Noriko
De bon matin, après avoir finalement dormi quelques heures, Noriko se dirigea vers la salle de bain afin de désinfecter sa blessure. Elle répéta les mêmes gestes que la veille en prenant soin de ne laisser aucune trace de son passage. Ses plaies ne montraient aucun signe d'infection. Elle ne saignait plus, mais la chair était à vif et avait toujours besoin de points de suture.
Elle aurait probablement des cicatrices.
Noriko soupira en s'enfonçant les doigts dans les yeux.
Quelle conne, putain.
Elle fut sortie de ses pensées lorsque la voix de Sanji résonna : une île était en vue.
Après le petit-déjeuner, l'équipage était réuni sur le pont et observait l'énorme végétation qui s'offrait à eux.
Nami avait sorti une vieille carte qu'elle avait trouvée selon ses dires et affichait un grand sourire.
— Little Garden, annonça-t-elle.
— C'est joli, commenta Vivi.
— Ça n'a pas l'air si petit que ça, s'étonna fébrilement Usopp.
— Faut pas chercher à comprendre la logique de Grand Line, rétorqua Noriko.
— J'ai hâte d'accoster ! cria Luffy.
— Il y a un canal par là-bas, indiqua Sanji.
— Restez sur vos gardes, ordonna Zoro, on sait pas sur quoi on va tomber.
— Tu crois qu'il risque d'y avoir des ennemis ? balbutia Usopp.
— Une île vraiment déserte, c'est rare, précisa le bretteur, et je te rappelle qu'on a une organisation à notre poursuite.
— Mais on va quand même pas accoster !
— Nous devons attendre que le Log Pose se recharge, intervint Nami.
— Et nous devons trouver des vivres, ajouta Sanji, j'ai pas eu le temps de faire le plein à Whisky Peak.
Usopp déglutit bruyamment.
— Bon, alors, juste le temps qu'il faut, mais ensuite, on s'en va !
Le Vogue Merry remonta lentement le cours d'eau, permettant ainsi aux Chapeaux de Paille de découvrir l'île de l'intérieur.
La main droite en visière au-dessus de ses yeux, Noriko fut époustoufflée par la beauté du paysage luxuriant.
Tous admiraient les alentours en silence. Sauf Usopp, qui n'avait cessé de s'agiter en tout sens.
— Cette jungle a l'air impénétrable...
Noriko plissa les yeux et s'attarda sur un point partiellement masqué par des lianes.
— Tu crois qu'il y a des animaux sauvages ?
— Pourquoi tu demandes ça, toi ? Ne parle pas de malheur ! s'emporta-t-il.
— J'ai cru entendre un rugissement au loin et... Regarde, un tigre !
— Où ça !? paniqua-t-il en se collant à elle.
— Là-bas ! bredouilla-t-elle en pointant un doigt. Il... est parti entre les arbres, mais...
— Mais quoi ? Mais quoi !?
Les yeux écarquillés et la bouche sèche, elle espérait sincèrement que son manque de sommeil lui avait joué un tour.
— Pour nous, ce sont des arbres, mais pour lui, ça... ça ressemblait plus à des buissons.
Usopp l'attrapa par les épaules afin de lui faire face et la secoua.
— Je te préviens, si c'est un mensonge pour me faire peur, c'est pas drôle !
Noriko remarqua que sa voix était différente.
— C'est toi le menteur de nous deux, je te rappelle, dit-elle en reprenant contenance.
— Je mens pas, je raconte seulement mes histoires, c'est différent.
— Et tes histoires, tu les as déjà toutes vécues ? le nargua-t-elle. Comme la fois où tu as traversé un poisson rouge géant ?
Il lui tourna le dos et croisa les bras avec un air hautain.
— Un jour, tu verras que tout est vrai.
Elle leva les yeux au ciel avec un sourire et s'accouda à la rambarde pour mieux observer ce qui l'entourait.
Ses sourcils se rapprochèrent.
— Tu connais ces plantes ? C'est la première fois que j'en vois.
Usopp suivit son regard.
— Non, mais... c'est curieux. On dirait que cette île sort tout droit du passé.
— On a peut-être voyagé dans le temps, chuchota-t-elle.
— Ou peut-être que nous sommes tombés dans une dimension parallèle et que nous sommes les derniers humains de notre monde, enchaîna-t-il sur le même ton mystérieux.
— Tu crois que c'est possible ?
Il la toisa avec prétention.
— On est sur Grand Line, Noriko. J'y ai déjà beaucoup navigué et je peux te dire que tout, absolument tout est possible...
