Sous l'affiche d'un film pornographique

Chapitre 6 : Chapitre V

6484 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 23/08/2020 20:56

Chapitre V



La raison pour laquelle j’ai voulu mourir

était parce que je ne t’avais pas encore rencontrée.

J’ai commencé à aimer un peu plus ce monde

dans lequel des gens comme toi naissaient.

J’ai commencé à en attendre un peu plus de ce monde

dans lequel des gens comme toi vivent. *

 

La raison pour laquelle j’ai voulu mourir – amazarashi



Sombres étaient les rues faiblement éclairées par des lampadaires, et sombres étaient les desseins de Valentine qui les arpentaient d’un pas pressé. Elle passait l’air de rien sous les lampadaires, bien que son cœur battît la chamade à l’idée de ce qu’elle allait faire. Elle serrait le col de sa veste, dissimulant un peu plus son visage, et lutta contre elle-même pour ne pas accélérer la cadence de sa marche. Elle croisait quelques étudiants rentrant tard de soirée, mais aucun ne lui prêta attention. Quelle chance. Elle n’avait aucun alibi, et il était hors de question de demander son aide à Thomas, elle ne voulait pas l’impliquer dans cette histoire, quand bien même il était le premier à lui prêter main forte dans ses moments de faiblesse.

Elle aperçut enfin la devanture de l’Anticafé depuis la ruelle qu’elle empruntait, ce qui lui indiquait qu’elle approchait de la maison qu’elle visait. Elle se stoppa sous la fenêtre qui menait au salon, dont les volets fermés ne laissaient voir aucune lumière émanant de l’intérieur. Le vieux chinois ne se doutait aucunement de ce qui allait se produire sous son toit, et ce n’était pas plus mal pour elle.

En tendant l’oreille, elle perçut le cliquetis d’une horloge. La demie approchait, et résonna la sonnerie de la cloche martelée. Le plan se mettait en place dans son esprit ; elle pouvait passer à l’action.

Elle prit une grande inspiration, et prit le volet à deux mains ; le mécanisme faisait qu’en tournant la manivelle à l’intérieur, il descendait à l’extérieur. Le soulever à la main risquait bien d’endommager ledit mécanisme, mais elle s’en moquait, c’était un moindre mal. Elle opéra doucement, montant millimètre par millimètre le rideau sali par le temps et la pollution. Elle avait pensé à prendre des gants de latex, afin de dissimuler ses empreintes, et se félicita de cette initiative qui lui avait au moins permis de ne pas souiller ses mains.

Lorsqu’elle parvint enfin à redresser suffisamment le rideau, elle le bloqua avec son épaule, et attrapa un bout de bois, vestige d’un meuble abandonné là, qu’elle cala afin qu’il maintînt tout en place. Il ne lui restait qu’à s’occuper de l’ouverture de la fenêtre, ce qui était à côté un jeu d’enfant. Elle chercha du regard un objet résistant, en vain ; il lui fallait mettre la main à la pâte, littéralement ou presque.

Elle ôta sa veste, et l’enroula autour de son poignet droit. Elle avait appris cette technique de son père lorsqu’il l’avait secourue d’une voiture dans laquelle elle avait été par mégarde enfermée et dont on avait perdu la clé lors d’un bête accident de mémoire ; ce n’était pas un enseignement très respectueux des lois, mais cela restait son héritage.


« Dix, neuf, huit, sept, six… »


Seconde après seconde, elle attendit le moment, celui où la cloche retentit pour marquer deux heures du matin, pour enfoncer de toutes ses forces son poing dans la vitre, la brisant en de nombreux morceaux. Elle ôta sa protection de fortune, et passa le bras afin d’accéder au système de fermeture de la fenêtre, qui s’ouvrit alors en grand. Elle n’eut qu’à enjamber sa porte de fortune pour se rendre à l’intérieur de la maison.


Mais qui installait une fenêtre menant dans une ruelle, directement en vis-à-vis d’un autre immeuble ? Elle l’ignorait, mais c’était ici à son avantage, car sans cette fenêtre elle n’aurait jamais pu accomplir son méfait.


Valentine inspira un grand coup une fois dans le salon, et tenta de se remémorer les dernières paroles de la collégienne qu’elle avait prise en filature. Elle avait fait mention d’un gramophone, et elle voyait clairement l’objet dont il était question. Posé fièrement sur la commode en bois finement sculptée, il trônait non loin d’une plante verte qui paraissait quelque peu assoiffée. Elle s’en rapprocha, et l’observa plus en détail.

