1948

Chapitre 2 : Michel Landerieux

3800 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 27/05/2026 14:26

Pendant deux jours, la forêt retomba dans un calme de plomb. Pas un cadavre, pas une empreinte suspecte, rien. Les sous-bois semblaient avoir retenu leur souffle, comme si la créature s'était volatilisée ou terrée pour digérer ses précédents festins. J’en venais presque à espérer que le maire ait eu raison, que mon imagination de vieux soldat m'ait joué des tours.


Mais le répit fut de courte durée. Ce fut en fin de matinée, lors du premier jour de l'hiver,  un matin glacial où le givre blanchissait les aiguilles des pins, que le grand Jacques débarqua à la maison, le visage défait.


Jacques était un fermier du village de Lanuéjols. Sa bâtisse en pierres de taille était l’une des exploitations les plus isolées, directement adossée aux lisières sombres de la forêt de Mende. Mais Jacques était surtout un ami. Nous avions partagé la promiscuité des caches, la faim, la peur et le sang dans le même réseau de résistants pendant la guerre. C'était un dur à cuire, un gars de la terre que rien ne faisait fléchir normalement. Pourtant, ce matin-là, ses mains tremblaient en tenant sa casquette.


— Pierre, il faut que tu viennes, me lança-t-il sans même prendre le temps de saluer. C’est arrivé cette nuit. Deux de mes chèvres.


Il n’eut pas besoin d’en dire plus. Le ton de sa voix parlait pour lui.


— Dans l'enclos ? demandai-je en attrapant ma veste de cuir épais.


— Oui. Près de la grange. Elles ont été littéralement déchiquetées, Pierre… Il n'en reste presque rien. Les portes étaient fermées, la bête est passée par-dessus la palissade de deux mètres. Je n'ai rien entendu, les chiens n'ont même pas aboyé, ils étaient terrés au fond de leur niche, morts de trouille.


Un frisson me parcourut l’échine. Le mystère s'épaississait et le danger se rapprochait dangereusement des habitations. La bête s'en prenait désormais au bétail, au cœur même des fermes.


Je posai une main ferme sur l'épaule de mon vieux frère d'armes pour tenter de le calmer, tout en réfléchissant à toute vitesse. Le timing était presque parfait, si l'on pouvait dire.


— Écoute-moi bien, Jacques. Je dois descendre en ville immédiatement. Le maire m'a fait savoir que le fameux biologiste envoyé par l'État arrivait par le car ce matin. Je dois aller le récupérer à la mairie.


Jacques fronça les sourcils, méfiant envers tout ce qui venait de la capitale ou de l'administration.


— Un scientifique de Paris ? Qu'est-ce qu'il va foutre ici ?


— Il va nous aider à comprendre, je l'espère. Rentre chez toi, Jacques. Surtout, ne touche à rien. Laisse les cadavres des chèvres exactement là où ils sont, et ne laisse personne s'approcher de l'enclos pour ne pas piétiner les traces. Je repasserai avec lui en fin d’après-midi, dès qu'il se sera installé. Avec ses instruments et ses connaissances, cet homme pourra peut-être enfin nous en dire plus sur ce qui rôde dans nos bois.


Jacques hocha la tête, un peu rassuré d'avoir un plan, puis repartit vers Lanuéjols. De mon côté, je chargeai mon fusil et le packtage que j'avais préparé en amont, d'un geste machinal, le cœur lourd. L'hiver s'annonçait long, et la traque prochaine venait tout doucement.


Je pris la direction du centre-ville, les bottes crissant sur le sol gelé. Mende se réveillait lentement sous la morsure de l’hiver, encore meurtrie par les stigmates du conflit mondial. En arrivant devant la mairie, le spectacle qui s’offrait à mes yeux résumait à lui seul cette époque de transition. Le bâtiment, une vieille bâtisse en pierres de taille locales qui avait traversé les siècles, portait de profondes blessures. L’aile droite avait été partiellement soufflée par les bombardements ou les sabotages des dernières années de guerre. Aujourd’hui, elle était en pleine reconstruction. Un squelette d’échafaudages en bois brut enserrait les murs éventrés, et une odeur de mortier frais, de poussière de pierre et de résine de sapin flottait dans l’air glacial. Des ouvriers, emmitouflés dans de vieux pardessus râpés, s'activaient à monter des moellons, leurs voix résonnant étrangement dans le silence matinal. C’était le reflet exact de ce que disait le maire, la priorité était de rebâtir le pays, pierre par pierre.


