“Don’t you forget about me.”

Chapitre 3 : Flou sélectif

1395 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 02/05/2026 20:11

“Le budget, c’est bon. Les détails de chaque demande aussi.”


En franchissant l’entrée du bâtiment administratif, Max repassait les feuilles de son dossier. Ça faisait des mois qu’elle travaillait là-dessus, sous les rappels constants de Yasmin, de Vinh,… De tout le monde en fait.


Depuis son arrivée dans cette université, elle s’était enfin épanouie. Caledon était devenu son unique refuge. Caledon était devenu son unique refuge. Après avoir perdu Chloe, elle avait préféré effacer sa présence de cette réalité, évitant de s'attacher à un lieu ou à des gens. Puis Yasmin était arrivée. Avec cette opportunité... Au final, c'était chez elle, ici. Alors, elle voulait travailler pour rendre cet endroit encore plus accueillant, permettre aux étudiants — futurs ou actuels — de grandir… Par chance, la présidente la soutenait entièrement. Elle travaillait même à agrandir le département de photographie et à créer un master dans ce domaine.


L’idée de Max était restreinte à ses étudiants actuels. Elle voulait leur offrir la chance d’être vus, avant même d’être sortis de l’enceinte protectrice de l’école. Elle avait connu la nervosité née de l’inconnu. Où pouvait-elle aller ? Qui contacter ? Elle s’était fait un nom mais surtout, elle s’était construite seule.


Elle prit à gauche pour parvenir devant le bureau de Vinh. Il était le bras droit de Yasmin, un peu lourd par moment mais attachant. Il avait essayé plus d’une fois de l’attirer dans son lit mais les aventures d’un soir, très peu pour elle.


“Devine ce que j’ai entre les mains ! fanfaronna Max en tendant le dossier vers lui.

— Tu sais que Yasmin était à ça de l’explosion ?

— Ça va. C’est déjà difficile à organiser là-dedans.”


Elle pointa sa tempe de l’index pour appuyer ses mots.


“Alors, tout coucher sur le papier, je ne te raconte pas mes nuits blanches.

— Des nuits blanches à susurrer les noms d’inconnues ?”


La question passa les lèvres de Vinh alors qu’il prenait le dossier pour le feuilleter rapidement. Il faisait son travail tout en piquant là où il fallait Max. Du Vinh tout craché.


“De un, je n’ai pas susurré !” s’exclama-t-elle, les joues empourprées.


Un hmhm lui répondit. Vinh n’y croyait pas.


“De deux, je vais tuer Safi.”


L’assistant de Yasmin déposait le dossier sur son bureau en riant doucement. Safi ne savait pas tenir sa langue. Mais il fallait, en plus, qu’elle aille raconter ce genre d’anecdotes à la personne la plus taquine à sa connaissance.


“Donc, la clé de ton cœur, c’est le style punk ?

— Mais non ! Je — Arh !

— D’accord, d’accord, j’arrête.”


Cette fois, c’était à Max de ne pas le croire. Un sourcil haussé, ses bras croisés sur sa poitrine.


“Pour parler d’autre chose !”


Oh, merci. Je ne sais pas qui, mais merci.


“Dans le bureau, il y a le nouveau professeur en photo’.

— Yasmin en a enfin trouvé un ?

— Ce n’est pas sa faute. Tu as mis la barre haute depuis ton arrivée.

— Arrête…

— Non ! Je rétablis la vérité ! Si elle veut créer un master en photographie, c’est uniquement parce que tu es là.”


Par moment, cette réalité l’effrayait. Max ne s’était jamais attendue à devenir ce qu’elle était maintenant. Elle ne réalisait pas ses publications, les critiques — favorables ou non — envers son travail. Des jeunes suivaient son exemple et d’autres comparses la respectaient. La photographie avait été son échappatoire à cette réalité solitaire. Au final, elle l’avait sortie de l’ombre.


“Une idée de qui c’est ?

— Quelqu’un de connu, déjà.”


Vinh se mettait à parler. Il détaillait sûrement la personne présente aux côtés de Yasmin. Max ne l’écoutait pas. Elle s’insinuait dans son propre gouffre.


