Paris n'oublie jamais
Marinette s’était rallongée dans son lit après le départ de Chat Noir. Elle parcourait les articles publiés pendant la nuit sur le défilé et la révélation de son identité. Ils étaient, dans l’ensemble, très positifs. Elle finit par reposer son téléphone et ferma les yeux un instant lorsque la porte de sa chambre s’ouvrit brusquement.
— Ma petite chouquette ! J’ai acheté tous les journaux qui parlaient de toi !
Son père entra dans la chambre et déposa sur son lit une pile de journaux et de magazines en tout genre. Marinette gémit, mais se redressa malgré tout.
— Papa !
— Regarde-moi tout ça ! J’en ai déjà lu certains et ils sont très élogieux ! Ma petite chouquette d’amour est devenue célèbre !
— Maman ! cria Marinette en tentant d’échapper à l’étreinte ferme de son père.
Sa mère arriva à son tour et sourit.
— Désolée, ma chérie, mais ton père était intenable ! Tu es magnifique sur toutes ces photos ! Tom, laisse ta fille respirer !
Tom la lâcha enfin, et Marinette lui adressa un sourire amusé.
— Vous êtes adorables, mais tout ça, ce n’est que le début.
Son téléphone sonna et elle vit le numéro de Nathalie s’afficher à l’écran.
— Voilà du travail pour moi.
Sabine attrapa le bras de Tom tandis que celui-ci récupérait les magazines et les journaux.
— Je vais en faire un album ! annonça son père.
Sabine lui tapota doucement le bras.
— C’est ça, faisons ça et laissons Marinette travailler.
Ses parents quittèrent la chambre et Marinette décrocha.
— Bonjour, Nathalie. Vous appelez tôt, même si c’est pour le travail.
— Oui, je n’ai pas beaucoup dormi. Enfin, j’ai reçu les premiers retours de la presse et ils sont très positifs. Nous devons nous voir cette semaine pour organiser la suite. Plusieurs médias demandent également une interview, et certains journalistes internationaux souhaitent eux aussi vous rencontrer.
— Je vois… Eh bien, je vous avoue que je ne sais pas vraiment ce que je dois faire.
— Je m’en doute. Je vais vous préparer un emploi du temps pour cette semaine. Je voulais simplement savoir si vous aviez des impératifs.
Marinette réfléchit un instant avant de répondre :
— Eh bien, je suis de garde le soir cette semaine…
— Très bien. Je ne mettrai rien après 17 heures. Cela vous laissera un peu de temps pour vous reposer. Je vous envoie l’emploi du temps pour confirmation.
— Merci, Nathalie.
Elle raccrocha et se rallongea. Elle prit quand même quelques magazines dans la pile pour parcourir les articles. Son téléphone se mit alors à sonner. Le numéro qui s’affichait ne lui disait rien. Elle l’ignora d’abord, mais après une dizaine d’appels, elle finit par décrocher.
— Marinette ? C’est Nino. On peut se voir pour discuter…
— Nino… non, désolée, mais je n’ai pas envie de discuter.
— S’il te plaît, c’est super important…
— Je vais raccrocher, Nino.
Elle le fit et bloqua aussitôt le numéro. Elle grogna avant de se lever, tandis que Tikki voletait autour d’elle.
— Mais Marinette, ça pourrait être important.
— Qu’est-ce qui pourrait être important ? Je ne fais plus partie de la vie de Nino depuis cinq ans, Tikki.
— Oui, mais de là à le bloquer… c’est un peu extrême.
— C’est sûrement pour parler d’hier, et je n’en ai pas envie.
— Marinette… Nino est ton ami.
— Il l’était. Il était mon ami. Maintenant, j’ai Kagami.
— Et Adrien ?
— Sans vouloir vexer personne, je ne veux plus entendre parler d’Adrien pendant un moment. Il n’y a que lui pour inviter Alya alors que j’avais dit non ! Est-ce qu’il y a plus clair que « non » ?