Je poussai la lourde porte d’entrée en chêne et traversai le couloir principal, dont le sol en dalles de schiste était maculé de traces de boue et de plâtre apportées par les chantiers environnants. Sans même frapper, j’entrai dans le bureau du premier magistrat.


L’ambiance y était bien différente de celle du dehors. Le poêle en fonte tournait à plein régime, diffusant une chaleur presque suffocante. Le maire était fidèle à lui-même, assis derrière son bureau, mais mon regard fut immédiatement capté par le troisième homme présent dans la pièce. L'envoyé de l'État était là.


— Ah, monsieur Blois ! Enfin vous voilà, grogna le maire en guise de salutation, visiblement ravi de pouvoir se délester du problème. Je vous présente Monsieur Michel Landerieux. Le ministère a été d’une rapidité exemplaire.


L’homme se leva pour m’accueillir. Au premier coup d’œil, le contraste avec le monde rude de la Lozère était saisissant. Michel Landerieux devait avoir tout au plus vingt-huit ans. Il mesurait environ un mètre soixante-dix, une taille modeste qui le faisait paraître encore plus fluet dans cette pièce massive. Il arborait une coiffure en brosse, les cheveux bruns coupés très court, d'une régularité si parfaite qu'elle semblait artificielle. Tout chez lui transpirait une forme d'élégance citadine, mais aussi une délicatesse qui touchait à l'efféminé. Ses traits étaient fins, presque enfantins, exempts de la moindre ride ou cicatrice, et son costume en drap de laine fine, d’un gris impeccable, n'avait jamais dû croiser la moindre branche de ronce.


Lorsqu’il s’avança vers moi pour me saluer, il me tendit une main fine aux longs doigts graciles. En la serrant, j’eus l’impression de saisir un oiseau fragile. Ses mains étaient d’une douceur absolue, la peau blanche, sans aucune callosité, sans cette corne que les hommes d'ici développaient dès l'adolescence à force de manier la hache, la pioche ou le fusil. C’étaient les mains d’un homme de bureau, d'un homme de lettres, sûrement pas celles d’un traqueur.


— Ravi de faire votre connaissance, Monsieur Blois, dit-il d'une voix haut perchée, posée, mais teintée d'une pointe d'arrogance intellectuelle que je repérai immédiatement.


Il se rassi, croisant les jambes avec une distinction un peu trop étudiée, et commença à parler sans attendre que je prenne la parole. Il semblait très pressé d'établir sa supériorité.


— Le ministère m’a fait part de vos… disons, de vos inquiétudes concernant la faune locale. Vous savez, j'arrive tout juste de l'étranger. Pendant que l'Europe se déchirait, j'ai eu la chance de pouvoir poursuivre mes études dans les institutions les plus prestigieuses d'Angleterre. J'ai passé plusieurs années à Oxford et à Cambridge, à étudier la biologie animale et les sciences zoologiques auprès des plus grands esprits de notre temps. J'ai travaillé sur les théories de l'évolution, sur l'anatomie comparée des grands prédateurs européens et exotiques…


Il continuait son monologue, énumérant les diplômes, les théories abstraites, les noms de professeurs éminents dont je n'avais jamais entendu parler. Pour lui, la guerre n'avait été qu'un bruit de fond lointain, étouffé par les murs épais des bibliothèques britanniques. Pendant qu'il étudiait la structure osseuse des loups dans des livres reliés en cuir, mes camarades et moi saignions dans les bois pour libérer le pays.


Je l'écoutais, les bras croisés, mon chapeau de garde-chasse à la main, le visage impassible. Je revenais de la ferme de Jacques, j'avais encore en tête l'image de ce solide paysan tremblant pour ses bêtes, et ce jeune homme me parlait de salons londoniens et de classifications d'espèces. Mais aussi des bombardements allemands qui avaient détruits de trop nombreux lieu prestigieux.


Quand il reprit enfin son souffle, je fis un pas en avant, ramenant brutalement la conversation sur terre.


— C’est un bien beau parcours, Monsieur Landerieux, dis-je d’une voix grave qui trancha net l’atmosphère feutrée du bureau. Oxford, Cambridge, les livres… tout ça est très impressionnant. Mais la forêt de Mende, ce n'est pas un parc anglais avec des pelouses tondues. C'est de la roche, des fourrés épais, et un hiver qui coupe les doigts. Alors dites-moi : quelle est votre expérience de terrain ? Vous avez déjà traqué un grand prédateur ? Vous avez déjà analysé des restes sur une vraie scène de carnage ?