Elle leva un sourcil, le détailla de haut en bas et s'attarda sur ses jambes qui flageolaient. Un sourire machiavélique étira ses lèvres.
— Même de ne pas trembler à l'idée d'accoster une nouvelle île ?
— Je tremble pas ! Je souffre d'un syndrome appelé « n'allons-pas-sur-cette-île » et mon corps se prépare seulement à se défendre en cas d'attaque !
Noriko toucha le nez d'Usopp du bout de son index et appuya dessus.
— Mince, vivement qu'on trouve un médecin pour l'équipage : il pourra peut-être te soigner.
— Je vis très bien avec cette maladie, se vexa-t-il, elle me sauve parfois la vie.
Bien évidemment.
Un bruit d'éclaboussures interrompit leurs chamailleries lorsque Zoro jeta l'ancre.
Luffy trépignait d'impatience et poussa tout le monde.
— J'ai faim ! Sanji, un casse-croûte : je pars explorer l'île !
Le cuisinier leva un pouce en prenant le temps de s'allumer une cigarette.
— Tu ne vas quand même pas y aller tout seul ? intervint Nami, qui était tout sauf sereine.
— Tu m'accompagnes ?
— Ça va pas la tête ! Je reste ici, au moins, je serai certaine d'être en sécurité.
— Je reste ici aussi, même si personne n'a demandé mon avis, bougonna Usopp.
— Nori ! Tu viens avec moi ?
L'intéressée le dévisagea comme si elle n'était pas sûre qu'il s'adressait à elle.
— Euh...
— Trop bien !
— Je peux venir aussi ? demanda timidement Vivi.
Nami manqua de s'étrangler.
— Je peux comprendre pour Luffy et Noriko, mais toi !?
— J'ai pas dit que je voul...
— Alors c'est décidé ! s'égaya le capitaine.
Noriko se tritura les doigts en comprenant que personne ne lui laissait le choix.
Bon...
— Si je reste ici, je vais continuer à me torturer l'esprit, rétorqua nerveusement la princesse. Et puis, Kaloo veillera sur moi.
À ces mots, le canard s'évanouit de frayeur.
Tous le regardèrent avec perplexité tandis que Vivi s'évertuait à le réveiller.
— Il va y laisser ses plumes, commenta laconiquement Nami.
— C'est un bon gros canard et je suis sûre que plein de courage se cache sous son duvet, rassura gentiment Noriko en lui grattant la tête.
— Coin ? répondit l'animal avec les larmes aux yeux.
— Je vais vous préparer un repas à emporter, indiqua Sanji en se dirigeant vers la cuisine. Luffy, c'est toi qui porteras le sac.
— Pourquoi ?
— Parce que tu es un gentilhomme et que ce sont des dames, voilà pourquoi !
— Un quoi ? demanda le capitaine en se grattant la tête.
Noriko observait le paysage, peu enchantée à l'idée de s'y aventurer, puis remarqua une absence troublante.
— Mais où est Zoro ? paniqua-t-elle.
— Il doit dormir vers la poupe, souffla la navigatrice en pointant son pouce derrière son épaule.
— Je suis là-haut, interrompit une voix agacée venant de la vigie.
Tous levèrent le nez.
— Je me suis dit qu'on aurait une meilleure vue d'ici.
— Il est intelligent, souligna Luffy.
— Ça change, ajouta calmement Usopp.
— Ça veut dire quoi, ça !? râla Zoro en se penchant vers eux.
— Zoro ! interpella Noriko en plaçant une main près de sa bouche pour faire porter sa voix. Si jamais tu vas te balader, n'oublie pas de prendre quelqu'un avec toi !
— Pour qui tu me prends !? Tu n'es pas ma mère et je n'ai pas besoin de chaperon ! s'énerva vivement le bretteur.
Ses amis éclatèrent de rire.
Sanji réapparut avec un énorme sac qu'il laissa tomber sur le dos du capitaine.
— Tout est prêt, mangez rapidement tant que c'est encore frais. Luffy, je te confie Nori-jolie et Vivi d'amour, fais bien attention à elles.
— Compte sur moi. C'est parti ! hurla le principal concerné en sautant sur la terre ferme avant de détaler.
— Mais il pourrait nous attendre ! s'indigna Noriko.
Perchée sur le dos de Kaloo, Vivi passa à ses côtés en trombe et se lança à la poursuite du Chapeau de Paille.
— On rentrera tôt, c'est promis ! hurla-t-elle.
La manieuse d'eau gonfla les joues, puis les suivit en bougonnant.
— Amusez-vous bien ! les salua Sanji.
— Restez en vie ! cria Nami.
— Faites attention et nous ramenez pas n'importe quoi ! hurla Usopp.
