La transformation, ou l'art de réparer ce qui ne peut pas l'être

Chapitre 1 : La transformation, ou l'art de réparer ce qui ne peut pas l'être

Chapitre final

1813 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 27/03/2026 11:57

Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de fanfictions[.]fr de mars - avril 2026 « La Réparation »




La nuit tombait lentement sur Kamar-Taj. Une encre sombre teintait doucement le ciel rosé, comme déposée par un pinceau habile, laissant apparaître une myriade d'étoiles scintillantes sur la toile du firmament.

Les toits de pierres et les murs anciens disparurent progressivement, engloutis par l'obscurité naissante. Le vent se leva alors, froid et mordant, transformant les couloirs du temple en courant d'air glacial.


Stephen Strange n’aimait pas le froid.

Il avait horreur du silence monacal également.

Mais plus que tout, il détestait ses mains.

Elles étaient le vestige de sa gloire passée, les ironiques témoins de sa chute vers la déchéance et l'oubli. Elle tremblaient, faibles et inutiles, lui rappelant constamment tout ce qu'il avait perdu.


Assis sur la paillasse dans un coin de sa chambre austère, le dos appuyé contre le mur irrégulier, Stephen Strange ne trouvait pas le sommeil. La minuscule cellule était glaciale, à peine éclairée par quelques bougies à demi consumées. L'ancien chirurgien était bien loin de son luxueux apparemment new-yorkais, mais cela lui importait peu pour le moment. Il tenait entre ses mains un manuscrit ancien rédigé en sanscrit, qui était pour l'heure sa seule et unique compagnie. Il tentait désespérément, au travers de sa lecture, de ne pas sombrer dans la colère et le désespoir qui l'assaillaient pourtant chaque soir depuis l'accident. Les caractères denses et complexes serpentaient sur les pages jaunies, comme une promesse d'acquisition d'un savoir ancien et oublié.


Le médecin essayait de percer le secret de la réparation au milieu des minuscules symboles, afin de reprendre le contrôle sur sa vie et sur son corps tandis que ses yeux fatigués sautaient avidement d'une ligne à l'autre.


Et soudain, sans aucun signe avant-coureur, ses doigts se crispèrent sur le parchemin. Puis le tremblement commença, discret, presque honteux, une oscillation minuscule au départ qui se fit de plus en plus marquée.

Stephen serra les dents.



-Non, non, non. Pas maintenant !



Dans un sursaut de fierté, il tenta de stabiliser sa main gauche avec la droite mais ce fut une mauvaise idée.

Les deux mains tremblaient simultanément désormais, comme pour se moquer de lui et de sa vaine tentative pour camoufler sa défaillance.

Strange inspira profondément l'air chargé d’encens et de poussière de sa petite chambre, et ses pensées glissèrent inéluctablement vers le passé.


Il avait été le meilleur, le plus brillant chirurgien de New York. Ses mains valaient de l’or à cette époque, dotées d'une incroyable précision, et sa réputation s'était bâtie sur une maîtrise absolue de son art médical. Chacune de ses interventions était une réussite, et il s'était couvert de gloire, attirant par là même le respect et la jalousie de ses pairs.


Mais maintenant ?


Il ne pouvait même plus tenir un livre sans lutter contre ce corps qui le trahissait désormais chaque jour.


Son regard flou dériva ensuite inconsciemment vers ses mains.

Les cicatrices qui couraient le long de ses phalanges étaient toujours là, rosées par endroits, blanches à d’autres. Certaines étaient profondes et boursouflées, d’autres aussi fines qu'un cheveux. Elles traçaient un réseau de failles, comme la carte de sa brusque et inéluctable déchéance depuis ce terrible soir.


Et Stephen Strange se souvenait de tout.

Il se souvenait de l'ivresse de sa gloire.

Il se souvenait de la vitesse de son bolide cette nuit-là.

Il se souvenait du brusque écart sur cette route étroite et sinueuse.

Il se souvenait de l'effroyable sensation de pesanteur lorsque sa voiture avait quitté l'asphalte pour se propulser dans le vide.

Il se souvenait du bruit du métal froissé et écrasé pendant que lui-même se brisait.

Puis la douleur.

Les multiples fractures de ses membres supérieurs.

Les fixateurs externes qui traversaient sa chair, ses muscles et ses os...


Il avait évidemment essayé de réparer son corps. Il avait dépensé des fortunes, il avait consulté les meilleurs spécialistes, il avait expérimenté des traitements de pointe pour tenter de rattraper les choses.


Mais rien n’avait suffi.

Beaucoup de portes s'étaient refermées devant lui, ces confrères jugeant sa situation désespérée, son cas sans espoir. Strange avait alors ressenti la même détresse que ses propres patients, que lui-même avait parfois refusé d'opérer afin de ne pas risquer d'ajouter un échec à sa parfaite liste de réussites chirurgicales.


Les doigts de Strange tremblèrent soudain plus fort et le manuscrit glissa légèrement entre ses paumes.



-Pathétique, voilà ce que je suis devenu, murmura-t-il pour lui-même.



L'homme reporta à nouveau son attention sur sa lecture et se força à fixer les pages, se résignant à déchiffrer les symboles sacrés à la recherche d'un moyen, d'une solution, d'une échappatoire à sa triste condition. Après tout, il était venu jusqu'à Kathmandu pour cela. Il avait sollicité l'aide de l'Ancien pour guérir, pour se réparer, afin de reprendre sa vie d'avant. C'était son seul et unique objectif, et il lirait tous les manuscrits de la bibliothèque de Kamar-Taj s'il le fallait.


