1948

Chapitre 3 : Camaraderie

1720 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 29/05/2026 10:30

Le soleil venait de basculer derrière les crêtes de la Lozère, noyant la forêt de Mende dans une pénombre bleutée et glaciale. Le froid devint soudainement plus mordant, de ce froid qui s'insinue sous les vêtements et fige les articulations. Autour des carcasses des deux chèvres, la réalité s'était imposée à nous avec la force d'un couperet, nous allions devoir traquer cette bête, cette anomalie de la nature, avant qu’elle ne s’en prenne à un être humain.


Mais pas ce soir. Chasser un tel prédateur de nuit, dans des fourrés que nous savions désormais hantés par une menace rampante et inconnue, aurait relevé du suicide pur et simple.


— Il fait trop tard pour s'enfoncer sous les bois, dis-je en réajustant le col de ma veste. À cette heure-ci, on ne verrait pas le bout de nos canons. Demain, dès l'aube, on se mettra en chasse.


Jacques hocha la tête, le visage sombre, mais l'esprit résolu.


— Vous ne reprenez pas la route pour Mende avec ta deuche, Pierre. Pas par ce gel, et pas avec ce qui rôde. Vous restez ici tous les deux.


Cela ne posait aucun souci à mon vieux frère d'armes. Sa ferme, une immense bâtisse fortifiée en pierres granitiques qui se transmettait dans sa famille depuis des générations, possédait deux chambres supplémentaires à l’étage, autrefois occupées par ses frères avant que la guerre ne disperse tout le monde. C’était une maison solide, bâtie pour résister aux hivers les plus rudes et, peut-être ce soir-là, aux assauts du dehors.


Quand nous poussâmes la lourde porte de la cuisine, une vague de chaleur et d'odeurs réconfortantes nous saisit à la gorge. Jeanine, la femme de Jacques, s'activant devant la grande cheminée où crépitait un feu d'enfer. Jeanine était ce qu'on appelle ici une forte femme. Elle avait la tête sur les épaules, le verbe haut, et des bras capables de mener n'importe quelle tâche de la ferme à bien. Mais ce qui marquait le plus chez elle, c'étaient ses grands yeux verts, d'une clarté perçante, qui semblaient lire en vous comme dans un livre ouvert. En nous voyant entrer avec nos mines de déterrés, elle comprit immédiatement que la situation était grave, mais elle choisit la dignité du silence et de l’accueil.


Elle nous avait préparé un délicieux repas, un de ces festins de campagne faits pour requinquer les corps et les âmes. Une immense potée auvergnate où fumaient des morceaux de lard épais, des saucisses de couenne, des choux fondants et des pommes de terre du jardin.


Nous nous installâmes autour de la grande table en frêne, frottée à la cire d'abeille. Au début, l'ambiance était lourde, presque étouffante. Le jeune Henri mangeait en silence, les yeux rivés sur son assiette, tandis que Jacques et moi gardions nos esprits fixés sur les crochets blanchâtres découverts l'après-midi même. Landerieux, quant à lui, semblait presque intimidé par la rusticité du décor, maniant sa fourchette avec une retenue très citadine.


Mais l'alcool aidant, les langues finirent par se délier. Jacques alla chercher une bouteille de sa gnôle de prune, un tord-boyaux transparent qui réveillait les morts, et en versa une rasade dans nos verres à moutarde. La chaleur du liquide embrasa nos poitrines, et avec elle, les vieux verrous de la pudeur sautèrent.


Jacques croisa mon regard, un sourire en coin dessinant des rides au coin de ses yeux.


— Tu te souviens, Pierre… l’hiver 43 ? Du côté du mont Mimat ?


Je ne pus m'empêcher de sourire à mon tour. C'était une vieille histoire, une de celles qu'on ne racontait qu'entre nous, mais ce soir-là, le besoin de tromper la peur nous poussa à la partager.


— Comment l’oublier ? dis-je en me tournant vers Landerieux, qui nous écoutait soudain avec une attention redoublée. On avait une escouade de Boches aux trousses. Une trentaine de types de la Wehrmacht, bien équipés, avec des chiens. Ils nous traquaient depuis une semaine complète dans la neige. On était à bout de forces, les pieds gelés, presque plus de munitions.


— Ces salauds nous croyaient acculés dans la combe, reprit Jacques en tapant du poing sur la table. Mais Pierre a eu une idée de génie. Il connaissait un vieux tunnel de mine désaffectée, une galerie qui s'enfonçait sous la roche et ressortait de l'autre côté de la crête par un boyau pas plus large qu'un homme. On a laissé des traces bien visibles de nos pas qui s'enfonçaient dans la grotte, on y a abandonné deux vieux sacs vides pour faire croire qu'on s'y était retranchés… et on s'est glissés par le trou de souris.


