Si cela avait interpellé Noriko, elle ne s’en souciait désormais plus. Shanks l’avait prévenue que les conditions météorologiques du Nouveau Monde étaient pires que celles de Grand Line et elle n’avait pas osé avouer qu’elle en était soulagée. Elle aurait dû découvrir cette partie du monde avec Luffy. Avec Ace. Elle n’avait donc aucune envie de les devancer.


    Beckmann la guida à travers une végétation dense. Son cœur se serra lorsqu’elle aperçut les premières tombes fraîchement recouvertes de terre humide : les hommes et alliés de Barbe Blanche qui avaient péri durant la guerre. Le brouillard empêchait de voir au-delà d’un certain point, mais les pertes se comptaient au moins par centaines.


    Elle déglutit et suivit le capitaine en second jusqu’au pied d’une colline. Lorsqu’il s’arrêta, elle comprit qu’elle devait continuer seule. Elle inspira. La dernière injection de Hongo faisait pleinement effet et l’empêchait de ressentir la moindre douleur.


    Des silhouettes de pirates se découpèrent autour d’elle tandis qu’elle montait vers le sommet. Leurs regards braqués vers elle, elle reconnut bon nombre d’entre eux. Ils étaient blessés, grièvement pour certains, mais avaient le mérite d’avoir survécu.


    Le vent souffla et dégagea le brouillard de la colline.


    Elle fut soulagée de constater que les membres de la famille d’Ace se comptaient encore par milliers.




    Agenouillée dans l’herbe, Noriko ne quittait pas des yeux l’énorme pierre tombale où était gravé le nom Portgas D. Ace.


    Son cœur était en miettes, mais son corps avait épuisé toute sa capacité à verser la moindre larme. La bouche tordue par le chagrin, elle se contentait de respirer difficilement à travers les soubresauts provoqués par ses sanglots.


    Au sommet de la pierre, dissimulé parmi une grande quantité de fleurs, l’éternel chapeau orange de son amant avait été accroché. Elle ignorait qui l’avait ramassé mais était soulagée qu’il ne soit pas resté sur le champ de bataille.


    À côté se trouvait la tombe – tout aussi fleurie – de son père adoptif : Edward Newgate dit « Barbe Blanche », l’homme le plus fort du monde. Son bisento avait été installé afin qu’il puisse supporter le poids de son manteau et d’un drapeau arborant fièrement son jolly roger.


    Face à son nom, Noriko avait incliné la tête et avait juré de ne jamais l’oublier. Sans lui, elle n’aurait jamais pu se rendre à Marineford. Sans lui, elle n’aurait jamais pu échanger une dernière fois avec Ace.


    Derrière elle, Marco parlait avec Shanks, prétendant qu’il ne le remercierait jamais assez. L’Empereur rétorqua que Barbe Blanche était son rival, mais qu’il avait toujours eu un profond respect pour l’homme qu’il était. Le reste de la conversation échappa à Noriko.


    Quelques instants plus tard, Shanks posa sa main sur son épaule valide et la pressa avec douceur. Il était temps de partir.


    Le menton tremblant, elle inclina furtivement la tête. L’Empereur la relâcha, salua respectueusement Marco, et tourna les talons pour rejoindre son navire où l’attendait son équipage.


    Noriko et Ace seraient bientôt réunis, mais elle tenait à lui faire un dernier hommage dans cette vie. Elle écrasa son front sur le sol et le remercia.


    Pour avoir été là quand j’en avais besoin.


    Pour m’avoir appris à accorder ma confiance.


    Pour m’avoir sauvée.


    Pour m’avoir aimée…


    La vision brouillée, elle se redressa, s’approcha de la pierre tombale, puis, dans un ultime geste d’amour, y déposa tendrement ses lèvres.


    Elle inspira profondément lorsqu’elle s’éloigna, bien décidée à ne pas se retourner.


    Elle s’arrêta au niveau de Marco qui pleurait en silence, puis glissa une main tremblante dans la sienne. Il la serra brièvement et s’approcha des deux tombes, tandis qu’elle se forçait à se concentrer sur le brouillard qui ne cessait de changer d’apparence.


    — Merci, Noriko. Tu m’as sauvé la vie, lâcha-t-il après l’avoir rejointe.


    Les sourcils froncés, elle secoua la tête. Ace le considérait comme son frère, il n’avait certainement pas à lui être reconnaissant pour un acte sensé qui n’en méritait aucunement.


    — Tu as aidé mes hommes à s’enfuir.


    — Non, déglutit-elle en tentant de contrôler son menton tremblant. Je n’avais aucun contrôle… J’aurais pu tous les tuer.


    Marco avisa les milliers de silhouettes autour d’eux.


    — Sans toi, plus de la moitié n’aurait pas pu en réchapper, insista-t-il, tu les as tous sauvés.


    Noriko le regarda avec toute la douceur dont elle était capable. Sa gorge se serra. Elle savait qu’il n’était pas juste pour lui de prononcer ces prochains mots.


    — Pas tous, souffla-t-elle.


    Marco la dévisagea tendrement.


    — Tu n’es pas responsable, murmura-t-il.


    Loin d’être d’accord, elle détourna le regard et distingua très brièvement le Red Force qui l’attendait.


    Le Phénix posa une main sous son oreille pour la forcer à ancrer ses yeux dans les siens.


    — Tu seras toujours la bienvenue parmi nous, petite. Quelle que soit ta situation, on te viendra toujours en aide.


    Secouée par des sanglots, elle hocha lentement la tête.


    — Merci de…, gémit-elle avant de reprendre son souffle, merci d’avoir fait repartir mon cœur.


    Le visage rongé par la douleur, Marco l’écrasa contre son torse.


    Submergée par le chagrin, elle passa ses bras autour de sa taille et le serra aussi fort qu’elle le put.




    Les hommes de Barbe Blanche baissèrent respectueusement la tête lorsqu’elle passa devant eux.


    Elle reconnut Vista, Joz et ceux aux visages familiers qu’elle avait sauvés et qui l’avaient aidée à fuir en retour. Ils s’étaient entraidés et se devaient mutuellement la vie. Elle savait qu’elle ne les reverrait jamais, mais était heureuse de les avoir connus.


    La famille d’Ace. Elle comprenait enfin ce qu’il avait vu en eux.


    En redescendant la colline, elle porta une attention particulière à Marco. Le seul qu’elle regretterait sincèrement de ne plus revoir. Désormais capitaine de l’équipage, elle avait entendu les hommes de Shanks discuter à son sujet et savait qu’il ferait tout pour venger la mort de son père, lâchement assassiné par leur ancien compagnon, Barbe Noire.


    Prends soin de toi, Marco.


    La vengeance n’intéressait pas Noriko. Elle n’était pas assez forte pour atteindre Akainu et n’attendrait certainement pas de l’être pour lui porter un coup fatal. Elle n’avait pas le temps. Ace était mort et rien de ce qu’elle pourrait faire ne le ramènerait auprès d’elle. Elle irait donc le rejoindre. Le plus vite possible.


    Ce n’est que lorsque la rampe du Red Force fut redressée qu’elle se retourna enfin vers l’endroit où reposerait pour toujours son amour perdu. Le ciel s’éclaircit et elle ne put détacher son regard des tombes qui surplombaient l’île. Elle continua de les fixer même lorsque le brouillard les recouvrit. Même lorsqu’elle fut au large. Même lorsque le navire quitta le Nouveau Monde.

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