Sous l'affiche d'un film pornographique

Chapitre 13 : Chapitre XII

6432 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 23/08/2020 21:07

Chapitre XII



Je ne dirai pas que j’ai été blessé

mais ça ne veut pas pour autant dire que je n’ai pas mal.

Il n’y a pas de personnes gentilles,

ils ont juste abandonné leurs armes.

Cavité, cavité *

 

Cavité, cavité – amazarashi



Lorsque le gorille de service eut fini de vérifier que Valentine était inoffensive, Roarr avait jugé le moment opportun pour quitter le corps de cette dernière, et ainsi démarrer sa mission. Elle s’enfonça à travers le sol de marbre dessinant une mosaïque ravissante, et avança prudemment sous les dalles, toujours dans cette sensation glaciale et dérangeante, jusqu’à trouver un endroit tranquille où respirer de nouveau un air pur. Avant de totalement quitter les lieux, elle entendit faiblement une voix de femme saluer sa porteuse.


« Avancez dans l’auditorium, je vous prie. »


Puis ce ne fut rien d’autre que le silence, le vrombissement des machineries qui chauffaient l’immense demeure, et cet horrible sentiment désagréable qui lui collait à l’essence. Si l’on pouvait faire une comparaison que les humains pouvaient comprendre, c’était semblable à porter des vêtements complètement trempés – par la pluie, une baignade intempestive dans un lac ou encore une mauvaise farce de type « seau d’eau froide jeté sur la tête » – sans pouvoir les ôter, et devoir supporter cette double peau. Pour un kwami, cette sensation équivalait à être un peu trop longtemps dans cet état intangible, qui pouvait à terme devenir une réelle souffrance. Elle frissonna. Elle n’avait qu’une hâte, c’était de partir.

Elle comptait les secondes qui s’écoulaient. Lorsqu’elle parvint à cent trente-sept, elle risqua un œil hors du sol. Elle se trouvait dans une drôle de pièce, semblable à une cage d’ascenseur circulaire. Elle doutait qu’il s’agissait là de sa destination, mais la curiosité la poussa à explorer. Bien qu’elle visât la chambre du blondinet – probablement située à l’étage, d’après Valentine – rien ne l’interdisait d’aller jeter un œil à droite à gauche. Ou plutôt, en l’occurrence, de bas en haut.

Roarr n’avait pas le temps d’hésiter. Chaque seconde comptait. Valentine lui avait donné une heure à partir du moment où elle serait accueillie dans le manoir ; une part de son esprit comptait encore les secondes. Elle se gardait cent secondes pour la rejoindre et se faufiler de nouveau dans son corps ; il lui restait donc trois mille trois cent soixante-six secondes pour explorer et pour trouver les preuves qu’il leur fallait. Elle pouvait s’autoriser trois centaines pour une exploration annexe. Elle mettrait juste les gaz pour se déplacer.


Monter ou descendre ? Descendre ou monter ?


Elle se laissa tomber – façon de parler, elle ne pouvait lâcher prise sur sa lévitation aussi facilement – et fonça tête baissée dans les tréfonds de la demeure. Elle se doutait bien évidemment que la chambre du blondinet ne se trouvait en rien dans cette direction, mais sa curiosité avait été piquée au vif ; quel genre de personne aurait une telle construction au sein de sa demeure ? D’autant plus que le mécanisme semblait bien dissimulé et presque inaccessible. Curieux.

Elle déboucha sur une immense pièce, qui s’apparentait à une crypte souterraine, extrêmement sombre et humide. Elle comprit alors, en la traversant pour la quitter, que sa « cage d’ascenseur » était faite de verre, et la capsule ne se trouvait pas à cet étage. Une grande fenêtre circulaire semblait pouvoir éclairer la pièce, lorsque les volets étaient ouverts. Roarr distingua malgré l’obscurité, guidée par les odeurs florales qu’elle sentait depuis l’opposé de la pièce. Ses yeux entrevirent une plateforme d’acier suspendue dans le vide, et le sol en-dessous était recouvert d’une verdure qui s’étendait jusqu’au métal. Au bout, un arbre étendait sa cime, berçant ce qui ressemblait à un cercueil de verre. De petits papillons blancs virevoltaient ici et là, et semblèrent accueillir le tigre dans une danse aérienne bien travaillée.

