Kingdom ninja

Chapitre 4 : Le dernier matin de Florence

5138 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 04/10/2026 18:28


Chapitre 4— Le dernier matin de Florence


Florence dormait encore à moitié.

Au-dessus des toits, le ciel n’était encore qu’une vaste étendue de gris perle. Les cheminées fumaient à

peine, et la lumière naissante faisait ressortir les silhouettes des clochers avant même de révéler les

façades.


Dans les rues les plus proches du palais, les premiers habitants parlaient à voix basse, comme si le froid

imposait à la ville une retenue particulière. Les pas résonnaient davantage sur les pierres humides, et le

moindre bruit semblait voyager d’une maison à l’autre.

Dans les rues étroites qui entouraient les grandes demeures de la noblesse, la nuit n’avait pas

complètement disparu. Une lumière froide commençait seulement à se poser sur les toits de tuiles, les

cheminées et les pierres des palais.

Le mois de janvier avait laissé son empreinte sur la ville.

L’humidité de la nuit brillait encore sur les pavés. Une brume légère s’accrochait aux parties basses des

rues et aux rives de l’Arno. De temps à autre, une cloche s’élevait au-dessus des toits, puis une autre lui

répondait plus loin.


Peu à peu, Florence reprenait vie.

Les portes des boutiques s’entrouvraient. Des garçons d’écurie conduisaient les chevaux vers les

abreuvoirs. Des serviteurs chargés de paniers se hâtaient avant que les rues ne deviennent trop

encombrées. À mesure que le jour montait, la ville retrouvait les mille bruits qui lui appartenaient.

Un domestique pressait le pas en portant deux paniers couverts. Des chevaux frappaient le sol de leurs

sabots devant une auberge. Une charrette avançait lentement dans une rue encore presque vide. Plus loin,

derrière des volets fermés, une boulangerie avait déjà commencé à chauffer son four.

Mais autour de la demeure Hynga, l’activité était différente.


Rien n’y était laissé au hasard. Les hommes chargés de la sécurité avaient commencé leur service avant

les premières cloches, les cuisines avaient reçu les premières livraisons et les intendants vérifiaient déjà

les portes, les réserves et les accès aux cours.

Ici, le jour commençait toujours avant le reste de la ville.

Le palais se dressait dans un vaste quartier réservé aux familles les plus puissantes de Florence. Sa

façade de pierre chaude s’élevait sur plusieurs niveaux. Des galeries couraient sur certaines parties du

bâtiment et des loggias donnaient sur les jardins et les cours intérieures.

Le palais avait la solidité d’une forteresse sans en avoir l’apparence.

Derrière ses murs se succédaient plusieurs cours, des bâtiments secondaires, des écuries, des cuisines,

des réserves, des salles de réception et les appartements privés de la famille.

Les jardins occupaient une superficie considérable. Des allées ordonnées entouraient des bassins et des

fontaines. Des cyprès dominaient les haies taillées. Des orangers et des citronniers occupaient les parties

les mieux protégées du froid.


L’eau était partout.

Une petite rigole de pierre longeait même l’une des galeries avant de disparaître sous un dallage. Lorsque

le vent se levait, les feuilles des agrumes frémissaient et quelques gouttes venues d’une fontaine

retombaient sur les bassins avec un tintement régulier.

On entendait son murmure avant même de voir les fontaines.

La demeure était également organisée selon plusieurs degrés de confiance. Les parties basses

accueillaient les intendants, les serviteurs, les marchands reçus par la maison et les nobles invités. Plus on

avançait vers les appartements familiaux, moins les personnes admises étaient nombreuses.

Les appartements de Hinata et Hanabi formaient presque un monde à part.

Devant la porte monumentale donnant sur la rue principale, plusieurs hommes de la Garde Royale Hynga

étaient déjà en faction.


Leur acier était soigneusement entretenu. Des touches d’or bordaient les plaques de leurs armures et de

fines broderies dorées apparaissaient sur leurs manteaux ivoire. Le symbole Hynga était gravé sur les

plastrons.