Son métal luisait d’une couleur d’argent dans la faible lumière de la nuit, et cet éclat la fascina. Il y avait un disque qui y était posé, mais il n’y avait aucune inscription qui permettait d’en identifier le titre ou l’artiste l’ayant composé. L’aiguille était posée au début des rainures, et creusait une fine couche de poussière. Valentine se douta que cela n’était qu’un leurre et que l’objet ne remplissait aucunement sa fonction première d’appareil musical.

Elle eut raison lorsque, suivant son instinct lui pressant de se focaliser sur le panneau représentant deux dragons se faisant face, ses yeux captèrent une légère différence de couleur au niveau des leurs ; le métal avait été poli par de nombreux contacts. Elle esquissa un sourire en contemplant le panneau qu’ils tenaient dans leur gueule. Les deux caractères chinois traditionnels – « 奇跡 » – se lisaient « qíjì, » et signifiaient « miracle » ; cette réalisation la fit sourire puisque c’était pour elle un signe évident de ce qui se trouvait à l’intérieur. Elle caressa doucement la plaque et les deux dragons. Cela lui rappela une gravure exposée dans une ville représentant un chien dont elle avait déjà vu des photos ; les touristes et passants avaient caressé la tête du chien, la polissant ainsi, et tandis que le reste du relief avait terni avec le temps, le fidèle compagnon apprécié de beaucoup avait gardé son éclat, et avait même été bien plus poli qu’à sa confection. Il en allait de même pour ces deux dragons, et leurs yeux lui parurent plus clairs que le reste de leur corps. Son hypothèse se confirma lorsqu’elle l’éclaira rapidement à l’aide du flash de son téléphone portable. Bien.

Elle caressa les pierres colorées, mais rien ne se produisit. Une pression, peut-être, se dit-elle, et elle observa avec fascination et surprise le panneau changer. Les caractères disparurent pour laisser place à une suite de boutons. Neuf en tout. Elle ignorait combien il fallait en presser, ni dans quel ordre. Elle éclaira à nouveau avec la lampe torche de son téléphone, et fit ressortir des traces de doigts qui auraient dû être essuyées afin de préserver le code secret. Elle savait ainsi qu’elle devait en presser trois sur les neuf qui se présentaient là, mais dans quel ordre ? Il fallait tenter le tout pour le tout.

De gauche à droite ? Trop classique. Allons-y pour de droite à gauche. De haut en bas, ou bien de bas en haut ? Elle raisonna. Le propriétaire était chinois. L’écriture traditionnelle du chinois, bien que non respectée sur le panneau précédent, se faisait de droite à gauche et de haut en bas, caractéristique partagée avec le japonais et le coréen. Allons-y pour de droite à gauche et de haut en bas, donc. Elle pressa les trois boutons, et manqua de sursauter en voyant l’objet se transformer. Le conduit du gramophone pivota avant de se soulever, révélant un compartiment secret, sur lequel elle se pencha, et dans lequel elle constata une boîte en bois – dont elle ne pouvait identifier la provenance, elle n’y connaissait rien en arbres – de forme aussi octogonale que la base du gramophone dans laquelle elle était dissimulée.

Son cœur battait la chamade. Elle ne pouvait plus faire marque arrière depuis un petit moment déjà, mais elle sentait son corps s’emballer à chaque mouvement qu’elle exécutait. Elle saisit la boîte, et la posa à côté du gramophone, sur la commode. Elle l’ouvrit, et son regard fut captivé par la beauté de ce chef-d’œuvre.

Si le dessus était sobrement gravé de dessins encrés de rouge, l’intérieur était tout autre. Cinq compartiments, semblables aux cinq pétales d’une fleur, étaient chacun colorés d’une certaine teinte, et dans deux d’entre eux reposaient deux bijoux ; dans l’un, de couleur jaune, avait été déposée une broche à coincer dans la chevelure sur laquelle était dessinée une abeille rayée de noir, et dans l’autre, de couleur orangée, patientait un collier dont le pendentif ressemblait joliment à une queue de renard. Les trois autres compartiments étaient rose, bleu et vert, et en leur centre avait été dessiné un symbole représentant l’animal auquel correspondait le bijou qui devait s’y trouver, à savoir respectivement un papillon, un paon et une tortue. Pourquoi ceux-ci manquaient ? Valentine avait sa petite idée.

Au centre de cette fleur dessinée par ces cinq compartiments se trouvaient deux de plus, emmêlés l’un dans l’autre dans une forme rappelant celle du yin et du yang ; l’un, rouge, figurait une coccinelle à pois, l’autre, noir, avait pour symbole une patte de chat. C’était là que devaient reposer les objets dont faisaient mauvais usage les deux ingrats dont elle devait se venger.