Le détail qui attira plus particulièrement son regard fut le corps entreposé dans le cercueil. Bordée de coussins d’un blanc immaculé, une femme aux traits doux semblait s’y reposer. Lorsque Roarr s’en approcha, elle put noter que sa poitrine ne bougeait pas, et elle ne sentit aucun courant d’air filer hors de ses lèvres ou narines : la pauvre femme était, semblait-il, morte. Et elle était conservée au sous-sol du manoir ? Il n’y avait rien de plus étrange, terrifiant et fascinant à la fois.

En se penchant un peu plus vers elle, le kwami l’observa. Elle avait la peau pâle, sûrement parce que le sang ne parcourait plus les veines, et ses lèvres roses avaient probablement eu une teinte plus rougeoyante autrefois. Elle semblait en parfait état de conservation, c’était incroyable. Les Égyptiens en auraient été jaloux, se dit Roarr, en esquissant un sourire. Elle était vêtue d’un costume trois pièces blanc et noir, et ses mains ramenées sur sa poitrine tenaient une rose rouge. Si le détail de sa respiration figée ne frappait pas autant, on aurait presque pu croire qu’elle dormait.


Une fois son exploration de la crypte finie, Roarr se décida à remonter le long du « tube » de verre. En se retournant, elle constata qu’il n’y en avait pas qu’un ; un peu plus loin se trouvait une seconde capsule, semblable en tout point à l’autre, mais qui devait à coup sûr mener ailleurs. Sa curiosité ravivée, Roarr se précipita à travers, désireuse d’atteindre sa prochaine destination.

Elle ne fut pas déçue du voyage. Plus long, celui-ci la mena dans ce qui ressemblait à un observatoire. La fenêtre, dans le même goût que celle qui se trouvait en bas, dans la crypte, était grande ouverte, et éclairait la pièce. Les motifs, évoquant de loin une mandala, dessinaient sur le sol minutieusement carrelé un papillon, ou bien une fleur, c’était selon le point de vue. Roarr avançait doucement et en silence, fascinée par sa découverte. Au loin, elle voyait le ciel bleu, quoiqu’un peu nuageux, et réfréna une envie grandissante d’aller respirer l’air extérieur. Elle distingua une petite silhouette, assise sur le rebord de la vitre, regardant au-delà. Son essence se figea.


Impossible.


Et pourtant…


« Nooroo ? C’est bien toi ? »


L’intéressé se retourna soudainement, affichant une expression terrorisée, et s’enfouit dans le mur pour se dissimuler. Puis il ressortit lentement la tête, afin de voir qui l’avait surpris. Son teint mauve s’intensifia, tournant au violet foncé, et une expression mêlant panique, colère et soulagement s’afficha sur son visage arrondi. La spirale dessinée sur son front le trahissait. Roarr l’avait bien reconnu.


« Oh bon sang, tu es ici ?!

– Roarr, que fais-tu en ces lieux ?

– J’arrive pas à le croire ! » Roarr virevoltait dans tous les sens autour de son aîné qui s’était pleinement extirpé de sa cachette de fortune. « J’arrive pas à croire que tu étais caché là depuis le début !

– Qu’est-ce que tu fais ici ? »


Le ton du papillon s’était aggravé, il était terriblement sérieux et tendu. Face à l’hésitation de Roarr, il reformula sa question.


« Pourquoi te promènes-tu à l’air libre ? Mon maître ne m’a jamais dit que tu lui appartenais.

– J’ai un nouveau miaître, c’est pour ça. Il me permet de prendre l’air à ma guise. Je traînais dans le quartier et je me suis dit que j’allais visiter cet énorme manoir qui me fait de l’œil depuis bien trop longtemps. Tu dois mener la vie de château ! »


Les yeux de Nooroo se rivèrent sur le sol. Il était très expressif, et ils traduisaient très facilement ses émotions. Dans un sens, il avait toujours été considéré comme faible par les autres, puisqu’il ne parvenait à cacher ses sentiments. Couplé à son empathie excessive, il n’en menait pas large dès que quelqu’un se sentait mal. Quel dommage qu’il fût tombé entre de si mauvaises mains.


« Ton maître te bat ? demanda-t-elle en adoptant une position sérieuse, en s’asseyant à ses côtés.

– Non, non… Il… n’est juste pas très tendre avec moi.

– Il t’ordonne des choses qui te déplaisent ? »


Il acquiesça. Il fallait s’en douter.


« Tu veux t’enfuir ?

– Il m’a ordonné de ne jamais quitter les lieux. Il a même restreint le nombre de pièces où je peux me rendre. Roarr, je suis prisonnier.

– Il nous faudrait le pouvoir de briser cette malédiction, souffla-t-elle d’un air songeur.

– Je sais à quoi tu penses, et c’est non. Je croyais que tu avais oublié cette histoire ?