Ils portaient de longues épées et des dagues.

Ils étaient là pour être vus.

Leur présence rappelait à tous ceux qui franchissaient cette rue que la maison Hynga n’était pas

seulement riche. Elle disposait d’hommes capables de défendre cette richesse. Les habitants de Florence

connaissaient cette armure et savaient qu’un garde portant le blason Hynga n’était jamais placé là par

hasard.

À l’intérieur, les premiers domestiques circulaient déjà.

Les cuisines avaient repris leur activité. L’eau destinée aux bains était chauffée. Les jardiniers vérifiaient

les conduites des bassins.

Dans les appartements privés, pourtant, le silence demeurait.


Dans la chambre de Hinata, les rideaux retenaient encore la plus grande partie de la lumière.

Une odeur légère de cire, de bois chauffé et de tissu propre flottait dans la pièce. Tout avait été disposé la

veille : les vêtements pliés, les chaussures placées près du coffre, les bijoux rangés dans leur écrin et les

livres laissés sur une petite table.

La pièce était vaste. Une tapisserie représentant un paysage italien occupait une partie du mur. Des coffres

en bois sombre, des livres et quelques objets personnels rappelaient la richesse de la maison.

Près du mur, un brasero diffusait une chaleur douce.

Hinata dormait encore.

Elle avait treize ans.

Treize années seulement, mais déjà une place que beaucoup d’adultes auraient considérée comme lourde

à porter. Pourtant, dans l’intimité de sa chambre, cette responsabilité semblait encore très loin.

Ses longs cheveux aux reflets bleu sombre étaient répandus sur l’oreiller.

Deux coups légers furent frappés à la porte.

— Mademoiselle Hinata ?

La voix resta douce. La servante n’avait aucune raison de brusquer la jeune fille. Elle savait que les

matinées de Hinata commençaient lentement lorsqu’elle avait peu dormi.

Aucune réponse.

La servante attendit puis frappa une seconde fois.

— Mademoiselle, le jour est levé.

Sous les couvertures, Hinata bougea légèrement.

Elle ouvrit les yeux et regarda le plafond.

Puis elle tourna la tête vers la fenêtre.

— Est-il déjà si tard ?

— Le jour est levé depuis quelque temps, Mademoiselle.

Hinata ferma les yeux.

— Alors je crains d’avoir encore quelques minutes.

La servante eut un sourire discret.

— Votre toilette vous attend.

Hinata soupira.

— Je n’ai aucune envie de me lever.

Elle tira légèrement la couverture vers elle, avec cette petite obstination qui n’apparaissait presque jamais

lorsqu’elle se trouvait devant des étrangers.

— Je le craignais.

Hinata sourit malgré elle.

— Vous me connaissez trop bien.

— C’est peut-être mon devoir, Mademoiselle.


Hinata se redressa enfin.

La toilette avait été préparée dans une pièce attenante. Une grande bassine de cuivre avait été remplie

d’eau tiède. Les servantes préparèrent ses cheveux, ses vêtements et ses bijoux.

Hinata portait une robe bleu pâle, élégante mais adaptée à son âge. Une fine chaîne d’or reposait autour

de son cou.

Une petite boîte contenant ses bijoux fut ouverte.

Des perles, de petites pierres claires, des saphirs et quelques améthystes y étaient soigneusement rangés.

Au fond d’un compartiment se trouvait une autre boîte, plus grande et mieux protégée.

Hinata savait ce qu’elle contenait.

La rivière de bijoux offerte par son père lorsqu’elle avait trois ans.

Elle se souvenait surtout du jour où son père lui avait montré la pièce pour la première fois. Elle était trop

jeune alors pour comprendre les pierres, les métaux et le travail nécessaire à leur assemblage. Elle avait

seulement compris que son père avait voulu lui offrir quelque chose qui resterait à elle.