Elle remarqua, situés sur les côtés, des petits tiroirs aux poignées dorées. Elle en dénombra douze qui, lorsqu’elle les ouvrit, révélèrent un panel de couleurs et de formes divers et variés. Bracelets, bagues, colliers, lunettes, tiares, tous étaient uniques et finement travaillés. Les symboles lui firent comprendre qu’ils étaient tous associés aux douze animaux du zodiaque chinois, souris, bœuf, tigre, lapin, dragon, serpent, cheval, chèvre, singe, coq, chien et cochon. Il y avait donc dix-neuf Miraculous existant dans cette ville, constata-t-elle après un rapide calcul mental. Etant donné qu’elle n’avait jamais entendu parler de héros portant le Miraculous d’un de ces douze animaux, elle se dit qu’ils ne verraient pas de sitôt qu’il en manquait un.

Son cœur se mit à battre un peu plus intensément, cognant dans sa poitrine. Allait-elle vraiment franchir le cap et devenir une criminelle ? Elle s’était quand même introduite par effraction dans cette demeure, alors un pas de plus vers l’illégalité ne lui coûtait plus grand-chose.


« Ok, respire, se dit-elle à elle-même d’une voix presque inaudible en espérant que cela la calmât. Il n’en faut qu’un. »


Un seul, oui, mais lequel ? Pas un des cinq du dessus, ils étaient déjà « possédés » par deux imposteurs d’une manière assez récurrente – d’ailleurs était la tortue ? Elle n’était pas avec les autres alors qu’elle avait été aperçue dans la matinée – si bien qu’en prendre un se verrait beaucoup trop vite. Non, il lui fallait un des douze autres, inconnus au bataillon, probablement mineurs et sûrement moins puissants – pour ce qui était de la puissance, elle s’en moquait, elle avait le solide sentiment que ça ne lui poserait aucun problème – et dont on n’aurait peut-être jamais l’utilité au vu de leurs non-apparitions lors des combats.


Prends-en un, hurla une voix dans sa tête. À ce moment-là, l’horloge sonna la demie, ce qui la fit sursauter et manqua de lui arracher un cri de surprise. Son cœur pouvait rompre à tout moment tant la pression que lui infligeait cette situation était énorme.

Elle ne tint plus, et en prit un au hasard, l’enfonça dans la poche de sa veste, et referma les tiroirs ainsi que le couvercle de la boîte. Elle ne prit pas le temps d’en apprécier la sculpture, elle l’avait déjà fait, et la replaça au fond de la cachette, avant de la refermer derrière son passage. Elle enjamba de nouveau la fenêtre, cette fois pour sortir de la maison, et ôta le bout de bois qui maintenait le volet ; vu de l’extérieur, tout semblait normal, ou presque.

Elle jeta un coup d’œil aux alentours, s’assurant que personne ne l’avait vue, puis prit le chemin retour pour rentrer à son appartement. Elle craignait toujours autant d’être vue, mais par chance il n’y avait plus personne dans les environs, pas mêmes des étudiants rentrant de soirée, ce qui était peu courant.


Une fois arrivée chez elle, après avoir fait quelques détours afin de brouiller les possibles pistes, elle ferma la porte à double tour, priant pour que nul ne l’eût vue commettre ses méfaits. Entrée par effraction et cambriolage, voilà deux crimes qu’elle ne voulait pas voir paraître dans son casier judiciaire pour l’instant vierge.


Elle s’écroula sur son lit, encore vêtue de sa veste et baskets nouées, et lâcha un soupir exprimant tout le soulagement et le relâchement de la pression que son expédition avait incombé. Elle reprenait peu à peu conscience de son propre corps, et réalisa que toute cette angoisse de se faire surprendre avait provoqué chez elle une sudation extrême ; l’odeur qui émanait de sa peau la dégoûta, si bien qu’elle décida de prendre une douche.