– C’est le cas. J’ai renoncé à ma liberté, et je suis comblée avec la personne qui s’occupe de moi. Je ne la quitterais pour rien au monde. Mon miaître a besoin de moi, et j’ai besoin de lui. Mais je ne peux m’empêcher de penser que tu mérites bien mieux que d’être au service de cet homme. »


Il sembla soucieux de quelque chose. Mais de quoi ? Roarr n’avait jamais été douée pour sonder les pensées de ses frères et sœurs.


« Écoute, fit-elle, je peux t’aider.

– Comment ? Tu n’es qu’un Tertiaire.

– Un Tertiaire, certes, mais entre de bonnes mains. Rassure-toi. Nous allons ôter son masque au Papillon, et te rendre ta liberté ! Le Gardien sera ravi de savoir que tu vas bien ! J’irai le lui dire.

– Roarr, ne fais pas ça, souffla-t-il avec toujours autant d’hésitation. Je sais que tu y penses encore, et c’est une mauvaise idée.

– De quoi tu parles ? Tout ce que je souhaite, c’est qu’on se retrouve tous ensemble de nouveau. Toi, moi, Tikki et Plagg, tous dans la boîte, à passer le temps en se racontant des anecdotes datant d’il y a deux mille ans ! »


Il leva vers elle les yeux. Il semblait pensif. Puis il acquiesça.


« Je trouverai un moyen de nous ramener à la maison, Dusuu et moi.

– Oh, Dusuu ! Tu as de ses nouvelles ?

– Je la croise, de temps à autre. Disons que… c’est compliqué.

– Je vois. »


Il y eut un silence. Il sembla s’éterniser. Roarr vit le visage de Nooroo se crisper. Il faisait toujours cette drôle de tête lorsqu’il ressentait par empathie les fortes émotions d’autrui. Mais vu la moue désespérée qu’il affichait, ce devaient être des émotions plutôt négatives.

Le décompte, qui ne s’arrêtait pas, tira Roarr de sa rêverie : elle n’avait plus de temps à perdre, et elle n’avait pas avancé d’un pas dans sa mission. Elle serra les dents ; elle aurait aimé pouvoir tenir compagnie à Nooroo plus longtemps, mais elle atteignait la limite de ce qu’elle pouvait s’autoriser.


« Désolée, fit-elle finalement, mais je dois filer. Mon propriétaire m’a dit de ne pas trop traîner, alors il faut vite que je rentre chez lui, sinon qui sait ce qu’il me fera.

– Ne t’en fais pas. Ce n’est qu’une question de minutes avant que le mien revienne me voir de toute façon. Tu es en danger ici.

– Écoute… » Roarr observa la mine triste de son aîné et se maudit de ne pouvoir faire plus pour lui. « Je te promets de revenir. Je vais réfléchir à une manière de te tirer de là, pareil pour Dusuu. Et on rentrera tous ensemble. Alors ne perds pas espoir ! »


Elle s’approcha de lui et l’enlaça du mieux que ses petits membres le lui permettaient. Le contact entre deux corps de kwamis était assez surréaliste ; aucune sensation ne se dégageait de l’autre, et l’on pouvait presque comparer cela à la sensation d’embrasser le vide tout en sentant, paradoxalement, une certaine présence physique dans l’espace entre les bras.

Puis elle chercha rapidement la sortie, et s’engagea dans l’un des ascenseurs de verre, guettant la sortie de celui-ci qui la mènerait, elle l’espérait, à bon port.


Il lui fallut encore se faufiler dans quelques murs et sols afin d’atteindre sa destination, qui se révéla être une immense chambre qui devait au moins équivaloir à la superficie totale de l’appartement de Valentine, salle de bain y compris. On y trouvait beaucoup de divertissements : un piano à queue noir, un panneau de basket, une immense bibliothèque qui remplissait aussi la mezzanine, débordant de livres et de boîtes de jeux vidéo, et bien d’autres encore.

Un petit bureau, dissimulé dans un renfoncement du mur, supportait tant bien que mal le poids de l’ordinateur aux deux écrans qui y était installé, ainsi que la quantité de manuels scolaires bien trop épais rangés dans des étagères. Lorsque Roarr s’en approcha en silence, elle remarqua une photo encadrée, sur laquelle figurait la femme qu’elle avait vue « endormie » dans la crypte. L’écran de l’ordinateur, qui n’était pas en veille, affichait le bureau, et le fond d’écran était une autre photo de cette même femme. Qui qu’elle fût, le gamin qui vivait dans cette pièce semblait faire une fixation sur elle.