Ce texte-ci parlait de canaux d’énergie, de circulation du pouvoir, de l’alignement entre le corps et l’esprit et de la manière dont la volonté pouvait influer sur la matière.


Stephen eut un rire sec.


La volonté ? Il en avait à revendre.

Et pourtant ses mains refusaient toujours de se stabiliser et de lui obéir. Il devait sûrement être fou pour croire que l'Ancien et sa bande de sorciers pouvaient le guérir et lui rendre ses facultés. Il devait être fou de croire que cette femme au crâne rasé avait voulu l'aider en lui conseillant ce vieux volume aussi poussiéreux qu'inutile.

À bout de nerf et conscient d'avoir certainement dépenser ses derniers dollars dans du charlatanisme, l'ancien médecin referma bruquement le précieux ouvrage. La reliure claqua contre les pages fragiles, et Strange se crispa soudain, aux aguets, comme s'il craignait d'avoir été surpris à maltraiter un livre.



-Heureusement que Wong ne m'a pas vu faire, murmura-t-il, ironique. J'aurais écopé d'un mois de suspension pour les emprunts à la bibliothèque...



Stephen resta immobile un moment, puis, comme poussé par une impulsion qu’il ne put réfréner, il se pencha légèrement sur le côté et ouvrit le tiroir de la petite table de nuit qui jouxtait sa couche.


Sur le bois brut grossièrement taillé reposait sa montre, le dernier bien matériel en sa possession.

Il hésita.

Ses mains tremblèrent de plus belle alors qu’il la saisissait avec précaution, comme s’il craignait de l’endommager davantage.

Le métal était froid au contact de sa peau, familier et rassurant.

Le cadran était fissuré et n'était plus qu'une toile d’éclats figée dans le verre, partant du centre comme une étoile brisée. Aussi brisée que lui.

Mais à l'arrière du boîtier, ses doigts rencontrèrent les mots gravés qu'il connaissait par cœur.


Seul le temps te dira combien je t'aime. Christine


Ce cadeau lui avait paru simple à l'époque, presque inutile au milieu de sa collection d'horlogerie de luxe.

Mais aujourd'hui...

Aujourd'hui cette montre était la chose la plus précieuse qu'il possédait.


Et Christine, qu'il avait tout juste considérée comme son amante, qu'il avait reléguée, elle aussi, comme une histoire futile et sans intérêt, représentait plus, tellement plus pour lui finalement.

Elle lui avait offert son temps, sa patience, son amour, et ce même après son accident.

Et lui, qu'avait-il fait pour elle? Rien du tout. Il avait seulement pris et exigé, sans jamais rien construire ni donné en retour. Il n'avait fait que détruire les possibles, tout en brisant le cœur de la jeune femme.


Et maintenant Stephen se trouvait là, atrophié, perdu à l'autre bout du monde pour tenter vainement de réparer les choses.


Ses doigts passèrent à nouveau sur le verre fissuré de la montre.

Il pourrait toujours la faire réparer, finalement. Du moins, il en aurait eu les moyens auparavant. Il suffisait après tout de remplacer le verre, de polir le boîtier pour effacer les traces d'impact, de réviser le mécanisme afin de vérifier les engrenages et...


Son regard accrocha soudain la couverture du manuscrit abandonné sur ses genoux. Le cuir sombre était à peine visible sous la lumière tremblotante des bougies qui éclairaient sa chambre mais le titre lui apparut en relief, évident, telle une révélation qui lui sautait désormais aux yeux.


La transformation, ou tout ce qui ne peut pas être réparé.


La phrase, si simple, si juste, résonna soudain en Stephen comme un mantrat, et c'est alors qu'il comprit. Tout ce que l'Ancien avait tenté de lui inculqué depuis des semaines prit soudain sens : il cherchait absolument à retrouver son ancienne condition et il s'abaissait à ressentir la colère et la frustration parce qu'il n'y parvenait pas.


Mais il ne devait tout simplement pas y parvenir.

Il ne pouvait pas.


Sa montre ne devait pas être réparée.

Son attitude envers la femme qu'il aimait ne pouvait pas être effacée.

Son corps, abîmé et fragile, n'oublierait jamais les blessures et les traumatismes qu'il avait subis.


Il n'y avait aucune réparation, aucune guérison possible par l'effacement.

Il n'y avait que la transformation qui comptait, et ce qu'il déciderait d'en faire pour le reste de sa vie. Et cela avait déjà commencé.

Il n'était plus le chirurgien arrogant et vaniteux de New York, et il ne le serait jamais plus. Cette porte était derrière lui, fermée pour toujours, tandis que des milliers d'autres voies se dessinaient à l'horizon de son existence.


Lentement, l'ancien chirurgien passa le bracelet de sa montre à son poignet gauche, les mots de Christine gravés dans le métal se plaquant contre sa peau dans un baiser froid. 


Et lorsque Stephen Strange, seul au cœur de la nuit noire de Kamar-Taj, ouvrit à nouveau le précieux volume pour poursuivre son enseignement et approfondir ses connaissances, ses mains ne tremblèrent plus.


Parce qu'une nouvelle certitude venait de jaillir en lui: il allait y arriver.

Pas à récupérer son ancienne vie.

Pas à redevenir celui qu'il était.

Mais à réapprendre à vivre dans ce monde nouveau.

Et peut être que, finalement, c'était cela la vraie réparation.




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