Elle ôta ses vêtements, les laissant tomber au sol dans un bruit moelleux, quoi qu’un peu tintant lorsque le bijou qu’elle avait volé cogna contre le parquet, ce qui lui arracha une grimace d’appréhension. Mais cet objet ne devait pas être facilement brisable, si bien qu’elle alla se doucher sans demander son reste. Savourant le jet d’eau qui coulait le long de sa peau, elle en savonna chaque recoin, se délectant du parfum de lavande du gel douche. Lorsqu’elle rinça la mouse qui s’était formée et recouvrait son corps, elle entraperçut quelques cicatrices sur son poignet. Une nausée la prit, et elle chancela dans la cabine de douche ; en voulant se ressaisir, elle bouscula la bouteille de savon, qui tomba au sol avec fracas. Elle sentit sa gorge se serrer soudainement, et les larmes montèrent sans crier gare. Elle se recroquevilla sur elle-même, portant ses mains meurtries à son visage comme pour le cacher des regards, et laissa s’échapper quelques pleurs amers qui secouèrent son corps.


Bon sang, qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que j’ai fait putain !?


La réalisation la frappait avec violence. Elle devenait une criminelle, une criminelle ! Il n’aurait jamais souhaité ça. Il aurait voulu qu’elle fît son deuil et vécût avec, pas qu’elle s’emmurât et mentît à son entourage, et encore moins qu’elle se détruisît le corps à coups de rasoirs et son âme à force de relations sexuelles à peine consenties. Le pire était qu’elle ne pouvait s’en empêcher ; que ce fût par le biais d’une lame ou bien celui du corps d’un homme, tous les moyens étaient bons pour soulager ces pulsions dévastatrices. Mais faisait-elle le bon choix… ? La nausée revint, et elle manqua de franchir sa gorge cette fois-ci. Elle plaqua la paume de sa main droite contre ses lèvres, et ferma les yeux. Elle avait besoin d’air.

Elle coupa l’eau et s’extirpa de la cabine de douche, enroulant son corps dans une serviette au plus vite. Le nuage de vapeur qui emplissait la pièce l’étouffait toujours autant, et elle préféra ouvrir de même la porte de la salle de bain afin d’aérer quelque peu. Un courant d’air froid lui parvint depuis le couloir et la fit frissonner, hérissant les poils sur sa peau. Elle secoua nerveusement la tête, et frotta frénétiquement la serviette afin d’essuyer l’eau qui s’accumulait en maigres gouttes sur son corps. Une fois sèche, elle l’enroula autour de son buste afin de le dissimuler jusqu’à ce qu’elle remît son pyjama, et dénoua ses cheveux qu’elle avait attachés en un chignon pour ne pas les mouiller. Les racines situées en haut de son front n’avaient pas été épargnées lorsqu’elle s’était passé un coup d’eau sur le visage, mais tant pis, ça finirait bien par sécher. Elle les brossa rapidement, faisant tout son possible pour sortir au plus vite de cette pièce, et une fois son travail achevé, elle se hâta de retrouver son lit sur lequel elle avait négligemment jeté son pyjama deux pièces avant de sortir deux heures plus tôt.

Ce ne fut qu’une fois assise sur ses couvertures, jambes en croisées en tailleur et bras pendant le long du corps, que Valentine se décida enfin à contempler l’objet qu’elle avait volé. Elle se pencha et tendit une main fébrile vers la veste gisant sur le sol ; elle en extirpa le bijou qu’elle avait enfoncé dans une des poches, et l’approcha pour mieux l’examiner.

C’était un drôle de bracelet ; elle en avait déjà vu ayant cette forme, cela avait été à la mode fut un temps. L’appellation était, si sa mémoire était juste, « bracelet de Panja » mais était plus souvent désigné par le nom de « parure de main » puisque ce bijou en combinait plusieurs en un, décorant ainsi la main tout entière ; il y avait tout d’abord une trentaine d’éléments rectangulaires qui, liés les uns aux autres, formaient un bracelet assez épais d’une couleur argentée aux nuances rosées. À cet élément-ci était rattaché, par le biais d’une chaînette d’anneaux de la même couleur rose argentée, un camée ovoïde assez gros de couleur framboise sur lequel était dessinée l’empreinte dorée d’une patte de tigre, représentant quatre coussinets griffus ainsi que le cinquième de la paume. Dans le prolongement de ce camée s’étiraient quatre nouvelles chaînettes, chacune reliée à une épaisse bague sphérique argentée aux détails finement gravés à la manière de rayures félines creusées dans le métal.


« Ce serait le Miraculous du Tigre ? articula-t-elle avec fascination en retournant l’objet dans ses mains dans un cliquetis métallique. Impossible de le dissimuler sur moi, il est bien trop voyant… »


La curiosité la poussa cependant à l’essayer et à l’enfiler. Aussitôt, le bijou changea d’apparence dans un éclat bref, mais intense, de lumière. Il gardait la même allure, à savoir un bracelet et quatre bagues, mais il n’était plus formé que d’anneaux formant une chaînette légère et grisée, semblable à de l’or blanc. Là où tantôt il y avait eu le camée à motif de patte de tigre, il n’y avait plus qu’une petite pierre rouge brillant tel un rubis. Voilà un camouflage parfait, il était sûr qu’il passerait bien plus inaperçu.