Elle remarqua du coin de l’œil une seconde photographie, elle aussi bordée par un cadre de bois et protégée par une petite vitre. Sur celle-ci, cette même femme apparaissait aux côtés de l’adolescent dont Valentine lui avait parlé. Cela lui apporta la confirmation qu’elle se trouvait bien dans la chambre de la personne qu’elle soupçonnait.


« Plagg ? appela une voix masculine depuis une pièce voisine – probablement une salle de bain privée – tout en étant accompagnée de bruits de portes qu’on fermait, de tiroirs qu’on ouvrait. Est-ce que tu as vu mon… Ah non, c’est bon, je l’ai ! »


Il y eut ensuite un bruit d’eau ; le blondinet devait probablement prendre une douche. Un rapide coup d’œil en direction de l’emploi du temps hebdomadaire affiché sur un panneau de liège informa le tigre qu’il avait eu un cours d’escrime un peu avant. Ce devait assurément être ça.


Elle sortit un peu plus de sa cachette, et aperçut du coin de l’œil le kwami du Chat Noir. Elle se retint d’éclater de joie à cette découverte – qui n’avait plus laissé le moindre doute à partir du moment où l’adolescent l’avait appelé par son nom – et s’approcha en virevoltant de lui. Plagg dégustait un camembert qui semblait moelleux, et plutôt fort à l’odeur qui s’en dégageait.


« Qu’est-ce qui a quatre pattes, deux oreilles rondes, et rugit quand il a faim ? lança le tigre d’un air espiègle en surgissant dans son dos.

– Roarr !? »


Plagg en avait presque lâché son goûter. Son cri de stupeur reflétait en même temps une inquiétude viscérale d’avoir été entendu par son acolyte dans l’autre pièce.


« Gagné ! fit-elle en souriant, dévoilant ses canines. Tu es fort à ce jeu-là !

– Qu’est-ce que tu fais ici ?

– Je me promène, c’est tout ! Tu vis dans cette chambre ? La chance ! »


Elle commença à se promener à droite à gauche, découvrant chaque recoin de la pièce. Elle repéra quelques vieux titres de romans qu’avait lu un de ses précédents porteurs, d’autres plus récents dont elle n’avait jamais entendu parler. Il n’y avait pas une trace de poussière, tout était parfaitement propre, c’en était presque bizarre. Valentine oubliait toujours d’épousseter certains recoins de son appartement, et il en allait de même pour le Gardien – qui était en partie excusable du fait de son grand âge –, si bien que Roarr avait cru que cela était tout à fait normal.


« Tu en as de la chance, d’être tombé sur un porteur aussi riche !

– Qu’est-ce que tu fais là ? redemanda Plagg d’un ton ferme et dur en se mettant à sa hauteur. Qui t’envoie ?

– Personne. Je me promène. Je n’ai pas le droit ? »


Roarr feintait l’ignorance, et pour peu elle aurait bien cru qu’il l’aurait démasquée. On n’apprenait pas à un vieux singe à faire la grimace, d’après les humains, et on n’apprenait pas à Plagg à mentir, ni à faire comme si de rien n’était. Pourtant, elle avait su trouver une manière de le duper ; elle était désormais devenue la meilleure menteuse de tous les kwamis existant.


« Qui est ta détentrice ?

– Mon miaître ?

Qui ? »


Le chat se rapprochait d’elle avec un air mauvais, et semblait prêt à dégainer son cataclysme.


« Je ne peux dire son nom. Tu te souviens ? Le sortilège qui les protège ?

– Quel genre de personne c’est ?

– Le genre prudent.

– Comment a-t-elle fait pour te voler au Gardien ?

– C’est pas bientôt fini les questions ? Je voulais juste me promener, moi ! »


Roarr eut beau tenter de s’éloigner et de changer de sujet, il revenait toujours à la charge. Il était particulièrement excédé, et plutôt inquiet.


« Elle prend soin de moi, et me laisse faire ce que je veux, finit-elle par lâcher, agacée par l’attitude irritante de son aîné. Elle m’a cependant interdit de révéler le moindre détail permettant de l’identifier. Tu as de la chance, d’avoir un porteur qui ne te donne pas d’ordres restrictifs. »


Plagg sembla se calmer. Tant mieux.


« Écoute, souffla-t-il, Chat Noir et Ladybug ont déjà d’autres problèmes à régler. Pourquoi ta détentrice t’a volée au Gardien ? Comment a-t-elle su où il se trouvait ?