La pièce était extraordinaire : diamants, émeraudes, saphirs, rubis, jade, ivoire et métaux précieux. Sa

valeur était si considérable que certains prétendaient qu’elle aurait pu à elle seule acheter un royaume.

Hinata ne la portait presque jamais.

Ce matin-là, elle choisit simplement les perles.

Puis elle regarda son reflet.

— Ceux-ci suffiront.

Le voile attendrait.

Dans les appartements privés, personne n’en avait besoin.


Dans la cour intérieure, Neji Hynga était déjà à l’entraînement.

Le froid ne semblait pas le gêner. Une fine buée sortait de sa bouche à chaque respiration, mais son geste

restait régulier. Les soldats qui passaient parfois sous les galeries évitaient de le déranger.

Il avait dix-sept ans.

Ses longs cheveux noirs étaient attachés derrière sa nuque. Une tunique sombre protégeait son torse et

son épée était suspendue à sa ceinture.

La lame fendait l’air.

Une fois.

Deux fois.

Trois fois.

Chaque mouvement était précis.

Il ne frappait pas avec brutalité. La force venait après le placement du corps. Le pied se posait, le bassin

suivait, puis seulement la lame accélérait. Il répétait le même mouvement jusqu’à ce qu’il devienne naturel.

Neji avait depuis longtemps dépassé les exercices ordinaires. Son talent avait fait de lui l’un des épéistes

les plus remarqués de sa génération.

Il s’arrêta lorsque Hizashi entra dans la cour.

Hizashi avait quarante ans.

Il était le frère jumeau de Hiashi et le père de Neji. Depuis plusieurs années, il dirigeait à Florence la

banque Hynga au nom de son frère.

— Tu es déjà là, dit Hizashi.

— Comme tous les matins.

Hizashi eut un sourire presque imperceptible. Il connaissait cette réponse. Neji avait cette discipline depuis

l’enfance, et rien ne semblait pouvoir l’en détourner longtemps.

Hizashi observa son épée.

— Tu as changé la position de ta main.

— Elle me permet de modifier plus rapidement l’angle d’attaque.

Hizashi acquiesça.

— Alors garde-la.

Il posa brièvement une main sur l’épaule de son fils.

— Ne gaspille pas ta matinée.

— Je comptais justement continuer.

— Je m’en doutais.

Hizashi repartit vers la galerie.

Neji reprit son entraînement.


La salle du petit-déjeuner baignait dans une lumière douce.

Une grande fenêtre donnait sur une cour intérieure. Les servantes avaient tiré les tentures suffisamment

pour laisser entrer le jour sans exposer directement la table aux courants d’air. Le petit-déjeuner était

abondant, mais sans ostentation : pain frais, fruits, fromage, quelques préparations chaudes et boissons

servies dans des coupes de faïence fine.

Hinata et Hanabi étaient installées près l’une de l’autre.

Hanabi, dix ans, avait déjà commencé son repas. Une petite barrette ornée d’une pierre verte retenait une

partie de ses cheveux.

En face d’elles, Hizashi avait étalé plusieurs documents.

Hanabi plissa les yeux.

— Mon oncle... vous avez donc décidé de faire de cette table un bureau ?

Hizashi sourit.

— Je ne crois pas avoir pris une telle décision.

— Alors pourquoi vos comptes sont-ils ici ?

— Parce que les comptes de la banque ont la fâcheuse habitude de me suivre où que j’aille.

Hinata étouffa un rire.

Un peu plus tard, Neji entra à son tour.

— Vous avez commencé sans moi.

Hanabi le regarda.

— Vous êtes en retard.

— Je n’ai rien dit de tel.

— Vous êtes arrivé après nous.

Hizashi secoua la tête.

— Je vois que personne ne se range de mon côté ce matin.

Le petit-déjeuner continua dans cette atmosphère légère.

Pendant quelques instants, rien ne distinguait cette matinée des précédentes. Il y avait les mêmes voix, les

mêmes habitudes, les mêmes petites remarques et le même sentiment de sécurité qui accompagnait la vie

dans les appartements privés.

