Paris n'oublie jamais
Adrien venait enfin de se changer. Cela faisait une heure que le défilé était terminé. Marinette et Nathalie avaient dû répondre à des centaines de questions, et il était resté à leurs côtés à sourire, tout comme Kagami. Il enfila ses baskets lorsqu’il entendit des pas précipités.
Nino apparut, essoufflé.
— Mec, mais qu’est-ce que t’as fait ?! C’est une bombe que t’as lâchée ! Alya était furax !
Adrien se redressa, surpris.
— Pourquoi elle est furax ? C’est génial que Marinette ait réussi à réaliser ses rêves…
— Ouais, génial. Elle, elle l’a pris comme un affront personnel ! Elle dit que Marinette veut détruire sa carrière en l’empêchant de l’interviewer, ou un truc comme ça. J’ai pas trop compris. On t’a jamais dit de ne jamais te mêler des affaires de deux meufs ?
— Je voulais juste qu’elles entament la conversation.
— Et donc, t’invites Alya à confronter Marinette en public après qu’elle a refusé plusieurs fois de la voir en tête-à-tête ?
Adrien se figea et releva la tête.
— Alya ferait pas ça, quand même.
— Mec, t’as déjà vu ma meuf reculer face à quoi que ce soit ?
Adrien attrapa sa veste et sortit rapidement. Dans le couloir, il interpella l’une des couturières qui rangeait encore du matériel.
— Vous avez vu Marinette ? Enfin… Red ?
— Elle est sortie prendre l’air dans la ruelle à côté. Mais ne vous inquiétez pas, je crois que Mlle Tsurugi l’a suivie un peu après.
Adrien la remercia et se dirigea vers la porte de service. Lorsqu’il l’ouvrit, il aperçut Alya qui bloquait la sortie de la ruelle, tandis que Marinette, dos à lui, gardait les bras croisés.
— Je n’ai rien fait qui puisse nuire à ta carrière, Alya. Je refuse simplement de travailler avec des personnes qui ne me respectent pas.
— Comment oses-tu dire ça ?! Je travaille pour ce magazine, et il est toujours en étroite collaboration avec le groupe Agreste. Et maintenant, tu fais partie du groupe Agreste !
— Ce n’est pas parce que je ne cherche pas la confrontation directe avec toi que je vais oublier ce que tu m’as dit. Les actes ont des conséquences, Alya. Ce n’est quand même pas à toi que je vais l’expliquer, non ?
— C’est moi la méchante, maintenant ? Tu mentais à tout le monde, Marinette ! Tu savais très bien qui était Monarque et tu avais même caché une lettre de Gabriel Agreste à Adrien tout en filant le parfait amour avec lui ! Si ça, ce n’est pas de l’hypocrisie !
Marinette recula d’un pas, le regard baissé. Adrien voulut intervenir lorsqu’il vit Kagami s’avancer dans la lumière.
— Je pensais que tu étais une meilleure journaliste que ça, Alya. Ne voir les choses qu’à travers un seul prisme, ce n’était pas ton genre, à l’époque.
Alya recula à son tour, surprise de voir quelqu’un d’autre intervenir dans la conversation. Adrien, lui, se dissimula dans l’embrasure de la porte. Il ne voulait pas qu’on le voie. Il voulait comprendre.
— Cette conversation ne t’inclut pas, Kagami.
— C’est Mlle Tsurugi, pour toi, maintenant.
Adrien vit Kagami poser une main sur l’épaule de Marinette.
— Tu vas bien, Marinette ?
Alya avait repris une attitude plus dure.
— Tu t’es prise pour qui, Kagami ?
Elle insista volontairement sur son prénom avant de reprendre :
— C’est pas parce que t’es à la tête de ton groupe familial que je vais t’appeler comme tu le souhaites. Ne te mêle pas de nos affaires. Tu n’as rien à voir là-dedans.
Kagami s’avança d’un pas et se plaça devant Marinette.
— En réalité, j’ai tout à voir dans cette histoire. C’est Nathalie et moi qui avons demandé à Marinette de mentir pour protéger Adrien. Nous ne voulions pas qu’il souffre encore davantage de la situation.
Alya eut un rire sec.
— Oh, pauvre Marinette… Comme si elle n’était pas capable de prendre ses propres décisions toute seule. Et puis, je suis sûre que tout ça vient encore de Ladybug.
Kagami eut un rire froid, sans la moindre trace d’amusement.
— Alya, encore une fois, tu regardes toute cette histoire à travers un seul prisme. C’est Nathalie, ma mère et moi qui avons fait pression sur Ladybug pour qu’elle mente. Ce n’était pas ce qu’elle voulait. Au départ, nous voulions seulement que l’identité de Monarque reste secrète aux yeux du public. Nous ne pensions même pas encore à mentir à Adrien. Mais… tu n’étais pas là lorsque Ladybug est venue ouvrir nos « prisons ». Tu n’as pas vu Adrien à ce moment-là. Moi, si. Il s’est effondré. Il était désemparé et en colère. Il venait de découvrir le véritable visage de son père. De l’homme qu’il admirait plus que tout et qui aurait préféré l’enfermer dans une vitrine plutôt que de le laisser vivre. Et tu voulais, en plus de ça, lui annoncer qu’il était le « Grand Méchant » de Paris depuis des années ? Tu n’as pas le droit de faire porter toute la faute à une seule personne pour une décision qui, finalement, a été collective.