– Je l’ignore. J’aimerais bien le savoir aussi, c’est curieux qu’elle l’ait trouvé si facilement, lui qui mise toujours sur la prudence.

– Est-elle liée au Papillon ? »


Roarr voulut lui répondre que non, mais sa voix s’étouffa dans sa gorge, et les bulles d’air emprisonnant le son s’échappèrent, emmenant ses mots avec elles.


« Ah. Le sortilège.

– Je te l’avais dit. »


De tous temps, les Hommes avaient soutenu l’idée de la puissance magique des mots. Ils avaient pris conscience de leur impact sur les autres êtres, et du pouvoir qu’ils leur conféraient. Il en allait de même pour les kwamis ; à l’époque où ils n’avaient pas encore pris de forme physique, et n’étaient que concepts abstraits sans nom, ils avaient rapidement compris que connaître autrui et communiquer avec lui était une force.

Chacun avait pris son nom tour à tour, ou plutôt, ils avaient gagné leurs noms d’après les hommes. Ainsi la Création fut-elle nommée Tikki comme la première femme à être née, Plagg en hommage aux maladies dévastatrices, forme de Destruction de la vie. Les émotions étant la preuve de l’existence d’une âme, et Duusu vint au monde ; lorsqu’on découvrit la sagesse, ce fut au tour de Wayzz, et ainsi de suite. Les Hommes inventèrent leurs mots sans se douter qu’ils deviendraient, avec le temps, le nom des créatures symbolisant les concepts régissant ce monde. Qui de l’Homme ou du Kwami était apparu en premier ? Nul ne le saura jamais, puisque l’existence de l’un découlait de celle de l’autre.

Dès que l’on comprit que l’on pouvait commander autrui, ou bien lui porter atteinte en révélant des secrets, les mots devinrent de puissantes armes. Si l’on connaissait le nom de son ennemi, il suffisait de le souffler à un assassin pour qu’il ne fût plus. Si l’on savait quels mots employer, il devenait chose aisée que de charmer l’interlocuteur. Dans cette volonté d’asservir les puissances divines qu’il avait découvertes, un obscur Mage des temps anciens avait créé les Miraculous, afin de communiquer avec elles, et peut-être aussi de les utiliser à ses fins.

Là, les mots devinrent un pouvoir incommensurable. En connaissant le nom véritable de la divinité, l’on pouvait la forcer à nous obéir. Les kwamis durent alors se taire, ne révélant leur identité qu’au porteur le plus fiable. Et une force supérieure fit que jamais ils ne pourraient prononcer le nom de l’humain les accompagnant dans le dessein de le révéler à autrui.

Roarr avait tenté, par le passé, de se battre contre cette injustice. Les kwamis ne pouvaient être libres si des contraintes les empêchaient d’agir. Elle avait pendant longtemps refusé qu’un Homme lui interdise quoi que ce fût. Puisque dès lors que le porteur prononçait un ordre, ce dernier se changeait en sortilège obligeant le kwami à agir selon le bon vouloir de son maître. Voilà pourquoi Roarr ne pouvait pas indiquer à Plagg si Valentine était liée ou non au Papillon, car même si sa réponse avait été « non », cela aurait été un indice de plus menant à la découverte de son identité, aussi infime fût-il. C’était pour ces mêmes raisons que Nooroo ne pouvait quitter le manoir, et que parfois sa bouche disparaissait ; si Gabriel lui ordonnait de se taire, le sortilège faisait en sorte qu’il ne pût articuler le moindre son. La puissance des mots était redoutable dès lors que l’on se retrouvait en position de faiblesse.

La flamme de sa colère s’était éteinte au fil des siècles, devenant braise, puis cendres. Elle s’était résignée. À quoi bon ? Ses frères et sœurs avaient tous accepté cette destinée, et semblaient s’en satisfaire. Au final, elle aussi avait trouvé du bon dans sa situation de divinité enchâssée ; plusieurs de ses porteurs avaient été des plus adorables avec elle, la respectant et la traitant comme une véritable déesse. Elle se souvenait particulièrement bien de cette guerrière chinoise, qui avait vaincu des armées entières grâce au pouvoir du tigre de bois. Cette fantastique femme a marqué son époque, et on racontait encore sa légende aujourd’hui. Roarr n’avait jamais été affectée par le décès de ses porteurs, mais lorsqu’elle avait constaté son suicide, elle avait senti son essence s’alourdir de peine.

Elle prenait toujours soin de ses tigreaux, mais elle ne s’y attachait plus de la même manière. Il n’était jamais simple de faire le deuil des personnes de qui l’on était le plus proche.