« C’est donc ça, le secret… »


Elle qui s’était attendue à quelque chose de bien plus grandiose et étrange, elle se sentit rassurée par la banalité de la chose, si tant fût qu’il était banal qu’un objet changeât de forme de lui-même.


Elle ne s’était pas attendue à ce que, de nulle part, sorte un petit être comme elle n’en avait jamais vu.


La chose s’était dissimulée sous sa veste – depuis quand ? Elle l’ignorait – et à présent s’était approchée craintivement. Valentine cligna des yeux – une fois, deux fois, trois fois n’étaient pas de trop – et resta quelques secondes bouche bée. Il s’agissait d’une créature minuscule, de la taille d’une main, et dont le corps était disproportionné ; la tête équivalait à la moitié de sa taille totale, et ses quatre membres étaient minuscules. L’impression qui se dégageait d’elle était celle d’une peluche de tigre, mais c’était surtout à cause des oreilles rondes et bordées de noir, ainsi que des trois rayures s’étendant de l’arrière de son crâne jusque sur son front, sans oublier les deux autres situées vers le bout de la queue, ainsi que le bout lui-même, aussi de couleur noire. Les yeux, immenses et luisants, étaient ambrés, et la pupille ronde se posait sur le visage de la jeune femme sans laisser comprendre la moindre expression. Deux moustaches s’étendaient depuis les joues, juste au-dessus d’une petite bouche aux canines aiguisées. Le corps tout entier était rose framboise, et plus étrange encore, la créature lévitait sous ses yeux.


« Êtes-vous mon nouveau porteur ? » demanda la créature avec une voix quelque peu effacée.


Valentine fut un peu plus surprise de savoir que cette chose était douée de parole. Mais au final, c’était ce qui la surprenait le moins.


« Qu’est-ce qu’un porteur ? demanda-t-elle en retour.

– On ne vous l’a pas expliqué ?

– Depuis quand tu es ici ? »


Les pensées de la jeune femme se mettaient difficilement en place, elle avait du mal à analyser les informations qu’elle recevait.


« Je me suis éveillée lorsque mon Miraculous a été arraché de la Miracle Box. Lorsque j’ai ouvert les yeux, j’étais dans un endroit sombre et doux, près de ma parure, je ne comprenais pas ce qui se passait. Puis j’ai été jetée au sol, et il y a eu un bruit de pluie. Puis vous êtes apparue, et avez saisi mon bijou.

– Qui es-tu ? »


Décidément, Valentine était devenue incapable de former des phrases plus longues, et qui ne relevaient pas de la question.


« Je suis une divinité, un kwami – la créature souligna bien l’importance de ce mot – enchâssé dans le bijou que vous avez à la main.

– Serais-tu un tigre ? risqua Valentine, intriguée.

– Exactement, acquiesça énergiquement la créature. Je suis le kwami enchâssé dans le Miraculous du Tigre !

– Je… Excuse-moi, je ne comprends pas tout. Est-ce que tu veux bien m’expliquer toute cette histoire ?

– Bien sûr, répondit le « tigre » en rapprochant ses « mains » l’une contre l’autre. Mais d’abord, pourrais-je savoir à qui ai-je l’honneur ? »


Sentant comme un piège pouvant se refermer sur elle, Valentine éluda la question. Avant de répondre, elle s’empara d’un calepin et d’un stylo afin de noter d’éventuelles bonnes informations.


« Dis-moi tout ce que tu sais, fit-elle en mordillant l’extrémité du crayon, et je te dirai tout ce que tu veux savoir à mon sujet. Je suis à peu près certaine que je ne peux rien faire sans connaître ton nom, comme par exemple me transformer, ajouta-t-elle en se remémorant ce qu’elle avait vu – ou plutôt entendu – de la transformation de Marinette en Ladybug. Donne-moi ton nom.

– Vous êtes très rusée. Avez-vous vu clair dans mon jeu ? »


L’allure de Roarr changea alors radicalement. L’air sympathique et timide qu’elle affichait jusqu’alors disparut pour laisser place à un comportement plus sournois et espiègle, presque malveillant.


« Je me nomme Roarr, soupira-t-elle en lui adressant un regard condescendant.