— Ou n'importe qui ! ajouta Zoro sur le même ton.
Peu rassurée à l'idée de se retrouver seule, Noriko accéléra le pas pour rattraper ses deux camarades.
— Cette jungle est impressionnante, murmura Vivi.
— Je me demande sur quoi on va tomber, répondit nerveusement Noriko.
— Ouais, ça, c'est de l'aventure ! s'exclama Luffy.
— Regarde où tu mets les pieds, avertit la manieuse d'eau.
Trop tard, Luffy se vautra au sol après avoir trébuché sur une racine. Il éclata de rire, ce qui provoqua l'hilarité des jeunes femmes.
— Cette île est trop géniale !
Un bruit sourd les fit sursauter, les arbres tremblèrent et, l'instant d'après, une tête dépassa les cimes.
— Que... que... ? bégaya Vivi qui était aussi pâle qu'un linge.
— Un... un..., l'imita Noriko.
— UN DINOSAURE ! s'extasia le capitaine.
— C'est un brachiosaure ! hurla la manieuse d'eau sans savoir ce que cette information allait lui apporter.
— Un long-cou ! rétorqua-t-il en sautillant sur place.
— Mais c'est impossible, s'insurgea Vivi qui tremblait des pieds à la tête, ils sont éteints depuis des siècles !
Admiratif, Luffy ouvrait grand la bouche tandis que Kaloo gisait au sol après s'être évanoui et que les deux jeunes femmes restaient tétanisées.
— Pas de panique, bredouilla Noriko, si mes souvenirs sont exacts, ils sont seulement herbivores.
— Tu... tu connais leur anatomie ?
Elle réfléchit un instant, puis leva un index.
— J'ai en tête l'image d'un livre et il mangeait des feuilles.
— Tu te fiches de moi !? s'alarma Vivi. Et s'il y en avait d'autres, hein ?
Noriko battit des cils.
Mais bien sûr...
— C'est pour ça que l'île porte ce nom.
La mâchoire de la princesse manqua de se décrocher tant elle fut abasourdie par ses propos.
La manieuse d'eau se racla la gorge, consciente d'être parfaitement inutile.
— Bon. Il suffit de nous éloigner bien sagement et...
— Où est Luffy ?
— Je suis là !
Elles levèrent le nez en même temps et ne purent qu'assister, impuissantes, à l'ascension de leur camarade.
— À quoi tu joues ? s'insurgea Noriko. Descends tout de suite !
Elle faillit pleurer quand il bondit sur le crâne de l'animal géant.
— C'est génial, vous êtes toutes petites !
— Tu vas encore t'attirer des ennuis et...
Elle écrasa une main sur son front et maugréa quand elle comprit qu'il ne l'écoutait pas.
— Comment ces dinosaures peuvent-ils être encore en vie ? pesta-t-elle pour elle-même.
— Ce doit être à cause du climat chaotique de Grand Line, répondit Vivi, sur cette île, ils ne se sont jamais éteints.
Les mains sur les hanches, Noriko retint un soupir agacé. Elle n'attendait pas forcément de réponse.
— Regardez-moi !
Elles suivirent de nouveau la voix.
Bon sang...
— Je vois des volcans et une montagne ! Elle a des crevasses !
— Mais on s'en fout ! explosa la manieuse d'eau.
— Il va finir par se faire man...
Vivi se décomposa avec la fin de sa phrase, puis se mit à hurler.
— CE CRÉTIN S'EST FAIT AVALER !
Noriko planta ses ongles dans son cuir chevelu. Aucun son ne sortit de sa bouche lorsqu'elle l'ouvrit.
Vivi étouffa un gémissement lorsqu'une ombre gigantesque masqua la lumière du soleil et la manieuse d'eau comprit qu'elle allait mourir ici.
Un Géant. Pas seulement un homme qui avait deux têtes de plus qu'elle, mais un véritable Géant qui mesurait plusieurs dizaines de mètres.
— Je croyais qu'ils n'existaient que dans les légendes...
Le ton désespéré de Vivi la ramena à la réalité.
— Non, souffla-t-elle, mon onc... on m'en a déjà parlé.
Elles se mirent à hurler lorsque le Géant sortit une hache de sa ceinture et que, sans prévenir, il trancha la tête du dinosaure qui avait dévoré Luffy. Le choc fut si violent que l'appel d'air balaya les arbres et obligea les deux jeunes femmes à se jeter à terre.
Noriko rampa vers Vivi qui tentait vainement de réveiller Kaloo.
Putain, on va tous crever.