— Tu… tu ne sais pas tout !
— Je ne sais pas ce que vous vous êtes dit. Mais je sais beaucoup plus de choses que tu ne le penses. Je crois que tu devrais te remettre en question, Alya. Tu as développé une obsession malsaine pour la « vérité ». Enfin, pour ce que toi, tu considères comme la vérité. Maintenant, tu devrais partir avant que j’appelle la sécurité pour signaler que tu harcèles mon amie.
Alya devint rouge de rage et balbutia quelques mots avant de faire demi-tour après avoir poussé un cri de colère. Kagami attendit un instant, puis se tourna vers Marinette.
— Tu vas bien ?
— Oui… Je ne sais pas qui l’a invitée au défilé. J’avais pourtant refusé qu’elle y assiste.
— Ce n’est pas très important. Marinette, je voulais m’excuser…
Adrien, lui, en avait assez entendu. Il repartit dans les couloirs, les larmes aux yeux et le cœur lourd. Il savait que Nathalie lui avait menti, ils en avaient déjà discuté. Mais il ne savait pas jusqu’où tout cela était allé.
— Adrien ? Mec, ça va ?
Il leva la tête et vit Nino qui le regardait avec inquiétude, son téléphone à la main. Celui-ci vibrait presque sans interruption, comme s’il recevait message après message.
— Je… je sais pas.
Adrien jeta un regard au téléphone qui ne cessait de sonner.
— C’est sûrement Alya. Mon plan était un échec total. Je viens de voir Marinette et Alya se disputer, et Kagami lui en a mis plein la tête.
— Oh merde ! Je vais y aller !
Nino se retourna, puis s’arrêta et regarda Adrien avec hésitation.
— Adrien… t’es sûr que ça va ? Je… je peux laisser Alya se déchaîner sur mon téléphone encore un peu…
— Non, c’est bon. Vas-y !
Nino hocha la tête et partit, non sans jeter quelques regards en arrière. Adrien, lui, cherchait une sortie. Il appuyait frénétiquement sur l’un des boutons de l’ascenseur et allait finalement se résoudre à prendre l’escalier lorsque les portes s’ouvrirent sur Nathalie.
— Adrien ? Tu ne te sens pas bien ? Tu es très pâle.
— Tu… tu as forcé Marinette à me mentir…
Nathalie le fit entrer dans l’ascenseur et appuya sur un bouton tandis que les portes se refermaient derrière eux.
— Adrien, je pensais que tu l’avais compris.
— Non ! Je pensais qu’elle l’avait fait d’elle-même pour me protéger. Vous m’avez tous menti. J’étais le seul idiot à ne pas savoir que mon père était Monarque !
— Adrien…
— Je m’en fous que tout le monde le sache ! Comment vous avez pu me faire ça ? Je pensais… je pensais que vous étiez ma famille, Kagami et toi !
Nathalie resta silencieuse une seconde.
— Adrien, je pensais réellement que tu avais compris que nous avions insisté pour cacher la vérité.
— Et Ladybug ? Comment vous avez fait pour qu’elle mente aussi ?
— Nous ne l’avons pas forcée. Nous en avons discuté et la décision finale lui revenait. Elle l’a prise en allant te libérer. Adrien, nous avons nos torts, mais nous voulions aussi te protéger.
— Me protéger ? Tu aurais pu le faire bien avant ! Quand il me forçait à défiler ! Quand il m’empêchait d’aller au collège ou même de sortir avec mes amis ! Tu aurais pu intervenir avant !
— C’est ce que j’ai fait, Adrien ! Qui l’a convaincu de te laisser aller au collège ? De te laisser sortir ? Qui s’est battue pour toutes ces libertés que tu réclamais ?
Adrien resta sans voix.
Le reste de l’image qu’il avait encore de son père s’effondra en morceaux. Il avait toujours cru que ces petites « libertés » qu’on lui avait accordées existaient parce que son père l’aimait, qu’au fond, Gabriel avait fini par céder pour lui. Mais ce n’avait jamais été lui.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent.
Avant que Nathalie puisse ajouter quoi que ce soit, Adrien s’enfuit.
Littéralement.
Il détala dans le couloir, les larmes coulant sur ses joues, traversa le parking aussi vite qu’il le pouvait et ignora les cris de Nathalie qui l’appelait derrière lui, tout comme les regards interloqués de certains invités.
Il déboucha dans les rues de Paris, encore animées malgré l’heure tardive, et dès qu’il le put, il s’engouffra dans une ruelle.
— Adrien ! Tu devrais prendre le temps de te calmer un peu, déclara Plagg.
Adrien secoua la tête.