Le biologiste parut un instant déstabilisé par ma rudesse d'ancien résistant. Un léger voile d'inconfort passa dans ses yeux clairs, mais il se reprit bien vite, agitant une main nonchalante.


— Le terrain, Monsieur Blois, est une simple application de la théorie. J'ai bien évidemment participé à des expéditions d'observation… des études de terrain en Écosse, sur les populations de cerfs, et j'ai autopsié de nombreux spécimens en laboratoire. L'analyse des morsures reste la même, que la bête soit dans une cage ou dans vos montagnes. Ne vous inquiétez pas, la science a réponse à tout.


Ses explications restaient floues, vagues, fuyantes. Il esquivait le manque cruel de pratique par des concepts grandiloquents. Je jetai un coup d'œil au maire, qui affichait un sourire satisfait, ravi d'avoir importé la "science de Paris" pour régler les élucubrations de son garde-chasse.


De mon côté, je restai profondément dubitatif. Ce type était censé m'aider à affronter une créature capable de briser la colonne d'un sanglier de quatre-vingts kilos et de passer par-dessus des palissades de deux mètres de haut. Je le regardai à nouveau, ses jambes fluettes, son costume de citadin, ses mains de pianiste. J'avais en face de moi un enfant gâté par les études, un théoricien qui n’avait aucune idée de la réalité sauvage d'une forêt en hiver, et encore moins de l'horreur qui nous attendait.


— Très bien, conclus-je en resserrant ma veste. La théorie va devoir passer à la pratique plus tôt que prévu. Un fermier de Lanuéjols vient de se faire massacrer deux chèvres cette nuit. Les cadavres sont encore là-bas. On y va. On verra bien ce que vos livres d'Angleterre ont à dire sur ce que nous allons voir dans cet enclos.


Landerieux ne répondit rien à ma provocation. Un silence pesant s’installa dans la pièce, seulement troublé par le crépitement du poêle. Il se contenta de réajuster le col de son manteau gris avant de se baisser pour ramasser son paquetage qui reposait contre le flanc du bureau du maire. C’était un grand sac en toile de bâche épaisse, d’un vert olive très militaire, qui jurait étrangement avec son allure de dandy parisien.


Le maire, sentant que la tension montait et trop heureux de voir le problème s'éloigner de ses compétences, se leva d'un bond malgré sa bedaine. Il nous poussa presque vers la sortie, un grand sourire hypocrite scotché aux lèvres.


— Parfait, parfait ! Messieurs, la science et le terrain s’unissent, c’est exactement ce qu’il fallait à notre belle commune ! Je vous souhaite une excellente chasse, ou plutôt, une excellente enquête scientifique. Bonne chance à vous deux !


Il nous congédia d'un geste de la main, l’air tellement ravi de se débarrasser de nous que j’aurais pu lui coller mon poing dans la figure. Mais le temps pressait. Jacques attendait à Lanuéjols, et le jour déclinait vite en ce premier jour d'hiver.


Nous sortîmes sur la place de la mairie. Devant les échafaudages, ma vieille Citroën 2CV nous attendait, grise et couverte d'une fine couche de givre. Ce n'était pas une voiture de luxe, mais elle passait partout, même sur les chemins défoncés de la Lozère. Mon propre paquetage était déjà prêt dans le coffre depuis le matin même. En bon vieux maquisard, je ne partais jamais à l'aventure sans le strict minimum. J’y avais jeté de grosses couvertures de laine, des vivres, du pain dur, un morceau de lard, de la tomme de paysan, deux gourdes d'eau, et bien sûr, mon fusil de chasse de calibre 12.


Mais ce que je n’avais dit à personne, c’est qu'au fond de mon sac, enveloppé dans un chiffon gras, se cachait un pistolet Walther P38 allemand. Je l’avais pris sur le cadavre d’un officier nazi lors d'une embuscade en 1944, dans les gorges du Tarn. C’était ma prise de guerre, un souvenir d'une époque où la vie ne tenait qu'à un fil. Aujourd'hui encore, avec le recul de mes quatre-vingt-dix ans, je me dis que je pensais comme un benêt à l'époque. Je m'imaginais que cette arme de l'ennemi me porterait chance, une sorte d'amulette d'acier pour me protéger contre l'inconnu.