Elle rata une respiration lorsque Luffy ressortit du reste de la trachée de l'animal et atterrit lourdement dans la main du Géant.
— J'ai eu chaud, soupira-t-il avant de se mettre à rire, merci l'ami !
— Je suis Brogy, se présenta son sauveur d'une voix aussi forte que le tonnerre. T'as de la veine que je sois passé par là.
Vivi tira sur la manche de Noriko pour la sortir de son état de transe tandis que le capitaine se présentait à son tour et engageait la conversation.
— Vite, avant qu'il nous voit...
— ... elle est dans mon équipage, elle est super balèze et a mangé le Fruit de l'eau.
Le cœur de Noriko rata un battement.
— ... est une princesse qu'on aide et le canard à moitié mort, c'est Kaloo.
— Mais je rêve, s'indigna Vivi, il pouvait pas se taire !?
La manieuse d'eau se contenta de laisser son corps s'affaisser sous son propre poids et d'accepter le destin funeste qui l'attendait.
Le rire de Brogy fut si fort qu'il fit trembler le sol.
— Ça fait longtemps que j'ai pas vu de petits pirates comme vous. Venez, je vous invite à dîner.
Avant que les filles aient pu prononcer le moindre mot, Luffy accepta avec joie sous prétexte qu'il avait perdu son sac dans l'estomac de l'animal, puis sauta de son promontoire pour les rejoindre. Couvert d'une substance visqueuse qui sentait la mort, il balaya l'air de sa main pour les inciter à le suivre.
Avec une grimace de dégoût, Noriko essuya son visage et Vivi lutta bruyamment contre un haut-le-cœur.
— Je t'en supplie, nettoie-le d'abord.
Une bulle en main, la manieuse d'eau fronça le nez puis hocha la tête avec la ferme intention de commencer par elle-même.
Noriko s'essuya la bouche à l'aide de son pouvoir tout en avisant la fameuse montagne à crevasses mentionnée tantôt. C'était la première fois de sa vie qu'elle goûtait de la viande de dinosaure et admettait avec plaisir qu'elle l'avait trouvée délicieuse.
Brogy avait passionnément expliqué sa situation : depuis plusieurs décennies, il combattait inlassablement son rival Dorry sans que ni l'un ni l'autre n'en ressorte vainqueur ou perdant, les deux guerriers Géants ne s'arrêtant que pour dormir ou se sustenter.
Luffy riait de bon cœur, heureux d'avoir trouvé un nouveau compagnon. Ce dernier engloutissait des tonneaux d'alcool généreusement offerts par son rival et répondait à toutes ses questions aussi loufoques les unes que les autres.
Kaloo avait repris des forces après avoir dévoré des fruits, tandis que les deux jeunes filles avaient perdu le fil de la conversation du capitaine et de leur hôte.
— Ne plus savoir pour quelle raison ils se battent, je trouve ça débile, bougonna Vivi.
— Pour l'honneur, assura distraitement Noriko.
— Mais c'est n'importe quoi !
La manieuse d'eau la dévisagea.
— Tu veux me dire ce qui ne va pas ?
La princesse pinça les lèvres et cilla pour chasser ses larmes.
— Je... Je suis inquiète pour Alabasta. Tu as entendu ce que Brogy a dit : il faut attendre un an avant que le Log Pose ne soit rechargé.
Noriko passa une main réconfortante dans son dos.
— Nous trouverons une solution, je te le promets. Luffy a trop soif d'aventure pour rester ici, quitte à partir à l'aveugle sur Grand Line jusqu'à trouver une autre île.
Vivi ouvrit de grands yeux.
— Ce serait la mort assurée !
— Ça avait pourtant l'air de l'amuser.
— Et je vois pas ce qu'il y a de drôle.
— Il prétend ne rien prendre au sérieux, mais au fond de lui, il sait ce qu'il fait.
La princesse força un sourire triste et hocha la tête. Elle regarda au loin, puis poussa un profond soupir.
— Tu crois pas un mot de ce que tu dis, pas vrai ?
— Pas un seul.
Elle rit. Nerveusement, mais elle rit, et Noriko l'imita malgré elle jusqu'à ce qu'une immense explosion ne les fasse sursauter toutes deux.
Les sens en alerte, elles bondirent sur leurs pieds et constatèrent avec horreur que de la fumée sortait de la bouche de Brogy.
À ses côtés, Luffy était tétanisé d'effroi.
— Qu'est-ce qui s'est passé !? hurla Noriko en se précipitant vers lui.
Une secousse lui fit perdre l'équilibre lorsque Brogy s'effondra.
— Il crache du sang, s'affola Vivi.