– Roarr… Comme to roar, rugir, en anglais, » réfléchit la jeune femme à haute voix.


Il y eut un instant de silence ; un ange passa entre elles.


« Et donc, Roarr ?

– Je ne vous ai pas menti, je suis bien le kwami tigre, fit-elle en bombant le torse avec arrogance. Malheureusement, puisque je suis obligée de vous obéir à présent que vous connaissez mon nom, je ne peux refuser. Je suis née il y a plusieurs millénaires, bien après mes frères et sœurs ; connaissez-vous la Coccinelle ? Elle a été la première à naître, suivie par le Chat Noir. Puis il y eux les Cinq, à savoir le Papillon, le Paon, le Renard, la Tortue et l’Abeille. Enfin, il y eux les Douze, que vous connaissez sous le nom du zodiaque chinois – ils étaient particulièrement friands de nos histoires – et dont je suis le troisième. Nous tous sommes des kwamis, des divinités représentatives d’un élément, d’un concept. La Coccinelle est la Création, le Chat Noir est la Destruction. Les Cinq représentent les Cinq Éléments, et les Douze le Zodiaque. Chacun est enchâssé dans un Miraculous qui lui est propre.

« Vous avez dû vous rendre compte qu’il n’est pas le même lorsqu’il est porté. Il s’agit d’un mécanisme de défense, un camouflage afin d’aider le porteur à garder son identité secrète ; c’est le mot d’ordre des kwamis. Si quelqu’un venait à découvrir qui est le porteur, cela mettrait en danger celui-ci ainsi que son kwami. Cependant, lorsqu’il est activé par la phrase magique, le bijou est chargé de magie, le Miraculous offre une tenue de combat, des armes, et décuple les capacités du porteur. Vous devez connaître Ladybug et Chat Noir, non ? Ne vous êtes-vous jamais demandé d’où tiraient-ils de tels costumes et de telles capacités ? Maintenant vous le savez.

« La phrase magique est "Roarr, transforme-moi" d’ordinaire, mais si vous souhaitez intervertir les mots dans la phrase ça fonctionnera tout de même. Mon essence sera absorbée par le camée de mon bijou, et je pourrais alors diffuser mon pouvoir en vous afin de faire de vous une héroïne. Je vous accorderai un pouvoir spécifique à ma personne, le rugissement. Grâce à lui vous pourrez faire trembler les airs et la terre afin de déstabiliser vos ennemis. Mais mon instinct me dit que vous n’êtes pas comme les autres… Permettez-moi de vous poser une question. Quand êtes-vous née ? En quelle année ? »


La question désarçonna Valentine, qui ne s’attendait ni à un tel monologue explicatif, ni à une question si banale. Toujours sur la défensive, elle répondit :


« En 1998. Le 6 janvier, si ça t’intéresse.

– Je m’en doutais, sourit Roarr en découvrant ses canines aiguisées et en la regardant en biais. Il s’agit d’une année du tigre. Tigre de terre, même. Ce qui vous rend naturellement compatible avec mon Miraculous !

– Comment ça ?

– C’est très simple. Il y a trois types de Miraculous. Les primaires, c’est-à-dire la Coccinelle et le Chat Noir, la Création et la Destruction. Puis les Secondaires, à savoir les Éléments, et enfin les Tertiaires, les Douze. Dans l’ordre des choses, les Primaires sont les plus puissants, et les Tertiaires sont moindres. Cependant, afin d’égaliser un peu les forces des porteurs, la nature a fait que certains porteurs étaient naturellement faits pour posséder un Miraculous ; dans le cas des Secondaires il faut se concentrer sur l’élément attribué à l’année de naissance, et dans le cas des Tertiaires il s’agit de l’animal du zodiaque qui y est lié. Dans votre cas, votre qualité de Tigre vous rend naturellement apte à utiliser mon pouvoir. N’est-ce pas formidable ?

– Et qu’est-ce que cela change pour moi ?

– Vous disposez de pouvoirs uniques que seuls les compatibles peuvent utiliser. Puisque vous êtes née l’année du Tigre de terre – elle dessina dans les airs le caractère chinois signifiant ce mot – vous pourrez manipuler à votre guise la terre et les roches. Si vous aviez été par exemple née une année du Tigre de l’eau, vous auriez pu dans ce cas faire de l’eau votre alliée ; pluie, neige, rivières et mers entre autres auraient pu vous accompagner au combat. Si je peux me le permettre, l’élément de la terre est mon préféré, je considère que c’est le plus noble.