Hizashi finit par refermer ses registres.

— Cette fois, je dois réellement me rendre à la banque.

— Essayez de prendre votre repas avant le prochain registre, lança Hanabi.

Hizashi sourit.

— Je vais essayer.

Il quitta la salle.

Personne ne savait encore que ce serait la dernière fois qu’il franchirait cette porte vivant.


À la banque, la journée commença comme les autres.

Le bâtiment de la banque Hynga se trouvait dans un quartier où les grandes maisons de commerce

avaient leurs bureaux et leurs entrepôts. Dès l’ouverture, les commis commencèrent à transporter des

registres. Des marchands attendaient déjà dans les salles réservées aux négociations. Des lettres venues

de France, d’Espagne, des États italiens et de ports plus lointains étaient triées par les secrétaires.

Pour Hizashi, ces gestes étaient devenus familiers. Il connaissait les noms de ses employés, les habitudes

des principaux négociants et les dossiers qui exigeaient son attention immédiate.

Les employés ouvrirent les bureaux. Les registres furent apportés. Les correspondances furent triées.

Hizashi travailla pendant plusieurs heures.

À l’approche du soir, il se trouvait encore dans son bureau.

Une lampe avait été allumée malgré la lumière encore présente aux fenêtres. Hizashi relisait un document

lorsqu’il s’arrêta brusquement.

Il posa deux doigts sur la page. Les lignes semblaient avoir perdu leur netteté.

Le poison administré plus tôt dans la journée avait commencé à agir.

Il ressentit d’abord un malaise.

Ce n’était pas une douleur précise. Plutôt une sensation étrange, profonde, comme si son corps refusait

soudainement de lui obéir.

Puis une faiblesse brutale.

Il inspira plus difficilement. Sa main chercha le bord du bureau. Pendant quelques secondes, il resta

immobile, espérant que le malaise passerait.

Il tenta de se lever.

Ses jambes ne répondirent pas comme elles l’auraient dû. Il dut s’appuyer davantage sur le bureau.

Un commis qui passait dans le couloir entendit le bruit d’une chaise déplacée. Il hésita avant d’entrer, puis

poussa la porte.

Ses doigts se crispèrent sur le bord du bureau.

Un employé entra quelques instants plus tard et le trouva au sol.

Les secours furent appelés.

Mais lorsque Neji arriva, Hizashi était déjà mort.

Neji resta plusieurs secondes sans comprendre ce qu’il voyait. Son père était étendu au sol, immobile, et la

pièce qui quelques heures plus tôt appartenait encore à une journée ordinaire semblait soudain étrangère.

Aucune blessure n’était visible.

Pas de sang.

Pas de coup.

Rien qui expliquât une mort aussi soudaine.

Le médecin fut appelé.

Il arriva accompagné d’un serviteur et d’un garde. Il posa son manteau, s’agenouilla auprès du corps et

commença son examen avec une prudence croissante.

Il examina longuement le corps.

— Je ne trouve aucune blessure.

Neji resta immobile.

— Alors ?

Le médecin prit quelques secondes.

— Je soupçonne un poison.

— Vous en êtes certain ?

— Non.

Il secoua la tête.

— Je suis certain que quelque chose a provoqué cette mort. Mais je ne puis encore dire quoi.

— Vous avez déjà vu des empoisonnements.

— Oui. Mais celui-ci ne correspond pas clairement aux poisons que je connais.

— Et la manière dont il lui aurait été donné ?

— Je l’ignore.

Le médecin observa le corps.

— Je ne puis affirmer qu’il se trouvait dans sa nourriture, dans sa boisson ou qu’il lui fut administré

autrement.

Neji acquiesça.

— Alors rien ne doit être déplacé.

Il donna ses ordres.

La pièce devait rester intacte.

Aucun objet ne devait être jeté.

Aucun employé ne devait quitter Florence sans autorisation.