— Il... il buvait et... l'alcool a explosé ! bégaya Luffy avant de reprendre contenance. Donne-lui de l'eau !
— Je ne peux pas, se désola-t-elle, tu sais bien que je peux hydrater personne !
— Son rival l'aurait piégé ? supposa la princesse.
— Dis pas n'importe quoi, la rabroua le capitaine. Ils combattent depuis des années, jamais il s'abaisserait à ça !
Noriko se jeta sur lui au moment où Brogy écrasa son poing au sol pour se relever. Luffy roula sur elle, une main sous sa tête pour la protéger. Le bras de la manieuse d'eau était coincé entre eux et elle ne put réprimer un gémissement de douleur.
— Nori ! s'inquiéta-t-il.
— Je vais bien, souffla-t-elle d'une voix brisée, j'ai cru qu'il allait t'écraser.
— Je suis en caoutchouc, je risque rien !
Le visage crispé, elle hocha la tête. Ses réflexes l'avaient bêtement amenée à oublier ce détail.
— Vous m'avez empoisonné ! tonna Brogy.
— On n'a rien fait ! hurla le capitaine en aidant son alliée à se mettre debout.
— Je vous laisserai pas vous en sortir impunément...
— Mais vous êtes malade, nous n'avons pas bougé de là, c'est l'autre Géant qui vous a donné cet alcool ! s'énerva Vivi en forçant Kaloo à reculer.
Qu'est-ce qu'elle fait !?
— Il faut ouvrir les yeux, votre querelle dure depuis trop longtemps et il a voulu y mettre un terme ! continua la princesse.
— Tais-toi, s'emporta Noriko, ne complique pas les choses !
Elles reculèrent lorsque le Géant saisit sa hache.
Luffy tendit son chapeau à la manieuse d'eau.
— Je veux pas l'abîmer, assura-t-il en se craquant les doigts.
La bouche ouverte, elle resta stupéfaite.
— Emmène Vivi et foncez vous mettre à l'abri.
— Tu comptes pas le combattre, j'espère !?
— Il voudra pas entendre raison, c'est le seul moyen.
— Arrête, t'as aucune chance !
Il ancra un regard déterminé dans le sien.
— Je suis le futur Roi des Pirates et si je ne l'arrête pas, il nous attaquera tous.
Noriko fronça les sourcils, refusant de le laisser se faire massacrer sans rien faire.
— Brogy, hurla-t-elle tandis que son capitaine s'approchait de lui, pourquoi voudrions-nous porter atteinte à votre vie, on savait même pas que vous viviez ici !
— Vos paroles ne m'atteignent plus désormais, je vais vous réduire en miettes, tous autant que vous êtes.
— T'en mêle pas, Nori, je le répéterai pas.
Tremblante, elle se força à obéir en serrant les dents et enfonça son chapeau sur sa tête. Le cœur battant à tout rompre, elle saisit le bras de Vivi et l'entraîna derrière elle malgré ses protestations.
Elles s'éloignèrent avec Kaloo tandis que Luffy engageait le combat. Il évitait les poings du Géant tout en lui portant des coups, mais sans lui infliger le moindre dégât.
Furieux, celui-ci l'attrapa pour le jeter au sol avant de l'écraser sous son pied.
— LUFFY ! hurla Vivi, complètement paniquée.
— Non, tonna Noriko en l'empêchant d'y retourner, il est élastique, il risque rien !
Une secousse la fit tomber de tout son long lorsque le Géant posa un genou à terre pour cracher du sang.
— Il va y rester, haleta-t-elle en rampant à reculons.
Affaibli, Brogy retira finalement son pied pour laisser sortir Luffy qui émergea d'un cratère.
— Eh bah, ça décoiffe, lâcha-t-il en se grattant la tête.
Il se tourna vers son adversaire.
— C'est bon, t'es calmé ?
— T'as mangé un Fruit du Démon, grogna celui-ci, je comprends mieux ta résistance.
— Je comptais te faire ta fête, mais t'es pas en état de te battre.
— Ne dis pas d'idioties. J'ai juste... j'ai juste pas de temps à perdre avec toi.
Il se redressa de toute sa hauteur et prit une grande inspiration avant de tourner les talons.
— Arrête, explosa Luffy en sautant devant lui. Tu vas mourir si tu retournes te battre.
— Tu parles trop. Que vous m'ayez empoisonné ou non, je manquerai pas un duel, il en va de mon honneur.
— Ce sera pas équitable !
— Pourquoi il s'en mêle ? gémit Vivi.
— Ces combats, c'est leur raison de vivre, murmura Noriko d'une voix brisée. Il lui en faut pas plus pour intervenir.