« Il faut que tu t’en ailles, grommela Plagg. Personne ne doit te voir.

– Je ne fais rien de mal pourtant. Et puis, ton chaton ne nous entend pas.

Ce n’est pas la question ! »


Roarr frissonna. Le ton sec du kwami de la destruction était effrayant lorsqu’il était en colère. Cela n’arrivait pas souvent, mais étant donné qu’il était du genre explosif, il valait mieux le garder dans un état calme.


« Ne t’en fais pas pour lui, je te promets que je ne révélerai pas son nom. Et je ne dirai pas que je t’ai vu. En échange, ne me dénonce pas non plus, d’accord ? »


Elle lui adressa un clin d’œil, mais il semblait bien trop remonté pour lui retourner la moindre complicité. Les relations entre frères et sœurs étaient pour certaines compliquées, et cela était aussi valable dans le monde des divinités.


« Je te préviens, Roarr. Si ta porteuse touche à un seul cheveu de mon chaton, je ne retiendrai pas mon cataclysme.

– Je ne peux pas l’empêcher d’agir une fois transformée. Mais je lui en toucherai deux mots, c’est promis. »


Elle aurait bien voulu rester plus longtemps à discuter avec lui, ou plutôt à titiller ses nerfs, mais elle avait entendu que l’adolescent avait coupé l’eau, et ce n’était plus qu’une question de secondes avant qu’il ne revînt dans la chambre. Elle prit congé de Plagg, et quitta les lieux en traversant la fenêtre, faisant mine de repartir au loin, avant de faire demi-tour et de revenir dans le manoir en passant par les murs et le plancher. Lorsqu’elle longea la chambre de l’adolescent, elle entendit Adrien interroger Plagg.


« Tu parlais à quelqu’un ?

Non, je discutais tout seul. Tu me connais, j’aime bien réfléchir à voix haute. Et parfois je hausse un peu le ton.

Décidément Plagg, tu es spécial.

Je peux en dire autant de toi, Adrien. »


Roarr affichait un large sourire alors qu’elle regagnait à toute vitesse la pièce où se trouvait Valentine. Elle eut un léger mouvement de panique en voyant que sa porteuse s’apprêtait à partir, et se hâta d’autant plus à se glisser contre elle. Elle sentit le soulagement gagner la jeune femme, et s’il lui avait été permis de laisser s’échapper quelques bruits, elle aurait bien traduit son apaisement par un long soupir.

Elle se fit discrète jusqu’à ce qu’elles fussent parvenues à l’appartement de la jeune femme, où Roarr put de nouveau voler librement dans la pièce. Elle prit le temps d’étirer son petit corps dans tous les sens, puis lorsqu’elle capta le regard intense que lui jetait Valentine. Mêlant de l’empressement, de la curiosité et de l’impatience, elle la suppliait silencieusement de lui faire son rapport.

Roarr se délecta encore quelques instants de cette situation où elle dominait, puis décida de prendre la parole.


« Tu avais raison, commença-t-elle avec malice. C’est bien le blondinet que tu cherches. »


Valentine jubila, et manqua d’éclater de joie tant l’émotion qui la traversait était forte. Enfin ! Elle avait mis la main sur ses deux cibles, son piège se refermerait lentement sur eux ! Et au moment où ils s’y attendraient le moins, elle les écraserait de toute sa puissance.


« Je t’écoute, articula-t-elle en reprenant difficilement son souffle, avant de s’asseoir sur son canapé. Dis-moi tout ce que tu as découvert à son sujet. »


Le tigre sourit en pensant à Nooroo ; la jeune femme ne lui avait rien demandé à son sujet, et n’avait pas ordonné qu’elle lui expliquât tout ce qu’elle avait découvert. Savoir que le secret de son frère était bien gardé lui réchauffa le cœur.


« Je me suis infiltrée dans sa chambre, commença-t-elle. Et j’y ai trouvé le kwami du Chat Noir. On a un peu discuté, et il m’a fait des reproches parce que tu es l’ennemie de Chat Noir et Ladybug, enfin bref. Son porteur était dans la pièce voisine, une salle de bain, parce qu’il avait eu un cours d’escrime juste avant. Enfin bon. Le fait est que je ne peux pas te dire quel est son nom, je l’ai promis.

– Il est facile de briser ses promesses, tu sais, fit Valentine d’un air un peu amusé, non sans dissimuler une pointe d’amertume.