Landerieux s’installa sur le siège passager, serrant son sac sur ses genoux comme s'il craignait que la voiture ne se désintègre. Le moteur de la deuche s'ébroua dans un râle métallique et nous partîmes en direction de Lanuéjols. Le voyage se fit dans un calme presque religieux. Les pneus étroits de l'auto glissaient parfois sur les plaques de verglas, et le paysage devenait de plus en plus sauvage, les sapins de la forêt de Mende se rapprochant de la route comme pour nous encercler.


Quand nous arrivâmes enfin à la ferme, Jacques nous attendait de pied ferme devant sa grange. Il n’était pas seul. À ses côtés se tenait son fils, Henri, un gaillard de seize ans qui était déjà presque aussi taillé que son père. Le gamin avait les épaules larges des gens de la terre et le regard sérieux de ceux qui ont grandi trop vite pendant les années de privation. Tous deux portaient des visages sombres.


— On t’attendait, Pierre, dit Jacques en jetant un coup d'œil méfiant vers Landerieux qui descendait de la voiture en évitant soigneusement une flaque de boue gelée.


— C’est l’expert de Paris, coupai-je court pour éviter les présentations futiles. Montre-nous l'enclos.


Nous contournâmes la bâtisse en pierre pour nous diriger vers la fameuse palissade de deux mètres de haut qui ceignait le parc des chèvres. Avant même d'entrer, Jacques pointa du doigt le sommet des planches de bois brut.


— Regarde là-haut, Pierre. C’est par là que ça s’est introduit.


Nous nous approchâmes. Le bois portait de profondes stigmates. Pourtant, en y regardant de plus près, les marques ne présentaient pas les caractéristiques de griffes acérées d'un ours, ni les marques de dents d'un canidé qui aurait tenté d'escalader. C’étaient plutôt des traces de raclements profonds, larges, comme si une masse lourde, rugueuse et écailleuse s’était frottée ou appuyée de tout son long avec force pour basculer par-dessus l'obstacle. Le bois avait été écrasé, presque poli par endroits, laissant une sorte de traînée cireuse. Cela ne correspondait absolument à rien de connu dans nos régions, ni même dans aucun manuel de chasse.


Je tournai la tête vers Monsieur Landerieux pour voir sa réaction. Le biologiste examinait la marque de près, le visage impassible. Il ne dit rien pour l'instant, se contentant de noter mentalement ce qu’il voyait.


Par contre, dès que nous franchîmes la porte de l’enclos, l’attitude du citadin changea du tout au tout. Face à la scène macabre, là où n'importe quel civil aurait détourné les yeux ou vomi son déjeuner, Landerieux se mit immédiatement au travail.


Le spectacle était pourtant horrible. Le sol de l'enclos, un mélange de paille et de terre battue, était saturé de sang noirci par le froid. Les deux chèvres gisaient au centre, ou plutôt ce qu'il en restait. Elles avaient été littéralement déchiquetées, les chairs ouvertes, les viscères répandus sur le sol gelé. Les os de la cage thoracique de l'une d'elles avaient été brisés net, comme de petites brindilles.


Landerieux posa son barda au sol et l'ouvrit. C’est à ce moment précis, alors qu’il fouillait dans son sac pour en sortir ses instruments scientifiques, que je fus frappé par une surprise totale. Entre deux boîtes métalliques et des flacons de verre, j'aperçus le manche d'une arme. Ce n'était pas un outil de médecin. C’était une vieille baïonnette de la Première guerre Mondiale. Une Rosalie comme on les appelait, longue, triangulaire, avec son quillon caractéristique. Elle était impeccablement entretenue, la lame d'acier brillant d'un éclat sinistre sous la lumière blanche de l'hiver.


Je la reconnus instantanément, car mon propre grand-père avait exactement la même, rapportée des tranchées de Verdun, qu'il gardait amoureusement au-dessus de la cheminée avant que les Allemands ne nous la confisquent. Je gardai cette découverte pour moi, sans mot dire, mais mon esprit se mit à tourner à plein régime. Un jeune homme de vingt-huit ans, prétendument efféminé, éduqué dans les plus grandes universités anglaises, trimbalant un tel outil de mort de la Grande Guerre... C'était pour le moins bizarre, voire contradictoire.