Le corps de Hizashi fut ramené à la demeure sous la protection d’une centaine d’hommes.

Le retour se fit sans cérémonie. Les hommes formaient un écran autour du transport, et les portes furent

ouvertes avant que le convoi n’atteigne la résidence. Ceux qui aperçurent les soldats comprirent qu’un

événement grave venait de se produire, mais personne ne reçut d’explication.

La nouvelle fut gardée secrète autant que possible.


La nuit fut longue.

Dans les appartements privés, les lampes restèrent allumées plus tard que d’habitude. Les servantes

parlaient à voix basse. Les gardes se relayaient dans les couloirs, et les bruits de pas semblaient plus

nombreux que d’ordinaire.

Hinata et Hanabi ne dînèrent pas.

Hinata resta longtemps devant son assiette sans y toucher. Hanabi tenta quelques bouchées, puis posa

finalement ses couverts. Aucune des deux ne demanda qu’on retire immédiatement les plats.

Elles restèrent dans leurs appartements privés, sous la surveillance de Neji et des gardes.

La nouvelle ne fut pas immédiatement annoncée à toute la ville.

Neji fit envoyer les correspondances nécessaires.

Une lettre fut adressée au gouverneur de Florence afin que l’ordre soit maintenu.

Une autre fut destinée à l’archevêché.

Les artisans funéraires les plus réputés furent convoqués.

Neji leur donna une seule consigne :

— Je veux une œuvre digne de Hizashi Hynga.

Ils travailleraient aussi longtemps qu’il le faudrait.


Le septième jour après la mort de Hizashi, Florence se couvrit de cloches.

Le froid était vif ce matin-là. Une fine buée sortait de la bouche des chevaux, et les pavés humides

reflétaient la lumière pâle du ciel. Les cloches de Santa Maria del Fiore répondaient à celles d’autres

églises, donnant à la ville une gravité inhabituelle.

La cérémonie funèbre eut lieu à Santa Maria del Fiore.

Les grandes familles de Florence étaient présentes.

Les représentants des grandes maisons florentines avaient revêtu leurs vêtements de cérémonie. Les

couleurs, les étoffes lourdes, les fourrures et les bijoux permettaient de reconnaître les familles sans qu’un

seul mot soit prononcé.

Les Pazzi, les Strozzi et les Salviati figuraient parmi les invités.

Tous observaient le protocole.

Aucun ne pouvait identifier avec certitude les deux jeunes héritières.

Hinata et Hanabi étaient voilées.

Leurs voiles dissimulaient leurs traits.

Elles restèrent parmi les femmes de la maison.

Le cercueil de Hizashi avançait lentement.

Les porteurs avançaient à pas mesurés. Le bois précieux avait été poli jusqu’à devenir presque noir sous

certaines lumières. Les ferrures étaient travaillées avec une précision exceptionnelle, et les emblèmes

Hynga avaient été sculptés puis rehaussés de métal précieux.

Il avait été réalisé dans un bois précieux, avec des ferrures travaillées, des dorures et plusieurs emblèmes

Hynga. Des pierres précieuses avaient été intégrées à certaines parties de l’ouvrage.

La richesse de la pièce était telle que certains murmuraient qu’elle valait la moitié d’un royaume.

La rumeur était probablement exagérée.

Mais personne n’osa le dire à voix haute.

Neji marchait près du cercueil.

Il portait une tenue cérémonielle sombre et son épée.

À quelques rues de la cathédrale, la foule était devenue plus dense.

Des habitants s’étaient massés le long des façades. Certains avaient quitté leurs boutiques. D’autres

observaient depuis les fenêtres entrouvertes. Le cortège avançait lentement, entouré de gardes.

Un mouvement se produisit dans la foule.

Rien de suffisamment visible pour provoquer une alerte.

Un homme fit un pas en avant.

Un autre se déplaça près d’une ruelle.

Puis tout fut terminé.