— Plagg !
— Adrien, ce n’est pas une bonne idée !
— Transforme-moi !
Une fois transformé en Chat Noir, il grimpa sur les toits de Paris et prit de la vitesse. Le paysage disparut autour de lui. Il avait juste besoin de courir. D’oublier cette soirée. Tout ce qu’il avait entendu.
Il ne sut pas combien de temps passa avant qu’il finisse par s’agenouiller sur un toit, le souffle court, les larmes ayant séché sur ses joues. Il était épuisé. Son corps entier brûlait de protestation après l’effort extrême qu’il venait de lui imposer.
Il ne savait pas depuis combien de temps il courait.
La nuit commençait à peine à s’éclaircir.
Cela faisait sûrement des heures.
Peut-être moins.
Il regarda autour de lui et, juste en face, aperçut le toit de Marinette. Un rire court et froid lui échappa. Évidemment.
Il se força pourtant à se relever. Après une profonde inspiration et quelques pas d’élan, il sauta jusqu’à la petite terrasse. À peine avait-il atterri qu’il heurta un pot vide, qui se fracassa sur le sol.
— Merde… murmura-t-il.
La lumière s’alluma aussitôt dans la chambre.
Quelques secondes plus tard, il se retrouva nez à nez avec Marinette, en pyjama, une batte de baseball entre les mains. Elle le fixa un instant avant de baisser lentement son arme improvisée.
— Chat Noir ? Qu’est-ce que tu fais là ?
Il ouvrit la bouche, mais aucun mot ne vint immédiatement.
— Je… j’en sais rien. J’avais besoin de… je sais pas.
Marinette posa la batte contre le mur.
— Rentre. Je vais te chercher du thé.
Elle descendit quelques minutes, et il alla s’asseoir dans le fauteuil moelleux installé sous le Velux de sa chambre. Lorsqu’elle revint avec un plateau entre les mains, il se releva presque aussitôt.
— Non… Je vais rentrer. Je n’aurais pas dû venir.
— Peut-être, mais c’est un peu tard. Tu m’as réveillée à quatre heures du matin, j’ai fait du thé et j’ai même monté des macarons de ma réserve personnelle. Alors tu ne pars pas tant que tu n’as pas bu ce thé et mangé un peu.
Il se rassit aussitôt et, sans vraiment comprendre comment, se retrouva avec une tasse de thé chaud dans une main et un macaron dans l’autre. Marinette s’était installée sur sa chaise de bureau et sirotait son thé en silence, sans même le regarder. Ce silence avait quelque chose d’apaisant.
Il posa finalement sa tasse et tourna les yeux vers elle.
— J’ai découvert que beaucoup de mes proches m’avaient menti.
— Je comprends… Ça a dû être très difficile.
— Ouais… On peut dire ça. Le truc, c’est que je savais déjà qu’ils m’avaient menti. Je le savais depuis des années. Mais c’est seulement aujourd’hui que j’ai compris à quel point. Tout ce que je croyais était un mensonge.
Marinette posa sa tasse à son tour.
— Ce n’est pas totalement vrai.
Il fronça légèrement les sourcils.
— J’ai vécu une situation similaire, sauf que moi, j’étais celle qui avait menti.
— Pourquoi ?
Elle baissa les yeux vers sa tasse.
— Parce que je pensais que c’était la meilleure chose à faire pour lui. En réalité, je n’ai fait que décider à sa place. Tu sais, ce n’est pas si simple… J’ai énormément culpabilisé et, en même temps, je ne voulais pas le voir souffrir. Ça me faisait tellement mal d’imaginer ce qu’il pourrait ressentir si je lui disais la vérité. Et plus le temps passait, plus j’avais l’impression d’être prise dans un engrenage dont je n’arrivais plus à sortir. La seule solution que je voyais, c’était de partir.
Elle marqua une courte pause.
— Ce n’était pas la meilleure décision. Mais, à ce moment-là, c’était la seule que j’arrivais encore à voir.
— C’était une décision égoïste.
— Oui.
Chat Noir se figea et la regarda sans un mot. Marinette, elle, mangea tranquillement son macaron avant de reprendre :
— Je ne suis pas quelqu’un d’aussi altruiste que ça, Chat Noir. Parfois, on a soi-même besoin de se voiler la face et d’être égoïste pour continuer à croire que tout va bien. Enfin… c’est comme ça que je le vois. Je pense que tu es énormément blessé, et tu as le droit de l’être. C’est même sain. Mais quand tu auras pris un peu de distance, demande-toi aussi s’ils ont menti par égoïsme… ou pour toi. Ça n’excuse rien. Mais ça peut te montrer s’ils tiennent réellement à toi.
Chat Noir la regarda un instant, puis se leva.
— Je… merci pour le thé et les macarons.
Elle sourit.
— Passe quand tu veux, Chat Noir. Enfin… évite quand même le milieu de la nuit.
Il posa sa tasse vide et lui rendit son sourire.
— C’est pourtant le meilleur moment pour tomber sur toi.