– Tu dis ça peu importe l’élément, pas vrai ? demanda sarcastiquement Valentine en jetant un regard noir à la créature décidément très bavarde.

– Ah ça, nul le sait… » répondit simplement Roarr en haussant les épaules.


Valentine relut les notes qu’elle avait prises, et fut rattrapée par un élément quelque peu flou ; elle s’empressa alors de demander quelques précisions à Roarr quant au rugissement.


« D’ordinaire les héros aiment scander le nom de leur attaque spéciale ; cependant, le contrôle reste mental – à vrai-dire tout dans les Miraculous est mental, comme le camouflage et l’apparence pour ne citer qu’eux – alors vous pourrez en réalité l’utiliser à votre guise, d’autant plus que vous êtes un porteur mature, vous pouvez utiliser ce pouvoir à volonté. Lorsque nous kwamis avons affaire à des porteurs immatures, ils ne peuvent utiliser leur pouvoir qu’une fois, et n’ont que cinq minutes pour fuir avant que la divinité ne soit à bout de forces. Cela vient du fait qu’un porteur immature puise davantage de magie pour pallier leur incompétence. Dans le cas de quelqu’un arrivé à maturation tel que vous, le kwami peut mieux répartir son essence dans votre corps et peut ainsi se permettre d’accorder son pouvoir spécial, très vorace en magie, à plusieurs occasions. Enfin, il va sans dire que plus vous vous ferez à mon pouvoir et plus vous serez douée sur le terrain. »


Il y eut un silence, que Roarr rompit à nouveau très rapidement. Décidément, elle ne s’arrêtait jamais.


« Ah, et une dernière chose ! Une fois ma source tarie, il me faudra me ravitailler afin de reprendre des forces. J’aime de tout, même si j’avoue avoir un penchant pour la viande ; ce sera la seule chose que je demanderai de vous, miaître. »


Valentine esquissa un sourire. Bien sûr, la créature – ou kwami – était très espiègle et semblait partante pour faire des farces à quiconque croiserait sa route, mais elle se sentait prise d’empathie pour cette chose. Peut-être était-ce l’apparence chétive d’une si petite créature qui faisait naître en elle cette envie de la protéger ?


« Bien. Je te remercie Roarr. Maintenant, je vais te dire tout ce que tu as envie de savoir à mon sujet. Mais tu dois me faire une promesse, ou plutôt, je vais t’ordonner quelque chose qu’il ne faudra jamais, jamais refuser.

– Je serais incapable de rompre ce serment, miaître.

– Tu ne dois jamais, jamais – elle insista clairement sur ce mot – révéler quoi que ce soit – puis sur ceux-ci – à mon sujet. Pas mon nom, ni mon apparence, rien du tout. Personne ne doit savoir que c’est moi qui t’ai volée – je m’excuse d’ailleurs de l’avoir fait, mais je n’avais pas le choix – et si par chance tu venais à croiser d’autres… kwamis, – c’est bien ça ? – dis-leur que je m’occupe bien de toi et que tu reviendras vers eux très rapidement. Tu penses pouvoir faire ça ?

– Vos désirs sont des ordres, miaître.

– Je te remercie, Roarr. Tu peux me tutoyer, tu sais. Et arrête avec ce « miaître » ; appelle-moi simplement Valentine. »


Le climat étrange de méfiance qui avait régné dans un premier lieu se trouva très rapidement effacé par une ambiance détendue alors que toutes deux riaient. Cela surprit la jeune femme, qui ne s’attendait pas à s’attacher aussi vite à cet étrange personnage, surtout en repensant à la manière dont elle avait changé d’attitude face à elle en comprenant qu’elle ne pouvait facilement la berner, bien qu’elle ne comprît pas réellement comment la créature avait pu le savoir.


« Si vous… tu le veux bien, Valentine, j’aimerais savoir pourquoi tu m’as enlevée de la Miracle Box, et surtout, pourquoi moi plutôt qu’un autre ? Il y avait bien l’Abeille et le Renard, ils sont pourtant plus puissants que moi.

– Je vais te confier quelque chose, Roarr. Tout ce que je fais, je le fais par vengeance. J’ai perdu un être cher à cause des soi-disant héros qui vivent dans cette ville, et je souhaite me venger.

– Qui as-tu perdu ?

– Mon père. L’homme le plus important dans ma vie. Il a été tué par Chat Noir. Je veux trouver qui tirait les ficelles derrière cet « accident. »

– Chat Noir a fait ça ? »


Roarr affichait une expression horrifiée. On aurait dit qu’elle connaissait la personne et qu’elle ne pouvait se résoudre à croire qu’il eût commis un tel acte.