Mais je n’eus pas le temps de creuser la question, car le biologiste passa à l'action. Oubliant sa précieuse éducation et ses manières délicates, il s'agenouilla directement dans la boue sanglante. Ses gestes devinrent d'une rapidité et d'une précision chirurgicales, purement professionnels. Il maniait le scalpel et la pince avec une assurance déconcertante. Il n'était visiblement pas du tout gêné par l'odeur de mort, ni par la vue du sang qui lui maculait pourtant les mains et les manches de son beau manteau.


Jacques le regardait faire, adossé contre la palissade, les bras croisés et les sourcils froncés. La méfiance du paysan face à l'intellectuel n'avait pas disparu, mais on sentait une pointe de respect forcé devant la froideur du jeune homme face à l'horreur. Henri, le gamin, restait un pas en arrière, fasciné et terrifié à la fois.


Après de longues minutes d’examen, durant lesquelles il mesura les plaies, préleva des lambeaux de chair et nettoya certaines morsures, Landerieux se redressa enfin. Il essuya ses mains blanches avec un mouchoir en tissu qu'il rangea négligemment dans sa poche, puis se tourna vers nous. Contre toute attente, un sourire presque fier, un brin illuminé, flottait sur ses lèvres fines.


— Bien, messieurs, commença-t-il d'une voix qui avait perdu toute son arrogance citadine pour adopter le ton clinique d'un professeur en amphithéâtre. Les théories sur les loups ou les chiens errants s'effondrent d'elles-mêmes. J’ai examiné l’écartement des points de pénétration des crocs sur les restes de cette première bête. Les conclusions sont formelles : l'animal qui a fait ça possède une mâchoire environ quatre fois plus large et trois fois plus longue que celle d'un loup classique d'Europe centrale.


Jacques laissa échapper un sifflement entre ses dents.


— Quatre fois plus large ? Mais quelle bête a une gueule pareille ?


Landerieux ne répondit pas. Il fit quelques pas dans l’enclos, désignant du bout de sa botte des traînées particulières dans la poussière et la paille, là où la neige n'avait pas encore tout recouvert.


— Regardez les traces au sol, continua-t-il. Il n'y a pas d'empreintes de coussinets claires. Ce que nous voyons ici, ce sont des appuis lourds, des ondulations. Cela ne ressemble pas à des foulée de mammifère quadrupède. Si je devais me fier uniquement à la morphologie de ces empreintes et à la manière dont le bétail a été traîné, cette créature semble appartenir à la race des reptiles. Plus précisément, une morphologie proche du type des serpents… mais un spécimen sacrément gros, lourd et grand. Un monstre d'une envergure impensable pour nos latitudes.


Le silence qui suivit ses paroles fut glacial, plus froid encore que le vent du Nord qui se levait sur la plaine de Lanuéjols. Un serpent ? Un reptile capable de sauter une clôture de deux mètres et de briser un sanglier ? C’était absurde, impossible.


— Vous vous foutez de nous, Parisien ? grogna Jacques, la moutarde lui montant au nez. Un serpent qui bouffe mes chèvres et qui fait la taille d'un tronc d'arbre ?


Pour toute réponse, Landerieux plongea la main dans sa poche de veste et en sortit une petite boîte d'allumettes en carton. Il l'ouvrit délicatement. À l'intérieur, posés sur un morceau de coton, brillaient trois petits fragments blanchâtres.


— Je les ai extraits de la plaie thoracique de la seconde chèvre, dit le biologiste en nous les tendant. Ce sont des dents. Regardez-les bien, Monsieur Blois. Vous qui connaissez la faune.


Je m'approchai et penchai mon vieux visage sur la boîte. Les dents étaient très longues, extrêmement fines, incurvées vers l'arrière et pointues comme des aiguilles à coudre. Elles ne ressemblaient en rien aux crocs massifs et broyeurs d'un loup, d'un lynx ou d'un ours. On auraient dit des crochets.... Des crochets faits pour harponner la chair, pour empêcher la proie de s'échapper, typiques des animaux qui avalent ou étouffent leurs victimes.


Bref, tout cela ne ressemblait à rien de connu sur cette Terre. L'expertise scientifique venait de confirmer mes pires blocages de garde-chasse. Nous n'étions pas face à un prédateur ordinaire. Une ombre immense venait de s'abattre sur la forêt de Mende, et l'homme aux mains douces qui m'accompagnait cachait décidément bien son jeu sous son costume d'universitaire.

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