Elle laissait glisser ses doigts sur le chapeau de paille, subjuguée par la ténacité de son capitaine.
— Tu commences à me casser les oreilles, petit pirate, souffla le guerrier.
De nouveau, il attrapa Luffy et le jeta violemment au sol.
Le cœur de la manieuse d'eau se serra.
Bouge, putain !
Trop tard, Brogy venait d'attraper son capitaine.
Effrayé, Kaloo hurla avant de s'enfuir en courant.
Vivi voulut le suivre, mais Noriko la retint.
— Laisse-le, il saura se mettre en sécurité !
— Lâche-moi ! hurla Luffy en se débattant comme un fou. Si c'est pas nous ni ton copain, c'est qu'il y a quelqu'un d'autre sur cette île !
— Tu me gêneras plus, répondit calmement le Géant.
D'une main, il souleva la montagne à crevasses et balança Luffy en dessous avant de la faire retomber sur lui dans un fracas assourdissant.
Recroquevillée, les mains sur les oreilles, Noriko peinait à respirer à cause du nuage de poussière qui brouillait également sa vision.
— Luffy... s'étrangla-t-elle en essuyant ses yeux.
Elle laissa échapper un hoquet de stupeur lorsqu'elle l'aperçut coincé sur le ventre, sa tête dépassant du pied de la montagne. Loin d'être blessé, il continua de se débattre.
— Tu vas mourir si tu y vas !
Brogy l'ignora et se tourna vers les deux jeunes femmes.
Noriko mit un bras tremblant devant Vivi pour la placer derrière elle.
Le Géant les toisa d'un œil mauvais puis siffla de mépris. Sans un mot, il fit trembler le sol lorsqu'il s'éloigna.
Le souffle court, la manieuse d'eau déglutit et s'empêcha de fondre en larmes. Une fois de plus, elle avait été inutile.
— Sortez-moi de là ! s'écria Luffy en tentant de dégager ses bras.
Elle sursauta et se précipita d'un pas mal assuré vers lui. Ses jambes se dérobèrent sous son poids quand elle fut à ses côtés.
— Luffy, je suis désolée, je...
— Va chercher Zoro et Sanji ! hurla-t-il avec hargne.
Le menton tremblant, elle le dévisagea, puis chercha de l'aide auprès de Vivi qui n'avait pas bougé.
— Dépêche-toi ! fulmina-t-il.
Noriko hocha la tête, lui enfonça son chapeau sur le crâne, puis força les muscles de ses jambes à la relever. Après avoir demandé à Vivi de rester près de son capitaine, elle détala avec peine vers le Merry.
Hors d'haleine, elle courait sans prendre la peine de s'arrêter pour faire passer la douleur provoquée par un point de côté. Elle dégagea une liane de son chemin et glissa de tout son long lorsqu'elle se prit une racine.
Ce ne fut que lorsqu'elle se redressa que les larmes inondèrent ses joues. Avec rage, elle reprit sa course.
Elle savait qu'elle n'aurait jamais fait le poids face à un Géant, mais elle s'en voulait de ne même pas avoir eu le réflexe de faire apparaître une bulle d'eau.
Inutile... jusqu'au bout.
« ... si tu veux vraiment prouver ta valeur, dégage simplement d'ici. »
Les mots la blessèrent de nouveau quand ils résonnèrent dans son esprit.
Zoro avait raison : la seule manière d'apporter son aide à son équipage serait simplement de les laisser derrière elle.
Elle s'arrêta lorsqu'un craquement attira son attention.
Les poumons en feu, elle posa une main sur sa poitrine pour calmer son rythme cardiaque et regarda autour d'elle.
« Si c'est pas nous ni ton copain, c'est qu'il y a quelqu'un d'autre sur cette île ! »
Elle tressaillit quand elle entendit un grognement, puis déglutit avec difficulté. L'instant d'après, elle manqua de s'évanouir de frayeur lorsqu'un énorme tigre surgit devant elle.
Complètement tétanisée, elle s'assura de ne pas paraître menaçante tandis qu'elle observait les babines du félin se relever pour dévoiler d'énormes canines.
— Gentil... minou ?
L'animal rugit férocement.
Noriko obéit à son instinct et prit ses jambes à son cou. Elle n'avait pas parcouru quinze mètres qu'un tyrannosaure lui barra la route.
Elle se jeta à plat ventre. Le dinosaure sauta sur le tigre et un combat sanglant s'engagea.
Noriko rampa aussi vite que possible, puis se laissa rouler au bas d'un fossé avant de se redresser et de détaler.
— Mais putain, c'est quoi cette île de malheur !? s'égosilla-t-elle.