– Peut-être pour vous les humains, mais pas pour nous kwamis. Pour faire simple, les mots sont comme des incantations – tu l’as bien vu avec la phrase nécessaire pour la transformation – et les ordres et les promesses sont de puissants sortilèges pour nous. Tu m’as par exemple ordonné de ne jamais dire qui tu étais ; si j’avais voulu prononcer ces quelques syllabes dans l’intention de les dévoiler à un autre kwami, j’en aurais été empêchée.

– Tu peux me faire une démonstration ? » demanda Valentine, à la fois perplexe et intriguée.


Roarr acquiesça. Elle avait promis à Plagg de ne pas faire connaître le nom d’Adrien. Valentine allait être servie.


Elle entrouvrit les lèvres afin d’articuler. Sa voix ne put naître au creux de sa gorge, et ses mots s’envolèrent dans quelques petites bulles brillantes qui éclatèrent après s’être élevées dans les airs.


« Voilà. Là, je te disais le nom du détenteur du Miraculous du Chat Noir. L’ennui c’est que tel quel, tu ne le sauras jamais. D’où la manière détournée que j’ai employée.

– C’est fascinant.

– Ton secret est bien gardé. Tu m’as ordonné de ne faire savoir d’aucune manière qui tu étais, et cela inclut ce genre de manière détournée. Le monde est bien fait, pas vrai ?

– C’est vraiment une méthode infaillible ? On ne pourrait pas lire sur tes lèvres par exemple ?

– Impossible, Val. Personne n’en serait capable. »


Roarr sembla réfléchir quelques instants, puis elle rajouta :


« La seule manière de trahir ton secret, autre que de te forcer à te dé-transformer, ce serait que mon prochain porteur m’ordonne de lui révéler ton identité, je pense. »


Elle fronça les sourcils, en pleine méditation.


« Et encore, s’exclama-t-elle, je ne suis même pas sûre si ça peut marcher, puisque deux ordres entreraient en contradiction… Je suis curieuse de savoir ce qui pourrait se passer, tiens. »


Son large sourire amusa la jeune femme, qui se releva, déterminée à avancer ses pions sur l’échiquier.


Bien.


Elle connaissait désormais l’identité de Ladybug et celle de Chat Noir.


Et ces deux-là ne savaient pas ce qui les attendait, ni combien elle était déterminée à leur faire mordre la poussière.


Elle n’avait plus qu’à agir, désormais.


*


Fu faisait les cent pas dans sa maison ; tantôt dans son salon, tantôt dans une autre pièce, il ne parvenait à apaiser son esprit.

Il jetait des regards anxieux en direction du gramophone dans lequel était dissimulée la Miracle Box. Elle n’était plus en sécurité ici. Alors que faire ?

Il avait lu les journaux, et vu les informations à la télévision. Il avait vu cette nouvelle « héroïne » entrer en action. Marinette le lui avait dit, mais il avait refusé d’y croire, et pourtant…


« Maître, qu’allons-nous faire ? »


Wayzz s’agitait nerveusement, lui aussi. Il n’avait pas réellement été présent lors de la première apparition de la « tigresse », mais il n’avait pas perdu une miette du rapport que la brunette avait fait lorsqu’elle était venue le ramener au Gardien après leur première confrontation.


« Je l’ignore, Wayzz. Sincèrement, je l’ignore, » répondit le vieillard.


Il entreprit dans un premier temps de déplacer la boîte. Il ouvrit le gramophone, entrant les codes les uns après les autres. Quel dommage, il s’était donné tant de mal à bâtir de petit système. Lorsqu’il la détint dans les mains, il l’ouvrit, et contempla un instant tous les bijoux soigneusement entreposés, chacun à sa place. Il était satisfait de voir que celui du Renard avait été récupéré par Marinette, bien longtemps après qu’il l’eût perdu, mais il gardait toujours ce goût amer en constatant les emplacements vides du Paon et du Papillon. Parviendraient-ils à remettre la main dessus ? Une part de lui, optimiste, lui affirmait que tout était possible, mais ce même discours était repris par le côté pessimiste : oui, tout était possible, y compris le fait de ne jamais vaincre le Papillon et de ne jamais revoir la couleur de ces deux broches.

Un instant, il se maudit d’avoir placé tant d’espoirs dans ces deux adolescents. Peut-être que des gens plus matures auraient été plus à même de remplir cette mission. Après tout, le Papillon et Mayura avaient, semblait-il, accepté sans problème l’existence des kwamis et des bijoux magiques. Les Parisiens avaient une confiance infaillible envers les héros qui les protégeaient de ces odieux personnages. Cependant, avaient-ils conscience de toute la magie de leurs identités ? Il en doutait.