« Il était possédé par le Papillon. Mais cela ne l’excuse en rien. »


Il y eut un silence, qui témoignait douloureusement de la rage qui grondait en Valentine. Puis elle tourna vers Roarr un visage bienveillant, et l’invita à faire plus ample connaissance. Le kwami répondit par un large sourire dévoilant ses canines pointues, et ne se gêna pas pour poser toutes les questions qu’il souhaitait afin de connaître un peu mieux sa nouvelle porteuse.


« Je savais que j’avais besoin de votre puissance pour accomplir ma vengeance. J’ai découvert par hasard où tu te trouvais, avec tes frères et sœurs. Je t’avoue qu’une fois face à tous vos bijoux, je ne savais pas auquel faire appel ; j’ignorais tout de vous et de vos capacités spéciales. Mais puisque tu me dis que nous sommes compatibles, alors peut-être ai-je fait le bon choix. À vrai-dire, je ne voudrais pour rien au monde avoir pour animal représentatif le coq ; tu imagines un héros avec une crête ? Il n’aurais aucune crédibilité ! »


Toutes deux s’esclaffèrent. Ce fou rire fit du bien à Valentine. Lorsqu’elle leva la main pour essuyer les quelques larmes qui manquaient de couler le long de ses joues tant elle était amusée, le tigre miniature remarqua les marques qui striaient sa peau le long de son poignet.


« De quoi s’agit-il ? Tu t’es blessée ? » demanda-t-elle innocemment en s’approchant afin d’observer de plus près les coupures encore fraîches.


Cela eut pour simple résultat de braquer complètement Valentine, dont les traits se durcirent soudainement. Elle détourna le regard, et dissimula ses mains sous ses jambes toujours croisées en tailleur. Roarr sentit qu’elle avait commis une erreur, mais ne put présenter ses excuses ; la jeune femme s’était levée en silence, avait fait un rapide tour dans la salle de bain pour s’y brosser les dents, et s’était ensuite roulée en boule dans la couette, tournant le dos à la divinité. Juste avant d’éteindre la lumière, elle disposa délicatement la parure de main sur la table de nuit, afin de ne pas l’abîmer ou se blesser avec pendant son sommeil.


« Ne quitte pas mon appartement de la nuit, ordonna-t-elle. Et laisse-moi dormir jusqu’à ce que je me réveille. Dors où tu veux. On poursuivra cette discussion demain. »


Il n’y eut plus un bruit dans la chambre. Valentine s’était roulée en boule, et était au bord des larmes. À présent qu’elle n’était plus seule, elle ne pouvait plus succomber à ses pulsions – c’était un mal pour un bien – mais l’ombre du monstre qui dévorait son âme commençait à se rapprocher, et la terreur lui noua le ventre. À cette constatation, elle ne tint plus, et enfouit son visage dans l’oreiller pour pleurer en silence.


Roarr posa un regard désemparé sur sa nouvelle partenaire qui sanglotait sans qu’elle ne sût que faire, et se contenta de se blottir près d’elle sur le matelas. Elle avait joué la carte de l’espièglerie, mais n’avait pas réalisé suffisamment tôt que sa nouvelle porteuse était aussi instable ; elle eut un instant peur pour sa propre sécurité. La force physique était nécessaire pour pouvoir porter un Miraculous, mais la force mentale était primordiale. Une crainte l’envahit alors, dans l’obscurité.


Espérons que son esprit brisé ne dévore pas mon essence.


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* 『僕が死のうと思ったのは まだあなたに出会ってなかったから

あなたのような人が生まれた 世界を少し好きになったよ

あなたのような人が生きてる 世界に少し期待するよ』


「僕が死のうと思ったのは」 - amazarashi



Notes de l'auteur :

Suite à une remarque d'un confrère japonisant, il m'a été indiqué que je m'étais trompée dans la traduction du titre de la chanson d'amazarashi Poruno eiga no kanban no shita de. Kanban voulait bien dire "enseigne", mais dans ce contexte-ci il fait plus référence à une "affiche" (en effet, on dit affiche de film et non enseigne de film).

J'ai donc rectifié l'erreur qui se trouve dans le titre de la fiction, mais aussi dans tous les chapitres où des paroles de cette chanson ont été ajoutés. J'espère que cela ne vous perturbera pas trop. (j'avoue que j'aime un peu moins la sonorité de Sous l'affiche d'un film pornographique, j'aimais beaucoup la version avec "enseigne", mais puisque c'est incorrect...)

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