Elle se maudit aussitôt de causer autant de grabuge et se força à proférer intérieurement toutes les insultes qu'elle connaissait. Elle grimaça lorsque la douleur de son bras se réveilla et ne s'aperçut qu'à ce moment-là qu'elle avait une fois de plus atterri dessus.
Une nouvelle explosion retentit dans les airs.
Noriko leva le nez et aperçut une nuée d'oiseaux prendre son envol, venant de l'endroit où se trouvaient Luffy et Vivi.
Elle tourna la tête dans la direction du Merry, puis se pinça les lèvres. Que faire ?
Une autre explosion la fit se boucher les oreilles et un cri strident la décida.
Vivi.
Oubliant sa fatigue et l'état de ses poumons, elle se rua vers eux.
Le sang de Noriko se glaça dans ses veines quand elle aperçut la montagne à crevasses.
Toujours coincé, Luffy portait des traces de coups au visage.
Dans un état déplorable, Kaloo gisait devant lui et piquait inlassablement le sol de son bec pour tenter de le dégager.
Et à leurs côtés se trouvait Usopp. Inconscient.
Vivi avait disparu.
Non... Non, non, non !
Noriko s'éclata les genoux quand elle se jeta près d'eux.
— Qu'est-ce qui s'est passé !? hurla-t-elle à Kaloo en s'assurant qu'ils respiraient tous.
Le canard continua sa tâche et elle put très clairement apercevoir qu'il avait été battu.
Elle pinça les lèvres en caressant tendrement sa tête, puis fit apparaître des bulles d'eau qu'elle fit danser sur le visage des garçons pour les réveiller.
— Nori...
Elle se retint de hurler de soulagement et écrasa sa joue au sol pour capter le regard de son capitaine.
— Ils sont là...
— Qui ? hoqueta-t-elle. Qui a fait ça ?
Il toussa. Du sang coulait de sa lèvre éclatée.
— Ils ont emmené Vivi. Le Baroque Works. Ils nous ont suivis.
Noriko se décomposa intérieurement, mais elle tenta de ne rien laisser paraître.
— Ne parle plus, souffla-t-elle en se redressant, tu as besoin de soins.
— Juste des coups de pied... Usopp...
— Il est vivant.
Elle ignorait ce qu'il faisait ici, mais n'avait pas le temps de chercher à comprendre.
Elle se retint de pleurer lorsque Luffy tourna de l'œil, puis s'affaira à nettoyer la crasse et le sang de leurs visages. Cela fait, elle inspira longuement pour retrouver son sang-froid. Si elle était la seule d'entre eux à être en état de se battre, elle n'avait pas le droit de flancher.
Un puissant coup de bec la fit sursauter.
— Kaloo, arrête, gronda-t-elle, tu vas te faire mal !
Il ne l'écouta pas et continua son massacre. Elle dut se jeter à son cou pour le faire cesser.
— Je t'en supplie, souffla-t-elle, le nez enfoncé dans son duvet. Laisse-moi prendre le relais.
Kaloo laissa échapper un son qu'elle ne comprit pas, puis recommença à creuser.
Noriko se traîna vers Usopp et lui tapota la joue. N'ayant aucune réaction de sa part, elle prit peur, le gifla plus fort, puis s'excusa aussitôt quand il gémit de douleur.
Il battit faiblement des cils et ouvrit les yeux.
— Tu peux bouger ?
Il grogna quelques mots, ce qui la soulagea.
— Ce type... maniait des... explosifs.
Quoi ?
— Un Fruit de Démon, précisa Luffy qui venait de reprendre connaissance. Il fait exploser n'importe quelle partie de son corps et donc tout... tout ce qu'il touche.
Noriko ferma les yeux quelques instants avant de crisper la mâchoire. Elle expira longuement, puis posa une main sur le plumage de Kaloo.
— Aide Usopp, s'il te plaît. Je m'occupe de Luffy.
Il ouvrit le bec pour protester, mais croisa son regard et obéit aussitôt.
— Ils ont Zoro, avertit son capitaine quand elle s'approcha.
Noriko tressaillit.
— Et sûrement Nami.
Elle resta silencieuse, incapable de prononcer le moindre mot.
— C'est plutôt une bonne chose : j'ai cru qu'elle avait été bouffée par un dinosaure.
Noriko laissa échapper un rire tandis que les larmes roulaient de nouveau sur ses joues. Elle savait qu'ils étaient dans un sale pétrin, mais n'avait pas pensé qu'ils en baveraient autant.
— Il faut qu'on aille les chercher, annonça-t-elle en se mouchant du dos de la main.