Peut-être que la crédulité et l’innocence des adolescents leur conférait une meilleure aptitude au combat. Par chance, le Papillon restait relativement clément ; il aurait pu commettre des crimes bien plus grave et mener à des décès. Il était seulement attiré par les Miraculous de la Création et de la Destruction ; le pouvoir ou l’argent ne l’intéressaient guère.


« Wayzz, que penses-tu de Tigresse ?

– De ce que j’ai pu voir, elle semble sûre d’elle, comme si elle avait fait ça toute sa vie. Mais d’un autre côté, elle est encore peu habituée à ses pouvoirs. Il vaudrait mieux l’immobiliser dès maintenant, avant qu’elle ne parvienne à prendre le contrôle…

– Penses-tu qu’elle agit seule ? Ou bien a-t-elle des complices ? »


La question du Gardien ébranla la Tortue.


« Je n’en sais rien, maître.

– Je pense qu’elle n’est pas seule. Elle est sûre d’elle. Elle savait où frapper, et quand. Elle est certainement liée d’une manière ou d’une autre au Papillon.

– Maître, si elle est liée au Papillon, pourquoi n’a-t-elle pas volé la Miracle Box ? Pourquoi a-t-elle seulement pris Roarr ? Cela n’a aucun sens. »


Wayzz marquait un point. Pour réaliser son casse, il lui avait fallu identifier le Gardien, trouver sa demeure, et comprendre où était cachée la boîte, avant de déjouer le mécanisme. Le plus simple aurait été de dérober tous les Miraculous ; en utilisant l’amalgame de leurs pouvoirs, le Papillon et Mayura auraient été d’autant plus puissants. Alors pourquoi cette femme avait-elle choisi Roarr ? Le Tigre n’était pas le meilleur des choix ; le rugissement pouvait être utile mais était bien trop contraignant, et il était certain que le Papillon et son acolyte ignoraient toutes ces histoires de compatibilité. Nooroo devait certainement leur avoir caché ça d’une manière ou d’une autre. Il restait encore Trixx, dont le mirage était des plus efficaces et pouvait aisément changer la donne lors des confrontations. Alors, une fois encore, pourquoi Roarr ?


« Maître, pensez-vous que Roarr ait toujours ces idées… ?

– Non, je ne pense pas. Elle est retournée dans le droit chemin. Roarr est un kwami auquel nous pouvons faire confiance. Elle est certes espiègle, elle est grandement attachée à son monde. Je suis convaincu qu’elle est contrainte elle aussi à agir pour cette femme. »


Voilà qu’il faisait de nouveau les cent pas, la boîte ouverte trônant sur la table basse. Devait-il entrer en scène lui aussi ? Il n’avait peut-être plus la force de se battre comme le faisaient Ladybug et Chat Noir. Mais d’un autre côté, il craignait de devoir les laisser seuls face à cette ennemie.


« Wayzz, si elle est avec le Papillon, peut-être essaient-ils de nous tester. Peut-être essaient-ils de voir comment nous réagissons. Ils nous ont laissé la Miracle Box pour que nous ne doutions de rien, mais maintenant qu’ils savent où je vis – et qui je suis – alors nous ne sommes plus en sécurité. Nous devons partir. »


Wayzz observa tristement son maître s’affoler. N’y avait-il rien qu’il pût faire pour le rassurer ?


« Je crois… qu’elle s’est opposée à Mayura, souffla-t-il en luttant contre lui-même pour se remémorer le moindre détail. Maître, attendons de voir la suite des événements. Je vous en prie, ne vous affolez pas. »


Fu posa tristement ses yeux en amande sur son compagnon. Wayzz était sage, cela ne faisait aucun doute. Il était infaillible, et ne l’avait jamais trompé. Et puis, qui était-il pour se penser plus sage qu’un kwami qui avait vécu plusieurs milliers d’années ? Le vieillard ricana.


« Je te fais confiance, Wayzz. Mais si j’estime que la situation est critique, nous entrerons à notre tour en scène. »


Il jeta un coup d’œil par la fenêtre, en direction du bâtiment en face. Il eut alors une pensée pour la jeune femme qui était venue se présenter. Cette femme qui parlait chinois, quel était son nom déjà ? Caroline, non ?

Oui, Caroline.

Il se demanda ce qu’elle devenait, convaincu de ne pas l’avoir de nouveau aperçue depuis sa première et dernière visite.



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*傷ついだなんて言わないぜ

けど痛くないわけじゃないよ

優しい人なんていないぜ

武装解除しただけ 空洞空洞


「空洞空洞」 - amazarashi

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