— Tu ne voulais pas qu’elle travaille avec toi…
— Ne cherche pas la petite excuse. Il faudra bien plus que des excuses pour que j’accepte de revoir Adrien autrement que comme mon « patron honorifique ».
Elle soupira et regarda la couverture d’un magazine sur laquelle Adrien apparaissait dans la tenue finale. Elle le retourna aussitôt.
— J’aurais pas dû accepter. C’est trop dur, Tikki. Ma discussion avec Chat Noir, ce matin, m’a fait comprendre quelque chose. Alya n’était peut-être pas une aussi bonne amie que je le pensais. Elle me poussait sans cesse vers des situations difficiles et me jugeait énormément. Et mon amour pour Adrien… il nous a probablement fait plus de mal qu’autre chose.
— Marinette, tu n’as jamais été aussi défaitiste, même il y a cinq ans. Tu ne peux pas dire ça ! Alya t’a aidée à sortir de ta coquille et à t’affirmer ! Et Adrien et toi…
— Tikki, je ne veux pas en parler.
Elle se tourna vers la kwami, les larmes aux yeux.
— S’il te plaît…
Tikki baissa la tête, mais n’insista pas. Marinette soupira, sortit son carnet de dessin et reprit :
— Une fois que c’est fini, il faut recommencer… mais je n’ai aucune idée.
Tikki regarda le carnet encore vide.
— Allons nous balader ! Tu trouves toujours l’inspiration en te promenant en ville !
— C’est vrai, mais je ne pense pas que ce soit une bonne idée de sortir alors que ma tête est sur la moitié de la presse.
Elle sourit doucement avant de reprendre :
— Oh, et puis après tout, j’ai bien le droit à une journée de pause !
Elle referma le carnet et regarda Tikki.
— Ça fait quand même cinq ans que je n’en ai pas eu.
— Oui ! Qu’est-ce que tu veux faire, Marinette ?
Elle se leva… puis se laissa tomber de tout son long sur son lit.
— Dormir !
Tikki éclata de rire et tira la couverture sur elle.
— Alors fais-le, Marinette !
Elle profita de sa journée. Elle fit la grasse matinée, passa un peu de temps avec ses parents et rangea quelques affaires qui traînaient encore. Elle ne savait pas comment, mais Nathalie avait réussi à éloigner les journalistes de sa porte et de la boulangerie, du moins pour aujourd’hui.
Après le dîner, elle remonta dans sa chambre et se transforma pour sa ronde habituelle.
Ladybug se posa sur le point de départ de sa ronde et contempla Paris. Les lumières commençaient à s’allumer alors que la nuit tombait. Elle sourit doucement et allait repartir lorsqu’elle vit Carapace arriver sur le toit.
— Ladybug !
Elle serra légèrement les dents et le regarda.
— Salut. Désolée, mais je préfère faire ma ronde seule…
— Je voulais te parler, Marinette.
Ladybug se figea un instant avant de forcer un sourire.
— Marinette ? Non, je ne crois pas.
— Alya me l’a dit hier.
Cette fois, elle se figea complètement. Elle baissa les yeux, les poings serrés. Elle n’avait jamais imaginé qu’Alya puisse aller jusque-là.
— Je vois…
— Elle n’a pas vraiment voulu me le dire. Elle était… enfin, ce n’est pas ce que je voulais te dire. Marinette, j’ai essayé de t’appeler toute la journée. Je pense que tu m’as bloqué, mais je voulais te parler.
— Ne m’appelle pas Marinette. C’est Ladybug. On ne sait jamais qui peut nous entendre.
— Oui, je suis désolé… Ladybug. S’il te plaît, laisse-moi m’expliquer.
Elle croisa les bras et soupira.
— Tu as cinq minutes.
Il se redressa et se racla la gorge, cherchant ses mots.
— Je voulais… enfin, je pense que…
— Crache le morceau, Carapace !