Avant même qu’un cri ne puisse s’élever, les hommes qui avaient approché furent immobilisés et entraînés

hors du passage. Le mouvement fut si rapide que les témoins ne comprirent pas ce qui venait de se

produire.

Neji ne vit aucune lame se lever.

Les gardes ordinaires ne comprirent pas davantage.

Dans la foule, quelques personnes crurent simplement avoir vu des hommes se bousculer.

Le cortège ne s’arrêta pas.

Les chevaux continuèrent d’avancer.

Les femmes de la maison ne quittèrent pas leur place.

Et, derrière leurs voiles, Hinata et Hanabi ne virent rien.

Quelques secondes plus tard, la rue avait retrouvé son calme apparent.

Les chants commencèrent.

Les voix des prêtres emplirent progressivement la nef. Le latin se mêlait au son des pas, au crépitement

des cierges et au murmure des prières. L’encens formait une brume légère au-dessus des fidèles.

L’encens monta.

Les cierges éclairèrent la nef.

Lorsque la cérémonie fut terminée, le cercueil fut conduit vers la crypte.

Neji descendit seul.

Les marches de pierre menant à la crypte étaient plus sombres et plus froides que la nef. Lorsque la porte

se referma derrière lui, les voix de la cérémonie devinrent lointaines.

Il resta quelques instants auprès de son père.

Puis il posa une main sur le cercueil.

— Père...

Le mot resta suspendu quelques secondes dans le silence de la crypte.

Neji posa la paume contre le bois du cercueil. Il ne chercha pas à retenir ce qui montait en lui. Pour la

première fois depuis la mort de Hizashi, il n’était plus le fils chargé de donner des ordres, ni le responsable

de la sécurité de la maison.

Sa voix se brisa.

Il resta silencieux.

— Je protégerai Hinata et Hanabi.

Il ferma les yeux.

— Je vous le promets.

Puis il remonta.

¦

Les jours suivants furent plus calmes.

Mais le calme n’était qu’une apparence. Les couloirs restaient surveillés et les hommes de la garde avaient

reçu des consignes précises. Les jeunes héritières ne quittaient pas leurs appartements privés, même

lorsqu’elles auraient pu souhaiter marcher dans les jardins.

La demeure Hynga fonctionnait normalement en apparence.

Mais les mesures de sécurité avaient changé.

À la banque, rien n’était laissé sans examen. Les coupes utilisées par Hizashi furent conservées. Les

bouteilles furent séparées. Les plats du jour furent notés. Les commis furent interrogés séparément afin

que leurs récits puissent être comparés.

Les registres de présence furent consultés. Les horaires des serviteurs furent reconstruits. On chercha les

visiteurs inhabituels, les fournisseurs nouveaux, les lettres reçues, les déplacements de marchandises et

les personnes qui avaient pu connaître les habitudes de Hizashi.

Neji ne voulait pas seulement savoir qui pouvait souhaiter la mort de son père.

Il voulait comprendre comment une substance inconnue avait pu atteindre son bureau sans provoquer

d'alerte.

La nourriture était contrôlée.

Les accès aux appartements privés étaient surveillés.

Les serviteurs affectés aux héritières étaient identifiés et contrôlés.

Hinata et Hanabi ne quittaient plus leur quartier privé.

Elles ne protestaient pas.

L’ordre venait de leur famille.

Les rapports de Neji

Dans une pièce retirée de la résidence, plusieurs rapports furent déposés devant Neji.

Il les parcourut lentement.

Les Pazzi apparaissaient parmi les premiers noms.

Certaines de leurs affaires pouvaient être favorisées par la disparition de Hizashi. D’autres maisons

florentines avaient également des raisons de souhaiter une diminution de l’influence de la banque Hynga.

Mais Neji refusait de confondre intérêt et culpabilité.

Une maison pouvait gagner de l’argent grâce à une mort sans l’avoir provoquée.

Il chercha donc autre chose : les intermédiaires, les renseignements, les déplacements, les personnes

capables d’observer les habitudes de son père.