Elle essuya ses joues et se mit de nouveau à plat ventre.
— Dis-moi ce que je dois faire, capitaine.
Luffy sonda longuement son regard. Une lueur passa dans ses yeux.
— Je sais pas de quoi demain sera fait, souffla-t-elle, mais pour le moment, je suis à tes côtés.
Il réprima un souffle saccadé, puis esquissa un sourire déterminé.
Noriko hocha la tête et se releva.
— À Whisky Peak, Usopp dormait et le Baroque Works savait pas qui il était jusqu'à maintenant.
— Ils connaissent pas non plus Sanji, devina-t-elle en regardant autour d'elle, je vais aller le chercher.
— Non. Trop risqué pour toi.
— On n'a pas le choix si...
— Noriko.
Elle baissa les yeux vers lui.
— C'est à toi de me sortir de là.
Elle cilla plusieurs fois, puis secoua la tête.
— On n'a pas de temps à perdre ! gronda-t-il.
Elle se mordit la lèvre inférieure en posant une main sur la paroi de la montagne.
Ses sourcils se froncèrent.
— C'est... c'est pas de la roche.
Elle ne releva pas la remarque de Luffy qui demandait si elle avait perdu la tête et recula de quelques pas.
L'évidence s'imposa d'elle-même.
— C'est pas une montagne, Luffy, c'est un squelette de Monstre Marin !
Il réitéra sa suggestion concernant la perte de son esprit.
Je devrais pouvoir le détruire.
Elle souffla brièvement et tendit une paume devant elle. Quelques secondes lui suffirent pour faire apparaître une bulle d'eau. Elle inspira pour se concentrer, ferma les yeux, puis l'envoya de toutes ses forces bien au-dessus du crâne de son capitaine.
Lorsqu'elle rouvrit les paupières, elle fut déçue de constater qu'elle n'avait même pas fait une égratignure.
Elle serra ses poings au point d'en trembler et Luffy l'encouragea à recommencer.
Cette fois, Noriko surmonta la douleur dans son avant-bras et tendit ses deux paumes. Une nouvelle bulle apparut, plus grosse que la précédente.
— Envoie la sauce, Nori.
La force de l'eau contracta les muscles de ses bras. Les dents serrées, elle tenta de contrôler ses tremblements et souffla.
Un cours d'eau jaillit finalement de ses mains et fonça se planter au-dessus de la tête de son capitaine. La paroi s'effrita, mais la puissance inconnue de cette attaque obligea Noriko à mettre un genou à terre.
Elle siffla de douleur lorsque son bras trembla une fois de trop et l'eau disparut quand elle le serra contre elle.
Secouée et le souffle court, elle avisa Luffy.
Celui-ci ne la quittait pas des yeux et affichait un sourire encourageant.
— T'as fragilisé la paroi, tu peux y arriver !
Elle étouffa un gémissement et se rapprocha de la fissure qu'elle avait créée. À l'aide de ses ongles, elle tenta de l'agrandir.
— C'est encore trop solide, se plaignit-elle.
— Recommence, mais plus près de ma tête pour...
— Je prendrai pas le risque de te toucher, coupa-t-elle.
— Tu pourras pas me faire mal !
— Tu as déjà reçu des coups.
— Jamais venant de toi...
— Arrête ! trancha-t-elle.
Elle manqua de tomber à genoux et posa une main sur sa poitrine pour rester calme.
— N'importe qui t'aurait sorti d'ici en moins d'une minute, marmonna-t-elle. Les autres ont besoin de nous au plus vite, mais je connais pas ma véritable puissance, alors je prendrai pas le risque de te faire mal. Jamais...
Il resta silencieux.
Elle déglutit et se redressa en jurant à voix haute. De rage, elle claqua le plat de sa main contre la paroi.
Elle fixa aussitôt sa paume.
C'était vrai. Elle ne connaissait pas sa puissance. Mais elle ne connaissait pas non plus sa véritable force.
Et il était temps de le savoir.
— J'ai confiance, Nori.
Elle referma lentement ses doigts jusqu'à faire blanchir ses jointures.
— Je te sortirai d'ici, lâcha-t-elle en observant l'endroit abîmé qu'elle venait de frapper. À mains nues, s'il le faut.
Elle ferma son poing comme Mihawk le lui avait appris et s'imagina décocher une droite. La paroi trembla légèrement.
Noriko cogna une nouvelle fois, plus fort. Ses phalanges la lancinèrent, mais elle continua de répéter inlassablement son geste.
— Je te sortirai d'ici, répéta-t-elle. Ensuite, nous irons sauver tout le monde. Ensemble.