— Les Boches ont encerclé l'entrée principale, continuai-je, l'œil brillant par le souvenir de l'adrénaline. Ils ont passé trois heures à canarder le noir, à lancer des grenades de désencerclement et à parlementer avec le vide, persuadés qu'on était coincés dedans. Pendant ce temps-là, on était déjà redescendus par le versant sud, on leur a piqué deux de leurs traîneaux de ravitaillement et on s'est fait la malle en pleine nuit. Quand ils ont enfin osé entrer, ils n’ont trouvé que de la roche et de la bouse de chauve-souris. On les a bernés dans les grandes largeurs !


Jacques éclata d'un rire franc, qui fit vibrer les assiettes. Henri souriait fièrement en écoutant les exploits de son père, et même Jeanine laissa échapper un gloussement depuis son fourneau.


Michel Landerieux, qui n'avait pas décroché un mot, posa son verre. Son visage s'était adouci, débarrassé du masque de suffisance qu'il portait à la mairie. Il me regarda droit dans les yeux, l'air sincèrement désolé.


— Monsieur Blois… Je tiens à m’excuser pour mon attitude de ce matin dans le bureau du maire, dit-il d'une voix basse, presque timide. Je sais que j'ai été terriblement condescendant, pour ne pas dire odieux.


Je haussai un sourcil, surpris par cette confession.


— Ah oui ? Et qu’est-ce qui vous prenait, alors ?


Landerieux laissa échapper un soupir et s'appuya contre le dossier de sa chaise.


— Il fallait que je lui en mette plein la vue, au maire. Ces petits chefs de province ne jurent que par les titres, Paris, et l’autorité de l'État. Si j’avais montré le moindre doute, si je n’avais pas sorti mes grands diplômes d’Angleterre et mes termes latins, il m’aurait pris de haut et m’aurait mis des bâtons dans les roues. Je devais le rassurer, lui faire croire que la science officielle gérait la situation pour qu'il me fiche la paix et me laisse travailler sur le terrain. Mais je sais faire la différence entre un bureau et la réalité. Ce que j'ai vu cet après-midi... vos histoires de maquis... vous êtes des hommes de courage. Je ne voulais pas vous insulter.


Cette mise au point honnête jeta un froid salutaire sur la table. Ce type n'était peut-être pas qu'un rat de bibliothèque finalement. Il avait de la jugeote politique, à défaut d'avoir de la corne aux mains.


Pour prouver sa bonne foi et achever de se faire bien voir par la tablée, Landerieux se leva, se dirigea vers son fameux paquetage en toile verte et en sortit une bouteille en verre lourd, ambré, qu’il posa fièrement au centre du frêne. L'étiquette était rédigée dans une langue étrangère, avec des lettres d'or.


— Pour me faire pardonner, messieurs. J'ai ramené ceci de mes années d'exil. C'est un vieux whisky écossais, un pur malt de dix-huit ans d'âge. Un ami d'Édimbourg me l'a offert avant mon retour en France. Je me disais que ce soir, nous en aurions bien besoin.


Jacques écarquilla les yeux en examinant le flacon. Dans notre Lozère d'après-guerre, le moindre litre d'essence ou de café était un luxe, alors du whisky d'Écosse de dix-huit ans... C'était un trésor. Cela acheva de dérider complètement les deux compères que nous étions. Le visage de Jacques s'illumina d'un large sourire de gosse.


— Eh bien, Parisien… voilà un argument scientifique qui me plaît ! s’exclama mon vieil ami en tapant sur l’épaule du biologiste, manquant de l'enfoncer de dix centimètres dans le sol.


À ce moment-là, Jeanine, qui venait de terminer de ranger ses casseroles, s'approcha de la table avec un petit air mutin. Sans dire un mot, elle alla chercher sur l'étagère du buffet non pas trois, ni quatre, mais bien cinq petits verres en cristal gravé, ceux des grands jours. Elle les déposa un à un devant nous avec un claquement sec.


— Et oui, hors de question que vous buviez ça entre hommes, lança-t-elle avec ce ton sans réplique qui la caractérisait, ses grands yeux verts pétillants de malice. Jeanine avait bien envie de le goûter, ce fameux nectar des brumes. Elle n'allait certainement pas louper une occasion pareille de s'offrir un morceau de luxe après des années de privations.


Landerieux sourit, visiblement ravi de l'effet produit, et déboucha la bouteille. Un parfum puissant, boisé, tourbé et chaud envahit instantanément la pièce, se mêlant à l'odeur du feu de bois. Il versa le précieux liquide doré dans les cinq verres, incluant le jeune Henri qui redressa fièrement le torse.


Nous levâmes nos verres à la santé de la traque de demain. En observant le reflet des flammes dans le cristal, je regardai mes compagnons d'un soir : Jacques le roc, Jeanine la gardienne, le jeune Henri plein de promesses, et ce mystérieux Landerieux qui dissimulait une baïonnette de tranchée sous des airs de jeune premier. Dehors, la bête rôdait sans doute sous la lune d'hiver, mais ce soir, dans la chaleur de la cuisine, nous étions unis et prêts à faire face.

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