— Pas d’arrestation sans preuve.

Le capitaine s’inclina.

— Je veux que les Pazzi soient observés. Les autres également.

— Tous ceux qui apparaissent dans les rapports ?

— Tous.

Neji posa une main sur le dernier document.

— Je ne cherche pas celui qui avait le plus à gagner. Je cherche celui qui a fourni ce qui manquait aux

autres.

Le silence retomba.

Le véritable chemin du poison restait encore invisible.

Le neuvième jour après la mort de Hizashi, une lettre arriva de Bordeaux.

Elle portait le sceau de Hiashi.

Neji la reçut seul.

Il brisa la cire.

La lettre était courte.

Neji,

La nouvelle de la mort de ton père m'est parvenue.

Je n'ai pas besoin de t'écrire ce que cette perte représente pour notre famille. Tu sais ce qu'il était pour

moi, et je sais ce qu'il était pour toi.

Je souhaite maintenant que Hinata et Hanabi rentrent à Bordeaux. Je préfère avoir mes filles auprès de

moi plutôt que de les laisser plus longtemps loin de leur famille.

J'ai fait partir des hommes vers toi. Ils devraient arriver prochainement. Attends leur arrivée avant de

prendre la route.

Lorsque les renforts seront auprès de toi, prépare le voyage comme tu le jugeras nécessaire. Ne change

rien à vos habitudes sans raison, mais garde pour toi les détails du trajet jusqu'à votre départ.

Pour la route, fie-toi à ton jugement. Tu connais mieux que moi les chemins qu'il vous faudra prendre.

Tu comprendras que je ne peux rien ajouter par écrit.

Je veux seulement que Hinata et Hanabi arrivent à Bordeaux sans incident.

Le reste pourra attendre notre rencontre.

Ramène-les-moi.

Hiashi

Neji replia lentement la lettre.

Il la conserva quelques instants entre ses mains avant de la remettre dans son étui. Il savait que les mots

de Hiashi avaient été pesés avec soin. Une lettre pouvait être interceptée, copiée, lue par un secrétaire ou

simplement retrouvée après plusieurs années. Ce qui devait rester secret ne pouvait donc être confié au

papier.

Il comprenait ce que son oncle voulait dire.

Hiashi ne donnait aucune accusation.

Aucun nom.

Aucune hypothèse.

Mais il ne faisait pas confiance à une correspondance suffisamment importante pour tout révéler.

Neji ne posa pas de question.

¦

Le dixième jour après la mort de Hizashi, dans l’après-midi, les renforts arrivèrent.

Depuis l’une des galeries, Neji entendit d’abord le mouvement des chevaux avant de voir les premiers

hommes franchir le portail. Les armures produisaient un bruit métallique régulier, contenu par la discipline

des soldats. Les habitants de la rue s’écartèrent naturellement.

Ils étaient nombreux.

Ils portaient les couleurs de la Garde Impériale Hynga.

Leur armure était entièrement consacrée à la protection de la famille : acier poli, épaulières larges,

brassards articulés, gantelets complets, protections des jambes et fine cotte de mailles sous les plaques.

De l’or soulignait les rebords.

Des motifs dorés étaient gravés sur certains plastrons et les casques portaient de discrètes touches de

métal doré.

Le blanc ivoire des manteaux et des capes contrastait avec l’acier.

Le blason Hynga apparaissait clairement.

Ils avaient été envoyés par Hiashi pour une seule mission.

Ramener ses filles.

Aucun de ces hommes ne resterait à Florence.

Les cinq capitaines déjà responsables des forces Hynga dans la ville demeureraient sur place.

Le nouveau responsable de la banque entra ensuite dans les salles administratives. Le conseil lui présenta

les comptes, les contrats, les créances, les correspondances et les opérations qui ne pouvaient attendre.

Il ne remplaçait pas le conseil. Il en prenait la direction au nom de Hiashi, tandis que les cinq capitaines

conservaient leurs responsabilités militaires et de sécurité à Florence.