— Je suis désolé ! Je suis tellement désolé de ne pas avoir vu que tu n’allais pas bien ! Je suis désolé que tu aies porté tout ça toute seule ! Je… j’ai été un mauvais ami pour toi, il y a cinq ans. Et Alya encore plus. Ce qu’elle t’a dit, personne ne le pense ! Jamais ! Tu as protégé Paris, tu as fait comme tu as pu et nous… on n’a rien vu. Tu étais si jeune. Je voulais juste m’excuser de ne pas avoir essayé de comprendre. D’avoir simplement cru Alya.
Ladybug le regarda et secoua la tête.
— J’ai menti à tout le monde.
— Oui, mais parce que c’était dur. Ladybug… tu as combattu toute seule et tu as triomphé en grande partie. Malgré les trahisons, malgré les difficultés et malgré ce secret, tu as quand même voulu partager les Kwamis avec nous. Ça a changé nos vies. On est devenus de meilleures personnes grâce à ça et, ces dernières années, on a oublié d’où venait cette chance. On a oublié la confiance que tu avais placée en nous. Enfin… la plupart d’entre nous, du moins. Je ne vais pas te forcer à faire quoi que ce soit, mais Chat Noir nous a un peu parlé du fait que tu pourrais revenir dans le groupe.
— Il s’est fourvoyé…
Nino éclata de rire.
— Y a que toi pour utiliser des mots pareils… Mais si un jour tu veux revenir, je te soutiendrai. Et je serai ton bouclier contre tout le monde !
Ladybug baissa les yeux.
— … Je ne le mérite pas. J’ai vraiment fauté.
— Non. On l’a tous fait. À cause de nous, tu as failli être akumatisée, Mar… Ladybug. Tu n’as pas failli à ton rôle. C’est nous qui avons failli au nôtre. On aurait dû essayer de comprendre avant de juger. Ce n’était pas notre rôle de décider qui tu étais à partir d’une seule erreur, et pourtant, c’est exactement ce qu’on a fait il y a cinq ans.
— Je…
— Je ne te demande pas d’oublier tout ça. Je te dis juste que, si un jour tu as besoin d’un ami ou simplement d’une oreille attentive, je serai là. Sans rien demander en échange.
Elle le regarda sans rien ajouter, puis soupira.
— Merci… Je vais y réfléchir. Et je vais débloquer ton numéro.
— Je prends ça comme un signe positif de ta part !
— Ça l’est. Et tu méritais vraiment ce Kwami. Ce n’était pas juste parce que tu étais mon ami.
Nino sourit légèrement.
— On peut dire « parce que tu es mon ami » ?
Ladybug resta silencieuse un instant avant de répondre :
— Oui… parce que tu es mon ami.
Elle partit sans ajouter un mot. Nino le savait : elle ne savait simplement pas comment gérer tout ce qu’elle ressentait.
Ladybug ne s’arrêta que plusieurs toits plus loin. Une douleur aiguë lui traversait la poitrine et sa respiration était devenue courte. Les larmes coulaient toutes seules sur ses joues. Elle s’assit sur le sol et fixa ce qui l’entourait.
— Je vois… la tour Eiffel, un café… un lampadaire… un chat… un pigeon… un vélo…
Elle inspira profondément pendant quelques secondes, puis expira deux fois plus longtemps. Ensuite, elle posa ses mains autour d’elle.
— Je sens le sol… le mur… la porte… l’antenne télé…
Elle inspira une nouvelle fois et hoqueta plusieurs fois tandis que ses larmes commençaient doucement à se tarir. Elle ferma les yeux et continua à respirer lentement.
— J’entends… le métro… un chien qui aboie… de la musique classique…
La douleur dans sa poitrine commençait à s’atténuer et elle arrivait enfin à respirer plus facilement.
— Je sens une odeur de café… et de pizza…
Elle rouvrit les yeux et essuya les dernières larmes sur ses joues.
— Un goût amer…
Elle se releva une fois la crise d’angoisse passée et inspira à nouveau profondément.
— Bien… retournons travailler.