Elle s’enfonçait dans sa peur en imaginant qui ça pouvait être. Jefferson était toujours en vie. C’était la seule personne sur laquelle elle avait fait ses recherches. Il n’avait pas été arrêté… Peut-être n’avait-il jamais enlevé et drogué de jeunes filles dans cette réalité. Ou, tout simplement, il avait été plus discret.


Il était connu. Il avait assez de renommée pour enseigner dans n’importe quelle université…


Il adorerait être au milieu de centaines de jeunes étudiantes…


Si c’était lui, qu’allait-elle faire ? Elle avait peur. Mêlée à de la colère. Tout se mélangeait en elle. Tout en sachant qu’ici, Jefferson ne la connaissait pas… Elle ne pouvait pas agir comme si elle savait. Elle devait…


Ses mains devinrent moites à cette simple pensée. Son cœur tapait dans ses oreilles. Elle devait se calmer. Elle devait…


Fuir.


“Je dois y aller, n’oublie pas de donner le dossier à Yasmin !

— Hey, att—”


Mais il était trop tard. Max était déjà partie.


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Chloe prit une caisse de boissons tout en discutant. Un public distrait croirait qu’elle se parlait à elle-même. Ceux avec un peu plus de jugeote comprendraient qu’elle avait une oreillette sans fil. Elle passait la porte du bar, un grand “Silent Riot” écrit en argenté sur la devanture en bois noir.


Son emménagement à Kelseyville était récent. Tout comme l’ouverture de son bar. Elle avait tout mis en place pour que les deux se fassent presque en même temps. Le temps de remplir les papiers, de trouver une bonne société de déménageurs… C’était un projet de plusieurs mois — et plus encore. Tout plaquer pour se lancer, seule, dans la gestion d’un débit de boissons ? C’était du Chloe tout craché.


“Ah bah, tu bouges tes fesses, Rachel ! J’ai huit heures de route pour te voir. Je ne peux pas fermer aussi longtemps. … Parce que je viens d’ouvrir et que je suis toute seule ? … C’est ça, tu veux la mort de ma compta’ dès le premier mois, toi. Allez, je te laisse.”


Après avoir déposé la caisse dans la réserve, elle retira l’oreillette et la remit à sa place avant d’enchaîner les allers-retours, les bras chargés à chaque fois. C’était physique. Mais ça ne lui faisait pas peur. Elle avait vécu pire en prenant n’importe quel petit job. Elle avait enchaîné les postes où ses épaules avaient fini par la supplier d’arrêter. Du travail ingrat, mais payé. Chloe n’en avait jamais demandé plus.


Un regard à l’heure. Pas de problème. Elle n’était pas en retard. Elle pouvait donc s’asseoir quelques secondes, les coudes posés sur le comptoir. Sa main tenait son téléphone, le pouce servant à faire défiler la page Crosstalk.


“Hey, c’est celle avec la pote ultra timide.”


À peine curieuse — Chloe restait fidèle à elle-même —, elle cliquait sur le pseudo pour finir sur la page à la recherche de cette inconnue. Elle rencontrait des gens à la pelle, depuis l’ouverture du Silent Riot. Mais certains étaient plus mémorables que d’autres. Comme elle. Très vite gênée. Si elle avait continué à la taquiner en flirtant, elle était certaine que la jeune femme aurait fini par imploser ! Néanmoins, ce n’était pas ça qui était marquant.


Non, c’était son regard.


Dans ses yeux bleus tirant vers le gris, Chloe avait eu l’impression d’y lire… Une multitude d’émotions. Un nombre incroyable de vies vécues. Le regard qu’avait eu cette inconnue avait été perturbant. Il y avait de la force, mais aussi de la faiblesse. Derrière ses joues rouges et cette façade gênée, il y avait une fragilité. Un besoin d’être protégée mais un refus de l’accepter.


Elle savait ce que ça faisait. Elle l’avait vécu. Sauf que l’intensité était différente.


“Max. Putain, l’identifiant de trois kilomètres. ThroughTheLookingMax.”


Pendant de longues minutes, elle se perdit sur le fil des posts de la photographe. Passant des photos. En likant d’autres — gênée ? Elle ? Crosstalk était un réseau social. Avec une question à l’esprit : allait-elle la revoir ?

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