Après plusieurs heures de travail, la continuité de l’établissement était assurée.

Ils commanderaient les hommes qui resteraient à Florence.

Mais toute la Garde Impériale envoyée par Hiashi repartirait avec Hinata et Hanabi.

Neji sélectionna également quelques soldats déjà présents dans la ville pour compléter l’escorte.

Les relais furent préparés.

Dans certaines villes et certains domaines traversés par les routes commerciales, des chambres furent

réservées et des chevaux préparés. Les responsables locaux ne recevaient que les informations

nécessaires à leur tâche. Aucun ne connaissait l’ensemble du voyage.

Des chevaux furent réservés.

De l’eau et des vivres furent prévus.

Certaines étapes furent préparées sans que leurs responsables connaissent l’identité réelle des voyageurs.

Neji pouvait encore changer de route à tout moment.

¦

Le treizième jour après la mort de Hizashi, peu avant dix heures, les appartements privés s’animèrent.

Les coffres furent fermés. Les vêtements de voyage furent vérifiés. Les bijoux choisis furent ceux qui

pouvaient être portés sans attirer inutilement l’attention, tandis que les pièces les plus précieuses restaient

enfermées.

Hinata et Hanabi furent préparées pour le voyage.

Cette fois, leurs voiles furent mis en place.

Hinata vérifia simplement que tout était prêt.

Hanabi regarda sa sœur.

— Nous partons donc aujourd’hui.

— Oui.

Neji entra.

Il portait son équipement de voyage.

— Tout est prêt.

Hinata inclina la tête.

— Très bien.

Hanabi acquiesça.

— D’accord.

Aucune protestation.

Aucune discussion.

L’ordre venait de Hiashi.

Il était inutile de le contester.

Les effets nécessaires furent chargés.

Les gardes prirent position.

La Garde Impériale forma l’essentiel de l’escorte.

Les cinq capitaines restèrent à Florence.

Leur maintien sur place n’était pas une marque de défiance envers les nouveaux arrivants. Ils avaient reçu

une autre mission : maintenir la présence Hynga dans la ville, protéger les intérêts de la maison et assurer

la continuité de la banque avec le conseil.

Neji monta à cheval.

Hinata et Hanabi prirent place dans leur voiture, protégées par les hommes de la maison.

La colonne commença à avancer.

Les sabots frappèrent les pierres avec un rythme régulier. Les hommes de la garde ouvraient la marche et

fermaient la colonne. Entre eux, les voitures avançaient lentement, protégées de chaque côté.

Elle traversa les rues de Florence sous les regards des habitants.

Les conversations s’interrompaient sur leur passage. Des marchands s’écartaient pour laisser la colonne

avancer. Des enfants observaient les armures d’acier, d’ivoire et d’or avec une curiosité silencieuse, tandis

que les adultes reconnaissaient le blason Hynga.

Les armures d’acier, d’ivoire et d’or attiraient naturellement l’attention.

Mais personne ne fut autorisé à s'approcher.

Les gardes avançaient avec une discipline parfaite.

La colonne atteignit finalement les portes de la ville.

Neji se retourna une dernière fois.

Il regarda les toits, les clochers et les murs de la ville. Il pensa à la banque, aux années passées auprès de

son père et à la crypte où Hizashi reposait désormais.

Derrière eux se trouvait Florence.

La ville où Hizashi avait vécu.

La ville où il était mort.

La ville que les filles quittaient désormais.

Les portes s’ouvrirent.

La colonne passa.

Puis, lentement, les lourds battants commencèrent à se refermer.

Hinata regarda Florence disparaître derrière elle.

Hanabi resta silencieuse.

Neji ne dit rien.

Les portes de Florence se fermèrent derrière la colonne.

Les battants de bois et de métal se rejoignirent lentement. Le bruit des ferrures résonna dans le passage

avant que la colonne ne poursuive sa route.

Et le voyage commença.

Laisser un commentaire ?